Part 7
Et ce fut ainsi, en effet; l'univers reprit tout d'un coup à mes yeux un prix infini. Et mon admiration pour Ruskin donnait une telle importance aux choses qu'il m'avait fait aimer qu'elles me semblaient chargées d'une valeur plus grande même que celle de la vie. Ce fut à la lettre, et dans une circonstance où je croyais mes jours comptés, je partis pour Venise afin d'avoir pu avant de mourir, approcher, toucher, voir incarnées en des palais défaillants mais encore debout et roses, les idées de Ruskin sur l'architecture domestique au moyen âge. Quelle importance, quelle réalité peut avoir aux yeux de quelqu'un qui bientôt doit quitter la terre, une ville aussi spéciale, aussi localisée dans le temps, aussi particularisée dans l'espace que Venise et comment les théories d'architecture domestique que j'y pouvais étudier et vérifier sur des exemples vivants pouvaient-elles être de ces «vérités qui dominent la mort, empêchent de la craindre, et la font presque aimer[46]»? C'est le pouvoir du génie de nous faire aimer une beauté, que nous sentons plus réelle que nous, dans ces choses qui aux yeux des autres sont aussi particulières et aussi périssables que nous-même.
Le «Je dirai qu'ils sont beaux quand tes yeux l'auront dit» du poète, n'est pas très vrai, s'il s'agit des yeux d'une femme aimée. En un certain sens, et quelles que puissent être, même sur ce terrain de la poésie, les magnifiques revanches qu'il nous prépare, l'amour nous de poétise la nature. Pour l'amoureux, la terre n'est plus que «le tapis des beaux pieds d'enfant» de sa maîtresse, la nature n'est plus que «son temple». L'amour qui nous fait découvrir tant de vérités psychologiques profondes, nous ferme au contraire au sentiment poétique de la nature[47], parce qu'il nous met dans des dispositions égoïstes (l'amour est au degré le plus élevé dans l'échelle des égoïsmes, mais il est égoïste encore) où le sentiment poétique se produit difficilement. L'admiration pour une pensée au contraire fait surgir à chaque pas la beauté parce qu'à chaque moment elle en éveille le désir. Les personnes médiocres croient généralement que se laisser guider ainsi par les livres qu'on admire, enlève à notre faculté de juger une partie de son indépendance. «Que peut vous importer ce que sent Ruskin: Sentez par vous-même». Une telle opinion repose sur une erreur psychologique dont feront justice tous ceux qui, ayant accepté ainsi une discipline spirituelle, sentent que leur puissance de comprendre et de sentir en est infiniment accrue, et leur sens critique jamais paralysé. Nous sommes simplement alors dans un état de grâce où toutes nos facultés, notre sens critique aussi bien que les autres, sont fortifiées. Aussi cette servitude volontaire est-elle le commencement de la liberté. Il n'y a pas de meilleure manière d'arriver à prendre conscience de ce qu'on sent soi-même que d'essayer de recréer en soi ce qu'a senti un maître. Dans cet effort profond, c'est notre pensée elle-même que nous mettons, avec la sienne, au jour. Nous sommes libres dans la vie, mais en ayant des buts: il y a longtemps qu'on a percé à jour le sophisme de la liberté d'indifférence. C'est à un sophisme tout aussi naïf qu'obéissent sans le savoir les écrivains qui font à tout moment le vide dans leur esprit, croyant le débarrasser de toute influence extérieure, pour être bien sûrs de rester personnels. En réalité les seuls cas où nous disposons vraiment de toute notre puissance d'esprit sont ceux où nous ne croyons pas faire œuvre d'indépendance, où nous ne choisissons pas arbitrairement le but de notre effort. Le sujet du romancier, la vision du poète, la vérité du philosophe s'imposent à eux d'une façon presque nécessaire, extérieure pour ainsi dire à leur pensée. Et c'est en soumettant son esprit à rendre cette vision, à approcher de cette vérité que l'artiste devient vraiment lui-même.
