Chapter 8
Espérance se leva tout à fait, saisit Pontis par les bras et l'enlevant du gazon où il continuait à se rouler moelleusement, le remit sur ses pieds et lui dit:
--Tu me feras le plaisir de ne plus dire de sottises. Tu es logé ici, restes-y. Quant à M. de Crillon je me charge de redresser ses idées avec tout le respect et toute l'amitié qui lui sont dus. Cesse donc de penser à habiter la maison du faubourg. Tu n'y mettras pas le pied.
Pontis, habitué à faire ses volontés, regarda Espérance avec surprise. Il ignorait que rien n'est tenace comme une fausse volonté.
--Ainsi, dit-il, tu me refuses?
--Je te défends d'y songer.
La figure de Pontis prit une expression si bizarre de désappointement, qu'Espérance faillit perdre son sérieux, qui, pourtant, lui était bien nécessaire.
--Laisse-moi te dire, ajouta Pontis en prenant le bras de son ami, mon installation au faubourg n'était pas seulement un devoir que j'accomplissais envers toi pour ton salut.
--Ah! qu'était-ce donc?
--Tout en faisant tes affaires, je travaillais par occasion aux miennes.
--Bah!
--Je te sauvais, mais j'avais mon bénéfice.
--Conte-moi cela, dit Espérance en riant.
--Je crois que je suis amoureux, murmura Pontis avec un visage déconfit et présomptueux tout ensemble.
--Oh! mon pauvre Pontis! De qui?
--C'est toute une histoire. Je te la raconterai quelque jour.
--Nous n'aurons jamais une plus belle occasion. Nous sommes seuls, sous les arbres, en face d'un ciel bleu. L'air est parfumé, les oiseaux se taisent, l'eau fait son petit murmure railleur, accompagnement charmant. Parle.
--Mon ami, c'est une Indienne.
--Hein? s'écria Espérance, comment dis-tu?
--Une Indienne... Vois-tu, il me semble que je fais un rêve.
--Il y a donc des Indiennes à Paris?
--Oh! mon cher ami, celle-là se cache, elle s'est enfuie de là-bas.
--De quel là-bas?
--Des bords du Gange.
--Pourquoi cela?
--Je ne sais pas au juste, mais je suppose que c'est parce qu'on voulait la forcer à se brûler sur le tombeau de son mari.
--Ah! elle est veuve.
--Il paraît.
--De qui?
--Eh! tu m'en demandes trop. Je ne le sais pas moi-même. On ne fait pas tant de questions quand on est amoureux.
--Excuse-moi, je n'ai pas voulu t'offenser. Donc c'est une fugitive qui se cache.
--Tu veux dire que c'est une aventurière, n'est-ce pas? Je te vois venir.
--À Dieu ne plaise.
--Si tu avais vu ses plumes, ses diamants, ses perles et son costume indien!
--Je me figure tout cela. Mais est-elle belle?
--Elle est un peu jaune... mais ce n'est pas sa faute; elle est un peu petite, mais je ne suis pas grand. Elle a des yeux noirs... Oh! quels yeux! et une petite patte d'oiseau avec des ongles!... À quoi penses-tu?
--Je me demande comment tu as fait pour rencontrer une Indienne dans les rues de Paris.
--Quand je te le conterai, tu seras saisi d'admiration! Il n'y a que moi pour avoir de ces chances-là.
--Et tu es amoureux?
--Passionnément; d'autant plus que l'Indienne n'est pas libre et que les occasions me manquent pour la voir.
--Cependant tu l'as vue?
--Oui, mais par hasard.
--Tu lui as dit que tu l'aimais?
--Oh! tout de suite.
--Comment a-t-elle répondu?
--Voilà la difficulté. En sa qualité d'Indienne, tu conçois qu'elle ne parle pas français.
--Et tu ne sais pas l'indien. Quelle langue prenez-vous pour vous entendre?
--On fait ce qu'on peut. On a des signes, des mines, des petits gestes; on invente un langage; chacun y met du sien. C'est très-gentil.
--Ce doit être charmant; mais incomplet. La pantomime est impuissante à expliquer les détails politiques, les questions litigieuses et les particularités de famille. Comment s'appelle-t-elle?
--Oh! un nom délicieux: Ayoubani.
--Ayoubani est délicieux, en effet.
