Part 7
Alors, comme M. Dabadie se décidait à parcourir la dépêche, Roubaud, dont une légère sueur mouillait la face, le regarda. Mais l'émotion à laquelle il s'attendait, ne se produisait point; le chef achevait tranquillement la lecture du télégramme, qu'il rejeta sur son bureau: sans doute un simple détail de service. Et tout de suite il continua d'ouvrir son courrier, pendant que, selon l'habitude de chaque matin, le sous-chef faisait son rapport verbal sur les événements de la nuit et de la matinée. Seulement, ce matin-là, Roubaud, hésitant, dut chercher, avant de se rappeler ce que lui avait dit son collègue, au sujet des rôdeurs surpris dans la salle de consigne. Quelques paroles furent encore échangées, et le chef le congédiait d'un geste, lorsque les deux chefs adjoints, celui des bassins et celui de la petite vitesse, entrèrent, venant eux aussi au rapport. Ils apportaient une nouvelle dépêche, qu'un employé venait de leur remettre, sur le quai.
--Vous pouvez vous retirer, dit M. Dabadie, en voyant que Roubaud s'arrêtait à la porte.
Mais celui-ci attendait, les yeux ronds et fixes; et il ne s'en alla que lorsque le petit papier fut retombé sur la table, écarté du même geste indifférent. Un instant, il erra sous la marquise, perplexe, étourdi. L'horloge marquait huit heures trente-cinq, il n'avait plus de départ avant l'omnibus de neuf heures cinquante. D'ordinaire, il employait cette heure de répit à faire une tournée dans la gare. Il marcha pendant quelques minutes, sans savoir où ses pieds le conduisaient. Puis, comme il levait la tête et qu'il se retrouvait devant la voiture 293, il fit un brusque crochet, il s'éloigna vers le dépôt des machines, bien qu'il n'eût rien à voir de ce côté. Le soleil maintenant montait à l'horizon, une poussière d'or pleuvait dans l'air pâle. Et il ne jouissait plus de la belle matinée, il pressait le pas, l'air très affairé, tâchant de tuer l'obsession de son attente.
Une voix, tout d'un coup, l'arrêta.
--Monsieur Roubaud, bonjour!... Vous avez vu ma femme?
C'était Pecqueux, le chauffeur, un grand gaillard de quarante-trois ans, maigre avec de gros os, la face cuite par le feu et par la fumée. Ses yeux gris sous le front bas, sa bouche large dans une mâchoire saillante, riaient d'un continuel rire de noceur.
--Comment! c'est vous? dit Roubaud en s'arrêtant, étonné. Ah! oui, l'accident arrivé à la machine, j'oubliais... Et vous ne repartez que ce soir? Un congé de vingt-quatre heures, bonne affaire, hein?
--Bonne affaire! répéta l'autre, gris encore d'une noce faite la veille.
D'un village près de Rouen, il était entré tout jeune dans la Compagnie, comme ouvrier ajusteur. Puis, à trente ans, s'ennuyant à l'atelier, il avait voulu être chauffeur, pour devenir mécanicien; et c'était alors qu'il avait épousé Victoire, du même village que lui. Mais les années s'écoulaient, il restait chauffeur, jamais maintenant il ne passerait mécanicien, sans conduite, sans bonne tenue, ivrogne, coureur de femmes. Vingt fois, on l'aurait congédié, s'il n'avait pas eu la protection du président Grandmorin, et si l'on ne s'était habitué à ses vices, qu'il rachetait par sa belle humeur et par son expérience de vieil ouvrier. Il ne devenait vraiment à craindre que lorsqu'il était ivre, car il se changeait alors en vraie brute, capable d'un mauvais coup.
--Et ma femme, vous l'avez vue? demanda-t-il de nouveau, la bouche fendue par son large rire.
--Certes, oui, nous l'avons vue, répondit le sous-chef. Nous avons même déjeuné dans votre chambre... Ah! une brave femme que vous avez là, Pecqueux. Et vous avez bien tort de ne pas lui être fidèle.
Il rigola plus violemment.
--Oh! si l'on peut dire! Mais c'est elle qui veut que je m'amuse!
