Chapter 17
--Au fait, c'est vrai; je me souviens, maintenant, ce blessé des Génovéfains, ce beau blessé, je savais bien que cette figure-là ne m'était pas inconnue. Eh bien! mon Crillon, ton protégé m'a trahi! et je lui avais serré la main! Ah! vois-tu, si j'eusse été comme lui un gentilhomme, je lui eusse fait avaler sa félonie à la pointe de mon épée; mais je suis roi et j'ai dû me venger en roi!
--Votre Majesté, dit Crillon tout pâle de colère, trouve donc ma garantie mauvaise?
--Ta garantie?
--Je réponds que ce jeune homme ne vous a pas plus trahi que moi-même, et je somme ses accusateurs de me prouver en face....
--Tu seras satisfait, car c'est Gabrielle qui me l'a dit, et puisqu'elle vient, elle te le répétera.
--A-t-on vu pareille duplicité! s'écria le chevalier. Tout à l'heure elle m'a dit à moi qu'il n'était pas coupable. En vérité, la cour est un repaire de fourbes et de méchants.
--La voilà! interrompit le roi en soulevant de sa main la portière du cabinet pour voir plus tôt la marquise, qu'un murmure flatteur des courtisans accueillait à son entrée dans la galerie.
Gabrielle, dont l'émotion doublait la beauté, marchait rapidement, et sur son passage toutes les plumes balayaient la terre.
Le roi ne put se retenir plus longtemps. Il lui tendit la main, puis les bras, et l'attira dans le cabinet avec une physionomie où la joie éclatait par le rire et les larmes.
Sully, dont la retraite pouvait s'appeler discrétion, sortit en étouffant un soupir. Crillon laissa un moment le roi se repaître de la vue de son idole. Il laissa s'exhaler les tendres reproches de Henri, ses soupirs, ses protestations et ses promesses; puis, prenant le bras de Gabrielle:
--Pendant que vous êtes heureux, dit-il, un innocent souffre par votre faute. Voyons, madame, il faut de la franchise: vous avez accusé Espérance; persistez-vous?
--Mon Dieu! s'écria Gabrielle, j'oubliais; oh! c'est excusable, dans le trouble où je suis et avec tout ce que j'ai à dire au roi. Mais je vais me souvenir.
--Vous m'avez dit, reprit le roi, que vous aviez appris tout par ce jeune homme.
--Je vous ai dit, sire, tout ce qu'une femme peut dire quand on lui ment et qu'elle ment elle-même. Le fait est que j'étais instruite de votre sortie, avant votre sortie, par la lettre d'un homme que je ne connais pas. Le fait est que, pour vous épier, je m'en accuse, je m'étais cachée rue de la Cerisaie, et que c'est moi qui de mes yeux vous ai vu sortir. Enfin, je dois à la vérité de n'accuser que moi; j'ai appris seulement aujourd'hui que M. Espérance demeurait rue de la Cerisaie et que Votre Majesté lui avait parlé avant-hier au soir.
--Quand je vous disais, sire! s'écria le chevalier en baisant la main de Gabrielle. Maintenant, qu'avez-vous fait de ce pauvre garçon, loyal, innocent et calomnié?
--C'est honteux à dire, répliqua le roi avec embarras, je l'ai fait enfermer au Châtelet.
--Harnibieu!... dit Crillon, en prison! comme un coquin!... mon brave Espérance! Ah! madame, il est capable d'en être tombé malade, d'en être mort! en prison! voilà ce que c'est! les femmes mentent et cela retombe toujours sur quelqu'un.
--C'est un désespoir pour moi, répliqua Gabrielle.
--Mettons-le en liberté, dit le roi.
--Pardieu! cela ne sera pas long, s'écria le chevalier, qui s'enfuit comme un trait, laissant les deux amants ensemble.
--Sire, n'avez-vous pas, comme moi, un remords, dit Gabrielle, dont Henri pressait passionnément les mains.
--Je n'ai dans l'âme que tendresse et joie, depuis que je vous ai revue. Ah! mon Dieu, interrompit le roi avec un soubresaut.
--Qu'y a-t-il? demanda-t-elle, effrayée.
--Il y a que ce fou de Crillon est parti sans ordre signé de moi et que le gouverneur du Châtelet ne lui rendra pas le prisonnier à lui seul, tout Crillon qu'il est.
--Écrivez promptement cet ordre, sire, nous l'allons expédier par un page. Puis Votre Majesté voudra bien écouter ce que je venais lui dire.
