La belle Gabrielle — Tome 2

Chapter 9

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Le roi toujours riant et spirituel:

--Voilà qui est bien, monsieur le duc, dit-il, recommandez-moi à Philippe II, votre maître; mais ne revenez plus.

Paroles qui firent fortune, on le comprend, chez le peuple le plus spirituel de la terre.

Les Espagnols furent reconduits, par Saint-Luc, avec plus grande politesse jusqu'au Bourget; de là on les conduisit à la frontière, et ainsi se termina la prise de Paris.

Quant au roi, qui avait hâte de donner quelque distraction à Henri, le soir même, il reçut au Louvre la visite de Montpensier, avec laquelle il joua aux cartes, il lui gagna son argent pour toute vengeance.

Mais si la distraction n'était pas des plus amusantes, du moins la vengeance était-elle assez complète. La duchesse avait vu deux heures après l'entrée du roi, au lieu du massacre et de la terreur qu'elle espérait, se rouvrir toutes les boutiques, se tapisser et se fleurir toutes les maisons, les bourgeois se mêler et causer joyeusement avec les gens de guerre, le peuple rire et chanter avec les bourgeois, la Ligue se fondre comme neige au soleil, et le dernier espoir de l'ambition des Guise s'évaporer comme fumée au vent. Elle rentra chez elle sérieusement malade, et se mit au lit sans que personne s'occupât d'elle; on parla bien plus de la femme d'un boucher ligueur qui était morte de rage en apprenant l'entrée du roi dans la ville.

Vers dix heures du soir, la Varenne s'approcha du roi, lui dit quelques mots à l'oreille, et aussitôt Sa Majesté, avec un rayonnant sourire, quitta l'assemblée et se retira dans son appartement.

Le lendemain matin vers l'aube, dans une des salles du Louvre, bon nombre de gentilshommes autour d'un grand feu, fêtaient joyeusement les restes d'un grand festin et s'entretenaient avec vivacité non plus du passé, mais de l'avenir de la France ainsi régénérée.

C'étaient d'abord les gardes de service, puis quelques courtisans privilégiés, qui avaient obtenu la faveur de garder le roi dans son palais la première nuit qu'il venait d'y passer, après tant d'années d'exil et de combats. Et ces heureux, à voir le nombre des flacons vides, n'avaient pas dû s'ennuyer pendant que le roi dormait.

Parmi les gardes on remarquait Pontis, parmi les courtisans chacun admirait Espérance, que Crillon avait présenté au roi comme un des vaillants champions de la porte Neuve, et à qui sa faveur, sa bravoure et sa généreuse mine avaient fait tout d'abord quantité d'amis.

Mais un autre personnage attirait aussi l'attention: c'était le seigneur de Liancourt, plus bossu, mais plus enchanté de lui que jamais.

Pontis, un peu agacé par le vin et fatigué d'avoir été discret toute une nuit, décochait à ce digne seigneur des traits que chacun entendait siffler et que lui ne ne sentait pas, bien qu'ils arrivassent tous en plein but.

Le bossu, portant pour la vingtième fois la santé au roi:

--Vous êtes donc bien réconcilié avec Sa Majesté, s'écria Pontis. Il me semblait vous avoir connus mal ensemble.

--Sans doute; mais c'est fini. Le roi a été clément, j'ai été spirituel; nous avons réussi à nous entendre.

--Contez-nous cela, dit Pontis, malgré tous les signaux d'Espérance.

--Je dois mon retour en grâce au bon conseil du révérend prieur des génovéfains, répliqua M. de Liancourt. C'est lui, par interprète, qui m'apprenant hier l'entrée du roi et la générosité de S. M. pour les Espagnols, m'insinua qu'il était temps de ne plus bouder le roi.

--Vous boudiez! s'écria quelqu'un.

--Monsieur s'était retiré dans ses caves; pardon, dans ses terres, s'écria Pontis.

--Mais pourquoi boudait-il? demanda un curieux impertinent.

--Affaires de famille, dit Espérance, qui tremblait d'entendre profaner le nom de Gabrielle.

--Eh bien! continua le bossu, j'ai suivi le conseil du révérend, et hier soir, à peine délivré, je suis arrivé au Louvre pour saluer le roi. S. M. m'a reçu avec bonté, a souri, et au lieu de me laisser retourner à Bougival, m'a fait la faveur de me retenir à toute force au palais, parmi vous, où j'ai passé une nuit charmante, une nuit comme assurément le roi n'en a point passé une pareille.

