La belle Gabrielle — Tome 2

Chapter 2

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--Vous êtes un méchant homme ou un rustre, monsieur, choisissez.

--L'irritation même de Votre Majesté me prouve....

--Que vous prouve-t-elle, sinon que j'ai été délicat lorsque vous étiez grossier, patient quand vous étiez féroce, observateur des lois de mon royaume, quand vous violiez toutes les lois de la politesse et de l'humanité. Ah! vous aviez peur que je ne vous prisse votre fille! Ce sont des terreurs de croquant, mais non des scrupules de gentilhomme. Que ne me disiez-vous franchement: Sire, veuillez me conserver ma fille. Croyez-vous que je vous eusse passé sur le corps pour la prendre! Suis-je un Tarquin, un Héliogabale? mais non vous m'avez traité comme on traite un larron; s'il vient, on cache la vaisselle d'argent ou on la passe chez le voisin. Ventre saint gris! monsieur d'Estrées, je crois que mon honneur vaut bien le vôtre.

--Sire, balbutia le comte éperdu, écoutez-moi!...

--Qu'avez-vous à me dire de plus? Vous avez sournoisement marié votre fille, ajouterez-vous qu'elle vous y a forcé?

--Comprenez les devoirs d'un père.

--Comprenez les devoirs d'un sujet envers son prince. Ce n'est point français, c'est espagnol ce que vous avez fait là. Pousser, le poignard sur la gorge, une jeune fille pour qu'elle aille à l'autel, profiter de l'absence du roi que cette jeune fille pouvait appeler à l'aide.... Monsieur d'Estrées, vous êtes père, c'est bien; moi, je suis roi, et je me souviendrai!

Après ces mots, entrecoupés de gestes furieux, Henri reprit sa promenade agitée dans la salle.

Le comte, la tête baissée, le visage livide, la sueur au front, s'appuyait à l'un des piliers de la porte, honteux de voir dans le vestibule grossir le nombre des témoins de cette scène, témoins bien instruits désormais, tant le roi avait parlé haut dans la salle sonore.

Tout à coup, Henri, dont la véhémente colère avait cédé à quelque réflexion, aborda brusquement le comte par ces mots:

--Où est votre fille?

--Sire....

--Vous m'avez entendu, je pense?

--Ma fille est chez elle, c'est-à-dire....

--Vous êtes bien libre de la marier, mais je suis libre d'aller lui en faire mes compliments de condoléances. Allons, monsieur, où est-elle?

Le comte se redressant.

--J'aurai l'honneur, dit-il, de diriger Votre Majesté.

--Soit. Vous voulez entendre ce que je vais dire à la pauvre enfant? Eh bien! j'aime autant que vous l'entendiez. Montrez-moi la route.

M. d'Estrées, les dents serrées, les jambes tremblantes, s'inclina et passa devant pour ouvrir les portes. Il conduisit Henri du coté du bâtiment neuf.

--Prévenez le révérend prieur, dit Henri à des religieux groupés sur son passage, que je lui rendrai ma visite tout à l'heure.

Gabrielle, depuis les terribles émotions de la veille, avait gardé la chambre, veillée par Gratienne, qui lui rendait compte exactement du moindre bruit, de la moindre nouvelle. C'est par Gratienne qu'elle avait reçu la réponse du roi, apportée deux heures après le mariage par Pontis, et plus que jamais elle avait déploré sa défaite en voyant le roi si tranquille sur sa fidélité. Maintenant, il ne s'agissait plus que de lutter pour demeurer chez les génovéfains, au lieu de retourner, soit chez son père, soit chez son mari. En cela elle avait reconnu la secrète coopération du frère parleur. M. d'Armeval disparu, rien ne la forçait plus d'aller à Bougival, tout l'engageait à rester au couvent, autour duquel M. d'Estrées, effaré, cherchait son gendre, dont il attribuait l'étrange absence à quelque piège tendu par le roi.

Gabrielle ressemblait au patient dont le bourreau ne se retrouve pas à l'heure du supplice. Levée avant le jour, habillée depuis la veille, elle s'était mise à la fenêtre et interrogeait avec anxiété, tantôt la route pour voir si son père ramènerait le mari perdu, tantôt les jardins pour recueillir les signaux ou les messages que pourraient lui envoyer ses nouveaux amis.