--En sorte que je voulais, reprit naïvement Pontis, t'emprunter la maison du Faubourg. Je ne puis aller chez Ayoubani, qui est surveillée par ses femmes, et par je ne sais quel prince mogol, jaloux comme un jaguar. S'il me voyait chez elle, il la tuerait.
--Pauvre Ayoubani! Mais, s'il la voit chez toi, est-ce qu'il ne la tuera pas de même? Explique-moi un peu cela.
--Tu me demandes des choses incroyables, s'écria Pontis: quand je te dis que nous ne pouvons presque pas nous entendre elle et moi, comment veux-tu que j'entame avec elle de pareilles subtilités? Je l'aime, voilà tout. Et je crois bien qu'elle m'aime aussi. Veux-tu, oui ou non, me servir dans mes amours?
--Mon ami, tu te méprends sur mes intentions, dit Espérance, riant de voir Pontis ainsi courroucé, je brûle de te servir, mais je voudrais savoir comment. Le devoir d'un ami est de veiller sur son ami, tu me l'as déclaré tout à l'heure et je suis convaincu. Or, si le prince mogol vient te demander des comptes, que feras-tu?
--Dans ta maison, je saurais me défendre et protéger Ayoubani.
--Prends donc ma maison.
--À la bonne heure.
--Et tu me feras voir cette Indienne-là. Je n'en ai jamais vu.
--Malheureux! elle ne quitte presque jamais son voile.
--Je suppose que tu le lui feras quitter quelquefois, quand ce ne serait que pour voir ses yeux noirs.
--Je connais son caractère; si elle savait que je la montre à quelqu'un, elle serait capable de ne plus revenir! Attends un peu, laisse-moi l'apprivoiser. Plus tard, nous te présenterons.
--Comme tu voudras, dit Espérance. Mais pardonne-moi, il me vient encore une idée ridicule.
--Dis-la toujours.
--Si vous n'usez tous deux que de la pantomime, comment Ayoubani a-t-elle pu t'expliquer une chose aussi compliquée que celle-ci: «Je suis veuve, et l'on a voulu me brûler vive; je ne veux pas que personne me voie, et si vous me faites voir à quelqu'un, je vous quitte à jamais. Du reste, j'irai si vous voulez, dans une autre maison, à la condition que le prince mogol, qui est jaloux de moi, ne saura pas ma démarche.» Je t'avoue, Pontis, que voilà des explications difficiles à donner sans parler, et, pour ma part, je ne me chargerais ni de les fournir ni de les comprendre. Il y a surtout le mot: mogol, que je ne saurais rendre par un geste.
Pontis haussa les épaules à son tour.
--L'indien n'est pas une langue aussi difficile qu'on le croit, répliqua-t-il, j'en comprends beaucoup de phrases; je dois même dire que chaque fois qu'un embarras se présente, Ayoubani trouve un mot qui rend sa pensée. Elle est fort intelligente et forge des locutions suivant ses besoins.
--Il y a miracle, murmura Espérance.
--D'ailleurs, interrompit Pontis, il ne s'agit pas de tout cela. Nos difficultés ne regardent que moi, et pourvu que je les lève....
--C'est vrai, mon ami. Eh bien, prends donc ma maison du faubourg.
--Et promets-moi de ne m'y pas compromettre par quelque indiscrétion. Tu es fort indiscret, Espérance!
Le jeune homme sourit silencieusement.
--C'est un défaut, dit-il; mais je m'en corrigerai.
--Tu ne chercheras pas à voir Ayoubani avant qu'elle n'en ait donné la permission?
--Je te le promets. Est-ce que tu la vois demain?
--Peut-être... je ne sais... rien n'est sûr.
--Ne te tourmente pas; demain je ne serai pas à Paris.
--Ah!... tu chasses?
--Oui, je chasse.
--Où cela?
--Je ne sais trop. À Saint-Germain, à Fontainebleau, au bois de Sénart.
--Et tu pars de grand matin?
--De très-grand matin.
--Veux-tu alors me donner les clés de la maison du faubourg?
--À l'instant.
--Veux-tu que j'aille dès ce soir faire des préparatifs?
--Tous ceux que tu voudras.
Espérance siffla d'une certaine façon. Ses chiens accoururent bientôt en bondissant de joie, et derrière les chiens un valet, que ce signal appelait plus particulièrement.
--Les clés du faubourg à M. de Pontis, dit-il. Va, Pontis, suis ce garçon, et bonne chance!