Un malin sourire effleura les lèvres de la Varenne qui causait, dans une embrasure, avec le gros financier Zamet.

--Voilà le roi qui prend ce malheureux par la douceur, dit tout bas Pontis à Espérance; c'est bien plus dangereux.

--Heureusement pour lui, répliqua Espérance avec un rire forcé, que sa femme n'a pas encore, comme le roi, fait son entrée à Paris.

Il achevait à peine qu'un capitaine des gardes appela M. de Pontis pour affaire de service. La conversation se trouva ainsi rompue au grand plaisir d'Espérance qu'elle faisait souffrir.

Pontis sortit, mais au bout de quelques minutes il revint, et appela Espérance, qui s'empressa de courir à lui.

--Qu'y a-t-il donc? demanda le jeune homme.

--Une grande faveur qui m'est faite, mais une corvée: j'ai, de la part du roi, et dans le plus grand secret, quelqu'un à escorter à la campagne.

--Un prisonnier, sans doute?

--Probablement. Ce sera très-ennuyeux. Veuillez m'aider à faire la corvée. Au moins serons-nous à cheval ensemble, et nous causerons.

--Volontiers.

--Je vais faire seller ton cheval avec le mien; attends-moi dans cette allée, là-bas, près de la rivière; c'est par-là que le prisonnier va sortir. J'amènerai nos deux montures, ne t'occupe de rien.

--Bien, dit Espérance.

Et il s'achemina vers l'endroit désigné, le coeur pénétré du charme secret qui embellissait toute la nature.

Le jour naissait. La pluie de la veille avait cessé; une brise douce et fraîche ridait le fleuve et agitait avec un mystérieux murmure les arbres, qui se penchaient sur l'eau.

Une litière sortit du palais par une porte dérobée; elle était fermée de grands rideaux à fleurs, des mules blanches la firent rouler moelleusement sur le sable.

--C'est un prisonnier pour lequel on a des égards pensa Espérance quand la litière passa près de lui.

Les rideaux s'agitèrent au vent, et il en sortit une vapeur parfumée qui frappa le cerveau d'Espérance comme un soudain ressouvenir.

--Suivez la route jusqu'à Bougival, dit au cocher une voix de femme qui fit tressaillir le jeune homme.

Au même instant le rideau s'ouvrit, et une tête curieuse regarda dehors.

--Gratienne! s'écria Espérance.

--Monsieur Espérance! murmura la jeune fille qui, dans son ébahissement inconsidéré, retenait les rideaux ouverts.

En face d'elle était assise Gabrielle qui, au nom d'Espérance, avait caché son visage empourpré dans ses mains.

Le jeune homme pâlit et s'appuya sur un arbre, comme si la terre manquait sous ses pieds. Un voile noir s'étendit de ses yeux à tout l'univers. Il n'entendit pas Pontis arriver tout courant avec les deux chevaux.

--A cheval! dit le garde tout joyeux. Vois la belle matinée! Après une veille si belle, nous allons faire une promenade enchantée. Eh bien! tu n'es pas encore en selle?

--Je ne suis pas garde du roi, répliqua Espérance d'une voix morne. Fais tout seul ton service. Adieu!

Et il s'enfuit le coeur navré, tandis que la litière se mettait en marche.

Les rideaux en retombant étouffèrent un soupir douloureux comme un sanglot.

--Quel caprice a donc Espérance? se demanda Pontis, forcé de suivre la litière.

Gabrielle avait tenu sa parole au roi.

IX

A PROPOS D'UNE ÉGRATIGNURE

Dix mois s'étaient écoulés depuis la reddition de Paris, l'année touchait à sa fin. Décembre semait sur les campagnes ses plus noirs brouillards, ses neiges les plus profondes. Depuis longtemps l'hiver n'avait sévi en France avec cette rigueur.

De Montereau à Melun, sur la route blanche au bord de laquelle se tordait ça et là, les bras au ciel, un arbre épargné par la hache, on entendait la nuit hurler les loups. Le jour tout était silencieux, les gens de la campagne avaient trop faim pour chanter, trop froid pour sortir; et la crainte de l'Espagnol n'était pas encore effacée. Des loups et des Espagnols à la fois, c'est trop sur une grande route, et l'oeuf de la poule au pot n'était pas encore pondu.