L'agitation de Gabrielle envahissait par contre-coup la chambre d'Espérance. Pontis avait trouvé son blessé dans un état de surexcitation si incroyable, qu'il ne voulait pas croire que le mariage improvisé d'une fille inconnue avec un bossu pût amener de pareilles perturbations dans le cerveau d'un homme raisonnable. Il assemblait les plus bizarres combinaisons pour découvrir la vérité. On le voyait, sautant et ressautant par la fenêtre, courir en quête d'un éclaircissement, comme un renard en chasse; et son ami, au contraire, restait couché, la tête ensevelie sous les oreillers, comme pour étouffer une secrète douleur.

Ce fut Pontis qui, au point du jour, apprit à Espérance que le petit mari n'était pas encore retrouvé.

Pourquoi Espérance se redressa-t-il avec une joie manifeste? pourquoi, ranimé par cette nouvelle, se leva-t-il allègre, souriant? pourquoi accabla-t-il de sarcasmes et de bouffonnes malédictions le seigneur Nicolas, indigne pourtant de sa colère? c'est ce que Pontis chercha vainement à deviner. Espérance y eût peut-être été fort embarrassé lui-même.

En attendant, les deux amis, après leur repas, s'allèrent installer sous les arbres de la fontaine, où Espérance sous prétexte de faire une plus heureuse digestion, se plongea dans l'engourdissement d'une rêverie mélancolique, tandis que Pontis, taillant des pousses de tilleuls, s'en confectionnait des petits sifflets destinés, disait-il, à fêter le retour de M. de Liancourt.

Sans doute, la nuit, cette mère féconde des songes, avait soufflé sur Espérance et Gabrielle quelques-uns de ces rêves qui, lorsqu'ils éclosent simultanément sur deux âmes, les font soeurs et amies malgré elles, par la mystérieuse intimité d'un commerce invisible. Car pendant toute cette matinée, Espérance regarda par une éclaircie des arbres la fenêtre de Mlle d'Estrées, et son regard eut la force d'attirer là Gabrielle, qui, à partir de ce moment, ne détourna plus les yeux de la fontaine.

Elle y était encore, pensive et larmoyante, pareille à la fille de Jephté, quand un bruit de voix dans l'allée principale changea tout à coup l'attitude des jeunes gens sous le berceau. Ils se levèrent avec des marques de surprise et de respect qui furent aperçues de Gabrielle; et au même moment Gratienne accourut en s'écriant;

--Le roi!

Gabrielle vit dans le parterre M. d'Estrées qui s'avançait lentement; le roi venait à sa suite, et derrière eux, quelques religieux et les serviteurs de Henri formaient un groupe, discrètement écarté d'environ trente pas.

La jeune fille, oubliant tout, se précipita par les degrés, et vint, folle d'émotion, jusqu'à la séparation des deux jardins. Là, elle tomba agenouillée aux pieds d'Henri, en s'écriant avec un torrent de larmes:

--Oh! mon cher sire!...

Le roi si tendre et si affligé ne put tenir à un pareil spectacle, il releva Gabrielle en larmoyant lui-même et murmura:

--C'en est donc fait!

Qu'on se figure l'attitude de M. d'Estrées pendant ces lamentations. Il en mordait de rage ses gants et son chapeau.

--Mademoiselle, dit le roi, voilà donc pourquoi vous n'êtes pas venue à Saint-Denis aujourd'hui, joindre vos prières à celles de tous mes amis!

--Mon coeur a dit ces prières, sire, répliqua Gabrielle, et nul en votre royaume ne les a prononcées plus sincères pour votre bonheur.

--Pendant que vous étiez malheureuse! car vous l'êtes, n'est-ce pas, du mariage que l'on vous a fait faire.

--J'ai dû obéir à mon père, sire, répliqua Gabrielle en redoublant de soupirs et de larmes.

--Un roi, reprit Henri d'un air courroucé, ne violente pas les pères de famille dans l'exercice de leurs droits. Mais quand les femmes sont malheureuses et qu'elles se viennent plaindre à lui, le roi est maître d'y porter remède. Adressez-moi vos plaintes, mademoiselle. Hélas! je dois dire madame... mais telle a été l'incivilité de cette maison que j'ignore jusqu'au nom de votre mari.

M. d'Estrées crut devoir intervenir.

--C'est un loyal gentilhomme, serviteur dévoué de sa Majesté. D'ailleurs, je crois pouvoir hasarder que vous le connaissez maintenant, sire.

--Je ne vous comprends pas, monsieur, dit le roi avec hauteur.

