Part 1
LA BELLE QUE VOILA...
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
=Maria Chapdelaine=, 650ᵉ édition (Bernard Grasset, éditeur).
_EN PRÉPARATION_
=Monsieur Ripois et la Némésis.=
=Battling Malone.=
LOUIS HÉMON
LA BELLE QUE VOILA...
PARIS BERNARD GRASSET, ÉDITEUR 61, Rue des Saints-Pères, 61
1923
CET OUVRAGE A PARU PRÉCÉDEMMENT DANS LES «CAHIERS VERTS» PUBLIÉS A LA LIBRAIRIE GRASSET, SOUS LA DIRECTION DE DANIEL HALÉVY; LE TIRAGE A ÉTÉ DE 30 EXEMPLAIRES SUR PAPIER VERT LUMIÈRE, 100 EXEMPLAIRES SUR PAPIER PUR FIL LAFUMA ET 6.600 EXEMPLAIRES SUR VERGÉ BOUFFANT TOUS NUMÉROTÉS DE 1 A 6730; DIX EXEMPLAIRES ONT ÉTÉ TIRÉS SUR VÉLIN PUR FIL LAFUMA CRÈME (HORS COMMERCE), NUMÉROTÉS H. C. 1 A H. C. 10
EXCEPTIONNELLEMENT IL A ÉTÉ TIRÉ EN PLUS TRENTE EXEMPLAIRES SUR JAPON NUMÉROTÉS DE A à A D ET CENT EXEMPLAIRES SUR HOLLANDE VAN GELDER NUMÉROTÉS DE A B à B A LE TOUT CONSTITUANT L’ ÉDITION ORIGINALE
Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays.
_Copyright by Bernard Grasset, 1923._
LA BELLE QUE VOILA...
LA BELLE QUE VOILA...
Ils se regardaient par-dessus la petite table ronde du café avec des sourires de cordialité forcée, et malgré le tutoiement qu’ils avaient repris, sans réfléchir, dans la première surprise de leur rencontre, ils ne trouvaient vraiment rien à se dire.
Les mains sur ses genoux écartés, le ventre à l’aise, Thibault répétait distraitement:
--Ce vieux Raquet! Voyez-vous ça! Comme on se retrouve!
Raquet, recroquevillé sur sa chaise, les jambes croisées, le dos rond, répondait d’une voix fatiguée:
--Oui... Oui... Quinze ans qu’on ne s’était vu, hein? Quinze ans! Ça compte!
Et quand ils avaient dit cela, ils détournaient les yeux ensemble et regardaient les gens passer sur le trottoir.
Thibault songeait: «Voilà un bonhomme qui n’a pas l’air de manger à sa faim tous les jours!»
Raquet contemplait à la dérobée la mine prospère de son ancien camarade, et d’involontaires grimaces d’amertume plissaient sa figure maigre.
Le sol du boulevard était encore luisant de pluie; mais les nuages se dispersaient peu à peu, découvrant le ciel pâle du soir. Au delà de l’ombre qui s’épaississait entre les maisons, l’on pouvait presque suivre du regard la course de la lumière qui s’enfonçait dans ce ciel, fuyant, fuyant éperdûment la surface triste de la terre.
Séparés par la petite table de marbre, les deux hommes continuaient à échanger des exclamations distraites:
--Ce vieux Raquet!--Ce vieux Thibault!
Et ils détournaient les yeux.
Maintenant la nuit était venue, et dans la lumière chaude du café ils causaient sans gêne, presque avec animation. Ils repêchaient dans leur mémoire, l’un après l’autre, tous les gens qu’ils avaient connus autrefois, et chaque souvenir commun les rapprochait un peu, comme s’ils rajeunissaient ensemble.
«Un tel? Etabli quelque part... commerçant... fonctionnaire... Cet autre? A fait un beau mariage; grosse fortune; vit avec la famille de sa femme, en Touraine... La petite Chose? Mariée aussi; on ne savait pas trop à qui... Son frère? Disparu. Personne n’en avait entendu parler...»
«Et la petite Marchevel... dit Thibault. Tu te souviens bien de la petite Marchevel... Liette... que nous retrouvions aux vacances. Elle est morte; tu as su?»