D'ailleurs, le maître était absent pour les affaires de la maison. Henri refoulait en Picardie M. de Mayenne, lutteur découragé. Quant au roi, tout l'encourageait. Partout Dieu lui faisait sentir sa protection: chacun de ses souhaits s'accomplissait à peine formé. Un fils venait de lui naître de Mme de Liancourt, et cet enfant, né au milieu des victoires, allait être baptisé à Notre-Dame aussitôt que le roi serait de retour.

Cette nouvelle, promptement répandue partout, n'était pas accueillie sans commentaires, et, pour quiconque connaît l'esprit français, il est aisé de comprendre qu'elle préoccupait beaucoup plus les peuples que le froid, la disette et la guerre.

Nous ne saurions dire si tel était le sujet de conversation qu'avaient choisi deux bizarres personnages qui s'acheminaient, en décembre, vers les portes de Melun. Tous deux à cheval, enveloppés, ou pour mieux dire ensevelis dans de vastes manteaux rayés semblables au burnous arabe, ils allaient côte à côte, dans la neige, alternant, non pas des distiques de Théocrite ou de Virgile, mais de belles et bonnes imprécations italiennes, qui, basse-taille et soprano aigu, eussent fait fuir tous les loups de France.

La basse-taille s'exhalait des cavernes d'une large et puissante poitrine. Le cheval était petit, mais le cavalier superbe, rien qu'à en juger par l'oeil noir et la barbe de jais que les plis du manteau ne dérobaient pas toujours au vent glacé.

Le soprano était une petite femme au regard tantôt mélancolique, tantôt brûlant comme un éclair. Elle grelottait sur sa mule, ne songeant qu'à se garantir de la bise, et interpellant avec fureur tantôt son compagnon, tantôt la route glissante, tantôt cet abominable pays de France où il gèle, tantôt ces odieuses portes de Melun qui n'arrivaient pas.

Cependant on y arriva enfin à ces portes.

La route, il faut le dire, était moins déserte à l'approche de la ville. Quelques voyageurs dépassèrent les deux Italiens, d'autres demeurèrent derrière, et tous s'accordaient à trouver singulière la figure de ces étrangers. Eux, trouvaient aussi bizarres ces Français curieux et railleurs, ils se le disaient probablement dans leur jargon, et s'ils ne se le disaient pas, les yeux de la jeune femme et son ironique sourire parlaient assez.

Aux portes, il y avait un poste de soldats et un receveur de gabelle qui examinait chaque passant avec plus d'attention qu'il n'en eût fallu pour l'exercice des droits de péage.

La tournure des nouveaux venus frappa cet homme; il arrêta les deux étrangers qui hâtaient le pas de leurs montures, sans doute pour arriver plus vite au feu et au gîte.

--Holà! dit-il, comme nous sommes pressés! Examinons ces valises.

Et sur son geste plusieurs soldats prirent à la bride le cheval et la mule.

--_Siamo forestieri!_ cria la jeune femme en se montrant avec impatience.

--Oh! oh! des Espagnols! dit le percepteur qui prenait pour de l'espagnol ce pur italien.

--Des Espagnols! répétèrent autour de lui les soldats, que l'habitude de la guerre disposait mal en faveur de leurs ennemis ordinaires.

On visita les valises, qui ne renfermaient rien de suspect. Beaucoup de gens s'attroupaient. Les prétendus Espagnols dialoguaient entre eux avec vivacité, sans pouvoir réunir deux mots de français pour les jeter en réponse aux questions du percepteur.

Pendant ce débat, la femme, plus irritable, avait découvert entièrement son visage, qui était, comme nous l'avons dit, régulier, fin et fortement empreint du type méridional.

La malice de ses yeux, la mobilité de sa physionomie, le jeu de ses lèvres, qui laissèrent voir une double rangée de dents magnifiques, ne satisfirent pas le commissaire-percepteur, qui répéta plus opiniâtrement:

--Espagnols! Espagnols! vos papiers!

L'attitude du compagnon de la dame était, pendant toute cette scène, incroyablement calme, imperturbable. Il ne se donnait pas la peine de remuer. Était-ce un effet de la terreur? On a vu souvent les poltrons ou les mauvaises consciences user de l'immobilité comme d'une ressource. Était-ce seulement inintelligence de ce qui se passait? Mais en attendant, il restait roulé dans son manteau, qui lui partageait verticalement en deux le visage, et ne semblait vivre que par un seul oeil, dont la prunelle roulait rapidement de l'un à l'autre des assistants, après qu'elle avait d'abord interrogé l'expression du visage de sa jeune femme.