--Tu es le roi des amis! s'écria Pontis en l'embrassant; un peu indiscret, mais je te pardonne.
--Merci.
--Te reverrai-je ce soir?
--Je serai couché quand tu rentreras.
--Eh bien! si je couchais là-bas?
--Où? demanda en souriant Espérance.
--Au faubourg?
--Tu es le maître. Désormais, la maison est à toi.
Pontis enchanté partit comme une flèche.
Aussitôt qu'Espérance se trouva seul, il rêva quelques moments à tout ce que venait de lui dire Pontis. Puis, la nuit étant arrivée, il feignit de se coucher comme à l'ordinaire.
À deux heures du matin il se releva. Tout dormait dans la maison. Il fit seller un de ses meilleurs chevaux, se choisit une bonne courte épée, prit sa carabine de chasse, de l'argent et sortit à petit bruit.
X
OÙ LE TONNERRE GRONDE
Quelques heures après le départ d'Espérance, deux jeunes femmes se promenaient dans le jardin de Zamet. C'étaient Henriette et Leonora.
Mlle d'Entragues avait deux jours par semaine pour rendre visite à sa devineresse, que des relations suivies avaient faite son amie. Henriette choisissait les matins, parce qu'on était dans la belle saison, que le jardin de Zamet était vaste et beau, que, le matin, tout le monde dort encore, et que c'est une heure aussi commode que le soir, moins le mystère qui va toujours mal à une réputation de jeune fille. D'ailleurs, ainsi l'avait décidé le conseil de la famille d'Entragues, juge souverain de chacune des actions d'Henriette. Depuis qu'il s'agissait d'une couronne à gagner, on permettait les sorties du matin à l'innocente jeune personne.
Mais, chez Henriette, ces deux visites par semaine avaient un double but. Le roi lui écrivait deux fois tous les huit jours, et la Varenne apportait ses lettres à huit heures du matin, chez Zamet, pour que, dans le quartier populeux qu'habitaient les Entragues, le porte-poulets trop connu ne fût jamais signalé.
Ainsi, Henriette et Leonora se promenaient dans le jardin de Zamet en attendant la lettre du roi. Leurs sujets de conversation ne variaient guère; il s'agissait toujours de Gabrielle, des progrès de la tendresse royale, des faits et gestes d'Espérance.
Leonora, pressée par les événements, avait donné à toute l'intrigue une impulsion rapide. Dans ce cercle d'ennemis acharnés de la favorite, on prédisait le moment précis où succomberait la marquise. L'esprit pénétrant d'Henriette venant en aide à la ruse de Leonora, les deux femmes avaient soupçonné bien vite tout ce que le pauvre Espérance mettait tant de soin à cacher. Et, bien qu'il n'y eût encore que des présomptions, elles suffisaient à préparer les éléments d'une surprise complète.
Ainsi, en remontant à la première démarche significative de Gabrielle, sa visite au Châtelet pour délivrer Espérance, Henriette, qui d'ailleurs avait vu Gabrielle près du jeune homme à Bezons, s'était dit, qu'une femme dans la haute et difficile position de la marquise, ne va en personne délivrer un prisonnier que si elle porte à ce prisonnier un intérêt plus fort que toutes les convenances mondaines.
Et elle avait raison.
À partir de ce moment, dégagée d'ailleurs de tout nuage depuis la mort de la Ramée, Henriette avait observé Gabrielle, et dans son sourire, dans son accent, indices vains pour toute autre qu'une femme jalouse, elle avait lu ce même intérêt de plus en plus passionné qui liait la marquise de Monceaux à Espérance.
Il est vrai que, à part ces sourires, rien ne prouvait leur intelligence; mais doit-on s'arrêter quand on soupçonne? et néglige-t-on les preuves même frivoles qui peuvent se grouper autour de ce soupçon quand on est décidé à forger au besoin toutes les preuves possibles?
Les chasses d'Espérance, ses visites furent épiées. Leonora joignit ses observations à celles d'Henriette. fidèle à son plan de politique, sauf quelques réserves de conscience, l'Italienne apporta dans l'arsenal commun toutes les armes que son intelligent espionnage lui fournit contre les deux amants destinés à succomber.
Espérance avait cru jouer un jeu habile en attirant l'attention sur sa petite maison du faubourg. Il y avait à grand peine appelé des visites féminines pour dérouter les espions. Mais un jour ou plutôt un soir l'audace de Leonora déjoua sa combinaison par une seule manoeuvre.