--Mon père veut dire que M. de Liancourt a disparu depuis le mariage, s'écria Gabrielle, dont l'excellent coeur voulait à la fois rassurer l'amant et protéger le père.

--Disparu! dit le roi charmé.

--Et monsieur d'Estrées, ajouta Gabrielle avec un malicieux sourire, semble supposer que Votre Majesté pourrait en savoir quelque chose.

--Qu'est-ce à dire? demanda Henri.

Le roi sait toujours tout, dit M. d'Estrées, fort gêné.

--Quand je sais les choses, monsieur, je ne les demande pas. A présent, grâce à madame, je sais que son mari s'appelle Liancourt, qui est, si je ne me trompe, une maison picarde.

--Oui, sire, dit M. d'Estrées.

--Mais le seul Liancourt que je connaisse est bossu.

--Précisément, s'écria Gabrielle.

--Je m'en attriste, dit Henri, cachant mal sa mauvaise humeur; mais ce dont je me réjouis, c'est qu'il ait eu le bon goût de disparaître pour ne point gâter, papillon difforme, une si fraîche et si noble fleur.

M. d'Estrées grinçant des dents:

--J'oserais pourtant, dit-il, supplier Votre Majesté de donner des ordres pour que monsieur de Liancourt soit retrouvé. Une pareille disparition, si elle vient d'un crime, intéresse le roi, puisque la victime est un de ses sujets; si elle n'est que le résultat d'une plaisanterie, comme cela peut être, la plaisanterie trouble et afflige toute une famille; elle porte atteinte à la considération d'une jeune femme. C'est donc encore au roi de la faire cesser.

--Ah, par exemple! s'écria Henri, vous me la baillez belle, monsieur. Que je m'inquiète, moi, des maris perdus, des bossus égarés!... Dieu m'est témoin qu'en un jour de bataille je cherche moi-même, bien bas courbé, bien palpitant, mes pauvres sujets, couchés blessés ou morts sur la plaine. Et je ne m'y épargne pas plus que le moindre valet d'armée. Mais, quand vous avez marié votre fille sans dire gare, me forcer à fouiller le pays pour retrouver votre gendre, moi qui suis enchanté de le savoir à tous les diables, ventre-saint-gris, vous me prenez pour un roi de paille, monsieur d'Estrées. Si je savais où est votre favori, je ne vous le dirais pas; ainsi, allumez toutes vos chandelles, bonhomme, et cherchez!

Gabrielle et Gratienne, entraînées par cette verve irrésistible, ne purent s'empêcher, l'une de sourire, l'autre de rire immodérément. M. d'Estrées, plus pâle et plus furieux que jamais:

--Si c'est là, dit-il, une réponse digne de mes services, de ceux de mon fils et de notre infatigable dévouement, si c'est là ce que je dois rapporter à tous mes amis qui attendent dans ma maison, où je n'ose retourner de peur des railleries....

--Si l'on vous raille, monsieur, répliqua le roi d'un ton de maître irrité par ces imprudentes paroles, vous n'aurez que ce que vous méritez, vous qui vous êtes défié du roi de France, d'un gentilhomme sans tache ni tare! Quant à vos services, que vous me reprochez, c'est bien, gardez-les! A partir de ce moment, je n'en veux plus! Demeurez chez vous; je vous enverrai demain votre fils, le marquis de Coeuvres, qui pourtant est un honnête homme, et que j'aimais comme un frère, tant à cause de son mérite, que par amitié pour sa soeur. Restez tous ensemble, monsieur, vous, votre fils et votre gendre. Je suis né roi de Navarre sans vous, devenu roi de France sans vous ni les vôtres, et je saurai m'asseoir sur mon trône en mon Louvre, sans votre service si mesquinement reproché.

--Sire! s'écria M. d'Estrées en se prosternant éperdu, car il voyait s'écrouler, ruinés à jamais, la fortune et l'avenir de sa maison, vous m'accablez!...

--Çà! dit le roi, livrez-moi passage. C'est rompu entre nous, monsieur.

Le comte s'éloigna suffoqué par la honte et la douleur.

--Et entre nous? demanda plus bas Henri à Gabrielle.

--Loyal vous avez été sire, dit la pâle jeune femme; loyale je serai. Vous avez tenu votre parole, et vous voilà catholique; je tiendrai la mienne, je suis vôtre; seulement, gardez votre bien.

--Oh! gardez-le-moi, vous! s'écria Henri avec les transports d'un amour passionné. Jurez-moi encore fidélité, en notre commun malheur! Si votre mari se retrouve, ne m'oubliez pas!

