Chapter 19
--Je le dirai demain soir à la duchesse, se hâta d'ajouter Espérance honteux de s'être laissé entraîner au bonheur d'envoyer un si tendre adieu à celle qu'il ne voulait plus revoir.
Gratienne, calmée par cette réponse, sourit et se dirigea vers l'escalier. On eût dit qu'il ne pouvait se décider à la laisser partir:
--Tu vas bien souffrir cette nuit pour retourner ainsi à Fontainebleau, dit Espérance, il fait froid. La litière va lentement. Je gage qu'elle met sept heures à faire le trajet.
--Je dormirai en route, trop heureuse de rapporter demain matin une réponse qui réjouira le coeur de ma maîtresse.
Elle partait. Espérance la retint et courut au coffre de sa chambre.
--Que cherchez-vous, dit-elle?
--C'est aujourd'hui la première fois que tu m'apportes une lettre d'elle, murmura le jeune homme, j'ai le droit de te payer cette bienvenue.
Il lui mit dans la main un collier d'émeraudes dont la richesse arracha un cri d'admiration à Gratienne.
--Mais, monsieur, je n'oserai jamais porter cela! s'écria-t-elle.
--Ces émeraudes! ce sont mes couleurs, dit-il en souriant. Je m'appelle Espérance! souviens-toi de moi.
En parlant ainsi il l'embrassa. Ce baiser, ce présent, avaient, malgré les efforts d'Espérance, une solennité qui laissa Gratienne plus défiante que jamais, et elle se disposait à lui en demander l'explication, quand trois coups, frappés d'une certaine façon, retentirent à la porte.
--C'est l'intendant qui m'appelle, dit Espérance, il faut que ce soit quelque chose d'important.
Gratienne se blottit derrière un rideau, Espérance entr'ouvrit la porte pour demander de quoi il s'agissait.
--Seigneur, une femme vient d'arriver, dit tout bas l'intendant, elle veut vous parler.
--Son nom?
--Elle a refusé de le dire.
--Je n'ai affaire à aucune femme, congédiez-la.
--Elle insiste beaucoup trop, seigneur, et c'est une étrangère qui s'exprime mal et comprend mal aussi. J'ai pu saisir seulement qu'elle appelle monseigneur, Speranza.
Le jeune homme tressaillit.
--Une femme petite, brune, vive, dit-il.
--Oui, seigneur, très-vive.
--Renvoyez, renvoyez vite! s'écria Espérance en poussant dehors l'intendant.
Mais celui-ci s'arrêta à moitié chemin dans l'escalier, la femme qu'il allait congédier lui barrait le passage. Elle avait forcé les deux valets de garde et montait résolument chez Espérance en dépit des instances et des efforts de trois personnes.
--Madame, dit enfin l'intendant furieux, vous avez entendu l'ordre de monseigneur?
--Dites-lui qu'il y va de sa vie! répliqua l'étrangère en continuant d'avancer.
Et, haussant la voix de façon à être entendue d'Espérance, qu'elle savait être derrière la porte, elle ajouta en toscan:
--Et d'une autre bien plus précieuse pour vous, Speranza!
Ces mots, prononcés avec une intonation funèbre, n'admettaient point de résistance. Espérance remit Gratienne à l'intendant, avec ordre de la conduire dehors par l'escalier dérobé. Et, pour accélérer le départ de celle-ci qui hésitait, faute du comprendre:
--Va donc, s'écria-t-il d'une voix sourde, sinon tu es perdue!
Puis, fermant la porte, il s'élança sur le palier à la rencontre de la femme qui gravissait la dernière marche, et que sa présence arrêta aussitôt.
--Voilà une audace étrange! dit-il en italien. Avez-vous perdu le sens, Leonora, pour oser vous présenter chez moi?
--Speranza, interrompit l'Italienne, est-ce que vous avez eu l'imprudence de répondre par écrit à la duchesse?
Espérance sentit son coeur défaillir à cette terrible question.
--Si vous avez écrit, ajouta rapidement Leonora, reprenez la lettre; il en est temps encore.
--Je ne sais ce que vous voulez dire, madame, balbutia-t-il fort pâle.
--Je dis que si Gratienne porte sur elle un écrit de vous, elle, la duchesse et vous, vous êtes perdus tous trois! Rappelez-la donc, s'il en est ainsi, et brûlez votre lettre comme vous venez de brûler celle de la duchesse, dont la fumée plane encore sous cette voûte.