L'Italienne ayant cru remarquer dans le rapport de ses agents, comme aussi par ses propres yeux, que ces femmes se ressemblaient toutes malgré leurs voiles et malgré leurs équipages différents, malgré la variété de leurs costumes et l'inégalité des heures de rendez-vous, Leonora, disons-nous, aposta Concino débraillé comme un homme ivre au coin de la rue du faubourg. Et l'Italien, en jouant l'ivresse, écarta la mante dans laquelle s'enveloppait une de ces mystérieuses dames; celle-ci cria, s'enfuit, appela son laquais à l'aide, mais Concino avait battu en retraite après avoir reconnu Gratienne, la dévouée Gratienne de Gabrielle.
Quelle révélation! Il était hors de doute que les hommages d'Espérance ne pouvaient s'adresser si bas. À lui, le plus beau, le plus riche, le plus recherché de la cour, une servante quasi meunière!
Impossible. Gratienne venait donc apporter soit des lettres, soit des rendez-vous au jeune homme de la part de sa maîtresse.
Cette supposition, toute vraisemblable qu'elle fût, ne fut pas accueillie par Leonora qui savait de la bouche d'Espérance lui-même son projet de rester fidèle à une Vénitienne qu'il aimait. Mais Espérance avait pu mentir. Il n'était pas assez imprudent pour se laisser apporter des lettres par une femme, par Gratienne, si facile à surprendre, à dévaliser. Non, Gratienne n'allait pas à la maison du faubourg comme messagère munie de billets et autre menue monnaie amoureuse saisissable en cas de surprise, elle venait chez Espérance pour faire croire que le jeune homme recevait des femmes et entretenait des intrigues d'amour. Gabrielle, jalouse de son amant, ne lui avait permis d'autre fantôme que Gratienne. Espérance, pour bien rassurer sa maîtresse, n'avait rien exigé de plus, et la délicatesse de ces deux parfaites créatures devenait la plus forte preuve que leurs ennemis pussent invoquer contre eux.
Aussitôt que Leonora eut trouvé la clé de cette combinaison, sa tâche devint plus facile. Vainement, des gens moins habiles eussent-ils soutenu que Gratienne était assez agréable pour plaire une heure ou deux à un jeune homme, en vain eût-on allégué que Henri IV, un roi, aimait fort les meunières, les jardinières et les femmes appétissantes de toute condition: Leonora connaissait Espérance et ne pouvait se méprendre à ses goûts. Espérance, lui, aimait les princesses, les duchesses et les reines, au besoin. Il se fût contenté d'une marquise, peut-être, mais tout au plus. Gratienne en ses bonnes grâces, était invraisemblable.
Il ne s'agissait donc plus que de trouver l'heure décisive où les amants donneraient prise sur eux, cette heure que nul amoureux n'évite, et autour de laquelle il tourne fatalement comme les papillons autour de la flamme qui les appelle.
Tout pressait, disons-nous; les partisans d'un mariage politique du roi voyaient avec désespoir se développer les racines de son amour pour Gabrielle. À la tête de ces confédérés, quoique éloigné de toute intrigue vulgaire, Sully ne cessait de répéter que la marquise était pour Henri la plus dangereuse de toutes les séductions. En effet, disait le sage huguenot, jamais le roi ne se laissera prendre que par le coeur. Il a trop d'esprit, trop de sens, trop d'égoïsme raisonnable pour ne pas deviner des calculs d'intérêt, plus ou moins déguisés sous l'habileté d'une maîtresse. Mais contre un désintéressement vrai, contre une douleur sincère, contre une affection honnête, il est sans force, il subit le charme. Il aime la paix du ménage, la chaste égalité d'âme d'une bonne femme. Gabrielle, qui ne veut rien, qui ne demande rien, qui refuse toujours, qui rit toujours et ne querelle jamais, cette terrible femme parfaite empêchera éternellement le roi de se marier. Si même, ajoutait-il avec colère, elle ne l'amène, malgré elle, à la faire reine de France.
Ces idées, en passant de Sully à Zamet, de Zamet aux Entragues, soulevaient chez ces derniers des tempêtes furieuses. Leonora y contribuait par un souffle énergique. Et Henriette, la forte, l'orgueilleuse, l'infaillible, ne s'apercevait point que sans cesse poussée par ce souffle invisible, elle était devenue l'esclave de son instrument.