C'était vrai. Victoire, son aînée de deux ans, devenue énorme et difficile à remuer, glissait des pièces de cent sous dans ses poches, afin qu'il prît du plaisir dehors. Jamais elle n'avait beaucoup souffert de ses infidélités, du continuel guilledou qu'il courait, par un besoin de nature; et maintenant l'existence était réglée, il avait deux femmes, une à chaque bout de la ligne, sa femme à Paris pour les nuits qu'il y couchait, et une autre au Havre pour les heures d'attente qu'il y passait, entre deux trains. Très économe, vivant chichement elle-même, Victoire, qui savait tout et qui le traitait maternellement, répétait volontiers qu'elle ne voulait pas le laisser en affront avec l'autre, là-bas. Même, à chaque départ, elle veillait sur son linge, car il lui aurait été très sensible que l'autre l'accusât de ne pas tenir leur homme proprement.
--N'importe, reprit Roubaud, ce n'est guère gentil. Ma femme, qui adore sa nourrice, veut vous gronder.
Mais il se tut, en voyant sortir d'un hangar, contre lequel ils se trouvaient, une grande femme sèche, Philomène Sauvagnat, la soeur du chef de dépôt, l'épouse supplémentaire que Pecqueux avait au Havre, depuis un an. Tous deux devaient être à causer sous le hangar, lorsque lui s'était avancé pour appeler le sous-chef. Elle, encore jeune malgré ses trente-deux ans, haute, anguleuse, la poitrine plate, la chair brûlée de continuels désirs, avait la tête longue, aux yeux flambants, d'une cavale maigre et hennissante. On l'accusait de boire. Tous les hommes de la gare avaient défilé chez elle, dans la petite maison que son frère occupait près du Dépôt des machines, et qu'elle tenait fort salement. Ce frère, auvergnat, têtu, très sévère sur la discipline, très estimé de ses chefs, avait eu les plus gros ennuis à son sujet, jusqu'au point d'être menacé de renvoi; et, si maintenant on la tolérait à cause de lui, il ne s'obstinait lui-même à la garder que par esprit de famille; ce qui ne l'empêchait pas, lorsqu'il la surprenait avec un homme, de la rouer de coups, si rudement qu'il la laissait sur le carreau, morte. Il y avait eu, entre elle et Pecqueux, une vraie rencontre: elle, assouvie enfin, aux bras de ce grand diable rigoleur; lui, changé de sa femme trop grasse, heureux de celle-ci trop maigre, répétant par farce qu'il n'avait plus besoin de chercher ailleurs. Et Séverine seule, qui croyait devoir cela à Victoire, s'était brouillée avec Philomène, qu'elle évitait déjà le plus possible, par une fierté de nature, et qu'elle avait cessé de saluer.
--Eh bien! dit Philomène insolemment, à tout à l'heure, Pecqueux. Je m'en vas, puisque monsieur Roubaud a de la morale à te faire, de la part de sa femme.
Lui, bon garçon, riait toujours.
--Reste donc, il plaisante.
--Non, non! Faut que j'aille porter deux oeufs de mes poules, que j'ai promis à madame Lebleu.
Elle avait lancé ce nom exprès, connaissant la rivalité sourde entre la femme du caissier et la femme du sous-chef, affectant d'être au mieux avec la première, pour faire enrager l'autre. Mais elle resta pourtant, tout d'un coup intéressée, lorsqu'elle entendit le chauffeur demander des nouvelles de l'affaire du sous-préfet.
--C'est arrangé, vous êtes content, n'est-ce pas? monsieur Roubaud?
--Très content.
Pecqueux cligna les yeux d'un air malin.
--Oh! vous n'aviez pas à être inquiet, parce que, lorsqu'on a un gros bonnet dans sa manche... Hein? vous savez qui je veux dire. Ma femme aussi lui a bien de la reconnaissance.
Le sous-chef interrompit cette allusion au président Grandmorin, en répétant d'une voix brusque:
--Et alors vous ne partez que ce soir?
--Oui, la Lison va être réparée, on finit d'ajuster la bielle... Et j'attends mon mécanicien, qui s'est donné de l'air, lui. Vous le connaissez, Jacques Lantier? Il est de votre pays.