--Un nouveau piège, n'est-ce pas? murmura Espérance partagé entre la défiance et la terreur.
Leonora gravement:
--Depuis Villejuif j'ai suivi Gratienne, je l'ai vue entrer chez vous; il ne dépendait que de moi de la saisir, de l'empêcher d'arriver jusqu'à vous ou d'intercepter son message. Gratienne vient de sortir, nos agents sont au dehors, elle ne ferait point cent pas sans être arrêtée avec votre lettre! Voila pourquoi je vous dis: rappelez Gratienne, Speranza. Me comprenez-vous? Est-ce un piège?
Espérance ne trouva rien à répondre. L'argument était écrasant; son air abattu prouva qu'il était persuadé.
--Allons, tant mieux, continua Leonora, voyant qu'il restait immobile. Vous n'avez pas écrit, tant mieux. Mais j'ai d'autres choses à vous dire; recevez-moi chez vous ou dans le jardin, comme il vous plaira; je ne puis parler ainsi sur l'escalier.
En achevant ces mots, elle redescendit. Espérance la suivit, dompté, stupéfait.
Lorsqu'ils furent dans le jardin et que le jeune homme eut pris le temps de se remettre en garde contre la nouvelle attaque qu'il prévoyait:
--J'écoute, dit-il, non sans être étonné de votre équivoque démarche, mais j'écoute.
--Jamais, répliqua Leonora, vous n'avez eu plus besoin de votre attention. Speranza, quoi que soit votre désir de me trouver en défaut, pénétrez-vous du sens de mes paroles. Figurez-vous que c'est une prophétesse antique qui vous parle.
--Je vous savais déjà devineresse, interrompit ironiquement Espérance; antique, je l'ignorais.
--Pour l'amour du Christ, ne raillez, pas. Depuis notre dernière entrevue vos ennemis ont fait des progrès rapides, immenses. Ils sont arrivés au but de leur ambition et touchent à celui que s'était proposé leur vengeance. Un avenir trop prochain vous fera comprendre mes paroles forcément obscures aujourd'hui. Speranza! depuis longtemps j'entends dire que vous allez partir et vous ne partez pas. De chez moi je surveille chaque jour vos indécisions, je vois faire et défaire mille fois les apprêts destinés à tromper des yeux moins clairvoyants que les miens. Aujourd'hui, plus de délai possible. Tout touche à l'événement. Speranza partez!
Elle avait parlé avec tant de solennité, d'autorité douce, sa parole était si vibrante et si affectueuse à la fois, toute sa personne respirait une émotion si vraie ou si bien jouée, que le jeune homme en fut touché trop profondément pour le dissimuler.
--Mais je pars demain, vous le savez bien, vous qui savez tout, répondit-il. D'ailleurs, ce conseil, quel sentiment vous le dicte? Ce que j'ai vu de vous me permet de suspecter même vos services.
--C'est vrai, dit-elle tristement; mais oubliez mes actes et n'observez que mes paroles. Souvenez-vous que j'ai commencé par vous aimer!...
--Allons donc! l'hypocrisie est une de vos armes les plus dangereuses. Plus vous enveloppez de miel vos perfidies, plus je me défie. Henriette aussi m'a aimé... Quant à Leonora, il me suffit pour l'apprécier d'avoir vu à l'oeuvre Ayoubani.
--Oh! murmura l'Italienne avec colère, l'oeuvre d'Ayoubani n'était pas dirigée contre vous; Ayoubani travaillait pour elle-même... contre... Mais, à quoi bon trahirais-je mes secrets; vous ne me croyez pas?
--Non! dit résolument Espérance.
--Speranza! interrompit Leonora, que cette nouvelle insulte si méritée fit bondir comme un coup de fouet, je vous ai prouvé tout à l'heure du dévouement en laissant arriver ici et sortir librement Gratienne....
--Vous ne m'avez rien prouvé du tout. Il peut entrer dans vos vues de paraître généreuse à huit heures du soir pour mieux m'égorger à minuit.