--Je me souviendrai que j'appartiens à un autre maître. Mais abrégez mon supplice, sire!

--Soyez bénie pour cette parole.... Votre main.

Gabrielle tendit sa douce main, que le roi caressa d'un baiser respectueux.

--Je pars cette nuit même pour entreprendre contre Paris, dit le roi; avant peu vous aurez de mes nouvelles. Mais comment avez-vous pu me donner des vôtres, et par un de mes gardes encore?

--C'est l'un des deux jeunes gens logés au couvent, dit Gabrielle, deux coeurs généreux, deux amis pleins de courage et d'esprit.

--Ah! oui. L'un d'eux est ce blessé amené par Crillon, un beau garçon dont j'aime tant la figure!

Gabrielle rougit. Espérance, debout, devant une touffe de sureaux, la regardait de loin, immobile et pâle, un bras passé autour du col de Pontis.

Le roi se retourna pour suivre le regard de Gabrielle, et apercevant les jeunes gens:

--Je les remercierais moi-même, dit-il, si ce n'était vous trahir. Remerciez-les bien pour moi.

Et il fit un petit signe amical à Pontis dont le coeur tressaillit de joie.

--Sire, dit Gabrielle, autant par compassion pour son père que pour détourner l'attention du roi, dont un mot de plus sur Espérance l'eût peut-être embarrassée, vous ne partirez point sans pardonner à mon pauvre père. Hélas! il a été dur pour moi, mais c'est un honnête et fidèle serviteur. Et mon frère! souffrirait-il aussi de mon malheur? Le priveriez-vous de servir son roi?

--Vous êtes une bonne âme, Gabrielle, dit Henri, et je ne suis point vindicatif. Je pardonnerai à votre père d'autant plus volontiers que le mari est plus ridicule. Mais je veux qu'il vous doive mon pardon, et que ce pardon nous profite. Laissons-lui croire jusqu'à nouvel ordre que j'ai conservé mon ressentiment. D'ailleurs, j'en ai, du ressentiment. Le coup vibre encore dans mon coeur.

--Ce sera vous honorer aussi, continua la jeune femme, que de ne point faire de mal à ce pauvre disgracié, mon mari. Continuez à le retenir loin de moi sans qu'il souffre autrement, n'est-ce pas?...

--Mais ce n'est pas de mon fait qu'il est absent! s'écria le roi, j'ai cru que vous lui aviez joué ce tour.

--Vraiment? dit Gabrielle, j'en suis innocente; que lui est-il donc arrivé alors?

Elle fut interrompue par l'arrivée de frère Robert qui, pour venir à la rencontre du roi, avait laissé quelques personnes qu'on apercevait de loin sous le grand vestibule du couvent.

--Il est bien triste, dit le roi, d'être forcé de partir à jeun lorsqu'on venait dîner chez des amis.

--Le révérend prieur, répliqua frère Robert, a préparé une collation pour Votre Majesté. Ai-je eu raison de la faire servir sous le bel ombrage de la fontaine?

--Ah, oui! s'écria Henri, en plein air, sous le ciel! On se voit mieux, les yeux sont plus sincères, les coeurs plus légers. Vous me ferez les honneurs de cette collation, n'est-ce pas, madame, ce sera votre premier acte de liberté.

--Permettez, sire, ajouta Gabrielle, que j'aille un peu consoler mon père.

--Bien peu!... revenez vite, car mes instants sont comptés.

Gabrielle partit. On vit des religieux dresser une table sous le berceau, d'où Espérance et Pontis s'était discrètement éloignés à leur approche.

Le roi s'avança vers le moine et le regarda d'un air d'affectueux reproche.

--Voilà donc, murmura-t-il en désignant du doigt Gabrielle, comment l'on m'aime et l'on me sert en cette maison! J'avais un trésor précieux, on le livre à autrui! oh! frère Robert, j'ai décidément ici des ennemis!

--Sire, répliqua le moine, voici ce que répondrait notre prieur à Votre Majesté:--C'est un crime odieux d'enlever une jeune fille à son père. C'est seulement un péché d'enlever sa femme à un mari; et lorsque la femme à été mariée par force, le péché diminue.

--Alors, à tout péché miséricorde, répliqua le roi en soupirant; mais en attendant, Gabrielle est mariée.

--Votre Majesté ne l'est-elle pas?