Tout à coup le percepteur parla bas au chef des soldats, et celui-ci s'écria:

--C'est vrai qu'il cache son oeil.

--Découvrez votre oeil, dit le percepteur à l'Italien, qui ne comprenait pas.

--Il fait semblant de ne pas comprendre, murmurèrent les assistants.

--Votre oeil, votre oeil! répétèrent vingt voix impatientes.

L'Italien étourdi regardait sa compagne et ne bougeait pas. Aussitôt le chef du poste, par un mouvement brusque, déroula les plis du manteau qui cachait la tête de l'inconnu, dont le visage apparut à son tour. Il était beau, assez fier d'expression, malgré certaine trivialité qui n'exclut pas la beauté dans les classes inférieures des races orientales.

--Son oeil est éraillé, cria le percepteur, c'est lui.

--C'est lui! répétèrent plusieurs des assistants qui paraissaient être dans le secret.

--C'est lui! c'est lui! crièrent cent voix qui ne savait pas même de quoi il s'agissait.

En effet, l'Italien avait l'oeil droit sillonné sous la paupière par une excoriation un peu enflammée qui s'étendait jusqu'à la tempe.

Les soldats sautèrent sur cet homme qu'ils mirent bien vite à bas de son petit cheval, et sur la foi des soldats, bon nombre de spectateurs commencèrent à rudoyer et à gourmer le malheureux dont ils ne savaient ni le nom ni le crime.

Ce que voyant, la jeune femme sa compagne se mit à pousser des cris lamentables, perçants, entrecoupés d'interjections italiennes que la foule s'obstinait à vouloir dire espagnoles à cause des désinences.

--Ne le battez pas, disaient les soldats, nous allons le faire rôtir.

--Non pas, non pas, disait le percepteur, il faut qu'il avoue ses complices.

--Ah! scélérat d'Espagnol! criait l'un.

--Ah! misérable assassin! hurlait l'autre.

--_Oime! o povero Concini!_ gémissait la petite femme en disputant bravement à coups d'ongles son infortuné compagnon à tous ces furieux.

Mais elle n'était pas la plus forte, et peu à peu le torrent l'entraînait elle-même vers la petite échoppe du percepteur, qui promettait de se changer pour tous les deux en chambre de torture.

Cependant, un grand jeune homme blond, monté sur un beau cheval turc et suivi d'un valet aussi bien monté que lui, était arrivé à la porte de Melun, et dominait toute cette mêlée dont les anneaux, en se heurtant, venaient battre le poitrail de sa monture.

Lorsqu'il vit cette scène dont le prélude présageait un si triste dénouement, lorsqu'il entendit les cris de détresse de la jeune femme, il fit faire deux pas à son cheval, et frappant sur l'épaule d'un soldat qui tirait par un bras la malheureuse cramponnée aux habits de son compagnon:

--Eh! l'ami, dit-il, vous allez écarteler cette pauvre créature, voyez son petit bras à côté de votre rude poignet.

--Bah! mon gentilhomme, répondit le soldat avec un certain respect pour la majestueuse apparence de l'étranger, il n'y a pas grand mal, c'est une Espagnole!

--_Pieta! pieta! signor_, cria celle-ci en se raidissant à la vue d'un intercesseur qu'elle devinait.

--D'abord ce n'est pas une Espagnole, c'est une Italienne, répliqua le jeune homme, qui mit pied à terre rapidement et secoua le soldat avec tant de vigueur qu'il lui fit lâcher prise.

--Une Italienne! dit la foule surprise en se groupant du côté le plus nouveau de l'intérêt.

Le soldat, d'autant plus respectueux qu'il avait reconnu des muscles de maître, se rapprocha en disant:

--Voudriez-vous défendre les assassins de notre bon roi?

--Oh! oh! ceci est différent, répliqua le jeune homme.

Mais la petite femme avait compris qu'il lui arrivait un interprète, et se mit à parler vivement en italien à l'étranger qui lui répondit dans la même langue.

La joie de la pauvre accusée fut si expressive, elle battit des mains avec une ivresse si triomphante que la foule en fut touchée et se dit:

--Voici un gentilhomme qui les connaît.

