Chapter 2
--Oui. Si je me tais, vous voudrez me taire signer quelque chose, ma renonciation, par exemple... J'admets que je la signe. Comment ferez-vous pour sortir du camp. Et si vous me tuez ce sera bien pis, que diront mes soldats? Votre sûreté est de tout point bien aventurée.
--Monsieur, repartit Crillon, vous raisonnez si bien que c'est plaisir de discuter avec vous.
--Oui, mais il ne faut pas que la discussion soit longue, dit la Ramée, car vous allez vous faire surprendre.
--Merci, restez calme et ne songez pas tant à nous, car nous sommes sûrs de notre affaire. Oui, nous vous eussions tué si dans le premier mouvement vous eussiez appelé à l'aide; nous vous tuerions même encore si vous le faisiez, parce que les soldats sont portés tout d'abord à se jeter comme des dogues sur ceux que leur maître leur désigne, et que nous ne voulons pas être massacrés avant explication. Mais faites une chose, appelez tranquillement par la fenêtre, ou laissez l'un de nous aller appeler vos principaux officiers, les soldats même si cela vous plaît mieux. Nous sommes prêts.
--A vous battre trois contre mille! s'écria la Ramée riant forcément, mais riant de cette fanfaronnade.
--Non pas, monsieur; il ne faudrait pas m'en défier cependant. Seulement, j'y succomberais. Non, nous ne nous battrions pas contre votre armée; nous lui lirions certains papiers qui sont dans ma poche, et le combat deviendrait impossible.
La Ramée, froidement:
--Que disent ces papiers? demanda-t-il.
--Appelons vos gens, si vous voulez, et vous l'apprendrez en même temps qu'eux. Vous hésitez. C'est le bon parti. Je vois que vous êtes un homme sage.
--J'ai compris, dit la Ramée, que vous essayeriez de débaucher mes soldats par quelque promesse du roi ou même par des calomnies.
--Je leur prouverai tout simplement que vous n'êtes pas plus Valois que je ne suis la Ramée, et cela les refroidira.
--Monsieur! s'écria le jeune homme pâle de colère, prouvez!
--Je veux bien, dit Crillon en s'approchant de la fenêtre en même temps que Pontis appuyait la pointe de son arme sur la chair frissonnante de la Ramée, qui s'arrêta.
On entendit heurter doucement à la porte. Les trois compagnons s'apprêtèrent. Le front de la Ramée s'éclaircit, il allait pousser un cri d'alarme. Pontis raidit sa main, la lame mordit. Espérance étendait déjà les bras pour recevoir un cadavre.
--J'avais fermé les verrous, dit Crillon; ouvrez-les, Espérance, et laissez entrer chez monsieur tous ceux qu'il voudra recevoir. Vous, Pontis, rengainez.
Le visage de la Ramée devint livide. Par excès de bravoure il n'avait pas crié, mais cette assurance de ses ennemis l'accabla. Il perdit contenance.
--Si je voulais, murmura-t-il, nous péririons tous ensemble; mais j'ai ma destinée, vous ne l'arrêterez pas dans son essor. Il est écrit que je serai heureux et glorieux malgré vos papiers et vos poignards.
Crillon sourit et haussa les épaules.
Un majordome se présenta:
--Sire, dit-il, le messager qu'avait expédié ce soir Votre Majesté, est revenu au quartier.
--Revenu! balbutia la Ramée déconcerté par l'éclair de joie qui brilla dans les yeux de ses ennemis, et pourquoi revenu?
--Oh! sire... et dans un état....
Crillon s'approcha de la Ramée.
--Vous ne comprenez pas? lui dit-il à l'oreille. Voulez-vous que je vous explique pourquoi il n'a pas continué sa route vers Paris?
La Ramée tremblait.
--C'est parce que nous l'avons arrêté au passage, continua Crillon, et que nous lui avons pris son message.
--Va! murmura la Ramée au majordome, qui attendait un mot du maître, va!
Les portes se refermèrent.
--Oui, poursuivit Crillon, cette lettre si tendre et si explicite à la fois, ce chef-d'oeuvre d'amour et de politique, est entre nos mains; il n'arrivera pas à son adresse. Voilà pourquoi votre courrier est revenu.
La Ramée n'en pouvait croire ses oreilles, tout en lui tressaillait; ses yeux semblaient crier avidement: Parlez! expliquez-vous! instruisez-moi!