--Maudite que je suis! s'écria-t-elle en déchirant avec fureur le mouchoir qu'elle tenait à la main. Eh bien! je t'ai dit tout à l'heure de partir, je te le répète, je t'en supplie, je t'en conjure. Chaque minute que tu passes en ce pays t'enlève une année d'existence. Speranza, tu ressembles à ces oiseaux brillants, téméraires, qui ont suspendu leur nid aux plus beaux roseaux des fleuves. Un jour l'orage s'allume, les eaux bouillonnent... le roseau déraciné roule englouti. Pars, Espérance; pars sans regarder en arrière... je ne puis t'en dire davantage. Dieu m'est témoin que je donnerais la moitié de mon sang pour te sauver!
--Je comprends vos allusions, dit froidement Espérance. Ce roseau menacé, c'est la duchesse, n'est-ce pas?
--Oui!
--Qu'ai-je de commun avec la duchesse?
--Il serait trop grossier de me nier, à moi, l'intérêt que tu portes à cette femme, à moi qui sais tout! Cette femme est perdue, te dis-je, rien au monde, rien ne pourrait plus la sauver. Fuis-la, si tu ne veux t'ensevelir sous ses ruines.
--Rien ne la sauverait, dites-vous, oh! j'espère que si, répliqua Espérance avec une sardonique douceur, ce qui la perd, c'est sa malheureuse ambition. Est-ce qu'on ne la sauverait pas, dites, si elle renonçait au trône?
--C'est le seul moyen, je l'avoue.
--Ah! pauvre démon, ta ruse est éventée, s'écria Espérance triomphant, tes grands mots cachaient de bien pitoyables mystères. Si tu veux m'épouvanter, trouve autre chose: voici le moment de m'ouvrir ta boîte à secrets!
--Assez! répliqua Leonora d'une voix sourde en serrant fortement le bras d'Espérance. J'en ai trop dit peut-être. Peu de mots, grands ou petits, vont désormais sortir de ma bouche; je prie le Seigneur de les faire pénétrer jusqu'à ton coeur endurci. Pars! ne revois jamais Gabrielle! Pars plus rapidement que la flèche. Mais ton oreille est sourde, ton coeur est fermé, tu continues à rire. Fais donc ce que tu voudras; cours où ta destinée t'entraîne; seulement, à l'heure fatale rappelle-toi tout ce que je t'ai dit; tu l'auras voulu! Tombe et ne m'accuse pas. Adieu!
En parlant ainsi, elle s'enveloppa dans sa mante avec un désespoir sauvage et s'enfuit à grands pas, laissant Espérance troublé, malgré son incurable défiance.
--Qu'il y ait un danger sur Gabrielle, c'est possible, se dit-il après une longue nuit de réflexions. Mais si ces monstres coalisés m'invitent à partir, c'est que ma présence pourrait porter secours à la duchesse.--Et, dans l'autre cas, si Leonora, ce que je n'admets pas, a été sincère, si réellement Gabrielle est menacée, je serais un lâche de me mettre à l'abri. L'Italienne dit oui, l'Indienne dit non... Que dit Espérance?
Espérance sera demain soir à Fontainebleau.
XXIII
OÙ PONTIS TROUVE L'OCCASION PROMISE
La journée d'attente parut mortelle à Espérance, mais trop d'intérêts étaient en jeu pour qu'il commît l'imprudence de devancer l'heure fixée par la duchesse.
Il partit vers midi de Paris, après avoir fait ses adieux à toute sa maison et distribué des gratifications à ses meilleurs serviteurs. Il ne laissait que le concierge et deux jardiniers, bien décidé à revenir vite, aussitôt après son entretien avec Gabrielle, pour exécuter le projet formé la veille de ne laisser derrière lui aucune trace de son passage.
Il devinait bien qu'on devait le suivre; mais qu'y faire? La ruse n'était pas possible avec des ennemis comme Leonora, comme Henriette. Ne pas ruser et aller brutalement au but devenait le meilleur système.
La tactique d'Espérance se composait d'un mélange de ses deux projets. Demeurer peu de temps à Fontainebleau, s'y bien cacher et avoir déjà disparu au moment où l'on annoncerait son arrivée.
Quant à la route à suivre, pas de feinte. Il allait en ville; Fontainebleau se trouve sur le chemin.
À sept heures du soir, il faisait nuit, le temps était sombre, chargé, froid. Tous les habitants de la ville, rentrés chez eux, soupaient et se chauffaient. On voyait aller des lueurs derrière chaque vitre, tandis que les portes commençaient à se barricader.