Quant à l'Italien, au premier son des syllabes italiennes, il avait tendu les bras vers l'étranger en criant:

--Qu'ai-je fait? que me veut-on?

Percepteur et soldats furent bien forcés de s'arrêter devant l'incident. Notre jeune homme fut entouré, regardé; ses beaux yeux resplendissaient de franchise, de courage, d'intelligence. Il avait du premier abord conquis toute l'assemblée.

--Monsieur, lui dit le percepteur, est-ce que vous comprenez le baragouin de ces Espagnols?

--Ce sont des Italiens, monsieur, répliqua le jeune homme, et ils parlent le plus pur toscan. Qu'ont-ils fait pour qu'on les malmène si durement?

--Regardez son oeil droit, dit le percepteur.

--Il est un peu écorché, c'est vrai.

--Eh bien! monsieur, c'est le signalement qu'on nous a transmis d'un homme qui doit passer par ici pour aller assassiner le roi à Paris.

--Je ne croyais pas Sa Majesté dans la capitale.

--Le bon roi y est attendu pour le baptême de son fils.

--De quel fils? demanda l'étranger.

--César, monsieur, fils de la belle Gabrielle et du roi.

L'étranger pâlit.

--Fort bien, murmura-t-il, en étreignant avec effort sa poitrine gonflée. Ah! cet homme doit aller assassiner le roi... c'est donc toujours à recommencer?

--Tous les huit jours, monsieur, la vie de notre père est menacée; aujourd'hui c'est le tour du coquin que voici.

--Il vous l'a dit?

--Il n'en a eu garde; d'abord il feint de ne pas nous comprendre, et nous sommes de force à le deviner, Dieu merci! Mais pardon, monsieur, ajouta le percepteur avec défiance, vous défendez trop ces coquins, seriez-vous ligueur ou Espagnol, car vous leur avez parlé leur langue? Avez-vous des papiers?

--Certes oui, monsieur, répliqua froidement le jeune homme, et je ne ferai aucune difficulté de vous les montrer.

--D'où venez-vous?

--Je viens de Venise où j'ai été me promener, monsieur.

--Où allez-vous?

--A Paris, où M. de Crillon m'appelle.

--M. de Crillon! exclama le percepteur avec un saisissement de respect.

--M. de Crillon, répétèrent les soldats en tressaillant à ce nom si cher.

--Voici sa lettre; faites-moi le plaisir de la lire, continua le jeune homme en tendant un papier déplié au péager.

Celui-ci courbant la tête, lut avec de profondes révérences et rendit la lettre au jeune homme, devant qui presque tout le monde se découvrit en murmurant:

--Un ami du brave Crillon!

Cependant les deux Italiens avaient pu respirer, se rajuster. La jeune femme, saisissant le bras de son protecteur, lui parlait avec volubilité.

--Madame, dit le jeune homme en italien, on vous accuse, vous et votre compagnon, de vous rendre à Paris dans de mauvais desseins.

Les deux Italiens pâlirent.

--Lesquels? balbutia la jeune femme.

--On prétend que vous voulez assassiner le roi.

--Nous! s'écria l'Italienne avec explosion. Nous, assassiner le... ah! bien au contraire.

--Qui êtes-vous? Tachez de ne pas hésiter, car tout ce peuple vous observe. Tâchez de ne pas mentir, car moi-même je ne vous pardonnerais pas un mensonge en présence d'une si terrible accusation.

--Je m'appelle Leonora Galigaï, dit-elle, et mon mari que voici s'appelle Concino Concini.

--Que faites-vous?

Elle hésita.

--Mon mari est fils d'un notaire de Florence.

--Mais vous?

--Moi... je suis sa femme.

--Et que venez-vous faire en France?

--Mais, ce que fera Concino.

--C'est répondre avec esprit, mais ce n'est pas répondre loyalement. Vous me cachez quelque chose, et tant pis pour vous; car j'aime le roi, et pour détourner de lui un malheur, je vous abandonnerai à la colère de cette foule dont vous vous tirerez comme vous pourrez.

Cette menace parut faire grand effet sur les deux Italiens.

--Réfléchissez, continua le jeune homme, qui se rapprocha du percepteur et du chef des soldats en leur disant:

--Ces gens ne me paraissent pas être des malfaiteurs, mais je les croirais volontiers des aventuriers qui se cachent. Je viens de les intimider, ils se consultent et nous allons savoir la vérité.