«J’ai su» fit Raquet; et ils se turent.
Le heurt des soucoupes sur le marbre des tables, les voix, les bruits de pas, le fracas confus du boulevard: ils n’entendaient plus rien de tout cela; et ils ne se voyaient plus l’un l’autre. Un souvenir avait tout balayé; un de ces souvenirs si réels, si poignants, que l’on s’étire en en sortant comme si l’on sortait d’un rêve. Le souvenir d’un grand jardin, d’une pelouse ceinturée d’arbres, baignée de soleil, où jouaient des enfants... Sur cette pelouse, ils étaient quelquefois beaucoup d’enfants, toute une foule d’enfants, garçons et filles, et d’autres fois, ils n’étaient que deux ou trois. Mais toujours Liette, la petite Liette était là. Les jours où Liette n’était pas là n’avaient jamais valu qu’on se souvînt d’eux...
Thibault épousseta son genou d’un geste machinal:
--C’était une belle propriété, dit-il, qu’ils avaient là, les Marchevel. Ils arrivaient toujours de Paris le 13 juillet, et ils ne repartaient qu’en octobre. Tu les voyais à Paris, toi, c’est vrai! Mais nous, les campagnards, nous ne les avions guère que trois mois par an.
«Tout est vendu maintenant, et c’est tellement changé que tu ne t’y reconnaîtrais plus. Quand Liette est morte, n’est-ce pas, ça a tout bouleversé. Tu ne l’avais peut-être pas vue après son mariage, toi, puisqu’elle était allée habiter dans le Midi. Elle avait changé très vite, toute jolie fille qu’elle était, et la dernière fois qu’elle est venue là-bas...
--Non! fit Raquet avec un geste brusque. Je... J’aime mieux ne pas savoir.
Sous le regard étonné de son ancien camarade, sa figure hâve s’empourpra un peu.
--C’est toujours la même chose, dit-il. Les femmes qu’on a connues autrefois, petites filles ou jeunes filles, et qu’on retrouve plus tard, mariées, avec des enfants peut-être, elles sont toutes changées, naturellement. Une autre, cela me serait égal, mais Liette... je ne l’ai jamais revue, et j’aime mieux ne pas savoir.
Thibault continuait à le regarder, et voici que sur sa figure épaisse l’air d’étonnement disparut peu à peu, faisant place à une autre expression presque pathétique.
--Oui! fit-il à demi-voix. C’est vrai qu’elle n’était pas comme les autres, Liette! Il y avait quelque chose...
Les deux hommes restaient silencieux, retournés à leur souvenir.
Ce jardin!... La maison de pierre grise; les grands arbres du fond, et entre les deux la pelouse à l’herbe longue, jamais tondue, où l’on pourchassait les sauterelles! Et le soleil! En ce temps-là il y avait toujours du soleil. Des enfants arrivaient par l’allée qui longeait la maison, ou bien descendaient le perron marche par marche, avec prudence, mais en se dépêchant, et couraient vers la pelouse de toutes leurs forces. Une fois là, il n’y avait plus rien de défendu. L’on était dans un royaume de féerie, gardé, protégé de toutes parts par les murs, les arbres, toutes sortes de puissances bienveillantes qu’on sentait autour de soi, et c’étaient des cris et des courses, une sarabande ivre en l’honneur de la liberté et du soleil. Puis Liette s’arrêtait et disait, sérieuse:
--Maintenant, on va jouer!
Liette... Elle portait un grand chapeau de paille qui lui jetait une ombre sur les yeux, et quand on lui parlait, pour dire de ces paroles d’enfant qui sont d’une si extraordinaire importance, on venait tout près d’elle et on se baissait un peu en tendant le cou, pour bien voir sa figure au fond de cette ombre. Quand elle se faisait sérieuse tout à coup, l’on s’arrêtait court et l’on venait lui prendre la main, pour être sûr qu’elle n’était pas fâchée, et quand elle riait, elle avait l’air un peu mystérieux et doux d’une fée qui prépare d’heureuses surprises.