Un instant, Roubaud resta sans répondre, absent, l'esprit perdu. Puis, avec un sursaut de réveil:
--Hein? Jacques Lantier, le mécanicien... Certainement, je le connais. Oh! vous savez, bonjour, bonsoir. C'est ici que nous nous sommes rencontrés, car il est mon cadet, et je ne l'avais jamais vu, là-bas, à Plassans... L'automne dernier, il a rendu un petit service à ma femme, une commission qu'il a faite pour elle, chez des cousines, à Dieppe... Un garçon capable, à ce qu'on dit.
Il parlait au hasard, d'abondance. Soudain, il s'éloigna.
--Au revoir, Pecqueux... J'ai à donner un coup d'oeil de ce côté.
Alors seulement Philomène s'en alla, de son pas allongé de cavale; tandis que Pecqueux, immobile, les mains dans les poches, riant d'aise à la fainéantise de cette gaie matinée, s'étonnait que le sous-chef, après s'être contenté de faire le tour du hangar, s'en retournait rapidement. Ce n'était pas long à donner, son coup d'oeil. Qu'est-ce qu'il pouvait bien être venu moucharder?
Comme Roubaud rentrait sous la marquise, neuf heures allaient sonner. Il marcha jusqu'au fond, près des messageries, regarda, sans paraître trouver ce qu'il cherchait; puis, il revint, du même pas d'impatience. Successivement, il interrogea des yeux les bureaux des différents services. A cette heure, la gare était calme, déserte; et il s'y agitait seul, l'air de plus en plus énervé de cette paix, dans ce tourment de l'homme, menacé d'une catastrophe, qui finit par souhaiter ardemment qu'elle éclate. Son sang-froid était à bout, il ne pouvait tenir en place. Maintenant, ses yeux ne quittaient plus l'horloge. Neuf heures, neuf heures cinq. D'ordinaire, il ne remontait chez lui qu'à dix heures, après le départ du train de neuf heures cinquante, pour déjeuner. Et, tout d'un coup, il remonta, à la pensée de Séverine, qui, elle aussi, là-haut, devait attendre.
Dans le couloir, à cette minute précise, madame Lebleu ouvrait à Philomène, venue en voisine, décoiffée, et tenant deux oeufs. Elles restèrent, il fallut bien que Roubaud rentrât chez lui, sous leurs yeux braqués. Il avait sa clef, il se hâta. Tout de même, dans le va-et-vient rapide de la porte, elles aperçurent Séverine, assise sur une chaise de la salle à manger, les mains oisives, le profil pâle, immobile. Et, attirant Philomène, s'enfermant à son tour, madame Lebleu raconta qu'elle l'avait déjà vue de la sorte, le matin: sans doute l'histoire du sous-préfet qui tournait mal. Mais non, Philomène expliqua qu'elle accourait, parce qu'elle avait des nouvelles; et elle répéta ce qu'elle venait d'entendre dire au sous-chef lui-même. Alors, les deux femmes se perdirent en conjectures. C'étaient ainsi, à chacune de leurs rencontres, des commérages sans fin.
--On leur a lavé la tête, ma petite, j'en mettrais ma main au feu... Pour sûr, ils branlent dans le manche.
--Ah! ma bonne dame, si l'on pouvait donc nous en débarrasser!
La rivalité, de plus en plus envenimée entre les Lebleu et les Roubaud, était simplement née d'une question de logement. Tout le premier étage, au-dessus des salles d'attente, servait à loger les employés; et le couloir central, un vrai couloir d'hôtel, peint en jaune, éclairé par le haut, séparait l'étage en deux, alignant les portes brunes à droite et à gauche. Seulement, les logements de droite avaient des fenêtres qui donnaient sur la cour du départ, plantée de vieux ormes, par-dessus lesquels se déroulait l'admirable vue de la côte d'Ingouville; tandis que les logements de gauche, aux fenêtres cintrées, écrasées, s'ouvraient directement sur la marquise de la gare, dont la pente haute, le faîtage de zinc et de vitres sales barraient l'horizon. Rien n'était plus gai que les uns, avec la continuelle animation de la cour, la verdure des arbres, la vaste campagne; et il y avait de quoi mourir d'ennui dans les autres, où l'on voyait à peine clair, le ciel muré comme en prison. Sur le devant, habitaient le chef de gare, le sous-chef Moulin et les Lebleu; sur le derrière, les Roubaud, ainsi que la buraliste, mademoiselle Guichon, sans compter trois pièces, qui étaient réservées aux inspecteurs de passage. Or, il était notoire que les deux sous-chefs avaient toujours logé côte à côte. Si les Lebleu étaient là, cela venait d'une complaisance de l'ancien sous-chef, remplacé par Roubaud, qui, veuf sans enfants, avait voulu être agréable à madame Lebleu, en lui cédant son logement. Mais est-ce que ce logement n'aurait pas dû faire retour aux Roubaud? Est-ce que cela était juste, de les reléguer sur le derrière, quand ils avaient le droit d'être sur le devant? Tant que les deux ménages avaient vécu en bon accord, Séverine s'était effacée devant sa voisine, plus âgée qu'elle de vingt ans, mal portante avec ça, si énorme qu'elle étouffait sans cesse. Et la guerre n'était vraiment déclarée que depuis le jour où Philomène avait fâché les deux femmes, par d'abominables bavardages.
