La belle Gabrielle — Tome 3

Chapter 17

Chapter 173,857 wordsPublic domain

--Je puis donc aller verser un peu de baume sur les plaies de cette belle amoureuse. Oh! sire, elle est capable d'en pâmer de joie.

--Ne m'engage pas trop!

--C'est elle, sire, qui va s'engager vite et vous verrez avec quelle ardeur....

--Va-t'en, esprit tentateur, et va-t'en promptement, car je vois Rosny qui entre dans le parterre. Qui donc l'accompagne? ma vue baisse.

--M. Zamet, sire; et tout là-bas, sur l'esplanade, il y a M. de Crillon qui parle à un garde.

--Compagnie austère. Gare à tes oreilles, dit le roi en refeuilletant sa correspondance avec plus d'action que jamais.

La Varenne glissa comme une belette parmi les bosquets et les bordures de troëne. Henri, sans affectation, se laissa approcher par Rosny, qui venait à pas comptés dans l'allée même que parcourait le roi.

Le ministre avait naturellement l'air soucieux et sévère. Il était de ceux qui effarouchent les Grâces, comme disait Platon. Mais, ce jour-là, Rosny, portait sur son visage une double teinte sombre qui frappa le roi dès le premier coup d'oeil.

Henri s'écria gaiement:

--Vous venez en messager funèbre, notre ami. Quoi de nouveau? L'argent de mes coffres s'est-il changé en feuilles d'arbres, comme dans le conte arabe?

--Non, sire, l'argent de Votre Majesté est de bon aloi et augmente, Dieu merci, tous les jours. Je me suis permis de venir troubler le roi pour obtenir une réponse définitive.

--Sur quoi, Rosny?

--Mais sur ce grand événement... dit le ministre avec un soupir.

--Mon mariage! Vous y revenez toujours: vous ne vous y accoutumerez donc jamais?

--Jamais, sire, repartit gravement le huguenot.

--Il le faudra, mon ami, sinon vous ne vous accoutumeriez pas à me voir heureux.

Rosny resta immobile.

--Je rêvais une autre alliance pour Votre Majesté, dit-il enfin, une alliance riche et grande.

--Bah! la richesse d'un homme, c'est sa satisfaction.

--D'un homme, oui, mais d'un roi.

--Mon ami, je vous ai répété à satiété mes arguments en faveur de ce mariage. J'ajouterai qu'aujourd'hui il est devenu nécessaire, tout le monde en parle.

--S'il n'y a que cette nécessité....

--Assez, Rosny, tu me désobliges. Tu ne peux parler contre ce mariage sans offenser la duchesse de Beaufort.

--Non, dit vivement Sully, ce n'est pas la mariée, c'est le mariage que j'attaque.

--Fais grâce à l'un et à l'autre. Ma résolution est prise. Je n'ignore pas ce que vous en direz, ce que tout le monde en dira, mais peu importe. Je sais aussi qu'il y a des princesses nubiles en Europe, et que la politique me pouvait faire incliner vers celle-ci ou celle-là. Mais il est trop tard. Je serai heureux sans princesse.

--Au moins, sire, ne vous mariez pas, n'enchaînez pas votre liberté.

-Allons donc, je me fais libre en me mariant. Il me faut des enfants, la duchesse m'en donne de beaux et d'aimables comme elle. Si je ne me mariais pas, je n'aurais que des bâtards inhabiles à me succéder; si je ne me mariais pas, toutes les femmes se disputeraient ma personne. Oh! ne souriez pas, Sully, on m'aime! et si vous ne croyez pas qu'on m'aime, croyez du moins que l'on convoite une part de ma couronne. Ce sont autour de moi des intrigues, des débats, des appétits qui affaiblissent mon autorité. Dix hommes contre ma puissance, dix Mayenne ayant chacun leur armée ne sauraient faire autant de mal à mon État que deux femmes se querellant à qui m'aura, moi, barbe grise, qui vous fais sourire. Je sais la force des femmes et les redoute. Je ne veux pas que leurs ambitions troublent le repos de mon peuple. Une fois que je serai marié, plus d'ambition possible autour de moi. Je me connais, il me faut des distractions, des caprices, au sein de la plus parfaite félicité, je cherche fortune. Aujourd'hui même que Gabrielle me rend heureux comme jamais je ne l'ai été, je la trompe pour des coquines. C'est mon défaut. Reine, elle sera du moins à l'abri de mes escapades. J'aurai le bouclier qu'il me faut pour repousser les flèches de tous ces escadrons d'amazones qui visent à mon faible coeur. Souvent vous m'avez entendu développer ma politique de prince, je vous analyse aujourd'hui en homme ma situation; comprenez-la, respectez-la, donnez-moi la joie de ne me plus troubler, car votre esprit est sérieux, vos opinions sont de poids pour moi, et toute opposition de votre part me gêne.