Espérance connaissait Fontainebleau en détail. Pas un arbre de la forêt, pas un détour du château ne lui avait échappé. Il avait tant de fois parcouru, chasseur ou promeneur privilégié, ses bois et ses galeries! Il savait aussi mieux que personne les heures de jeu, de repas, d'assemblée, et les habitudes de la maison royale.
Il se glissa sans être vu par la cour des cuisines; un grand mouvement de valets s'occupant des offices lui permit d'arriver au pied de l'escalier à vis dans la cour ovale. Et son regard aperçut dans l'ombre la forme inquiète de Gratienne à une fenêtre du rez-de-chaussée.
Elle surveillait depuis quelques moments, et rien ne lui avait paru suspect. Elle conduisit donc Espérance avec une parfaite sécurité jusqu'à sa chambre à elle, pour lui donner les dernières instructions.
Le moment était favorable, une bruine fine et froide couvrait le vague horizon des cours mal éclairées. En ces temps d'économie, les trois quarts au moins de l'immense château étaient obscurs ou inhabités, et le roi avait concentré dans un même quartier tous ses hôtes pour épargner des frais à sa cassette et de la fatigue à ses gens de service.
Gratienne annonça donc à Espérance qu'elle allait le mener chez la duchesse, qui, pour plus de sûreté, l'attendait dans son appartement. Et le voyant se récrier, elle ajouta que Gabrielle, après avoir tenu conseil, était persuadée que nulle cachette dans tout le château n'était plus sacrée, mieux défendue et plus naturellement gardée par elle-même. D'ailleurs, pour se donner une liberté plus grande, elle allait feindre de se trouver fatiguée, malade, et par conséquent devait demeurer au logis. Espérance ne fit pas d'objection, il enfonça son chapeau sur ses yeux et suivit Gratienne, le coeur moins touché de crainte que palpitant d'émotion à l'idée qu'il allait revoir Gabrielle.
Nous l'avons dit, sept heures venaient de sonner. Tout se fermait au château. Les immenses quartiers de chêne brûlaient dans les cheminées. Le souper du roi cuisait aux broches, et la table était mise.
La chasse ayant fini un peu tard, le roi venait seulement de se débotter. Il se faisait beau pour paraître avec avantage au milieu de ses convives. Tandis que ses valets de chambre l'habillaient galamment et parfumaient sa barbe, il s'entretenait avec Zamet, debout, respectueusement, à l'angle de la cheminée, en face du fauteuil du roi.
--Oui, disait Henri, ce que j'ai résolu, de concert avec la duchesse, sera d'un bon exemple pour les Parisiens. Ils verront que ceux de ma cour ne sont point des impies. Mme la duchesse veut aller passer à Paris les derniers jours de la semaine sainte; on la verra aux églises, en dévotion. Il est bon qu'elle prenne déjà les airs de recueillement qui conviennent aux personnes royales pour édifier le peuple.
Zamet s'inclina. Ses yeux perçants ne quittaient point le visage du roi, essayant de lui arracher la suite de sa pensée.
--Quant à moi, poursuivit Henri, j'ai beaucoup de travaux ici, je les parferai, et j'irai ensuite retrouver la duchesse, chez toi, à Paris.
--Chez moi, sire?
--Oui, loge-la. Ta maison est un paradis sur terre. Tu es mieux meublé que moi, compère Zamet, fais bonne chère à la duchesse, qui te le rendra, lorsqu'elle sera reine.
Soit caprice de la flamme, soit ombre d'émotion voilée, on eût pu voir voltiger un reflet livide sur le visage du Florentin.
--Ce m'est un grand honneur, sire, dit-il, et je ferai de mon mieux. Cependant j'avoue que j'y suis mal préparé en ce moment.
--Bah! si la chère est mauvaise, on t'excusera vu le crime. Cependant nous allons dîner aujourd'hui en bas pour la dernière fois de la semaine. J'ai dispensé le page pour un repas, et mon appétit de chasseur choisit celui que nous allons faire. Faites entrer chez moi, La Varenne.
La Varenne obéit. Plusieurs seigneurs attendaient dans la salle voisine, et furent admis près du roi.
C'étaient, avec les principaux de la cour, le comte d'Auvergne, qui présenta au roi M. d'Entragues, son beau-père. Les Entragues avaient enfin reçu une invitation pour Fontainebleau. M. d'Entragues fut parfaitement accueilli du roi, malgré le fin sourire qui ne quitta pas les lèvres de ce dernier pendant la présentation.