Mais en parlant de cette passion, un peu factice au début, si profonde ensuite que j'eus pour la pensée de Ruskin, je parle à l'aide de la mémoire et d'une mémoire qui ne se rappelle que les faits, «mais du passé profond ne peut rien ressaisir». C'est seulement quand certaines périodes de notre vie sont closes à jamais, quand, même dans les heures où la puissance et la liberté nous semblent données, il nous est défendu d'en rouvrir furtivement les portes, c'est quand nous sommes incapables de nous remettre même pour un instant dans l'état où nous fûmes pendant si longtemps, c'est alors seulement que nous nous refusons à ce que de telles choses soient entièrement abolies. Nous ne pouvons plus les chanter, pour avoir méconnu le sage avertissement de Gœthe, qu'il n'y a de poésie que des choses que l'on sent encore. Mais ne pouvant réveiller les flammes du passé, nous voulons du moins recueillir sa cendre. À défaut d'une résurrection dont nous n'avons plus le pouvoir, avec la mémoire glacée que nous avons gardée de ces choses--la mémoire des faits qui nous dit: «tu étais tel» sans nous permettre de le redevenir, qui nous affirme la réalité d'un paradis perdu au lieu de nous le rendre dans un souvenir,--nous voulons du moins le décrire et en constituer la science. C'est quand Ruskin est bien loin de nous que nous traduisons ses livres et tâchons de fixer dans une image ressemblante les traits de sa pensée. Aussi ne connaîtrez-vous pas les accents de notre foi ou de notre amour, et c'est notre piété seule que vous apercevrez çà et là, froide et furtive, occupée, comme la Vierge Thébaine, à restaurer un tombeau.
MARCEL PROUST.
[Note 40: Cette phrase de Ruskin s'applique, d'ailleurs, mieux à l'idolâtrie telle que je l'entends, si on la prend ainsi isolément, que là où elle est placée dans _Lectures on Art._ J'ai, du reste, donné plus loin, pages 330, 331 et 332, dans une note, le début du développement.]
[Note 41: Comment M. Barrès, élisant, dans un chapitre admirable de son dernier livre, un sénat idéal de Venise, a-t-il omis Ruskin? N'était-il pas plus digne d'y siéger que Léopold Robert ou Théophile Gautier et n'aurait-il pas été là bien à sa place, entre Byron et Barrès, entre Gœthe et Chateaubriand?]
[Note 42: _Stones of Venice_, I, IV, § LXXI. Dans tout le cours de ce volume les références aux _Stones of Venice_ sont données avec les numéros (volumes, chapitres et paragraphes) de la Traveller's Édition.--Ce verset est tiré de l'_Ecclésiaste_ (XII, 9).]
[Note 43: Chapitre III, § 27.]
[Note 44: Je n'ai pas le temps de m'expliquer aujourd'hui sur ce défaut, mais il me semble qu'à travers ma traduction, si terne qu'elle soit, le lecteur pourra percevoir comme à travers le verre grossier mais brusquement illuminé d'un aquarium, le rapt rapide mais visible que la phrase fait de la pensée, et la déperdition immédiate que la pensée en subit.]
[Note 45: Au cours de _la Bible d'Amiens_, le lecteur rencontrera souvent des formules analogues.]
[Note 46: Renan.]
[Note 47: Il me restait quelque inquiétude sur la parfaite justesse de cette idée, mais qui me fut bien vite ôtée par le seul mode de vérification qui existe pour nos idées, je veux dire la rencontre fortuite avec un grand esprit. Presque au moment, en effet, où je venais d'écrire ces lignes, paraissaient dans la _Revue des Deux Mondes_, les vers de la comtesse de Noailles que je donne ci-dessous. On verra que, sans le savoir, j'avais, pour parler comme M. Barrés à Combourg, «mis mes pas dans les pas du génie»:
«Enfants, regardez bien toutes les plaines rondes; «La capucine avec ses abeilles autour; «Regardez bien l'étang, les champs, avant l'amour; «Car, après, l'on ne voit plus jamais rien du monde. «Après l'on ne voit plus que son cœur devant soi; «On ne voit plus qu'un peu de flamme sur la route; «On n'entend rien, on ne sait rien, et l'on écoute «Les pieds du triste amour qui court ou qui s'asseoit.»]