--Sire, répliqua Sully évidemment désappointé par cette franchise de son maître, si l'homme seul parlait, je me permettrais, je crois, de répondre, et j'aurais aussi de bonnes théories à invoquer. Mais je crois comprendre que c'est principalement le roi qui m'a parlé; je m'abstiendrai donc, malgré tout mon désir, de veiller aux intérêts de cet État.

Le roi fronça le sourcil.

--Hélas! poursuivit Rosny, que le chemin de la vérité est rude! qu'il a d'épines! qu'il cause d'embarras au loyal serviteur qui voudrait y mener son maître! Mes opinions, disiez-vous, sire, ont quelque poids pour vous. Cependant vous ne les consultez pas.

--Je sais trop ce qu'elles me diraient, Rosny.

--Peut-être condamnez-vous ainsi les vôtres, répliqua courageusement le ministre.

--D'accord, mais je suis résolu; j'aime la duchesse et ne trouverai jamais, fût-ce sur le premier trône de l'Europe, une femme qui mérite mieux mon amour par sa douceur, son incomparable beauté, son désintéressement et les bons offices que j'en ai eus. Écouter ce qu'on me dirait contre elle serait un manque de foi car elle est inattaquable. Cependant, le monde trouverait encore moyen de l'accuser si je voulais laisser dire.

--Assurément, sire.

--Eh! que ne dirait-on pas aussi d'une princesse! Mais, encore un coup, brisons là-dessus: croyez, Rosny, que votre zèle se produira plus gracieusement à moi par le silence que par la discussion.

--Il y a certains faits qui se montreront moins souples aux volontés de Votre Majesté.

--Lesquels, dit Henri en dressant l'oreille.

--Votre Majesté n'oublie pas sans doute qu'il y a de par le monde une reine Marguerite.

--Ma femme, pardieu non, je ne l'oublie pas; j'ai trop de raisons pour m'en souvenir.

--Son consentement au divorce est indispensable, sire.

--Eh bien?

--La reine Marguerite refuse de donner ce consentement pour un mariage qui....

--Qui?

--Qui ne ferait point faire au roi un progrès dans sa fortune ou dans la prospérité du royaume.

--Qu'est-ce à dire? demanda Henri troublé, et depuis quand madame Marguerite se mêle-t-elle des affaires d'État? Qu'elle sache, entendez-vous bien, que je ne le souffrirai pas. Mais toute cette intrigue est dirigée contre la duchesse, ce sont des obstacles qu'on lui suscite, misérables obstacles.

--Que Votre Majesté aurait tort de mépriser, dit froidement Sully, car ils sont tout-puissants: la force d'inertie gouverne le monde! Si la reine Marguerite s'obstinait à refuser, Votre Majesté ne pourrait se remarier: le saint-père ne passerait pas outre.

--Voilà une méchante femme! murmura le roi. Que lui a donc fait Gabrielle, à cette....

Sully interrompant:

--La reine prétend qu'elle ne veut céder sa place qu'à une femme de son rang pour le moins.

--Par la mordieu! s'écria le roi, c'est ma faute si j'entends de pareilles sottises! Son rang! vingt fois j'eusse dû l'en faire descendre, les occasions ne m'ont pas manqué pour cela! Bah! soyez bon, le loup vous mange. J'ai fait de la délicatesse avec cette fille de France! je ne l'ai pas fait condamner au cloître pour ses vilenies, ses déportements; je n'ai pas éteint dans une oubliette humide ce vieux sang toujours en fermentation des Valois, et voilà comme on m'en récompense! Ventre-saint-gris! je le ferai!

--Il y aura danger peut-être.

--Vous me faites pitié, répliqua le roi. Je briserai vos dangers comme il faut, à coups de procès sinon à coups de botte. Et puisqu'on demande du scandale j'en ferai! La belle Marguerite en veut à la jeune et fraîche Gabrielle, elle lui envie son printemps en fleurs, sa suave haleine, sa riante fécondité. Eh! cap de diou! je ferai pourrir avant le temps cette mauvaise femme dans les quatre murs d'une abbaye de pénitence.