--Pourquoi a-t-il l'oeil éraillé? demanda l'opiniâtre percepteur.

--C'est vrai, je n'y songeais plus, interrompit le jeune homme qui se tourna vers les Italiens.

--Pourquoi cet oeil écorché? dit-il.

--Signor, dit vivement la petite femme, je suis jalouse. Concino est coquet, il a fait des oeillades hier à une certaine grande dame qui passait en litière, et je lui ai un peu arraché les yeux; mesurez, si vous voulez, l'écartement de mes ongles.

--C'est vraisemblable, répondit le jeune homme en considérant la main de l'Italienne, véritable petite griffe d'oiseau, armée de beaux ongles roses et recourbés comme des serres. Il reste à me dire ce que vous venez faire en France; je vous ai donné le temps nécessaire pour faire une réponse qui concilie vos intérêts avec la vérité. Prenez garde, il y a dans la cabane du percepteur un bon feu, et des fers sont si vite chauffés.

--_Per che fare!_ s'écrièrent les deux Italiens avec angoisses.

--Mais pour vous appliquer à la question, dit le jeune homme. Tout le monde ici est curieux, et je n'aurai pas plus tôt tourné les talons que l'on saura vous faire parler.

--C'est un galant homme, dit l'Italien bas à sa compagne. Montrons-lui la recommandation.

--Essayons de différer encore, répliqua plus bas l'Italienne.

Mais le jeune homme voyait les assistants se fatiguer de tant d'hésitation, et grommeler entre eux. Lui-même se lassait.

--Adieu, dit-il, tirez-vous d'affaire.

Et il se tourna pour prendre la bride de son cheval que les soldats caressaient. L'Italienne bondit pour le retenir, et d'une voix troublée:

--Demandez, dit-elle, qu'on vous laisse entrer avec moi dans un endroit où nous soyons seuls.

--Que de mystères, signora!

--Vous comprendrez pourquoi, répliqua-t-elle.

Le jeune homme dit deux mots au percepteur, qui ouvrit sa porte. L'Italienne entra, vive comme un écureuil. Concino resta dehors impassible au milieu des gardes; le jeune homme avait suivi Leonora dans l'échoppe.

--Tournez-vous un peu, dit-elle en souriant.

Il obéit, mais pas assez vite pour ne pas voir, qu'elle fouillait sous ses robes. Il distingua un caleçon de laine rouge, des jambes un peu fines mais gracieuses, et tout cela apparut et disparut avec la rapidité de l'éclair. L'Italienne se montra, un papier à la main.

--Tenez, dit-elle, voici une lettre de recommandation qu'on m'a donnée à Florence; elle n'est pas fermée. Lisez, et après avoir reconnu qui nous sommes, promettez-moi, foi de gentilhomme, d'oublier ce que vous aurez lu, noms et choses.

--Adressée au seigneur Zamet, dit-il.

--Vous le connaissez?

--Je l'ai vu au Louvre.

--Ah! vous allez au Louvre! s'écria vivement l'Italienne.

--Comme tout le monde y va, pour apercevoir le roi, rit le jeune homme qui s'était oublié. Il lut donc ces mots:

«Je recommande à Zamet ma Leonora et Concino, qui vont pour quelques affaires à Paris. Il faut se fier à eux; ce sont mes serviteurs dévoués.»

«MARIE.»

--Quelle Marie? dit le jeune homme.

--Regardez ces armes si connues.

--Les tourteaux des Médicis.

L'Italienne posa un doigt sur ses lèvres.

--Ainsi, vous êtes au service de Marie de Médicis, nièce du grand-duc régnant de Toscane?

Leonora composant lentement sa réponse:

--Je suis sa soeur de lait, dit-elle, la fille de sa nourrice. J'ai épousé Concino; nous sommes pauvres et nous cherchons fortune. La princesse, qui n'est pas riche elle-même, nous adresse au seigneur Zamet qui roule sur l'or, parce que, nous a-t-elle dit, on fait promptement fortune en France quand on a de bons yeux pour voir et de beaux yeux pour être vue.

--C'est bien, dit le jeune homme rêveur; et il regarda longuement la petite femme qui déjà lui avait arraché la lettre et la cachait de nouveau sous son caleçon et ses jupes.

--Sommes-nous encore des assassins? demanda en riant l'Italienne.

--Non signora.