Le roi se mit à écrire. Il tenait encore la plume quand Sully reparut, essayant de sourire à Gabrielle.
--Sire, dit-il, la galerie est pleine de monde, et j'annonce à Votre Majesté une bonne nouvelle.
--C'est un effet du retour de l'ange gardien, dit galamment le roi, qui signait l'ordre d'élargissement que Gabrielle couvait des yeux. Mais de quelle nature, cette nouvelle?
--MM. de Ragny et de Montigny, gentilshommes picards, viennent faire leur soumission. C'est une économie de canons et de poudre. Ils attendent le moment d'embrasser les genoux de Votre Majesté.
--Des rebelles?... Mais, mon cher Rosny, j'ai là tout près de moi une rebelle qui vient de se soumettre aussi; je lui dois bien quelques instants pour faire mes conditions.
--Le véritable soumis, je crois que c'est Votre Majesté, répondit gravement le ministre.
--Et par conséquent c'est moi qui ai des conditions à faire, interrompit non moins sérieusement Gabrielle, Oh! vous pouvez les entendre, monsieur de Rosny.
--Madame....
--La première, c'est que le roi ne quittera plus le Louvre... sans moi.
--Madame la marquise va devenir jalouse, dit Sully, et la jalousie exagère même ses triomphes.
--Je ne suis jalouse que du salut du roi, monsieur, et comme sa vie est menacée s'il sort du Louvre....
--Qui dit cela? fit en souriant un peu dédaigneusement le ministre.
--Ceci, répliqua Gabrielle en montrant la lettre qu'elle venait de recevoir chez elle.
--De qui?
--Lisez la signature.
--Frère Robert: je ne connais pas.
--Oh! mais je connais, moi, s'écria le roi, en s'emparant du billet, qu'il lut à haute voix:
«Ma chère fille, ne quittez point le roi, ne le laissez point sortir du Louvre, et ne laissez pas approcher de lui la figure que voici, au cas où vous la rencontreriez sur votre chemin.»
--Voici la figure, ajouta-t-elle en tirant de dessous sa mante la statuette de plâtre peinte avec une merveilleuse vérité.
--Ventre Saint-Gris! s'écria le roi, frère Robert m'avait déjà fait voir cette figure.
--Armée d'un couteau, dit Sully. Mais c'est un épouvantail, une vraie invention de moine.
--Le moine qui a inventé cela, répliqua le roi pensif, n'est pas de ceux qu'on épouvante ou qui cherchent à semer la peur.
Rosny haussa imperceptiblement les épaules.
--Soit, dit-il. Sa Majesté ne sortira pas du Louvre; et quant à la figure signalée, on veillera. Mais en attendant, madame, le roi a des affaires urgentes. Bien des gens réclament sa présence dans la galerie; la galerie est dans le Louvre; nous ne sortons pas de vos conditions en nous y rendant.
--J'y vais, interrompit le roi. Rosny, vous allez sceller ici même cet ordre que je viens d'écrire pour le gouverneur du Châtelet, et madame le prendra.
--Je l'attends, sire.
--Moi, je vais faire le tour de la galerie.
--Et vous revenez!
--Sur-le-champ.
--Vous me jurez que vous ne sortirez pas!
--Je suis trop intéressé à vous obéir, dit le roi en serrant la jeune femme sur son coeur, tandis que le ministre préparait flegmatiquement cire et cachet.
Henri souleva la tapisserie.
L'huissier de service frappa du pied, selon la coutume, pour avertir le capitaine des gardes qui, à ce signal, cria dans la salle:
--Le roi, messieurs!
Henri parut, le sourire sur les lèvres, le front radieux, l'oeil étincelant de bonheur comme en un jour de victoire.
Il s'avança vers les courtisans, dont le nombre avait grossi et qui l'entourèrent bientôt avec une respectueuse familiarité.
Gabrielle le suivait des yeux. Elle le vit se diriger vers le groupe des gentilshommes picards, dont Sully lui avait annoncé la soumission. L'un de ceux-ci adressa au roi une courte harangue, au nom de ses amis. Henri répliqua par quelques mots d'oubli et de clémence. La scène était touchante et intéressa Gabrielle, qui la contemplait de loin.
Sully venait, dans le cabinet, de sceller l'ordre et le tendit à la marquise, dont l'attention fut distraite un moment. Mais aussitôt qu'elle eut pris l'enveloppe, elle retourna à son observatoire. Les gentilshommes remerciaient le roi, le front courbé, le genou ployé. L'assemblée louait Henri de sa générosité par un murmure de reconnaissance.