--Vous savez, reprit celle-ci, qu'ils sont bien capables d'avoir profité de leur voyage à Paris, pour demander votre expulsion... On m'a affirmé qu'ils ont écrit au directeur une longue lettre où ils font valoir leur droit.
Madame Lebleu suffoquait.
--Les misérables!... Et je suis bien sûre qu'ils travaillent pour mettre la buraliste avec eux; car voici quinze jours qu'elle me salue à peine, celle-là... Encore quelque chose de propre! Aussi, je la guette...
Elle baissa la voix pour affirmer que mademoiselle Guichon, chaque nuit, devait aller retrouver le chef de gare. Leurs deux portes se faisaient face. C'était M. Dabadie, veuf, père d'une grande fille toujours en pension, qui avait amené là cette blonde de trente ans, déjà fanée, silencieuse et mince, d'une souplesse de couleuvre. Elle avait dû être vaguement institutrice. Et impossible de la surprendre, tellement elle se glissait sans bruit, à travers les fentes les plus étroites. Par elle-même, elle ne comptait guère. Mais, si elle couchait avec le chef de gare, elle prenait une importance décisive, et le triomphe était de la tenir, en possédant son secret.
--Oh! je finirai par savoir, continua madame Lebleu. Je ne veux pas me laisser manger... Nous sommes ici, nous y resterons. Les braves gens sont pour nous, n'est-ce pas? ma petite.
Toute la gare, en effet, se passionnait, dans cette guerre des deux logements. Le couloir surtout en était ravagé. Il n'y avait guère que l'autre sous-chef, Moulin, qui se désintéressât, satisfait d'être sur le devant, marié à une petite femme timide et frêle, qu'on ne voyait jamais et qui lui donnait un enfant tous les vingt mois.
--Enfin, conclut Philomène, s'ils branlent dans le manche, ce n'est pas encore de ce coup qu'ils resteront sur le carreau... Méfiez-vous, car ils connaissent du monde qui a le bras long.
Elle tenait toujours ses deux oeufs, elle les offrit: des oeufs du matin, qu'elle venait de ramasser sous ses poules. Et la vieille dame se confondait en remerciements.
--Que vous êtes gentille! Vous me gâtez... Venez donc causer plus souvent. Vous savez que mon mari est toujours à sa caisse; et moi je m'ennuie tant, clouée ici, à cause de mes jambes! Qu'est-ce que je deviendrais, si ces misérables me prenaient ma vue?
Puis, comme elle l'accompagnait et qu'elle rouvrait la porte, elle posa un doigt sur ses lèvres.
--Chut! écoutons.
Toutes deux, debout dans le couloir, restèrent cinq grandes minutes debout, sans un geste, en retenant leur souffle. Elles penchaient la tête, tendaient l'oreille vers la salle à manger des Roubaud. Mais pas un bruit n'en sortait, il régnait là un silence de mort. Et, de peur d'être surprises, elles se séparèrent enfin, en se saluant une dernière fois de la tête, sans une parole. L'une s'en alla sur la pointe des pieds, l'autre referma sa porte si doucement, qu'on n'entendit pas le pêne glisser dans la gâche.
A neuf heures vingt, Roubaud était de nouveau en bas, sous la marquise. Il surveillait la formation de l'omnibus de neuf heures cinquante; et, malgré l'effort de sa volonté, il gesticulait davantage, il piétinait, tournait sans cesse la tête pour inspecter le quai du regard, d'un bout à l'autre. Rien n'arrivait, ses mains en tremblaient.