--D'accord, sire, grommela le huguenot, mais vous ne serez pas libre pour cela.

--Mort de ma vie! je serai veuf! répliqua le roi. Allez-vous-en, vous et vos filles de France à tous les diables!... Et puisque vous marchez avec mes ennemis, attendez-vous à ce que je me défende vigoureusement contre vous. Allez, monsieur, allez! Oh! là, Crillon arrive un peu, toi! viens me remettre le coeur que tous ces gens m'arrachent!

Sully, mécontent, humilié, baissa la tête, et après une cérémonieuse salutation, reprit à pas lents le chemin du château. En abordant Zamet, qui l'attendait plein d'anxiété, et lui demandait des nouvelles d'une démarche dont assurément il avait reçu la confidence.

--Plus d'espoir pour votre princesse toscane, répliqua-t-il; la duchesse de Beaufort sera reine. Oh! faites la grimace tant que vous voudrez: si vous n'avez que des grimaces pour empêcher ce malheur, baissez la tête, la tuile tombe!

En disant ces mots, il faussa compagnie, plus bourru qu'un sanglier.

Quelque chose d'infernalement sinistre brilla sur le sombre visage de Zamet, qui, s'éloignant d'un autre côté, murmura:

--Nous verrons!

Cependant Henri s'était accroché au bras de Crillon comme un naufragé après la planche de salut. Il respirait à longs traits.

--Ah! dit-il, mon brave, combien je suis tourmenté!

--Qui ne l'est pas, sire?

--Est-ce que tu l'es toi?

--Parbleu!

--Sais-tu que tous ces mauvais Français refont une ligue contre moi?

--Bah!... Et pourquoi? demanda l'honnête chevalier.

--Parce que je veux épouser ma maîtresse.

--Il est de fait que c'est une sottise, répliqua Crillon.

--Hein? fit le roi.

--Mais comme la chose vous regarde, et que vous n'êtes plus en jaquette, poursuivit Crillon, comme vous vous en trouvez satisfait, épousez, harnibieu! épousez!

--A la bonne heure! s'écria Henri en embrassant le chevalier, voilà parler!

--Eh, mon Dieu, l'une ou l'autre, ajouta Crillon, ce sera toujours une mauvaise affaire. La peste soit de toutes les femmes.

--Pourquoi dis-tu cela de cet air fâché?

--Parce que... parce que je suis enragé, sire. Voyez-vous ce garde, là-bas?

--Là-bas, attends donc, dit Henri en se faisant de sa main un garde-vue.

--Un bon soldat, un coquin qui n'a pas son pareil, un sacripant qui vaut son pesant d'or.

--Eh bien?

--Eh bien, il vient de me donner sa démission.

--Que veux-tu?

--Je ne le veux pas! C'est votre meilleur garde!

--Comment l'appelles-tu?

--Pontis.

--Ah! oui, un vaillant. Et pourquoi quitterait-il service?

--Parce qu'il s'est brouillé avec son ami, pour une femme. Il est tout séché, tout jauni; il grelotte la fièvre. Pour une femme! Harnibieu! les damnés oiseaux! Mais je ne veux pas qu'il parte. Faites-moi plaisir de le mander, sire.

--Volontiers.

--Et ordonnez-lui de demeurer aux gardes.

--Si tu y tiens....

--Absolument.

--Va donc me le chercher, j'en fais mon affaire en deux mois.

En effet, Crillon fit un signe et le garde récalcitrant fut amené au roi.

Pontis n'avait plus rien du Pontis d'autrefois. Un demi-siècle de chagrin avait éteint ses yeux, fané ses couleurs, fondu ses chairs. Il flottait dans sa casaque comme un squelette.

Il s'arrêta à trois pas du roi, qui le considéra quelque temps avec bienveillance.

--J'entends qu'on demeure à mon service, cadet, dit Henri. Mon service sera bon pour toi, je m'y engage. Je te trouverai des occasions.

Pontis voulut répondre.

--J'ordonne, dit le roi en lui frappant sur l'épaule et en même temps il lui mit une poignée de pistoles dans la main.

A cette époque, un gentilhomme s'honorait de recevoir l'argent du roi.

Pontis se tut, et n'eût pas songé à refermer ses doigts sur les pièces, si Henri ne les lui eût fermés lui-même.

--Il est malade, ce garçon, dit-il en le regardant encore d'un air d'intérêt. Soigne-toi, cadet!

Et il partit. Crillon s'approcha de Pontis.