Tout à coup, un cri partit du fond de la salle, au seuil de laquelle accourait un moine, les bras étendus, les habits en désordre.
--Prenez garde! il est ici! cria-t-il d'une voix lugubre qui fit gémir les voûtes.
--Frère Robert! s'écria Gabrielle, dont les yeux cherchèrent Henri. Mais le roi se baissait pour relever les suppliants, et au-dessus de lui, sur sa tête même, brillait un couteau dans la main d'un jeune homme pâle.
Gabrielle poussa un cri déchirant. Elle venait de reconnaître dans l'assassin la figure annoncée par le génovéfain. Jean Châtel s'était glissé dans le groupe, et, profitant de l'occasion, avait frappé.
Le coup adressé à la gorge du roi le rencontra plus haut, près de la bouche. Il se releva blessé, étourdi, au milieu de la foule pâle et muette d'horreur à la vue du sang qui inondait le visage du roi.
Gabrielle tomba inanimée sur le parquet. L'assassin, pendant ce tumulte, allait s'échapper. Frère Robert le saisit au cou, l'enleva d'un bras nerveux et le jeta aux gentilshommes et aux gardes, dont les épées étaient déjà tirées.
--Gardez-vous de le tuer, dit-il; il faut qu'il parle!
Cependant Sully, tremblant, livide, faisait emporter le roi dans son cabinet. L'assemblée se lamentait, c'était une confusion, une douleur, une rage inexprimables. Frère Robert pénétra dans le cabinet où Sully, dans son trouble, eût laissé entrer tout le monde.
Henri essayait de rassurer ses amis. Il demandait des nouvelles de la marquise, qu'on venait d'amener près de lui. Il souriait à la pauvre femme qui, revenue à elle, pleurait de voir couler le sang.
Derrière les portes on entendait bruire la foule émue. Frère Robert, gardien sombre et inflexible, avait fait fermer les portes par un cordon de gardes, et lavait la blessure du roi, et de ses doigts tremblants rapprochait les chairs tranchées.
--Oh! la statue! murmura Gabrielle, oh! frère Robert.
--Je n'ai pu arriver à temps! répondit le moine d'une voix sourde.
--Qu'est-ce que c'est que cette blessure? demanda Henri, qui voyait que personne autour de lui n'osait adresser cette question.
--Légère, n'est-ce pas? dit Sully les larmes aux yeux.
--Oui, dit le moine.
--Eh bien! s'écria le ministre, il faut se hâter de l'aller annoncer partout!
En disant ces mots, il courut vers la porte. Frère Robert le saisit au passage et l'arrêta de sa main de fer.
--Vous êtes fou, mon frère! demanda Rosny, peu habitué à se voir ainsi contrarié.
--Restez! dit froidement le moine.
--Mais, sire, s'écria Rosny, entendez toutes les voix qui gémissent, la ville est dans le deuil, dans l'angoisse; c'est faire courir un danger réel à l'État que de tarder une seconde à proclamer la bonne santé du roi. Mêlez-vous de vos prières et de vos compresses, et laissez-nous gouverner les affaires publiques.
--Je vous dis, répondit le moine, qu'il faut que le bruit sinistre circule dans la ville: je vous dis qu'il y a danger pour l'État à faire croire que le roi n'est pas mourant. Je vous dis que la blessure est mortelle, que le couteau était empoisonné.
En parlant ainsi il serrait tendrement la main du roi et lui souriait ainsi qu'à Gabrielle, qui comprenaient bien tous deux le sens de la pression et du sourire.
--Mais cet homme est fou! dit Rosny dans le paroxysme de la colère.
--Vous êtes plus fou que moi, vous qui criez si fort, repartit à demi-voix et précipitamment frère Robert. Quoi, vous êtes homme d'État et vous ne comprenez pas ce qui se passe! Vous ne comprenez pas que Mme de Montpensier vient de jouer sa seconde partie, et que vous allez l'empêcher de jouer sa troisième et sa dernière! Regardez le roi, il ne dit rien, il ferme les yeux, vous voyez bien qu'il est mort.
Cette sombre figure éclairée du feu du génie n'avait en ce moment rien d'humain: on eût dit l'un de ces sublimes prophètes dont la pensée et la parole illuminaient comme l'éclair et ébranlaient comme le tonnerre les multitudes béantes devant leurs sinistres révélations.