L’on jouait à toutes sortes de jeux splendides, où il y avait des princesses et des reines, et cette princesse ou cette reine, c’était Liette, naturellement. Elle avait fini par accepter le titre toujours offert sans plus se défendre, mais elle s’entourait d’un nombre prodigieux de dames d’honneur, qu’elle comblait de faveurs inouïes, de peur qu’elles ne fussent jalouses. D’autres fois, elle forçait doucement les garçons à jouer à des jeux «de filles», des jeux à rondes et à chansons, qu’ils méprisaient. Ils tournaient en se tenant par la main, prenant d’abord des airs maussades et moqueurs. Mais, à force de regarder Liette qui se tenait debout au milieu de la ronde, sa petite figure toute blanche dans l’ombre du grand chapeau de paille, ses yeux qui brillaient doucement, ses jeunes lèvres qui formaient les vieilles paroles de la chanson comme autant de moues tendres, ils cessaient peu à peu de se moquer, et chantaient aussi sans la quitter des yeux:
Nous n’irons plus au bois Les lauriers sont coupés, La belle que voilà...
Ils s’étaient séparés et ils avaient vieilli, beaucoup d’entre eux sans jamais se revoir. Mais ceux qui se rencontraient bien des années plus tard, n’avaient qu’à prononcer un nom pour se rappeler ensemble les années mortes et leur poignant parfum de jeunesse, pour revoir la petite fille aux yeux tendres qui tenait sa cour entre la maison et les grands arbres sombres, sur la pelouse marbrée de soleil.
* * * * *
Thibault soupira et dit à demi-voix comme se parlant à lui-même:
--Le cœur humain est tout de même une drôle de machine! Me voilà, moi, marié, père de famille, et le reste! Eh bien! Quand je pense à cette petite-là et au temps où nous étions jeunes ensemble, ça ramène d’un coup toutes les choses bêtes auxquelles on songe à seize ans: les grands sentiments, les grands mots, ces histoires comme on en voit dans les livres. Ça ne veut rien dire tout ça; mais, rien que de penser à elle, c’est comme si on la voyait, et voilà que ces machines-là vous reviennent dans la tête, tout comme si c’étaient des choses qui comptent!
Il se tut un instant, et regarda son camarade curieusement.
--Et toi! dit-il, qui devais la voir plus que moi, je parierais bien que tu as été un peu amoureux d’elle dans les temps?
Raquet se tenait courbé vers la table, les coudes sur les genoux, et regardait le fond de son verre. Après quelques instants de silence, il répondit doucement:
--Je ne suis ni marié, ni père de famille, et toutes ces choses qui vous hantent à seize ans, et que les hommes de bon sens oublient ensuite, je ne les ai jamais oubliées.
«Oui, j’ai été amoureux de Liette, comme tu dis. Cela m’est égal qu’on le sache, maintenant. Ce qu’on ne saura jamais, c’est tout ce que cela voulait dire pour moi, et veut encore dire. Je l’ai aimée quand elle n’était qu’une petite fille et que je n’étais qu’un petit garçon et nos parents devaient le deviner et en rire. Je l’ai aimée quand elle est devenue une jeune fille et que j’étais un jeune homme; mais personne n’en a rien su. Et comment je l’ai aimée encore après cela, à travers toutes ces années, jusqu’à sa mort et après sa mort; si j’essayais de le dire, les gens n’y comprendraient rien.
«Un amour d’enfant, ce n’est qu’une plaisanterie, et un amour romanesque de jeune homme ne compte guère plus. Un homme comme les autres passe par là, souffre un peu et vieillit un peu, puis finit par en sourire et entre pour de bon dans la vie. Mais il se trouve des hommes qui ne sont pas tout à fait comme les autres, et qui ne vont pas plus loin. Pour ceux-là, les petites amourettes d’enfance et de jeunesse ne deviennent jamais de ces choses dont on rit; ce sont des images qui restent incrustées dans leurs vies comme des saints dans leurs niches, comme des statues de saints, peintes de couleurs tendres, vers lesquelles on se retourne plus tard, après avoir longé sans rien trouver tout le reste du grand mur triste.
