Chapter 14
--Ne pas faire ce que j'ai fait, reprit M. d'Entragues, c'était nous déshonorer. L'avouez-vous?
--Oh! rugit Henriette, en reprenant le papier maudit, quelle est cette écriture?
Cependant, la porte s'était ouverte, et Marie Touchet, déjà plâtrée, vermillonnée et zébrée des nuances de la jeunesse, s'approchait majestueusement du lit de sa fille.
A son aspect, M. d'Entragues se leva; Henriette voulut cacher la lettre. Mais sa mère l'arrêtant d'un geste:
--Je sais tout, dit-elle avec placidité. Mon fils m'a raconté l'événement.
--Et vous connaissez cette lettre aussi? demanda Henriette avec un regard d'intelligence qui sollicitait de sa complice un plus attentif examen.
--La lettre aussi, ma fille. M. d'Auvergne avant de se rendre chez le roi, m'a consultée, selon son habitude, sur le parti qu'il fallait prendre.
--Et, qu'avez-vous arrêté, demanda M. d'Entragues, à qui cette solennelle assurance imposait toujours malgré lui, car cette lettre émane d'un ennemi, elle semblerait indiquer une vengeance. J'y devine comme la suite de quelque intrigue.
Henriette pâlit. Marie Touchet interrompit son époux.
--Vous jugez sainement, dit-elle, c'est un ennemi, c'est une vengeance, voilà pourquoi M. le comte d'Auvergne a dû ce matin même aller rendre visite à la personne.
--A qui, madame?
--Cela est simple à deviner. Cherche à qui il importe, dit l'axiome. A qui importe-t-il de garder la personne du roi?
--La marquise de Monceaux! s'écria M. d'Entragues.
--Précisément.
--Vous avez raison, je n'y avais pas songé.
--C'est vrai, murmura Henriette, trompée elle-même au calme de sa mère, oui, elle seule a intérêt à m'éloigner.
--Sait-elle....
--Elle sait tout.
--Elle avait donc des soupçons?
--Demandez à Henriette de quel visage farouche elle nous accueillit dans cette rencontre aux Génovéfains.
--Lorsqu'elle força le roi à refuser notre hospitalité, ajouta Henriette.
--C'est possible, dit le comte. Elle a des espions. Voilà qui serait sérieux.
--C'est pour cela que j'ai envoyé mon fils près d'elle; il verra le roi en même temps, et nous rapportera les impressions des deux parties. N'ai-je pas raison?
M. d'Entragues approuva sans réserve.
--Le comte d'Auvergne, dit Marie Touchet, m'a aussi instruite du désir que vous aviez eu de mander ici la devineresse. J'approuve. Recevez-la vous-même. Vous entendez l'italien, je crois, Henriette?
--Vous me l'avez appris, madame.
--Veuillez, comte, dès que cette Italienne arrivera, l'envoyer à ma fille, en ma présence, et que nos gens voient bien que nous n'en faisons pas mystère. Et puis, s'il venait quelque messager de la part de mon fils, qu'on me prévienne et qu'on l'introduise.
Le complaisant époux salua, et sortit.
A peine fut-il dehors que Marie Touchet, perdant un peu de sa gravité, alla s'assurer que nul n'écoutait aux portes. Puis, revenant près du chevet d'Henriette.
--Vous n'êtes pas dupe, j'imagine, dit-elle tout bas, de ce que j'ai assuré à votre père?
Henriette la regarda avec des yeux effarés.
--Vous ne supposez pas, continua Marie Touchet, que cette lettre vienne de Gabrielle d'Estrées?
--Et de qui viendrait-elle? murmura Henriette.
--Elle est terrible cette lettre, mademoiselle.
--Certes... ma mère.
--Elle est d'un ennemi mortel. Elle promet une implacable vengeance. Elle annonce un espion invisible, vivant dans votre maison, habitant pour ainsi dire votre pensée.
--Mon Dieu!
--N'avez-vous pas quelqu'un qui vous haïsse à ce point? Cherchez bien dans votre passé, Henriette, dans votre passé déjà sanglant et sombre.
--Ma mère!
--Cherchez bien! vous dis-je.
Henriette baissa la tête, et ses yeux trahirent par leur douloureuse fixité l'effroi d'une conscience où passaient lugubrement des fantômes.
--Vous ne trouvez pas? Eh bien! je vais aider votre mémoire. Ce jeune homme blessé?
--Oh! il est trop généreux pour avoir écrit ces lignes! s'écria la jeune fille, qui rendit hommage involontairement à la noblesse de sa victime. D'ailleurs il a disparu; il est parti à jamais.
--Alors, si ce n'est pas celui-là, pourquoi ne serait-ce pas....
--Celui dont vous voulez parler, madame, serait peut-être capable d'une menace infâme, mais il est mort.
--Il faut croire que j'ai l'esprit troublé, mademoiselle, car hier, pas plus tard, en rentrant au logis, j'ai cru voir, comme on verrait une ombre, passer la figure de ce malheureux.