«NOS PÈRES NOUS ONT DIT»
ESQUISSES DE L'HISTOIRE DE LA CHRÉTIENTÉ POUR LES GARÇONS ET LES FILLES QUI ONT ÉTÉ TENUS SUR SES FONTS BAPTISMAUX
PAR
JOHN RUSKIN, LL. D., D. C. L.
ÉTUDIANT HONORAIRE DE CHRIST CHURCH, À OXFORD ET MEMBRE HONORAIRE DE «CORPUS CHRISTI COLLEGE», À OXFORD
LA BIBLE D'AMIENS
PRÉFACE
1. Le projet longtemps abandonné dont les pages suivantes sont comme un premier essai de réalisation a été repris à la requête d'une jeune gouvernante anglaise, qui me demandait d'écrire quelques études d'histoire dont ses élèves pussent recueillir quelque utilité, le fruit des documents historiques mis à leur disposition par les modernes systèmes d'éducation n'étant pour eux que peine et qu'ennui.
Ce qu'on peut dire d'autre en faveur de ce livre, si jamais cela en devient un, il devra le dire lui-même: comme préface, je ne désire pas écrire plus que ceci, d'autant que quelques récents événements de l'histoire d'Angleterre--en ce moment présents à la mémoire--appellent--si bref soit-il--un commentaire immédiat.
On me raconte que les Queen's Guards sont partis pour l'Irlande, en jouant _God Save the Queen._ Et étant à ma connaissance, comme je l'ai déclaré au cours de certaines lettres sur lesquelles on a, dans ces derniers temps, appelé plus qu'il n'aurait fallu l'attention publique, le plus ferme conservateur d'Angleterre[48], je suis disposé à discuter sérieusement la question de savoir si le service pour lequel on avait commandé les Queen's Guards cadre d'une manière quelconque avec ce qu'on peut appeler leur mission.
Mes propres notions de Conservateur sur le rôle des Queen's Guards, c'est qu'ils doivent protéger le trône et la vie de la Reine si l'un ou l'autre était menacé par un ennemi domestique ou étranger, mais non qu'ils aient à se substituer à la force inefficace de sa police pour l'exécution de ses lois domiciliaires.
2. Et encore moins, si les lois domiciliaires dont on les envoie assurer l'exécution en jouant _Dieu sauve la Reine_ se trouvent par hasard être précisément contraires à la loi de ce Dieu Sauveur, et par conséquent telle que, en aucune durée de temps, aucune quantité de Reines ou d'hommes de la Reine que ce soit ne _pourraient_ les exécuter. Ce qui est une question sur laquelle, depuis dix ans, je m'efforce d'appeler l'attention des Anglais--assez inutilement jusqu'ici; et je n'ajouterai rien à présent à tout ce que j'ai déjà dit à ce sujet. Mais il vient précisément de paraître un livre d'un officier anglais qui, s'il n'avait pas été autrement et plus activement occupé, non seulement aurait pu écrire tous mes livres sur le paysage et la peinture, mais encore est singulièrement d'accord avec moi (Dieu sait de quel petit nombre d'Anglais je puis en dire autant à présent) sur les sujets qui regardent la sûreté de la Reine et l'honneur de la nation. De ce livre: _Au loin: Nouveaux récits de voyage_, différents passages seront donnés plus loin dans mes notes terminales. Aussi je me contenterai, comme fin à ma Préface, de citer les paroles mémorables que le colonel Butler lui-même cite, et qui furent prononcées au Parlement anglais par son dernier leader Conservateur, un officier anglais qui avait aussi servi avec honneur et succès[49].
3. Le duc de Wellington dit: «Vos Seigneuries savent déjà que des contingents que notre gracieuse Souveraine m'a fait l'honneur de confier à mon commandement à différentes périodes de la guerre--guerre entreprise dans le but exprès de sauvegarder les florissantes institutions et l'indépendance du pays--la moitié au moins étaient catholiques romains. My Lords, quand j'appelle vos souvenirs sur ce fait, je suis sûr que tout autre éloge est inutile. Vos Seigneuries savent bien pendant quelle longue période et dans quelles circonstances difficiles ils maintinrent l'Empire flottant au-dessus du déluge qui engloutit les trônes et détruisit les institutions de tous les autres peuples,--comment ils gardèrent vivante l'unique étincelle de liberté qui n'ait pas été éteinte en Europe.