Sully regarda le roi, qui de son doigt posé sur sa lèvre ensanglantée lui commandait la soumission et le silence. Après quoi il se laissa doucement aller dans les bras de Gabrielle.
Alors le moine entr'ouvrit les portes, que les serviteurs d'Henri refermèrent sur lui. Il entra dans la galerie, et toute la foule se porta à sa rencontre pour obtenir quelque nouvelle.
--Que dit-on?... qu'y a-t-il?... le roi!... le roi!... comment va le roi?... demandèrent cent voix haletantes.
--On dit que le roi est mort! murmura le moine avec un accent de délire qui fit courir des frissons de terreur dans toute l'assemblée.
--Le roi est mort!... répéta la foule... avec des gémissements et des larmes.
En même temps, les gardes faisaient sortir de la galerie la noblesse et le peuple ivres de désespoir.
On entendit courir sous le balcon, et s'étendre par les rues, comme un souffle lugubre, ce lamentable cri: Le roi est mort! Et frère Robert, silencieusement voilé par son capuchon, sortit du Louvre, suivant avec avidité cette trace funèbre qui s'allongeait devant lui à chaque pas envahissant la ville immense!
XIX
PARADE ET RIPOSTE
Nous avons laissé Marie Touchet et sa fille dans une situation difficile. Peut-être ne serait-il pas inutile de retourner vers elles pour voir comment leur industrie essaya d'en sortir.
D'abord elles ne virent aucune ressource. La Ramée les avait enfermées dans l'alternative infranchissable d'un silence qui les livrait à lui, ou d'une révélation qui les déshonorait sans retour et terminait à jamais les rêves d'ambition de la famille.
Sortir de ce cercle était la première condition. Mais ni la mère ni la fille, l'une avec la rage du désespoir, l'autre avec le flegme de sa vindicative réflexion n'y put parvenir.
Elles virent qu'en effet la maison était gardée, que la fuite était impossible, que d'ailleurs eussent-elles fui, leur persécuteur les retrouverait tôt ou tard et que ce serait à recommencer.
Un éclat, une révélation, qui eût averti le roi et appelé l'attention sur la conduite d'Henriette, elles n'en supportèrent pas l'idée un seul moment. Marie Touchet, au bout d'une heure de lutte et de tâtonnements douloureux dans cet obscur labyrinthe avoua, humiliée, à sa fille qu'elle n'avait rien trouvé; que la position n'avait pas d'issue et que le seul moyen, non pas de parer les coups de l'agresseur mais de les amortir, c'était de tout avouer à MM. d'Entragues et d'Auvergne, lorsqu'ils reviendraient de chez Zamet et du Louvre.
Nouvelle source de désespoir pour Henriette. Mais dans les circonstances extrêmes la douleur extrême devient acceptable. Tout, dans les plus débiles organisations, s'élève alors à une puissance jusque-là inconnue. La fière Henriette courba la tête devant cette nécessité.
Et quand son père et son frère reparurent, le sacrifice était résolu. Marie Touchet prit la parole, et dans les plus ingénieuses subtilités de son éloquence, avec les plus adroites circonlocutions de l'euphémisme, elle raconta aux deux gentilshommes stupéfaits la demande en mariage de la Ramée et les causes de cette hardiesse inouïe.
Pendant ce récit, qui fut sommaire, on le conçoit, et qui n'attribua que deux légèretés de jeune fille à Henriette, celle-ci, la tête ensevelie dans ses mains, sanglotait et essayait d'émouvoir les auditeurs par cette pantomime du suppliant que Cicéron recommande à l'orateur comme un des plus efficaces arguments d'un plaidoyer.
Tandis que Marie Touchet parlait du page huguenot et de l'inconnu de Normandie, M. d'Entragues, en deuil de ses illusions sur l'innocence de sa fille, arpentait la chambre en se rongeant les ongles avec colère. M. d'Auvergne, le sourcil froncé, regardait les boucles noires et brillantes des petits cheveux frisés qui paraient le col si blanc et si rond d'Henriette. Et il se disait qu'il avait là une petite soeur gaillardement lancée dans la carrière des aventures.
Marie Touchet finit son discours. Un silence plus cruel que la colère en couronna la péroraison. Henriette qui comprit ce silence, redoubla de soupirs et de larmes, cachant de plus en plus son visage.
--Il résulte, dit enfin le comte d'Auvergne, que ce la Ramée veut profiter de la mauvaise position de mademoiselle.