Leonora contait toujours à Henriette ce qui pouvait exciter la colère de celle-ci, et la forcer à toute action dont l'Italienne eût craint d'assumer la responsabilité. Pourvu que son intrigue fit un pas, Henriette ne reculait jamais; _Avancer_, telle était la devise des Entragues.
Le rôle de Leonora se dessinait aussi nettement, avec une nuance tout italienne: _Faire avancer_, voilà quelle était la devise de l'association florentine.
Toutes choses ainsi établies, suivons les deux femmes dans le jardin de Zamet, qu'elles parcouraient en arrachant ça et là quelques fleurs humides encore de la fraîcheur matinale.
Le messager du roi, ponctuel comme un rayon de soleil, arriva au moment où Leonora racontait à sa compagne le départ d'Espérance au milieu de la nuit. Cette circonstance relatée seulement comme un détail de la surveillance quotidienne, ce simple rapport de la police des alliés n'émut pas Henriette, accoutumée à entendre dire que tel jour Espérance était allé chasser, tel autre jour essayer un cheval, tel autre jour enfin s'ensevelir dans la maison du faubourg.
L'arrivée de la Varenne offrait donc un intérêt plus immédiat. Le porte-poulets était radieux; il exhalait une odeur d'ambre et de rose dont la combinaison eût fait honneur à l'Europe et à l'Asie réunies pour former un seul parterre.
Henriette avait pris la lettre pour la lire à l'écart. Aux premiers mots, elle poussa un petit cri de joie. Ce cri appelait Leonora près d'elle. Les deux jeunes femmes entrèrent dans une allée ombreuse qui les déroba un moment aux yeux de la Varenne.
--Sais-tu ce que le roi me propose, Leonora?
--Je m'en doute, dit la malicieuse Florentine; mais dites toujours.
--Une collation à Saint-Germain, ce soir.
--Oh! oh! que dirait M. d'Entragues? Collation... soir... Saint-Germain... Voilà trois terribles mots pour la vertu d'une seule fille!
Un sourire étrange d'Henriette prouva bien vite à Leonora que sa vertu était à l'épreuve de si misérables dangers.
--Je sais bien, répliqua l'Italienne, qui comprenait même le silence, je sais bien que vous n'aurez pas la maladresse d'accorder quelque chose avant la chute de votre rivale. Mais enfin, il y a danger. Et d'ailleurs, si la marquise vous faisait surprendre avec le roi?
--La marquise, Leonora, est partie ce matin de bonne heure pour Monceaux.
--Partie seule? dit l'Italienne.
--Sans doute, puisque le roi veut profiter de son absence pour m'offrir cette collation.
--Partie seule! répéta Leonora pensive.
--Et je ne vois qu'avantage, continua Henriette, à profiter de cette absence pour passer une heure avec le roi et lui glisser quelque bonne vérité.
--Il est vrai, dit Leonora toujours absorbée.
--À quoi rêves-tu?
--À ce départ pour Monceaux.
--Penses-tu qu'il soit une ruse de Gabrielle pour surprendre le roi? La marquise est incapable d'une pareille petitesse, c'est bon pour nous autres pécores, ma chère, la marquise est une grande âme, comme dirait M. Espérance, qui est une âme énorme. Les grandes âmes n'espionnent pas et ne surprennent pas, fi donc!
--En effet, ce n'est pas pour vous surprendre, que Mme la marquise s'en va seule à Monceaux.
--En vérité, tu rêves éveillée. Que font tes grands yeux fixes?
--Ils essayent de suivre Speranza, qui ce matin aussi est parti, madame.
Henriette, avec dédain:
--Ces parfaits amants se voudraient rencontrer? jamais! Ce serait contraire à leur perfection, et ils ne nous donneront pas cette victoire. M. Speranza, comme tu dis, s'en va amoureusement relever dans des touffes d'herbes sales, ce qu'on appelle les fumées d'un quadrupède quelconque, puis il arpentera passionnément cinq à six lieues de forêt en s'égratignant les mains et le visage aux épines. Enfin, dans un paroxysme de tendresse, il enverra une balle ou du gros plomb à la bête. Voilà ce que fera Speranza, l'idéal des amants, voilà ce qu'il fait à l'heure où je te parle. Puis, poudreux et suant, il s'attablera avec deux soudards, MM. de Crillon et Pontis. On videra force bouteilles, et les hoquets se mêleront fort harmonieusement aux soupirs. Tel est son amour.