--Oh! mais moi, je ferai rompre quelque jour mon mariage avec madame Marguerite.

--Si vous en avez le pouvoir sur une grande princesse soutenue par le pape, à plus forte raison pourrez-vous rompre l'union de madame Gabrielle avec un petit gentilhomme. Jusque-là, tout est pour le mieux.

--Si ce n'est qu'un mari est un mari, c'est-à-dire un danger pour sa femme.

--Présent, c'est possible, mais absent?

--Oh! celui-là reviendra.

--Croyez-vous, sire? Moi je ne le crois pas.

--La raison?

--Votre Majesté est trop en colère, et si ce malheureux se présentait il sait bien qu'il serait perdu.

--Il se cache, s'écria le roi dans un élan de gasconne. Où cela? dis.

--Ouais!... déclama le moine avec un sérieux comique, pour que je le livre à votre vengeance, n'est-ce pas? C'est là une question de tyran. Mais j'ai promis de sauver la victime, et je la sauverai, dussiez-vous me demander ma tête!

En disant ces mots avec majesté, il remuait un formidable trousseau de clés à sa ceinture.

--Oh! frère Robert! que vous êtes bien toujours le même! murmura le roi, riant et s'attendrissant à la fois.

--J'oubliais d'annoncer à Votre Majesté, interrompit le moine, que M. le comte d'Auvergne attend votre bon plaisir avec des dames et des cavaliers....

--Le comte d'Auvergne, que me veut-il? demanda le roi surpris.

--Il vous le dira sans doute, sire, car le voilà qui vient avec sa compagnie.

III

COUPS DE THÉATRE

Sur un signe du frère parleur, les dames qui accompagnaient M. d'Auvergne s'avancèrent. Dieu sait la joie; elles étaient au comble de leurs désirs.

Henri se sentait trop heureux pour ne pas faire bon visage. Il accueillit gracieusement le comte d'Auvergne et salua les dames par un: «Voilà de bien aimables dames!» qui acheva de lui conquérir M. d'Entragues, déjà fort disposé au royalisme le plus ardent.

--J'ai l'honneur de présenter à Votre Majesté madame ma mère, ajouta le comte en désignant Marie Touchet.

Le roi connaissait l'illustre personne, il salua en homme qui sait pardonner.

--Mon beau-père, M. le comte d'Entragues, poursuivit le jeune homme.

Le beau-père se courba en deux parties égales.

--Et mademoiselle d'Entragues, ma soeur, acheva le comte en prenant par la main Henriette, toute frémissante sous l'oeil attentif du roi.

--Une personne accomplie, murmura Henri, qui parcourut en connaisseur la toilette et les charmes de la jeune fille.

M. le comte d'Auvergne se rapprochant du roi avec un sourire:

--Votre Majesté, dit-il, la reconnaît-elle?

--Non, je n'avais jamais vu tant de grâces.

Le comte se pencha à l'oreille d'Henri, et lui dit tout bas:

--Votre Majesté ne se souvient donc pas du bac de Pontoise et de cette jolie jambe qui nous occupa si longtemps.

--Si, pardieu! s'écria le roi, voilà que je me rappelle. Eh bien, est-ce que cette charmante jambe....

--Ce jour-là, sire, Mlle d'Entragues, revenant de Normandie, eut l'honneur de se rencontrer à Pontoise sur le chemin de Votre Majesté.

--Vous ne me l'avez pas dit, d'Auvergne.

--Je ne connaissais point encore ma soeur.

Pendant toute cette conversation, pour le moins singulière, Henriette, les yeux baissés, rougissait comme une fraise. M. d'Entragues faisait la roue, et Marie Touchet, dans sa gravité majestueuse, feignait de ne rien entendre, pour être moins gênée et n'être pas gênante.

Le roi, que deux beaux yeux enivraient toujours, comme certains vins capiteux qu'on fuit et qu'on aime, s'écria:

--Vous avez bien fait, d'Auvergne, de ne pas être avare de vos trésors de famille; d'autant mieux que la présence de ces dames ici dément certains bruits de ligue mal sonnants avec les noms d'Entragues et de Touchet.

Ce fut au tour des grands parents à rougir.

--Sire, balbutia M. d'Entragues, Votre Majesté pourrait-elle soupçonner un seul instant notre respectueuse fidélité?

--Eh! eh!... en temps de guerre civile, dit le roi avec un sourire, qui peut répondre de soi?