--Et si tu désertes, mauvaise tête, je te fais hacher en morceaux! ajouta le chevalier.

--Cela m'est bien égal, dit Pontis les yeux tout rouges.

--Allons, ne vas-tu pas pleurer, grand veau! C'est bon. Je me rends à Paris. Je causerai de tout cela avec Espérance... Harnibieu! c'est qu'il pleure tout de bon, dit Crillon attendri. Quel âne!

En achevant cette consolation, il laissa tomber à son tour sa main sur l'épaule du garde; mais le pauvre squelette n'était plus de force à supporter une pareille presse; il plia et s'assit hébété sur le gazon.

XXI

L'AVEU

Crillon tint sa promesse. Le soir même il descendait à Paris dans la cour du palais d'Espérance.

Le chevalier ne perdit point son temps à observer ce qui se passait autour de lui, ni les serviteurs occupés à transporter meubles et bagages, ni ce mouvement inséparable d'un déplacement prochain, ni l'aspect à la fois triste et agité de la maison, car la maison vit et porte sur sa physionomie un reflet fidèle des impressions du maître.

Crillon, laissant son cheval et ses gens dans la cour, alla droit au jardin où devait se trouver Espérance.

La soirée fraîche et nébuleuse promettait une nuit de tempête. Des tourbillons rapides roulaient dans les allées des bataillons tournoyants de feuilles mortes, qui couraient comme des soldats au cri de la trompette.

Ce beau jardin ayant épuisé toutes ses fleurs ne vivait plus que par la verdure éternelle des arbres résineux. L'eau n'y coulait plus avec le gai murmure de l'été. Les oiseaux noirs et muets campaient en se hérissant dans les cimes dépouillées.

Il n'était pas jusqu'au sable, dont les craquements retentissaient plus secs et presque sinistres sous le pied du promeneur.

Espérance foulait rêveur et incliné les feuilles jaunies par l'hiver, quand le chevalier l'aperçut et l'appela.

Le jeune homme se retourna empressé au son de cette voix amie.

--Ah! chevalier, s'écria-t-il, soyez le bienvenu, je me disposais à vous aller voir.

Crillon resta immobile de surprise à l'aspect des ravages qu'une absence si courte avait faits sur la fraîche jeunesse de son favori. Espérance, pâli, les cheveux divisés par le vent, les joues creuses, les paupières battues, souriait avec cette grâce douloureuse de l'ombre rappelée un moment sur la terre.

--Lui aussi, s'écria le chevalier. C'est donc une épidémie! Pourquoi vous trouve-t-on fané, abattu comme ce pauvre Pontis?

Une fugitive rougeur monta au front d'Espérance; mais il ne répondit rien.

--Est-ce le chagrin de votre brouille? demanda le chevalier. Peut-être? Eh bien alors, réconciliez-vous vite.

--Impossible, monsieur.

--Comment! pour une femme, vous resteriez brouillés, ennemis? C'est cela qui est impossible, harnibieu!

La rougeur d'Espérance était devenue une flamme dont ses yeux reflétèrent la vive lueur.

--Qui vous a dit, monsieur le chevalier, que la cause de ma rupture avec Pontis fût une femme?

--Lui, pardieu!

--Et... l'a-t-il nommée, ajouta le jeune homme avec une anxiété qui fut remarquée de Crillon.

--Non. Pontis est galant homme. Il ne m'a donné aucun détail. Ce n'est pas que je n'éprouve une vive curiosité de savoir quelle femme en ce monde mérite que deux amis se séparent à cause d'elle. Pontis se meurt de chagrin là-bas comme vous ici. Il est temps de mettre un terme à vos douleurs. Vous maigrissez l'un et l'autre à faire pitié. Allons, vous qui n'êtes pas un bourru, un entêté, vous qui ne pouvez pas avoir tort, et qui êtes le supérieur, faites la première démarche.

Espérance se tut avec l'opiniâtreté d'une décision prise. Crillon ne put retenir un léger mouvement d'impatience:

--Je me suis engagé, poursuivit-il, à vous réconcilier tous deux: j'en ai parlé devant le roi.

Espérance tressaillit.

--À quoi bon? murmura-t-il vivement; le roi n'a-t-il pas assez de soucis pour lui-même sans prendre les nôtres? Pourquoi parler au roi d'une brouille d'Espérance avec Pontis? Qu'importe au roi! Quelle idée lui aurez-vous donnée? Que dira la cour?