Leonora sourit. Henriette, ravie d'avoir exhalé sa haine en quelques mots âcres, continua d'un ton plus sérieux.
--Rien n'empêche donc une femme imparfaite comme moi de passer une heure à Saint-Germain auprès du roi, qui a soif de me voir et dont j'ai l'éducation à faire. Éducation complète! Mon père ne me quittera pas, sois tranquille. Il a plus peur encore que moi-même de ma faiblesse. Oh! ma faiblesse! murmura-t-elle avec un éclair sinistre dans les yeux. Il fut un temps où mon coeur était faible... Alors, chacun le torturait à sa guise. Maintenant, à mon tour! Assez de mépris, assez d'insultes, assez de souffrance! La faiblesse aux autres, la force et le triomphe à moi!
--Vous parlez comme doit parler une reine, dit Leonora tranquillement avec cet aplomb qui fait pénétrer la flatterie jusqu'au fond des coeurs les mieux cuirassés. Qu'allez-vous donc répondre à la Varenne?
--Qu'à l'heure indiquée je me rendrai à Saint-Germain.
--Quelle est l'heure?
--Quatre heures du soir. Je n'ai que le temps de me mettre à ma toilette. On dit que la marquise a seule du goût en France. Nous verrons si le roi dit cela ce soir. Allons vite répondre à la Varenne. Mais je vois quelqu'un près de lui, ce me semble.
--C'est Concino.
--Botté, poudré. Est-ce qu'il chasse aussi, ton Concino?
--Non, madame; mais il a suivi ce matin Speranza et revient me donner des nouvelles.
--C'est au mieux. Avant de partir, je les saurai.
Concino, après avoir serré les mains de la Varenne, s'avançait pour chercher les dames. Il les joignit au tournant de l'allée.
--Eh bien? dit Leonora.
--Eh bien, il a pris la route de Meaux.
--Il chasse sans doute à Livry, dit Henriette.
--C'est par Meaux qu'on va à Monceaux, je crois? demanda froidement Leonora.
--C'est vrai, dit Henriette en tressaillant.
--À quatre lieues d'ici, à Vaujours, il s'est arrêté, continua Concino, et il a attendu.
Les deux femmes se regardèrent.
--À sept heures un carrosse est arrivé, venant de Paris, le carrosse de la marquise.
Henriette fit un mouvement.
--Celle-ci, ajouta l'Italien, n'était accompagnée que de deux piqueurs. Le signor Speranza s'est approché de la portière, tout à cheval, et a causé dix minutes avec la marquise; puis, s'arrêtant de nouveau, il a laissé partir le carrosse et a tourné bride.
--Il revient à Paris? demandèrent à la fois les deux femmes.
--Non, il a pris à droite, à travers champs.
--Et tu ne l'as pas suivi! s'écria Leonora.
--En plaine, il m'eût vu; d'ailleurs, j'étais las, et suivre Speranza quand il monte son cheval noir, c'est impossible: il montait son cheval noir. Je vais me coucher.
Ayant ainsi parlé, Concino tourna flegmatiquement les talons et rentra, en effet, sans que rien eût pu le retenir.
Henriette et Leonora demeurèrent un moment stupéfaites.
--Ils se sont donné rendez-vous à Monceaux, s'écria Henriette la première.
--C'est probable.
--C'est sûr. Et pour n'être pas vus ensemble, ils se séparent; l'un prend le plus long, l'autre va droit: ils se retrouveront sous les ombrages ce soir.
--Tandis que vous serez aussi sous les ombrages avec le roi. On appelle cela quadrille, dans notre pays.
--Et nous manquerions une occasion pareille, dit Henriette avec véhémence. Nous n'avertirions pas le roi!
--Puisque vous allez avec lui à Saint-Germain. Il ne peut être à la fois en deux endroits.
--Nos agents, que l'on enverra à Monceaux, feront leur rapport.
Leonora sourit dédaigneusement.
--Un rapport d'espions!... Est-ce que cela peut suffire à un roi contre une femme adorée, contre une femme adorable comme la marquise?
Henriette bondit sous ce coup d'aiguillon terrible.
--C'est vrai, dit-elle, il faut faire prendre la femme adorable par celui qui l'adore.
--Mais votre rendez-vous, interrompit l'Italienne, dont les yeux brillaient d'une compassion hypocrite.