--Nous arrivions vers votre camp avec défiance, dit Crillon, et chaque figure nous était suspecte, comme vous pensez bien. Soudain, nous rencontrâmes votre courrier qui galopait. Le pauvre diable! nous barrions le chemin à nous trois. Il nous compta, et dit, pour nous sonder: «Je parie que ce sont les Espagnols que nous attendons à Reims.--Oui, répliqua en espagnol Espérance, qui le sait à merveille.--Et moi, continua votre homme, je suis attendu à Paris.--Là-dessus, il n'y avait plus à hésiter, c'était un des vôtres, nous arrêtâmes le drôle, et lui prîmes la lettre adressée à votre maîtresse. Une jolie fille, ma foi.
--Quoi! vous la connaissez? articula péniblement la Ramée en essuyant la sueur qui coulait de son front.
--Si nous connaissons Mlle d'Entragues! la perle de beauté, comme vous dites. Demandez à Espérance s'il la connaît, lui, que vous avez assassiné pour elle!
--Oh! rugit la Ramée, touché au coeur plus sûrement par la jalousie que par le poignard.
--Chevalier, dit tout bas à Crillon le généreux Espérance, ménagez ce malheureux.
--Allons donc! s'écrièrent Pontis et le colonel.
--Par grâce!
Cette compassion fut le dernier coup pour la Ramée, il tomba presque inanimé sur un fauteuil.
--Henriette!... murmura-t-il.
--Vous l'avez mise dans une jolie situation, continua Crillon. La voilà votre complice.
--Ma complice!
--Sans doute, complice de rébellion, d'attentat contre la sûreté de l'État et la personne du roi, de faux et d'imposture, de tous vos crimes enfin qui sont énumérés dans cette bienheureuse lettre.
--Ah! mon Dieu! s'écria la Ramée.
--Et le moins qui puisse arriver à cette délicieuse personne, c'est d'être pendue jusqu'à ce que mort s'en suive; mais je crois bien qu'elle sera brûlée....
--Vive! ajouta Pontis avec un ricanement farouche.
--C'est vrai! c'est vrai... dit la Ramée en se levant avec agitation; on pourrait la compromettre. Mais cette lettre, vous l'avez?
--Pardieu!
--Eh bien! hurla le jeune homme, nous allons tous mourir ici, car je vais appeler; je vous ferai tuer ou vous tuerai moi-même. Je ne sais pas ce que je ferai, mais ce sera terrible. Je ne veux pas que cette femme souffre seulement un soupçon à cause de moi.
--Oh! oh! dit Crillon, eh bien, égorgeons-nous, allons....
--Je reprendrai cette lettre sur vos cadavres! ajouta la Ramée écumant de colère. Donnez-la-moi, ce sera mieux.
--Mais vous nous prenez donc pour des idiots? dit doucement le chevalier. Aurions-nous commis cette imprudence de vous rapporter une pièce si intéressante?... Oh! que non pas!
--Où donc est-elle, et qu'en avez-vous fait? demanda le jeune homme, à qui ces paroles ne paraissaient que trop vraisemblables.
--A l'heure qu'il est, un brave homme de notre suite l'a dans ses mains pour nous la remettre à notre retour. Si nous n'étions pas revenus demain à midi, comme j'y compte, ce messager, plus sûr que le vôtre, continuera son chemin, et rendra la lettre du roi de Reims au roi de Paris. C'est alors que Mlle d'Entragues aura maille à partir avec MM. les présidents de la Tournelle et autres.
--Elle est perdue! s'écria la Ramée en proie au plus touchant désespoir. Messieurs! messieurs! c'est là le coup qui m'abat. Messieurs! épargnez cette jeune fille innocente. Elle est innocente, je vous jure!
--Vous êtes aveugle, mon cher monsieur, dit Crillon, c'est une coquine!
--Messieurs! vous êtes gentilshommes, vous ne ferez pas usage de vos forces contre une femme. Elle serait punie pour avoir été généreuse. Elle était ma fiancée, seigneurs!
--Cela n'empêche pas une femme d'être pendue, dit flegmatiquement Pontis.
--Oh! seigneur chevalier... Ah! brave Crillon! Voyez si je demande quelque grâce pour moi. Non, tuez-moi, je tends la gorge... frappez! mais, épargnez une pauvre femme.