Le ton, la véhémence du jeune homme étonnèrent Crillon, tête féconde où les germes en soupçon trouvaient un aliment facile, une croissance rapide.

--Comme vous dites cela! répliqua-t-il avec lenteur en épiant d'un oeil pénétrant le visage d'Espérance, sur lequel le blanc et le vermillon se succédaient sans relâche, comme les flots de la marée pendant l'orage. Si j'eusse pu deviner que vous vous cachiez si soigneusement du roi, ma langue n'est pas à ce point vagabonde que je n'eusse pu la retenir.

--Je ne me cache pas, monsieur, mais....

--J'ai été indiscret, interrompit Crillon, Je le vois; et qui sait si je ne vais pas être importun.

--Oh! ne le croyez jamais.

--Les affaires de la jeunesse ne me regardent plus, et l'intérêt que j'y prends est une maladresse, n'est-ce pas? Les secrets des jeunes gens doivent être pour moi aujourd'hui comme ces armes qu'un vieillard ne sait plus manier sans se blesser ou blesser les autres. En cette circonstance, du moins, j'aurai fait preuve de bonnes intentions, et c'est là-dessus qu'il faut m'absoudre.

En parlant ainsi, le chevalier se détourna, pour ne pas laisser voir à quel point le reproche d'Espérance l'avait blessé.

--Vous m'affligez, monsieur, dit tout à coup le jeune homme ému, en me supposant à votre égard une défiance qui n'existe pas.

--Voilà un siècle que vous ne m'avez vu, que vous n'avez chassé, paru à la cour. On en parle, on s'étonne.

--Je fuyais le genre humain.

--Pour une querelle avec Pontis! C'est donc bien grave?

--Très-grave.

--Pourquoi me l'avoir caché?

--J'allais vous voir de ce pas et vous le dire, répondit Espérance avec une voix troublée, dont l'expression fit mal au chevalier.

Les yeux de Crillon se portèrent avec plus d'attention de ce visage altéré à tous les objets environnants. Ce fut alors pour la première fois qu'il aperçut les domestiques travaillant à emballer, à démeubler avec une précipitation de mauvais augure.

--Vous alliez me voir, Espérance, où donc?

--Chez vous, sans doute.

--On dirait plutôt que vous partez pour la terre sainte, pour l'Amérique, pour la Lune avec tous ces bagages, s'écria le chevalier en essayant de rire, dans l'espoir de faire rire le jeune homme.

Mais celui-ci, sans se dérider;

--Je pars, en effet, dit-il, et le principal but de ma visite devait être de vous annoncer mon voyage.

Crillon fit un mouvement d'inquiétude; trop de symptômes depuis son arrivée lui décelaient une situation grave. Les soupçons commencèrent à se dessiner en traits plus prononcés.

--C'est une plaisanterie, n'est-ce pas? demanda-t-il en prenant les mains d'Espérance.

--Non, cher monsieur, non, mon ami, c'est une réalité, je pars.

--A Venise, encore?

--Non, dit Espérance avec une mélancolie profonde. J'ai tout épuisé à Venise, je n'y trouverais plus de chagrins nouveaux; je n'irai pas là.

--Eh, mon Dieu, où donc? vous me mettez sur les épines.

--Je ne sais pas où je vais, mon cher protecteur, mais ce sera loin et cela durera longtemps.

--Un moment, un moment, répliqua Crillon après un pénible silence pendant lequel il avait exercé toutes les facultés de son esprit et de son coeur, pour deviner le motif d'une telle résolution. Si vous eussiez été à la veille d'un combat douteux, périlleux, je suppose que vous fussiez venu à moi me demander conseil, sinon assistance.

--Monsieur!...

--Car vous n'oubliez pas, vous ne pouvez oublier, ajouta le chevalier d'une voix légèrement tremblante, que dès votre arrivée à Paris je vous ai proposé mon amitié, mon soutien; que j'ai été au-devant de vous, moi qui ne me prodigue guère.

--Ce souvenir est la seule consolation qui me reste, dit Espérance, troublé par le changement soudain qui s'était opéré dans l'accent et dans le regard du chevalier.

--La seule consolation qui vous reste! mais où en êtes-vous donc? que vous arrive-t-il donc pour que vous ayez besoin d'être consolé? Oh! toute cette discrétion cache quelque malheur; déchirons vivement le voile: il y a une plaie dessous, je veux la voir! j'en ai le droit.

--Monsieur... je ne sais trop moi-même.