--Oui, mon fils.
--Il sait donc tout, ce la Ramée? Vous avez donc confié ou laissé voir à ce drôle....
--Nous y avons été contraintes, dit solennellement Marie Touchet.
--Contraintes! répéta le comte en haussant les épaules, comme si jamais on était contraint à faire une sottise.
Le mot était aussi peu filial que fraternel. Mais, dans les grandes occasions, qu'est-ce qu'un sentiment?
--Ce n'était pas une sottise, dit Marie Touchet, puisqu'il s'agissait d'une vengeance.
--C'est différent, reprit le comte. Eh bien, que fera-t-il, voyons, ce la Ramée?
--Je le crains déjà moins depuis que j'ai eu le courage de tout vous avouer, s'écria habilement Marie Touchet, car mon principal chagrin venait de l'ignorance où vous étiez sur ce qui concerne Henriette.
--J'eusse aimé mieux l'ignorer toujours, murmura le père Entragues d'une voix sombre.
--Eh! monsieur, par grâce! n'accablez pas une coupable qui se repent, lui répondit la mère avec un coup d'oeil suppliant à son fils.
--C'est vrai, reprit le comte; sortons d'embarras ces pauvres femmes. Vous craignez, n'est-ce pas, que, si vous refusez ce coquin, il n'aille tout dire au roi, et que le roi ne se dégoûte?
--Voilà tout.
--Eh! alors le moyen est facile! s'écria le père Entragues. Il faut faire prendre ce misérable, et on le tuera comme un chien, n'est-ce pas, monsieur?
--Mon Dieu, je ne vois que cela, répondit M. d'Auvergne. Une fois mort, il ne dira rien au roi.
--Oh! monsieur, murmura Marie Touchet, ce la Ramée est un homme bien adroit. Il s'est arrangé sans aucun doute pour que son secret surnage. Il aura déposé quelque écrit bien détaillé, bien appuyé de preuves, entre les mains d'un complice qui le viendra produire après sa disparition.
--Ah! si vous craignez cela, dit M. d'Auvergne un peu découragé.
--Mais, hasarda le père, un papier n'est jamais fort quand un homme n'est plus là pour l'appuyer. Je persiste dans mon dire. Se débarrasser de la Ramée, c'est d'abord détruire un ennemi, et surtout c'est détruire celui qui veut épouser mademoiselle. Ses complices, s'il en reste après lui, ne seront pas des épouseurs; ils demanderont de l'argent, ou toute autre chose possible, on les satisfera, tandis que satisfaire la Ramée en lui donnant Henriette, c'est monstrueux.
--Soit: qu'on le tue, répliqua tranquillement M. d'Auvergne. Cela d'ailleurs arrange tout momentanément.
Marie Touchet prit un air encore plus désolé.
--Eh, messieurs, ce moyen même ne saurait être employé, dit-elle.
--Pourquoi? demandèrent les deux hommes.
--Parce que la Ramée le connaît bien, il le connaît trop.
--Il sait que vous voulez le tuer? vous le lui avez donc annoncé?
--J'avais oublié de vous dire, balbutia Marie Touchet, que dans les deux fatales circonstances dont j'ai eu à vous faire part, ce la Ramée nous avait prêté son bras.
Henriette s'affaissa de plus en plus.
--Quoi! s'écria M. d'Auvergne, le page huguenot et le gentilhomme normand... tous deux....
Et son geste termina sa phrase.
--Oui, monsieur, dit modestement la mère.
--Mort de ma vie! murmura le jeune homme en regardant avec admiration le tableau de famille qui s'offrait à sa vue, vous faites bien les choses, mesdames.
--Tout pour l'honneur, répliqua Marie Touchet avec emphase.
M. d'Entragues se retournait sur lui-même comme un serpent sur des charbons ardents.
--Je conçois, reprit le comte après une minute de réflexion, que ce la Ramée se défie. Il sait vos façons. Peste!... Ah! mais vous allez avoir là un dangereux adversaire.
Marie Touchet leva les yeux aux ciel.
--Si dangereux, poursuivit le comte se refroidissant à vue d'oeil, que je ne vois pas bien clairement l'issue d'une pareille lutte.
--Bah! s'écria M. d'Entragues, on a beau se défier de la mort, on a beau connaître ses ennemis, il faut toujours que l'on succombe.