--Mais je ne vois point les dames, dit Henri en recherchant autour de lui.
--Sire, se hâta de répondre le comte d'Auvergne, ces dames, au retour de la chasse, ont eu leur carrosse versé et brisé dans le Bas-Bréau; elles voudraient obtenir de Votre Majesté quelques heures de repos.
--Elles ne dîneront pas? s'écria Henri.
--Je crains fort que leur estomac n'ait souffert de la chute comme tout le reste, répliqua en riant le jeune homme.
--Fâcheux contre-temps, dit le roi contrarié, les routes de cette forêt sont mauvaises, on s'y tue; espérons que j'aurai assez d'argent bientôt pour rendre les forêts habitables aux dames comme des jardins. Eh bien! j'excuse les dames d'Entragues; nous boirons à leur santé.
Et voyant que plusieurs des assistants le regardaient et cherchaient à pénétrer sa pensée, pour en faire des commentaires, peut-être des rapports,
--Heureusement, ajouta-t-il, la présence de Mme la duchesse nous dédommagera.
Il achevait à peine, non sans avoir remarqué le nuage que ces mots avaient répandu sur le front du père Entragues, lorsque M. de Beringhen, le premier valet de chambre du roi, entra et parla bas à Sa Majesté, dont les traits prirent aussitôt une vive expression de contrariété.
--Voilà qui s'appelle du malheur, s'écria Henri. Au moment même où j'annonce la duchesse, elle envoie dire que la chasse l'a brisée, qu'elle souffre et ne peut assister au souper. Mais n'importe, ses désirs sont des ordres. Allez, Beringhen, lui porter tous mes compliments de condoléance, et annoncez-lui, qu'après le repas, je passerai savoir de ses nouvelles.
Chacun s'approcha du messager avec empressement pour le prier de se charger d'un compliment respectueux pour la duchesse.
Pendant ce temps-là, Henri se promenait devant la cheminée en se disant:
--Voilà le martyre qui commence. C'est bien fait pour moi. Henriette ne veut pas dîner avec Gabrielle, et Gabrielle refuse de s'asseoir à la même table que Mlle d'Entragues. Celle-ci a tort; je lui en dirai vertement ma façon de penser, elle prend trop tôt des airs d'exigence. L'autre a raison. Pauvre chère amie, je la rassurerai, mais comment accommoder tout cela?
Le maître d'hôtel apparut flanqué de ses officiers.
--Allons souper, messieurs, s'écria le roi avec d'autant plus d'empressement qu'il avait besoin d'étouffer un soupir.
Tous les assistants le suivirent, soit en chuchotant, soit, les plus habiles, en analysant les causes de cette désertion des deux dames.
Tandis que toute l'assemblée défilait dans la galerie, derrière les porte-flambeaux, un garde de service assis sur une banquette, la tête ensevelie dans ses deux bras que soutenait le mousquet, demeurait là, sourd et immobile, comme une statue. Le bruit des pas, des voix, la lumière des flambeaux ne le réveillaient pas.
--J'espère qu'en voilà un qui dort, s'écria le roi de belle humeur. Ah! bonsoir, brave Crillon, c'est un de tes gardes.
--Dieu me pardonne, oui, répliqua le chevalier, en s'apprêtant à réveiller d'un coup de poing ce furieux dormeur, qui manquait si impertinemment à la consigne, mais le roi l'arrêta. Il fit approcher le page qui tenait son flambeau à six bougies, et l'ardente clarté inonda le visage du garde.
Celui-ci alors se souleva, montrant un visage ébahi, hébété, le pâle et désolé visage de Pontis qui, comprenant toute sa faute, se dressa comme un ressort.
--Je connais cette figure-là, dit le roi en riant.
Et tout le monde se mit à rire: ce qui produisit une sorte de huée sous le poids de laquelle le pauvre garçon baissa la tête avec une indicible expression de morne découragement.
--C'est le pauvre Pontis, je ne le reconnaissais pas, tant il est maigre, il faut l'excuser, murmura Crillon.
--Oui, oui, répondit le roi, continue ton somme, cadet; nous ne sommes pas en face de l'ennemi.
--Plût au ciel, murmura le cadet d'un air sombre et résolu qui frappa le roi, et lui révéla tout ce qu'il y avait encore d'énergie farouche sous cette torpeur.