«J’avais toujours aimé Liette de loin, en timide et en sauvage. Quand elle s’est mariée et qu’elle est partie, en somme il n’y a rien eu de changé pour moi. Ma vie ne faisait que commencer, une vie dure: il me fallait lutter et me débattre, et je n’avais guère de temps pour les souvenirs. Puis j’étais encore très jeune et j’attendais de l’avenir toutes sortes de choses merveilleuses... Des années ont passé... J’ai appris sa mort... Encore des années, et voilà que j’ai compris un jour que les choses que j’attendais autrefois ne viendraient jamais; que tout ce que je pouvais espérer, c’était une suite d’autres années toutes pareilles, tristes et dures; une longue bataille terne, sans gloire, sans joie, sans rien de noble ni de doux, tout juste du pain, et que j’avais laissé dans la bagarre tout ce qu’il y avait de jeune en moi, presque tout ce qu’il y avait de vivant.
«J’ai senti que je n’aimerais plus jamais. Il ne me restait qu’un pauvre cœur à la mesure de ma vie, qui se fermait encore un peu plus chaque jour. Les grands sentiments, les grands mots, comme tu dis, toutes ces choses que tant d’hommes laissent mourir sans un regret, j’ai senti qu’elles m’échappaient aussi et c’est cela qui a été le plus terrible. Je me souvenais de ce que j’avais été, de ce que j’avais désiré, de ce que j’avais cru, et de songer que tout cela était fini et que bientôt je ne pourrais peut-être même plus m’en souvenir, c’était comme une première mort hideuse, longtemps avant la seconde mort. J’ai senti que je n’aimerais plus jamais...
«C’est alors que le souvenir de Liette m’est revenu; de Liette toute petite avec son chapeau de paille qui lui mettait de l’ombre sur les yeux; avec ses manières de souveraine tendre, jouant avec nous sur cette pelouse; de Liette grandie, femme, pleine de grâce douce, et conservant ce je ne sais quoi qui montrait qu’elle avait toujours son cœur d’enfant. Et je me suis dit que j’avais aimé au moins une fois, et longtemps, et que tant que je pourrais me rappeler cela, il me resterait quelque chose.
«Elle m’appartenait autant qu’à n’importe quel autre, puisqu’elle était morte! Et je suis revenu sur mes pas, j’ai retracé le chemin de l’autrefois et ramassé tous les souvenirs qui fuyaient déjà, tous mes souvenirs d’elle--mille petites choses qui feraient rire les gens, si j’en parlais--et je les passe en revue tous les soirs, quand je suis seul, de peur de rien oublier. Je me souviens presque de chaque geste et de chaque mot d’elle, du contact de sa main, de ses cheveux qu’un coup de vent m’avait rabattus sur la figure, de cette fois où nous nous sommes regardés longtemps, de cet autre jour où nous étions seuls et où nous nous sommes raconté des histoires; de sa présence tout contre moi, et du son mystérieux de sa petite voix.
«Je rentre chez moi le soir; je m’assieds à ma table, la tête entre les mains; je répète son nom cinq ou six fois, et elle vient... Quelquefois, c’est la jeune fille que je vois, sa figure, ses yeux, cette façon qu’elle avait de dire: «Bonjour» d’une voix très basse, lentement, avec un sourire, en tendant la main... D’autres fois c’est la petite fille, celle qui jouait avec nous dans ce jardin; celle qui faisait que l’on pressentait la vie une chose ensoleillée, magnifique, le monde une féerie glorieuse et douce, parce qu’elle était de ce monde-là, et qu’on lui donnait la main dans les rondes...
«Mais, petite fille ou jeune fille, dès qu’elle est là, tout est changé. Je retrouve devant son souvenir les frémissements d’autrefois, la brûlure auguste qu’on porte dans sa poitrine, cette grande faim de l’âme qui fait vivre ardemment, et toutes les petites faiblesses ridicules et touchantes qui deviennent précieuses aussi. Les années s’effacent, les écailles tombent, c’est ma jeunesse palpitante qui revient, toute la vie chaude du cœur qui recommence.
«Parfois, elle tarde à venir, et une grande peur me prend. Je me dis: C’est fini! Je suis trop vieux; ma vie a été trop laide et trop dure, et il ne me reste plus rien. Je puis me souvenir encore d’elle, mais je ne la verrai plus...