--Sire, répondit Marie Touchet solennellement, le roi catholique est le roi de tous les bons Français, et nous avons fait quatre lieues à cheval pour venir le déclarer à Votre Majesté.

--Eh bien, s'écria gaiement Henri, à la bonne heure; j'aime cette réponse, elle est franche. Hier, je n'étais pas bon à jeter aux Espagnols; aujourd'hui, Vive le roi! Ventre saint-gris! vous avez raison, madame; et mon abjuration, ne m'eût-elle valu que d'être reconnu et salué des belles dames, je m'en réjouirais encore. Allons, allons, aujourd'hui n'est plus hier; enterrons hier, puisqu'il ne plaisait point à mes belles sujettes.

--Vive le roi! s'écria M. d'Entragues en délire.

--Oh! le roi, d'un seul mot, gagne les coeurs, dit Marie Touchet d'un air précieux qui eût donné de la jalousie à Charles IX, et contraria Henriette.

--Mademoiselle ne parle pas, fit remarquer le roi.

--Je pense beaucoup, sire, répliqua la jeune fille avec un regard près duquel ceux de sa mère n'étaient que feux follets.

Le roi, que toutes ces escarmouches galantes transportaient d'aise, remercia Henriette par un salut plus que courtois.

--Il me semble que nous allons bien, murmura le comte d'Auvergne à l'oreille de M. d'Entragues.

Frère Robert, qui pendant cette scène avait tout vu sans paraître rien voir, détacha un des religieux pour annoncer au roi que le couvert était mis.

--C'est vrai; j'oubliais la faim dit Henri avec une galanterie à double adresse. La collation attend; venez mesdames; la route doit vous avoir bien disposées. Nous goûterons le vin du couvent.

Cette invitation faillit suffoquer les Entragues. L'orgueil, l'avarice et la luxure se regardèrent radieux suant la joie par tous les pores. Déjà ils se croyaient couronnés.

--Et voici une charmante hôtesse qui nous en fera les honneurs, continua Henri en désignant Gabrielle qu'on voyait s'avancer splendidement belle sous l'allée ruisselante d'un soleil qu'elle effaçait.

La scène changea, les Entragues pâlirent; Henriette fit un pas involontairement, comme pour combattre cette rivale qui arrivait. Elle en dévora les traits, le maintien, la taille, les mains, les pieds, la parure en un seul coup d'oeil, empreint de toute sa haine intelligente et, de pâle qu'elle était, Henriette devint livide, car tout ce qu'elle venait de voir était incomparable, inattaquable, parfait.

M. d'Entragues, effrayé, dit tout bas à son beau-fils:

--Qui est celle-là?

--J'ai bien peur que ce ne soit la nouvelle passion du roi, dit le comte, cette d'Estrées dont je vous parlais.

--Elle est bien aussi, murmura M. d'Entragues, n'est-ce pas, madame?

--Elle est blonde répliqua Marie Touchet avec un dédain qui ne rassura pas ces messieurs.

Le roi était allé prendre la main de Gabrielle et l'avait amenée à table. Les dames frissonnèrent de rage lorsque Henri, au lieu de leur présenter Gabrielle, les présenta elles-mêmes à la jeune femme, qui salua la compagnie avec une grâce modeste et une sécurité plus désespérante encore que sa beauté.

Le roi s'assit, plaçant Gabrielle à sa droite, Marie Touchet à sa gauche. Henriette s'alla mettre en face, entre son père et son frère. Elle avait la ressource de plonger ses regards comme des coups d'épée dans l'âme de cette inconnue, qui venait lui voler sa place à la droite du roi.

Henri, s'étant fait verser a boire:

--Je bois, dit-il d'abord, au bonheur de la nouvelle marquise de Liancourt, qui s'appelait hier mademoiselle d'Estrées.

Chacun dut imiter le roi; mais Henriette ne toucha pas même son verre de ses lèvres.

--Il va falloir déraciner cette fleur avant qu'elle n'ait pris croissance, murmura le comte d'Auvergne bas à sa mère, tandis que le roi souriait à Gabrielle, brusquez, et tranchez!

--Sire, dit Marie Touchet, notre visite avait un double but. Il s'agissait non-seulement de présenter nos humbles félicitations à Sa Majesté,--c'était là nous obliger nous-mêmes,--mais d'offrir au roi nos services au moment de la campagne qui va s'ouvrir. Il se répand partout que Votre Majesté marche contre Paris, or le roi n'a ni camp formé, ni quartier général digne d'un si grand prince.