«My Lords, c'est surtout aux catholiques irlandais que nous devons tous notre fière supériorité dans la carrière des armes, et que je suis personnellement redevable des lauriers dont il vous a plu couronner mon front. Nous devons reconnaître, My Lords, que sans le sang catholique et la valeur catholique, nous n'eussions jamais pu remporter la victoire, et que les talents militaires les plus élevés eussent été dépensés en vain.»
Que ces nobles paroles de délicate justice soient pour mes jeunes lecteurs le premier exemple de ce que toute histoire devrait être. Il leur a été dit dans les Lois de Fiesole que tout grand art est louange[50]. Il en est ainsi de toute Histoire fidèle, et de toute haute Philosophie. Car ces trois choses, Art, Histoire et Philosophie ne sont chacune qu'une partie de la Sagesse Céleste qui ne voit pas comme voit l'homme, mais avec une éternelle charité; et parce qu'elle ne se réjouit pas de l'Iniquité, à cause de cela elle se réjouit de la Vérité[51].
Car la vraie connaissance est des vertus seulement; celle des poisons et des vices, c'est Hécate qui l'enseigne, non Athéné. Et de toute sagesse, celle du politique principalement doit consister dans cette divine prudence; il n'est pas en effet toujours nécessaire aux hommes de connaître les vertus de leurs amis ou de leurs maîtres, puisque l'ami les manifestera, et le maître les appliquera. Mais malheur à la nation trop cruelle pour chérir la vertu de ses sujets et trop lâche pour reconnaître celle de ses ennemis!
[Note 48: Cf., dans _Arrows of the chase_, la réponse que fait Ruskin à des étudiants et que cite M. de la Sizeranne: «Si vous aviez jamais lu dix lignes de moi, en les comprenant, vous sauriez que je ne me soucie pas plus de M. Disraeli et de M. Gladstone que de deux vieilles cornemuses, mais que je hais tout libéralisme comme je hais Beelzébuth, et que je me tiens avec Carlyle, seul désormais en Angleterre, pour Dieu et la Reine!»--(Note du Traducteur.)]
[Note 49: Cf., dans _Unto this last_, pour désigner le roi Salomon, «un marchand juif, ayant de gros intérêts dans le commerce avec la côte d'Or et passant pour avoir fait une des fortunes les plus considérables de son temps, réputé aussi pour sa grande sagesse pratique». (_Unto this last_, III, § 42.)--(Note du Traducteur.)]
[Note 50: Laws of Fesole, I, 1-6. Cf. le commentaire et la consécration dernière de ces paroles à la fin des Modern Painters:
«Toute la substance de ces paroles passionnées de ma jeunesse fut condensée plus tard en cet aphorisme donné vingt ans après dans mes conférences inaugurales d'Oxford: «Tout grand art est louange» et sur cet aphorisme, la maxime plus hardie fondée: «Bien loin que l'art soit immoral, rien n'est moral que l'art en sa plus haute puissance. La vie sans le travail est péché, le travail sans art brutalité» (j'oublie les mots, mais c'est leur sens); et maintenant, écrivant sous la paix sans nuages des neiges de Chamounix ce qui doit être vraiment les mots suprêmes de ce livre qu'inspira leur beauté et que guida leur force, je puis, d'un cœur encore plus heureux et plus calme qu'il n'a jamais été jusqu'ici, confirmer l'article essentiel de sa foi: c'est-à-dire que la connaissance de ce qui est beau conduit et est le premier pas vers la connaissance des choses qui sont dignes d'être aimées, et que les lois, la vie et la joie de la beauté dans l'univers matériel de Dieu sont des parties aussi éternelles et aussi sacrées de sa création, que dans le monde des âmes la vertu, et dans le monde des anges la louange» (Chamounix, dimanche 16 septembre 1888, _Modern Painters_: t. V, _Epilogue_, p. 390).--(Note du Traducteur.)]
[Note 51: Allusion à I Corinthiens, XIII, 6.--(Note du Traducteur.)]