Aussitôt que le cortège eut défilé, Pontis laissa tomber son bras et son mousquet, la galerie redevint obscure, le garde reprit sa place sur le banc, sans donner un seul regard aux splendeurs du festin, qui se faisait sentir par odorantes bouffées jusque dans la galerie.
Le roi prit place, les convives l'imitèrent; mais en dépliant sa serviette, Henri trouva dessous un billet.
--Oh! oh! dit-il en fronçant le sourcil, il est rare qu'un billet ainsi remis annonce quelque chose d'heureux à un prince. Y a-t-il conspiration contre mon appétit? Servez toujours.
--Pas de signature, tant pis, pensa-t-il.
Il se mit à lire. Un léger frisson passa sur ses épaules et contracta imperceptiblement ses traits, mais, se sentant observé, il acheva sa lecture.
«Sire, disait-on, certaine dame que vous croyez seule ce soir, s'est arrangée pour avoir de la compagnie. Si Votre Majesté ne trouble pas le tête-à-tête, c'est qu'elle a trop de patience et trop peu de curiosité.»
Une demi-minute suffit pour faire éclore un monde entier de pensées dans l'esprit troublé du roi.
Ce billet faisait allusion à l'une des dames logées à Fontainebleau, Gabrielle ou Henriette. Évidemment, pensa le roi, à la table où je le lis se trouve quelqu'un qui en sait ou en devine le contenu. L'auteur peut-être me regarde.
Le roi brûla tranquillement le papier et dit en souriant:
--Bonne nouvelle. Soupons!
Il essaya, en effet, de souper; mais son appétit avait disparu. Le bruit du festin et la volonté de paraître joyeux lui donnèrent une surexcitation à laquelle plusieurs de ses convives ne durent pas se tromper: rien n'était ordinairement plus naturel que la gaieté du roi. Cependant Henri parvint à sauver les apparences. Tout ce travail de sa pensée aboutit à un plan péniblement élaboré au milieu des rires.
--On veut, se disait le roi, que je monte jaloux chez la duchesse ou que je demande à voir si Mlle d'Entragues est seule chez elle. L'une de ces deux femmes rivales prépare à l'autre une rude attaque. Mais qui sera battu? Moi! Et je prêterai à rire, quelque parti que je prenne entre l'une ou contre l'autre.
Zamet, pendant toute la scène, causait avec ses voisins sans cesser d'observer le roi. Mais cette surveillance du Florentin était digne d'un pareil maître; son oeil droit, souple, savait ne rencontrer Henri qu'aux bons moments. Celui-ci, non moins habile, regardait tout le monde, et, s'occupant de tout, cherchait sur chaque visage un indice qui vînt confirmer ses soupçons.
Le repas dura longtemps pour le pauvre prince ainsi torturé; il ne découvrit rien, et finit par s'en tenir à sa première idée. Le billet lui venait de l'une ou de l'autre des deux dames rivales. Peut-être n'avait-il aucune valeur, peut-être signifiait-il assez de choses pour mériter un éclaircissement. Mais Henri sentit si bien la gêne de sa position, s'il faisait une démarche décisive, qu'il se résolut à une complète immobilité.
Cependant son esprit fécond, irritable quand il s'agissait des obstacles, ne lui permettait pas de laisser sans résultat un pareil avertissement. Au moins Henri se devait-il à lui-même d'approfondir la partie essentielle du mystère.
Deux moyens s'offraient naturellement. Rendre visite à la duchesse ainsi qu'il l'avait promis. Nul ne s'en étonnerait. Rendre visite à Henriette, chacun en parlerait, ce serait un bruit, un scandale, Gabrielle ne le lui pardonnerait jamais, et encore, quel profit tirer d'une visite? Trouve-t-on chez une femme celui qu'elle veut cacher, quand la femme se défie, quand l'investigateur tremble de trahir sa jalousie, quand la bienséance, la dignité, défendent qu'on interroge, qu'on ouvre les portes? Non, une visite n'amènerait aucun résultat.
Et puis, ce billet, lâche dénonciation, ne prouvait rien. Combien de fois Gabrielle et Henriette elle-même avaient-elles été calomniées? N'y a-t-il pas toujours dans un palais quelque serpent caché qui siffle quand il ne peut mordre? Le dénonciateur cette fois, comme tant d'autres, avait menti.