«Alors je me prends la tête dans les mains, je ferme les yeux, et je me chante à moi-même les paroles de la vieille ronde:
Nous n’irons plus au bois Les lauriers sont coupés, La Belle que voilà...
«Comme ils riraient les autres, s’ils m’entendaient! Mais la Belle que voilà m’entend, et ne rit pas. Elle m’entend, et sort du passé magique, avec ma jeunesse dans ses petites mains.»
«CELUI QUI VOIT LES DIEUX»
Father Flanagan dit avec un soupir: «Il ne viendra personne ce soir, Timmy!» et il alla se poster derrière la devanture pour regarder dans la rue, par-dessus le carreau dépoli.
A deux cents mètres de là les tramways électriques passaient sans relâche, s’arrêtant quelques secondes et repartant aussitôt vers Aldgate ou Poplar avec des appels de timbre. La large avenue droite où s’allongeait leur voie s’évasait, au coin de West India Dock Road, en un carrefour qu’entouraient plusieurs «homes» pour matelots de toutes races et de tous pays, un hôtel, et un public-house qui étalait en lettres immenses son nom, auréolé de splendeur et de mystère, «The Star of the East». Mais les tramways électriques, et à vrai dire tous autres symboles d’une civilisation effrénée, reprenaient leur sens exact et leur importance véritable lorsqu’on les contemplait du coin de Limehouse Causeway, du point précis que marquait la façade fraîchement peinte de cette boutique minuscule, presque une échoppe, mais une échoppe au front de laquelle l’inscription neuve saillait comme un acte de foi, une échoppe qui semblait se détourner avec indifférence des rues larges et claires où le progrès passait avec son tintamarre de parvenu, et s’ouvrir sur la ruelle étroite où des races plus sages s’étaient réfugiées.
L’inscription neuve se composait d’un seul mot: «Dispensaire», mais derrière la vitre de la devanture une pancarte plus ambitieuse disait: «Ici on parle plusieurs langues, et on comprend tous les hommes.»
Cette affirmation pouvait sembler une fanfaronnade, affichée comme elle l’était à la lisière du quartier asiatique, et pourtant elle n’exprimait que faiblement la bonne volonté sans borne de ses auteurs. Tous les soirs ils attendaient là, derrière les vitres dépolies, qu’on voulût bien venir leur demander ce qu’ils avaient à donner, et chaque soir ils se lamentaient qu’on leur demandât si peu. L’un d’eux se désolait de ne voir diminuer qu’à peine son arsenal de pansements et de remèdes, tout l’appareil composé avec amour, et dont l’ordre trop parfait disait l’inutilité; et l’autre se désolait de ce que les trop rares patients fussent tous des infidèles endurcis dans leur erreur, qui venaient faire soigner leurs corps, méfiants et hostiles, cuirassant jalousement contre la voix du vrai Dieu leurs âmes qui cheminaient vers l’abîme.
Sur le trottoir d’en face quelques matelots chinois, réunis en groupe, fumaient indolemment, promenant leurs yeux étroits sur tout ce qui les entourait dans ce coin d’une ville barbare qui ne les étonnait plus. Ils avaient appris de longue date ce qui, dans cette civilisation étrangère, était bon à prendre, et, méprisants et moqueurs, ils regardaient autour d’eux les barbares blancs se saisir avidement de ce qu’ils jugeaient, eux les jaunes, bon à laisser.
Father Flanagan les contemplait à travers la vitre avec une sorte de convoitise mélancolique. Certains d’entre eux, ou d’autres tout semblables à ceux-là, passeraient probablement par son dispensaire un jour ou l’autre. Ils viendraient se faire panser ou chercher des remèdes, avec force marques de respect et de reconnaissance; bien volontiers ils écouteraient ses conseils, recevraient et emporteraient avec eux quelques-unes de ses brochures pieuses qu’ils serreraient devant lui dans une poche intérieure de leur tunique, pour lui marquer leur déférence, et ils s’en iraient pour ne plus jamais revenir, avec des remerciements réitérés et un inscrutable sourire.