--Cela n'est plus possible, dit Crillon, nous allons être obligés de faire ici un scandale enragé. Vous mort, on va débiter des phrases entrecoupées de moulinets d'épée, le contre-coup s'en fera sentir peut-être bien loin: nous ne serons pas à midi à l'endroit où nous attend notre compagnon, et ma foi, demain matin la lettre sera donnée à Henri IV. Ainsi, vous aurez beau vous faire tuer ici, j'aurai beau dire à tous vos hommes que vous êtes un faux prince, j'aurai en vain exterminé les Espagnols, car ils ne se rendront pas ainsi,--ils savent trop bien ce qui les attend,--je me serai inutilement fait écharper avec mes deux compagnons, votre destinée, comme vous dites, n'en rejaillira pas moins sur votre complice, et gare le gibet pour toute cette jolie couvée de reptiles qu'on appelle les Entragues.
--Eh bien! dit la Ramée avec un geste sublime, pas de scandale, pas de bruit, pas de combats. Vous serez à midi à l'endroit indiqué. Vous y serez dans deux heures, s'il n'y a que deux heures de chemin d'ici à cet endroit.
--Ah! voyons, fit le chevalier, frappé ainsi que ses amis de l'auréole majestueuse qu'un splendide amour jetait au front du coupable.
--C'est moi que vous voulez, n'est-ce pas, dit le jeune homme, ce n'est pas elle. Vous avez besoin de mon déshonneur, et de ma condamnation, non pas du supplice de la pauvre créature que j'aime. Je vous accorde ce qu'il vous faut. Je pourrais me faire tuer ici, vous n'auriez qu'une demi-victoire. Prenez-moi vivant, vous me dégraderez, vous me condamnerez. Je me livre. Seulement, épargnez-la!
Les trois hommes se regardèrent saisis d'étonnement.
--Oh! ne soupçonnez aucun piége, interrompit le jeune homme. Il n'y en a pas. Franc jeu. Mais d'abord, jurez-moi par le nom de Crillon que vous n'avez point cette lettre ici, cachée sur l'un de vous.
--Je le jure! dit Crillon, et ne me parjure jamais.
--Je le sais, il suffit. Nous allons partir tous quatre. Vous voyez si je me fie à l'honneur, moi. Nous rejoindrons votre compagnon, il vous rendra la lettre que vous lui avez confiée, vous me la livrerez, et ensuite je vous appartiens. Faites.
--Voilà un homme! ne put s'empêcher de dire Crillon.
--Qui eût été un brave homme... ajouta Espérance.
--Si Proserpine ne lui avait appliqué sa griffe, grommela Pontis; mais elle la lui a appliquée, et à quelle profondeur, sambious!
--Eh bien, messieurs, acceptez-vous? demanda la Ramée, tremblant d'être refusé.
--C'est dit! s'écria le chevalier, et bien vous prendra d'avoir été rond en affaires. Je vous épargnerai toute souffrance inutile. Mon projet était de vous dégrader de vos titres usurpés, et de vous en fouetter le visage en présence de votre armée; j'avais toutes les preuves nécessaires pour vous infliger cette torture. Je ne le ferai pas. Vous êtes entré roi pour ces coquins, roi vous sortirez; jouissez de votre reste. Une fois dehors, je ne réponds plus de rien.
--Je n'ai demandé qu'une grâce, dit froidement la Ramée. Je l'ai; que m'importe le reste!
--Eh bien, partons! reprit Crillon.
--Partons! répétèrent ses amis.
La Ramée appela ses gens, et d'une voix calme:
--Les chevaux de ces messieurs et le mien, dit-il.
--Veillons toujours! murmura Pontis à l'oreille d'Espérance, le drôle a déjà échappé à des cordes plus solides que celle-ci.
--Monsieur de Pontis, répliqua mélancoliquement la Ramée, qui l'avait entendu, ne veillez pas, c'est inutile; la chaîne par laquelle vous me tenez cette fois, je n'essayerai pas même de la rompre.
Puis s'adressant à ses officiers, qui peu à peu apparaissaient dans la cour:
--Je vais faire une reconnaissance avec ces messieurs, dit-il. Bonne garde!
Et comme il était salué de quelques cris de: Vive le roi! qui faisaient bondir Crillon sur sa selle:
--Adieu royauté! murmura-t-il avec une expression si touchante qu'Espérance se sentit remué jusqu'au fond de l'âme.
Quelques minutes après, la cavalcade traversait silencieusement le camp, conduite par la Ramée.