CHAPITRE PREMIER
AU BORD DES COURANTS D'EAU VIVE[52]
L'intelligent voyageur anglais, dans ce siècle fortuné pour lui, sait que, à mi-chemin entre Boulogne et Paris, il y a une station de chemin de fer importante[53] où son train, ralentissant son allure, le roule avec beaucoup plus que le nombre moyen des bruits et des chocs attendus à l'entrée de chaque grande gare française, afin de rappeler par des sursauts le voyageur somnolent ou distrait au sentiment de sa situation. Il se souvient aussi probablement que, à cette halte, au milieu de son voyage, il y a un buffet bien servi où il a le privilège de «dix minutes d'arrêt». Il n'est toutefois pas aussi clairement conscient que ces dix minutes d'arrêt lui sont accordées à moins de minutes de marche de la grande place d'une ville qui a été un jour la Venise de la France. En laissant de côté les îles des lagunes, la «Reine des Eaux» de la France était à peu près aussi large que Venise elle-même; et traversée non par de longs courants de marée montante et descendante[54], mais par onze beaux cours d'eau à truites (dont quatre ou cinq sont à peu près aussi larges, chacun, que notre Wandle dans le Surrey ou que la Dove d'Isaac Walton)[55], qui se réunissant de nouveau après qu'ils ont tourbillonné à travers ses rues, sont bordés comme ils descendent (non guéables excepté quand les deux Édouards les traversèrent la veille de Crécy) vers les sables de Saint-Valéry, par des bois de tremble et des bouquets de peupliers[56] dont la grâce et l'allégresse semblent jaillir de chaque magnifique avenue comme l'image de la vie de l'homme juste: «Erit tanquam lignum quod plantatum est secus decursus aquarum.»
Mais la Venise de Picardie ne dut pas seulement son nom à la beauté de ses cours d'eau, mais au fardeau qu'ils portaient. Elle fut une ouvrière, comme la princesse Adriatique, en or et en verre, en pierre, en bois, en ivoire; elle était habile comme une Égyptienne dans le tissage des fines toiles de lin, et mariait les différentes couleurs dans ses ouvrages d'aiguille avec la délicatesse des filles de Juda. Et de ceux-là, les fruits de ses mains qui la célébraient dans ses propres portes, elle envoyait aussi une part aux nations étrangères et sa renommée se répandait dans tous les pays.
«Un règlement de l'échevinage du 12 avril 1566 montre qu'on fabriquait à cette époque du velours de toutes couleurs pour meubles, des colombettes à grands et petits carreaux, des burailles croisées qu'on expédiait en Allemagne, en Espagne, en Turquie et en Barbarie[57]!»
Velours de toutes couleurs, colombettes irisées comme des perles (je me demande ce qu'elles pouvaient être?) et envoyées pour lutter contre les tapis bigarrés du Turc et briller sur les tours arabesques de Barbarie[58]! N'est-ce pas là une période de l'ancienne vie provinciale picarde faite pour exciter l'intérêt d'un voyageur anglais intelligent?
Pourquoi cette fontaine d'arc-en-ciel jaillissait-elle ici près de la Somme? Pourquoi une petite fille française pouvait-elle ainsi se dire la sœur de Venise et la servante de Carthage et de Tyr?
Et si elle, pourquoi aucun autre de nos villages du nord, n'a-t-il pu faire de même? Le voyageur intelligent a-t-il sur son chemin de la porte de Calais à la gare d'Amiens distingué quoi que ce fût au bord de la mer ou dans l'intérieur des terres qui paraisse particulièrement favorable à un projet artistique ou à une entreprise commerciale? Il a vu lieue par lieue se dérouler des dunes sablonneuses. Nous aussi nous avons nos sables de la Severn, de la Lune, de Solway. Il a vu des plaines de tourbe utile et non sans parfum, un article dont ne sont pas privées non plus nos industries écossaises et irlandaises. Il a vu se dresser des falaises du plus pur calcaire, mais sur la rive opposée la perfide Albion ne luit pas moins blanche au-delà du bleu. Il a vu des eaux pures sourdre du rocher neigeux, mais les nôtres sont-elles moins brillantes à Croydon, à Guildford et à Winchester? Et cependant personne n'a jamais entendu parler de trésors envoyés des sables de Solway aux Africains; ni que les architectes de Romsay eurent pu donner des leçons de couleurs aux architectes de Grenade. Qu'y a-t-il donc dans l'air ou le sol de ce pays, dans la lumière de ses étoiles ou de son soleil qui ait pu mettre cette flamme dans les yeux de la petite Amiénoise en cape blanche au point de la rendre capable de rivaliser elle-même avec Pénélope[59].