--Détour, subterfuge. Vous êtes l'esprit le plus net et la volonté la plus ferme que je connaisse, malgré votre masque d'Apollon. Quand un homme trempé comme vous pince ses lèvres, c'est pour ne pas faire la grimace. Quand il fait la grimace, c'est qu'il souffre! Plus un mot qui ne soit une réponse péremptoire. Je questionne; répondez: Pourquoi êtes-vous changé, pourquoi êtes-vous caché, pourquoi êtes-vous brouillé avec Pontis? Enfin, pourquoi partez-vous? Oh! ne vous tourmentez pas ainsi les mains avec vos ongles, n'essayez pas de détourner vos yeux, de crisper votre bouche! Je suis là, je vous tiens, je vous veille. J'attends!

En disant ces mots avec toute l'autorité de son âge, de son rang, de sa renommée, Crillon arrêta Espérance au coin de l'allée près d'un banc, loin de tous les yeux, il l'assit non sans une certaine violence et se plaça à ses côtés.

--Pourquoi partez-vous? répéta-t-il.

Espérance fit un effort et dit:

--Parce que je m'ennuie à Paris, monsieur.

--C'est impossible. Vous êtes riche comme pas un de nous; en bonne santé, aimé, recherché de tout le monde, vous ne pouvez vous ennuyer.

--S'il en était autrement, partirais-je?

--Je vois que j'ai mal posé la question; vous êtes très-habile et essayez encore à m'échapper. Cela me prouve combien vous avez peu d'amitié, d'estime pour moi.

--Monsieur! je viens de vous dire que je n'ai plus que vous au monde.

--Eh! mordieu! si vous m'aimez, faites que je le voie! Vous êtes bien jeune, moi, bien vieux, c'est à moi de donner l'exemple du courage. Cependant si je me sentais blessé je vous crierais: au secours!

--Ah! monsieur, l'on n'a pas toujours ce bonheur de pouvoir crier quand on souffre.

--Ces mots s'échappèrent avec un soupir douloureux.

--A d'autres, c'est possible, mais à moi, s'écria le chevalier, on peut tout dire; je suis Crillon, moi!

--C'est vrai. Eh bien, pourquoi le cacherais-je? vous le voyez trop bien, je suis malheureux.

--Toi, mon enfant, dit le brave guerrier avec un accent plein de tendresse. Espérance est malheureux, mais depuis quand? reprit-il avec un redoublement de défiance.

--Oh! la date ne fait rien, chevalier.

--Il n'y a pas longtemps encore tu rayonnais.

--Ce temps est passé; mais n'en parlons plus. Les chagrins sont une part de la vie. La vie nous est imposée: bonne ou mauvaise, il la faut prendre. Quand j'étais heureux, je n'ai point poussé des cris de joie, pourquoi aurais-je aujourd'hui une douleur bruyante? Non. Seulement, les accès peuvent me trouver faible, et je ne veux me donner en spectacle à personne. Voilà le motif de mon départ.

Crillon secoua tristement la tête.

--Espérance, murmura-t-il, le motif n'est pas celui-là.

--Que voulez-vous dire?

--Non, vous dis-je. Enfermé comme vous savez l'être, au besoin, indépendant comme vous l'êtes, vous ne seriez vu de personne à Paris. D'ailleurs, un voyage dans quelque terre suffirait. Mais n'oubliez pas ce que vous m'avez dit en commençant la confidence: Je vais loin et pour longtemps.

--Pour user la douleur, chevalier.

--Une douleur d'amour, peut-être, dit Crillon avec intérêt.

Espérance rougit, mais il sut se contenir et répondit:

--Je l'avoue, quand vous devriez me railler de cette faiblesse.

--Ce n'est pas moi qui y essayerai. Je sais compatir à toutes les peines. J'ai été jeune; j'ai aimé, ajouta-t-il avec un affectueux sourire; cependant il y a du remède aux peines d'amour.

--L'absence, n'est-ce pas?

--Non. L'absence, au contraire, est une des tortures les plus cruelles, la plus cruelle après la mort. Mais on en guérit en se rapprochant de la femme aimée; vous, au contraire, vous me paraissez fuir cette femme, puisque vous partez.

--Il est vrai.

--Je ne peux supposer un moment qu'elle ne vous aime pas, c'est une hypothèse absurde. Serait-ce donc qu'elle est morte?

--Ne m'interrogez pas, je vous prie, dit Espérance, déjà vous savez plus que mon pauvre coeur n'en voulait dire... N'insistez pas.

Crillon, sans l'écouter, continua de rêver.