III
COMMENT LA LIGUE SERVIT À BATTRE L'ESPAGNE ET RÉCIPROQUEMENT
La petite troupe arriva ainsi au bourg d'Olizy où devait attendre le compagnon mystérieux, possesseur de la lettre. La Ramée appelait de ses voeux les plus ardents le terme du voyage.
Sans armes, impassible, plongé dans une rêverie profonde, il avait accompli le trajet conduit par son cheval qui suivait les autres, et n'avait donné aucun sujet d'inquiétude à ses gardiens.
A Olizy, on trouva dans une hôtellerie celui que Crillon y attendait. C'était frère Robert qui, pour se désennuyer, avait pris place à une fenêtre du premier étage, et contemplait le spectacle toujours animé d'un marché de petite ville.
La Ramée ne parut pas surpris quand il se trouva en présence du moine. Il comprit l'alliance secrète de ces hommes; il sentit que sa destinée se brisait contre un écueil inévitable. Résigné comme les fanatiques arabes, il ne manifesta ni amertume ni défiance.
--Nous avons réussi, dit Crillon au génovéfain, grâce à votre concours, et je crois la duchesse vaincue. Elle n'a plus rien à faire désormais.
La Ramée étouffa un soupir, tandis qu'on racontait l'histoire de son dévouement et de sa défaite.
Le moine prenant Crillon à part:
--Vous prendrez garde, dit-il, qu'on ne vous l'enlève en route; si secrète que nous ayons tenue cette expédition, le bruit peut en être arrivé aux oreilles de la duchesse, et une embuscade est bientôt tendue. Vous comprenez facilement l'intérêt des complices à empêcher les révélations du coupable. Avez-vous été suivi en venant de Reims?
--Je ne crois pas. Nous avons marché vite.
Cependant la Ramée, impatient, dit à Espérance:
--Pourquoi se consulte-t-on ainsi? Nous sommes arrivés. Voilà votre compagnon. Où est la lettre?
--C'est juste, répliqua Espérance, qui alla troubler aussitôt l'entretien de Crillon et du moine.
Crillon s'empressa de demander la lettre à frère Robert. Celui-ci la tira d'une poche intérieure de sa robe; mais, au lieu de la donner à la Ramée, qui étendait une main avide:
--Quand il aura la lettre, dit-il tout haut, vous ne le dominerez plus.
--C'est vrai, mon frère, répliqua Crillon; mais j'ai promis.
--Cette lettre, continua opiniâtrement le moine sans s'inquiéter de la colère convulsive qui commençait à agiter la Ramée, c'est à la fois la conviction de son crime et la preuve de ses intelligences avec les plus cruels ennemis du roi. Il n'est pas le seul qui mérite d'être puni.
--Je l'ai achetée de ma vie; elle est à moi, s'écria la Ramée.
--Et je l'ai promise, répéta Crillon. Il faut la rendre.
--Ce devrait être déjà fait, chevalier de Crillon, dit la Ramée, en se déchirant les doigts à coups d'ongles.
--Ne la rendez que lorsqu'il sera mis en sûreté à Paris, messieurs, interrompit le moine.
--Ce serait manquer à ma parole, dit Crillon. Donnez, frère Robert, donnez la lettre à ce jeune homme.
--Au-dessus de votre parole, il y a le salut de l'État et du roi, s'écria frère Robert.
--Au-dessus d'une parole donnée, il n'y a rien, dit Espérance.
Le génovéfain, s'approchant de ce dernier:
--Cette lettre, lui dit-il à demi-voix avec un regard pénétrant, c'est la perte d'une femme ou plutôt d'un monstre qui, si vous ne l'étouffez, perdra elle-même Gabrielle.
Espérance tressaillit. Pourquoi frère Robert lui disait-il cela, à lui, avec ce mystère? Il savait donc tout, il devinait donc tout, cet étrange personnage?
Pontis approuva le moine très-haut et très-vivement.
--Avec les traîtres, disait-il, toute ruse est légitime.
Mais Crillon rougissait déjà sous le regard dédaigneux de la Ramée. Il prit la lettre des mains de frère Robert et la donna au vaincu sans condition ni commentaire.
La Ramée l'ouvrit précipitamment, la lut et demanda du feu. Espérance se hâta d'aller lui chercher une lumière dans la pièce voisine. Alors le prisonnier brûla le fatal papier, et en dispersa au vent les cendres ou plutôt la fumée, qu'il suivit du regard jusqu'à ce que tout se fût évanoui.