Puis, brusquement, comme il fouillait encore la gare d'un coup d'oeil en arrière, il entendit près de lui la voix d'un employé du télégraphe, disant, essoufflée:
--Monsieur Roubaud, vous ne savez pas où sont monsieur le chef de gare et monsieur le commissaire de surveillance... J'ai là des dépêches pour eux, et voici dix minutes que je cours...
Il s'était retourné, dans un tel raidissement de tout son être, que pas un muscle de son visage ne bougea. Ses yeux se fixèrent sur les deux dépêches que tenait l'employé. Cette fois, à l'émotion de celui-ci, il en avait la certitude, c'était enfin la catastrophe.
--Monsieur Dabadie a passé là tout à l'heure, dit-il tranquillement.
Et jamais il ne s'était senti si froid, d'intelligence si nette, tout entier bandé à la défense. Maintenant, il était sûr de lui.
--Tenez! reprit-il, le voici qui arrive, monsieur Dabadie.
En effet, le chef de gare revenait de la petite vitesse. Dès qu'il eut parcouru la dépêche, il s'exclama.
--Il y a eu un assassinat sur la ligne... C'est l'inspecteur de Rouen qui me télégraphie.
--Comment? demanda Roubaud, un assassinat parmi notre personnel?
--Non, non, sur un voyageur, dans un coupé... Le corps a été jeté, presque au sortir du tunnel de Malaunay, au poteau 153... Et la victime est un de nos administrateurs, le président Grandmorin.
A son tour, le sous-chef s'exclamait.
--Le président! ah! ma pauvre femme va-t-elle être chagrine!
Le cri était si juste, si apitoyé, que M. Dabadie s'y arrêta un instant.
--C'est vrai, vous le connaissiez, un si brave homme, n'est-ce pas?
Puis, revenant à l'autre télégramme, adressé au commissaire de surveillance:
--Ça doit être du juge d'instruction, sans doute pour quelque formalité... Et il n'est que neuf heures vingt-cinq, monsieur Cauche n'est pas encore là, naturellement... Qu'on aille vite au café du Commerce, sur le cours Napoléon. On l'y trouvera à coup sûr.
Cinq minutes plus tard, M. Cauche arrivait, ramené par un homme d'équipe. Ancien officier, considérant son emploi comme une retraite, il ne paraissait jamais à la gare avant dix heures, y flânait un moment, et retournait au café. Ce drame, tombé entre deux parties de piquet, l'avait d'abord étonné, car les affaires qui passaient par ses mains étaient d'ordinaire peu graves. Mais la dépêche venait bien du juge d'instruction de Rouen; et, si elle arrivait douze heures après la découverte du cadavre, c'était que ce juge avait d'abord télégraphié à Paris, au chef de gare, pour savoir dans quelles conditions la victime était partie; puis, renseigné sur le numéro du train et sur celui de la voiture, il avait alors seulement envoyé, au commissaire de surveillance, l'ordre de visiter le coupé qui se trouvait dans la voiture 293, si cette voiture était encore au Havre. Tout de suite, la mauvaise humeur que M. Cauche montrait, d'avoir été dérangé inutilement sans doute, disparut et fit place à une attitude d'extrême importance, proportionnée à la gravité exceptionnelle que prenait l'affaire.
--Mais, s'écria-t-il, subitement inquiet, avec la peur de voir l'enquête lui échapper, la voiture ne doit plus être ici, elle a dû repartir ce matin.
Ce fut Roubaud qui le rassura, de son air calme.
--Non, non, faites excuse... Il y avait un coupé retenu pour ce soir, la voiture est là, sous la remise.
Et il marcha le premier, le commissaire et le chef de gare le suivirent. Cependant, la nouvelle devait se répandre, car les hommes d'équipe, sournoisement, quittaient la besogne, suivaient eux aussi; tandis que, sur les portes des divers services, des employés se montraient, finissaient par s'approcher, un à un. Bientôt, il y eut là un rassemblement.
Comme on arrivait devant la voiture, M. Dabadie fit tout haut une réflexion:
--Pourtant, hier soir, la visite a eu lieu. S'il était resté des traces, on les aurait signalées au rapport.
--Nous allons bien voir, dit M. Cauche.