Les soins que leur dispensait son neveu, les philtres magiques qu’il leur distribuait dans de petites bouteilles, sans exiger aucun paiement, étaient parmi les choses bonnes à prendre; mais les soins que lui, Father Flanagan, eût voulu prendre de leur âme, et les formules salutaires qu’il cherchait à leur enseigner, ce n’était, semblait-il, que bon à laisser. Et ils se laissaient exhorter, en vain, avec toute la patience indulgente, toute la sagesse dédaigneuse, poliment dissimulée, d’une race qui s’était fatiguée de croire avant que les autres races n’eussent inventé leurs «_Credo_».
Father Flanagan répéta: «Il n’y aura personne ce soir, Timmy!» et soupira de nouveau. Son neveu se leva à son tour, s’assura d’un coup d’œil circulaire que tout serait prêt si quelqu’un venait par hasard, ouvrit une armoire dont il vérifia le contenu pour la dixième fois, et s’arrêta lui aussi derrière la vitre, les mains derrière le dos, pour contempler le spectacle de la rue d’un air découragé.
Quand les généreux philanthropes qui soutenaient de leurs deniers cette croisade combinée d’hygiène et de foi catholique leur demanderaient des comptes, comment pourrait-on leur faire comprendre que tant d’efforts eussent produit des résultats si pauvres? Quelques matelots norvégiens, protestants naturellement, qui sortaient brusquement, traînant derrière eux des pansements inachevés, lorsqu’on insinuait avec des ménagements infinis que la plus ancienne des religions chrétiennes pouvait bien, après tout, être encore la meilleure! Des Irlandais de Wapping, catholiques ceux-là, qui venaient avec force professions de foi se faire soigner pour des malaises imprécis, et finissaient par mendier de quoi aller boire à la santé du «vieux pays»! Des Asiatiques qui proclamaient dès l’abord avec orgueil une conversion ancienne, et s’ébahissaient grandement d’apprendre qu’ils avaient abandonné le culte de leurs pères pour embrasser un autre culte qui n’était pas le vrai! Bilan misérable, qui eût découragé des fois moins robustes!
Pour la troisième fois, Father Flanagan répéta avec tristesse: «Il n’y aura personne ce soir, Timmy!» et il colla son front à la vitre pour voir plus loin dans Limehouse Causeway, où d’innombrables infidèles se préparaient à dormir en paix, pleins d’une confiance lamentable en l’efficacité de leurs idoles. Chez chacun des dix-sept logeurs chinois, derrière les murs du restaurant de Wang-Ho et de la boutique de Chong-Chu, et dans Pennyfields, de l’autre côté de West India Dock Road, il n’était guère de maison qui ne servît de refuge à quelques fils de l’Empire du milieu. Dans la journée, lorsqu’ils étaient lassés de chercher un navire dans les docks voisins, ils flânaient sur les trottoirs, jouaient avec les bambins de la rue ou faisaient la cour à quelque beauté blanche; mais voici que la nuit était venue, et l’un après l’autre ils mettaient une muraille entre eux et les barbares pour retrouver l’atmosphère de la terre sacrée, et sa grande paix.
Father Flanagan suivait de l’œil les formes indécises qui s’agitaient dans l’ombre de la rue. De temps à autre une porte s’ouvrait, laissait flotter sur le mur d’en face une faible clarté, et se refermait. Chaque fois qu’une de ces clartés trouait l’ombre, et dessinait un instant sur la chaussée ou les murs une silhouette qui s’effaçait aussitôt, il comprenait que c’était encore un païen qui lui échappait, pour ce soir-là tout au moins, et il soupirait tristement.
Le bruit de la porte qui s’ouvrait le fit se retourner d’un seul coup, et quand il vit que c’était une femme qui venait d’entrer, il s’avança avec son meilleur sourire de bienvenue, pendant que son neveu s’installait derrière sa table.
Ils la firent asseoir, et tandis que le prêtre s’efforçait de la mettre à son aise avec des paroles de bon accueil, le médecin avisait la main blessée et déroulait doucement les linges maculés qui l’entouraient. Quand il eut examiné le mal, il dit très doucement, comme s’il eût parlé à un enfant:
--Ce n’est qu’un abcès... un petit abcès... Il va falloir que je vous fasse un peu mal! Mais ce ne sera pas long...