À partir de ce moment il s'assit et ne donna plus signe d'inquiétude ni même d'attention à ce qui se passait autour de lui.
Mais Crillon et le moine avaient délibéré et discuté. Plus d'une fois le chevalier avait paru en désaccord avec son interlocuteur; cependant celui-ci finit par céder. Crillon s'approchant de Pontis et d'Espérance, qu'il prit à part:
--Vous allez, dit-il, conduire le prisonnier à Paris; frère Robert vous suivra. Vous hâterez le pas, et à la moindre tentative de rébellion, à la moindre apparence de secours qui serait offert à la Ramée, pas d'hésitation, cassez-lui la tête.
--Soyez tranquille, colonel, dit Pontis.
--Il ne tentera rien, répliqua Espérance. Désormais c'est un homme mort: mais pourquoi nous quittez-vous, monsieur; est-ce une indiscrétion de vous le demander?
--Nullement. J'ai fait observer au génovéfain que c'était un crève-coeur pour moi de quitter ce pays en y laissant un millier d'hommes armés contre notre roi Henri IV. Le frère prétend que sans chef ils se dissiperont tout seuls. Moi je dis qu'il suffit de la duchesse, ou de l'Espagnol, ou de M. de Mayenne, pour donner une vie dangereuse à ce corps de mutins. Je les veux réduire.
--Vous seul?
--J'ai mon plan, ne vous mettez pas en peine. Il me reste une recommandation à vous faire, Espérance, c'est de vous défier de votre tendre coeur. Songez qu'il faut que ce la Ramée soit roué vif en place de Grève. Pas de négligence.
--Le pauvre insensé!
--Quant à vous, Pontis, on vous a pardonné votre débauche de l'autre soir; vous l'avez réparée par un bon service à partir du moment où vous nous avez rejoints. Cependant vous remarquerez que le chien Rustaut s'est le mieux conduit en cette circonstance. Mais si vous touchez d'ici à Paris un verre qui sente le vin, je vous fais pendre comme un coquin.
--Monsieur, monsieur, murmura le garde, épargnez-moi et faites-moi l'honneur de me corriger autrement que par des menaces.
Après avoir ainsi tout réglé, Crillon mit la troupe en chemin. La Ramée marchait entre Espérance et Pontis; frère Robert suivait, armé d'un long pistolet qu'il cachait sous sa robe.
Crillon donna une lettre au génovéfain pour le gouverneur de Château-Thierry, qu'il priait d'accorder une escorte au prisonnier et de fournir un chariot couvert pour l'enfermer, de peur que sa ressemblance avec Charles IX n'éveillât quelque soupçon chez les malintentionnés du pays.
Au premier embranchement de la route, le chevalier quitta ses gens et retourna en arrière pour accomplir sa mission à Reims. Le prisonnier, avant de prendre congé, salua civilement Crillon et lui dit:
--Si nous ne nous revoyons pas, monsieur, tenez-vous pour remercié. Pardonnez-moi et oubliez-moi.
--Peut-être ferai-je mieux que cela pour vous si vous continuez à être sage, répliqua Crillon, ému par cette résignation; à tout péché miséricorde.
Et il tourna bride.
--Que veut-il dire? demanda la Ramée; il me répond comme si j'avais sollicité une grâce.
--Taisez-vous, pauvre orgueilleux, interrompit Espérance d'une voix douce et grave. Le chevalier veut dire que jamais un bon chrétien ne doit désespérer ni des hommes ni de Dieu. Vous êtes jeune; l'horizon vous semble un peu borné peut-être, en ce moment; mais après celui-là il y en a d'autres. Marchons, et vous les verrez se dérouler devant vous.
La Ramée le regarda surpris. Lui qui ne comprenait pas le pardon des injures, il ne pouvait y croire chez les autres.
On arriva à Château-Thierry, et le gouverneur ayant fait droit à la requête de Crillon, le voyage s'acheva plus rapidement, sans événement digne de remarque.
Cependant Crillon avait trouvé le camp de la Ramée dans une inquiétude mortelle. La disparition du chef ne s'expliquait pas. On voyait les officiers chercher, s'enquérir, causer à voix basse, et les soldats commençaient à se regarder les uns les autres, en demandant qu'on leur montrât le roi Charles X.