--Ce n'est pas mon avis, monsieur d'Entragues, et je vous jure bien que si je me défiais de quelqu'un comme la Ramée doit se défier de ces dames, ce quelqu'un-là ne me tuerait pas.
--Que feriez-vous, je vous prie?
--D'abord je ne viendrais pas chercher moi-même ma future épouse dans sa maison. Je la ferais venir, par un billet, à la chapelle où je dois l'épouser, et il faudrait bien qu'elle y vînt. En sorte que si l'on me tuait, du moins ne serait-ce qu'après le mariage. Et croyez-le bien, c'est ce que va faire la Ramée.
--Puisqu'il a dit qu'il viendrait, murmura Henriette.
--Bon! il a dit cela, et il fera ce que je viens de vous dire.
--Mais Henriette n'ira pas à cette chapelle, s'écria M. d'Entragues, et il faudra que la Ramée arrive ici lui-même.
--Oh! mais alors, c'est du bruit, du scandale, c'est un échange de lettres ou de messagers, c'est la divulgation du secret, et, ma foi, quant à moi, je ne me mêlerai pas dans ce chaos.
--Oh! monsieur! s'écrièrent les dames avec un profond désespoir, en tendant vers le comte des mains suppliantes comme les Ichétides d'Eschyle.
--Monsieur, vous ne nous abandonnerez point, dit M. d'Entragues avec humilité.
--Si, par la mordieu!... je vous abandonnerai parfaitement. Que dirait le roi en apprenant qu'il y a dans votre maison tous ces amours, tous ces assassinats, tous ces complots, et que chaque jour en allant le voir au Louvre, je lui porte un pareil bagage enveloppé dans mon manteau?
--Le roi ne saura rien, monsieur, dit Marie Touchet, si nous vous avons pour guide, pour appui. Oh, monsieur, ne réduisez pas à cette extrémité une jeune fille plus légère que coupable.
--Deux hommes tués et un troisième condamné à mort, quelle légèreté!
--Pour la famille, monsieur, pour vous-même, secourez-nous!
--Ah! pour moi, c'est différent. Oui, pour moi, je ne dis pas. Car je risque de me compromettre, et, à vrai dire, je ne vois que moi d'un peu intéressant dans toute cette affaire. Mais le moyen?
--La Ramée viendra, dit Henriette, j'en répondrais, il m'aime, et, fût-ce au prix de sa vie, il ne perdra pas une occasion de me voir. Et puis, il ne croit pas que nous osions jamais, madame et moi, vous instruire de la vérité. Il nous croit donc sans appuis, sans ressources.
--Vous l'êtes pardieu bien, mademoiselle; car lui mort je ne saurais empêcher le secret d'aller au roi.
--Pourquoi le tuer? dit Henriette. Il m'aime, vous ai-je dit, et vous voyant uni à nous... Tenez, monsieur, daignerez-vous me permettre, à moi, pauvre esprit indigne, de vous faire part d'une idée?
--Parlez! parlez! Votre idée doit être bonne! Sachez que je professe dès aujourd'hui la plus grande estime pour vos lumières!
--Voyons votre idée, mademoiselle, dit M. d'Entragues.
--J'oserais proposer, messieurs, qu'au lieu de menacer M. la Ramée quand il viendra, on le reçût poliment; qu'au lieu de le désespérer, on lui donnât de la confiance; qu'au lieu de le tuer, en un mot, on l'éloignât!
--C'est fort judicieux, dit aigrement Marie Touchet, mais comment l'éloigner? Est-ce un homme à se contenter de l'ombre?
--J'avais ouï dire, murmura Henriette que tout mariage fait par violence pouvait être annulé; or, si jamais violence fut manifeste, c'est dans cette occasion.
--Mais, ma chère demoiselle, si vous êtes une fois mariée, dit le comte avec un rire cynique, il n'y aura plus à s'en dédire.
Henriette rougissant:
--Le mariage à la chapelle satisferait M. la Ramée, dit-elle.
--Bah! répondit le comte riant de plus en plus, ce n'est pas cela qu'il faut à votre homme. Du diable si je m'en contenterais, moi! Non, ce n'est pas tout cela qu'il faut faire.
--Écoutons! dit M. d'Entragues avec empressement.
--Vous dites qu'il viendra vous chercher, reprit le jeune homme. Je l'admets. Ne paraissons ni M. d'Entragues ni moi. Soyez toutes les deux, seules; ayez l'air de l'attendre et d'être préparées.
--Bien, murmurèrent les trois auditeurs.