Il ouvrit la portière, il monta dans le coupé. Et, à l'instant même, il se récria, s'oubliant, jurant.
--Ah! nom de Dieu! on dirait qu'on a saigné un cochon!
Un petit souffle d'épouvante courut parmi les assistants, des têtes s'allongèrent; et M. Dabadie, un des premiers, voulut voir, se haussa sur le marchepied; pendant que, derrière lui, Roubaud, pour faire comme les autres, tendait aussi le cou.
A l'intérieur, le coupé ne montrait aucun désordre. Les glaces étaient restées fermées, tout semblait en place. Seulement, une odeur affreuse s'échappait de la portière ouverte; et là, au milieu d'un des coussins, une mare de sang noir s'était coagulée, une mare si profonde, si large, qu'un ruisseau en avait jailli comme d'une source, s'épanchant sur le tapis. Des caillots demeuraient accrochés au drap. Et rien autre, rien que ce sang nauséabond.
M. Dabadie s'emporta.
Où sont les hommes qui ont fait la visite, hier soir? Qu'on me les amène!
Ils étaient justement là, ils s'avancèrent, balbutièrent des excuses: la nuit, est-ce qu'on pouvait se rendre compte? et, cependant, ils passaient bien leurs mains partout. La veille, ils juraient n'avoir rien senti.
Cependant, M. Cauche, resté debout dans le wagon, prenait des notes au crayon, pour son rapport. Il appela Roubaud, qu'il fréquentait volontiers, tous deux fumant des cigarettes, le long du quai, aux heures de flâne.
--Monsieur Roubaud, montez donc, vous m'aiderez.
Et, quand le sous-chef eut enjambé le sang du tapis, pour ne pas marcher dedans:
--Regardez sous l'autre coussin, voir si rien n'y a glissé.
Il souleva le coussin, il chercha, les mains prudentes, les regards simplement curieux.
Il n'y a rien.
Mais une tache, sur le drap capitonné du dossier, attira son attention; et il la signala au commissaire. N'était-ce pas l'empreinte sanglante d'un doigt? Non, on finit par tomber d'accord que c'était une éclaboussure. Le flot de monde s'était rapproché, pour suivre cet examen, flairant le crime, se pressant derrière le chef de gare qu'une répugnance d'homme délicat avait retenu sur le marchepied.
Soudain, celui-ci fit une réflexion.
--Dites donc, monsieur Roubaud, vous étiez dans le train... N'est-ce pas? vous êtes bien rentré par l'express, hier soir... Vous pourriez peut-être nous donner des renseignements, vous!
--Tiens! c'est vrai, s'écria le commissaire. Est-ce que vous avez remarqué quelque chose?
Pendant trois ou quatre secondes, Roubaud demeura muet. Il était baissé à ce moment, examinant le tapis. Mais il se releva presque tout de suite, en répondant de sa voix naturelle, un peu grosse
--Certainement, certainement, je vais vous dire... Ma femme était avec moi. Si ce que je sais doit figurer au rapport, j'aimerais bien qu'elle descendît, pour contrôler mes souvenirs par les siens.
Cela parut très raisonnable à M. Cauche, et Pecqueux, qui venait d'arriver, offrit d'aller chercher madame Roubaud. Il partit à grandes enjambées, il y eut un moment d'attente. Philomène, accourue avec le chauffeur, l'avait suivi des yeux, irritée de ce qu'il se chargeait de cette commission. Mais, ayant aperçu madame Lebleu, qui se hâtait, de toute la vitesse de ses pauvres jambes enflées, elle se précipita, l'aida; et les deux femmes levèrent les mains au ciel, poussèrent des exclamations, passionnées par la découverte d'un si abominable crime. Bien qu'on ne sût encore absolument rien, déjà des versions circulaient, autour d'elles, dans l'effarement des gestes et des visages. Dominant le bourdonnement des voix, Philomène elle-même, qui ne tenait le fait de personne, affirmait sur sa parole d'honneur que madame Roubaud avait vu l'assassin. Et le silence se fit, lorsque Pecqueux reparut, accompagné de cette dernière.
--Voyez-la donc! murmura madame Lebleu. Si l'on dirait la femme d'un sous-chef, avec son air de princesse! Ce matin, avant le jour, elle était déjà ainsi, peignée et corsetée comme si elle allait en visite.