Les Espagnols, isolés au milieu des Français, voulaient savoir ce qu'étaient devenus les trois envoyés de leur nation, dont tout le camp, la veille, avait célébré l'arrivée, et la garde des postes avancés ne savait dire autre chose que ce qu'elle avait vu, c'est-à-dire la Ramée partant au petit jour avec ces officiers, qui l'accompagnaient pour une reconnaissance.
L'inquiétude devint de l'effroi. L'effroi se changea en panique. Il fut décidé qu'on enverrait prendre des nouvelles auprès des chefs secrets de l'entreprise, chez M. de Mayenne, chez la duchesse de Montpensier. En attendant, on fouilla les environs, on poussa jusqu'à Olizy, où s'était faite la première halte de la Ramée et de ses ravisseurs.
Les nouvelles qu'on apprit là étaient accablantes. Le roi marchait sur Paris. Le roi semblait plutôt un captif qu'un maître. Le roi avait disparu. Ces nouvelles apportées au camp y produisirent l'effet d'un coup de pied de cheval dans une fourmilière.
Le tambour bat, les hommes prennent les armes, on accuse les Espagnols de trahison, puisque le roi a disparu avec des Espagnols.
Ceux-ci se retranchent, après avoir donné des explications d'autant moins satisfaisantes, qu'ils comprenaient moins encore que les Français ce qui venait d'arriver. Ils protestent que si les trois Espagnols envoyés par Philippe II ont emmené le roi, c'est pour quelque dessein important. On leur répond que l'action d'emmener le chef et de le cacher, sans donner de ses nouvelles, est une trahison palpable. Des mots on en vient aux injures, le vocabulaire espagnol en est riche. Des injures on passe aux coups.
La mêlée commence. Les vieilles dettes se payent. Les Espagnols, moins nombreux et très-décontenancés, se laissent entamer, par suite d'une mauvaise disposition de leurs commandants. Le sang coule et aveugle les combattants.
C'est le moment où Crillon arrivait sur le lieu de la scène. Un blessé qu'il rencontre lui explique de quoi il s'agit; cet homme était intelligent, il raconte au chevalier que, si ces gens-là pouvaient seulement s'entendre une minute, ils cesseraient aussitôt de se battre.
Mais le bon chevalier ne partage pas l'opinion du blessé. Il trouve le spectacle agréable. Il est placé sur un tertre qui domine l'action. Voir des Espagnols et des ligueurs s'entre-déchirer, c'est une bénédiction du ciel. Crillon juge les coups, mord de plaisir sa moustache grise, on dirait un vieux chat se pourléchant à l'odeur des viandes que le boucher dépèce, et que lui, chat, se propose d'entamer plus tard.
Mais les Espagnols, bons soldats, exercés par une longue guerre, ne se laissent pas malmener sans riposte. Ils reprennent du champ et se renferment dans les maisons du village voisin; ils s'y barricadent tandis que leurs meilleurs carabiniers tournent et retournent, abattant ça et là les plus acharnés ligueurs. Crillon, de plus en plus heureux, sait gré aux Espagnols de décimer si généreusement les gens de la Ligue.
Ceux-ci plient, le moment de l'explication va avoir lieu, car ils énumèrent leurs blessés et leurs morts. Mais ce n'est pas là le compte de Crillon.
--Des Français! s'écrie-t-il, battus pat des Espagnols, harnibieu!
Et il s'élance au milieu des combattants.
Ce terrible harnibieu avait grande réputation en France et à l'étranger. Crillon le poussait d'une façon particulière, avec des poumons si puissants qu'il dominait partout le bruit du combat.
Les ligueurs, déjà furieux d'avoir été battus, plus furieux encore de se l'entendre reprocher, demandent quel est cet homme inconnu qui se met ainsi tout à travers les mousquetades, quand il n'y a que faire.
--Eh! mordieu! je suis Crillon, dit le vieux guerrier, ne me reconnaissez-vous pas?
--Crillon! répètent les Français surpris et effrayés à la fois.
--Nous sommes donc attaqués par les troupes du roi? demande un officier ligueur.
--Vous allez l'être, répond Crillon, je précède l'avant-garde.
--Par la trahison des Espagnols! s'écrie l'officier.
--Vous l'avez dit, mon brave.
--Sus aux Espagnols! crient cent voix autour du chevalier.
--En avant! rugit Crillon, dont l'épée de flamme électrise toute la troupe française.