4. L'intelligent voyageur anglais n'a pas, bien entendu, de temps à perdre à aucune de ces questions. Mais, s'il a acheté son sandwich au jambon et s'il est prêt pour le: «En voiture, Messieurs!» peut-être pourra-t-il condescendre à écouter pour un instant un flâneur qui ne gaspille ni ne compte son temps et qui pourra lui indiquer ce qui vaut la peine d'être regardé tandis que le train s'éloigne lentement de la gare. Il verra d'abord, et sans aucun doute avec l'admiration respectueuse qu'un Anglais est obligé d'accorder à de tels spectacles, les hangars à charbons et les remises pour les wagons de la station elle-même, s'étendant dans leurs cendreuses et huileuses splendeurs pendant à peu près un quart de mille hors de la cité; et puis, juste au moment où le train reprend toute sa vitesse, sous une cheminée en forme de tour dont il ne peut guère voir que le sommet, mais par l'ombre épaisse de la fumée de laquelle il sera enveloppé, il _pourra voir_, s'il veut risquer sa tête intelligente hors de la portière et regarder en arrière, cinquante ou cinquante et une (je ne suis pas sûr de mon compte à une unité près) cheminées semblables, toutes fumant de même, toutes pourvues des mêmes ouvrages oblongs, de murs en brique brune avec d'innombrables embrasures de fenêtres noires et carrées. Mais, au milieu de ces cinquante choses élevées qui fument, il en verra une, un peu plus élevée que toutes, et plus délicate, qui ne fume pas[60]; et au milieu de ces cinquante amas de murs nus enfermant des «travaux» et sans doute des travaux profitables et honorables pour la France et pour le monde, il verra un amas de murs non pas nus mais étrangement travaillés par les mains d'hommes insensés d'il y a bien longtemps dans le but d'enfermer ou de produire non pas un travail profitable en quoi que ce soit mais un: «Là est l'œuvre de Dieu; afin que vous croyiez en Celui qu'il a envoyé[61].»
5. Laissant maintenant l'intelligent voyageur aller remplir son vœu de pèlerinage à Paris--ou n'importe où un autre Dieu peut l'envoyer--je supposerai que un ou deux intelligents garçons d'Eton, ou une jeune Anglaise pensante, peuvent avoir le désir de venir tranquillement avec moi jusqu'à cet endroit d'où l'on domine la ville, et de réfléchir à ce que l'édifice inutilitaire,--dirons-nous aussi inutile?--et son minaret sans fumée peuvent peut-être signifier.
Je l'ai appelé minaret, faute d'un meilleur mot anglais. Flèche--arrow--est son nom exact; s'évanouissant dans l'air vous ne savez à quel moment par sa simple finesse. Elle ne jette pas de flamme, elle ne produit pas de mouvement, elle ne fait pas de mal, la belle flèche[62]; sans panache, sans poison et sans barbillons; sans but, dirons-nous aussi, lecteurs vieux et jeunes, de passage ou domiciliés? Elle et l'édifice d'où elle s'élève, qu'ont-ils signifié un jour? Quelle signification gardent-ils encore en eux-mêmes pour vous ou pour les habitants d'alentour qui ne lèvent jamais les yeux sur eux, quand ils passent auprès?
Si nous nous mettions d'abord à apprendre comment ils sont venus là.
6. À la naissance du Christ, tout le flanc de colline et au bas la plaine brillante de cours d'eau avec les champs jaunes de blé qui la dominent, étaient habités par une race enseignée par les Druides, de pensées et de mœurs assez farouches, mais placée sous le gouvernement de Rome et s'accoutumant graduellement à entendre les noms et dans une certaine mesure à confesser la puissance des Dieux romains. Pendant les trois cents ans qui suivirent la naissance du Christ, ils n'entendirent le nom d'aucun autre Dieu.