--Madame, il s'était jeté dans le parti de Mme de Montpensier, ne l'oubliez pas. Elle l'avait fait son secrétaire, M. de Brissac nous l'a dit, et, le jour de l'entrée du roi à Paris, il s'est trouvé enfermé dans la Tour du Bois à la Porte-Neuve, parmi tous ces Espagnols que M. de Crillon a massacrés et jetés a la rivière.
--Je sais cela, mais....
--Mais s'il eût survécu, madame, nous ne l'eussions pas ignoré longtemps. Celui-là n'est pas de ceux qui se laissent oublier.
Elle parlait encore lorsque derrière la tapisserie on entendit la camériste annoncer que M. le comte d'Auvergne venait d'entrer dans la maison.
La mère se leva. Henriette se jetant dans sa ruelle, dont les rideaux retombèrent, fut en un moment vêtue de sa robe de chambre; elle pouvait se présenter quand le comte d'Auvergne entra chez elle suivi de M. d'Entragues:
--Eh bien? demanda Marie Touchet.
--Eh bien! mesdames, grand événement. Toute la cour est révolutionnée.
--Quoi donc?
--Le roi quitte la marquise.
--Est-il possible? s'écrièrent les deux femmes.
--Il y a eu bruit, larmes. On ne sait lequel a commandé, lequel a obéi. Mais ce qu'on sait, à n'en plus douter, c'est que le roi s'est enfermé chez lui, la marquise chez elle, et que les ordres sont donnés pour que ses équipages partent demain pour Monceaux.
Henriette et sa mère se regardèrent avec ravissement.
--Ajoutez, je vous prie, les commentaires, dit M. d'Entragues.
--Les commentaires, les voici. Le roi a un nouvel amour en tête. Il a été aidé par quelque ami fidèle. Un rendez-vous aurait eu lieu que la marquise a voulu troubler: colère du roi; je rapporte les on dit, vous comprenez; colère de la marquise; scène violente.
--Et puis? dit Henriette.
--Et puis conseils de M. de Rosny. La marquise a contre elle le ministre. On prétend même que le roi a sacrifié sa maîtresse à M. de Rosny. Toujours est-il que le Louvre est plein de gens affairés, circonspects, encore flottants, mais tout prêts à prendre parti.
--Nomme-t-on quelqu'un pour ce rendez-vous? demanda M. d'Entragues.
--Eh! eh!...
--Et pour ce nouvel amour du roi? demanda Henriette.
--Eh! eh!...
--Ne faites pas le caché, mon frère.
--Instruisez-nous, mon fils.
--Un peu de confiance, monsieur le comte.
--Eh bien! oui, on nomme... mais tout bas...
--On nomme! murmura M. d'Entragues rayonnant. Mais qu'on ne nomme pas trop tôt, grand Dieu!
--Et M. Zamet, quel rôle joue-t-il dans ces commentaires? dit Henriette.
--On dit que le rendez-vous a eu lieu chez lui.
--Mais le roi se renferme, dit Marie Touchet, c'est donc qu'il a du chagrin.
--Oh! pour cela, oui; il ne faut pas se le dissimuler; oui, le roi a du chagrin.
Henriette fronça le sourcil.
--C'est preuve de son excellent coeur, de son noble coeur! s'écria M. d'Entragues. Mieux vaut qu'il ait de l'attachement, le digne prince.
--Elle n'est pas encore partie, murmura Marie Touchet.
--Quelque démarche serait nécessaire, ajouta Henriette; il faudrait voir M. Zamet.
--Oh! prudence! prudence! dit M. d'Entragues.
--Ce qu'il faudrait, dit Marie Touchet, ce qui sauverait tout, ce serait l'éloignement du roi pendant vingt-quatre heures. Pendant ce temps, pas de réconciliation possible.
--Si l'on consultait la devineresse? dit M. d'Entragues. Ce serait le moyen de voir en même temps M. Zamet.
--Je l'attendais presque ce matin, murmura Henriette.
--Vous comprenez combien en ce moment il craint de se compromettre, dit le comte d'Auvergne. Allons le trouver, M. d'Entragues et moi, comme pour le remercier des explications qu'il a données hier, comme pour le prier de garder le silence sur la soirée. Il est possible que Zamet ait le pouvoir d'éloigner le roi de Paris jusqu'à ce que la marquise soit partie elle-même.
--Et puis, n'oublions pas, dit Henriette, que lui-même a fait remarquer hier que l'horoscope de Leonora signifiait: Couronne!
--Allez, messieurs, dit Marie Touchet, et rapportez-nous des nouvelles. Cependant Henriette va achever de s'habiller et sera prête à tout événement.
Le comte d'Auvergne et M. d'Entragues étaient partis, et les deux femmes dans leur joie infâme avaient oublié tout ce qui n'était pas le succès. La maison entière était encore troublée, émue, lorsque, par le corridor mal gardé, un homme s'avança jusque sur le seuil de la chambre d'Henriette. Il put voir la mère embrasser la fille, cette dernière prendre et froisser dédaigneusement, pour la jeter au feu, la lettre, leur effroi naguère. Alors, il heurta brusquement la tapisserie et entra dans la chambre.
Les deux femmes se retournèrent au bruit:
--La Ramée! s'écrièrent-elles ensemble.
--Moi-même, répliqua le jeune homme, dont le pâle visage faisait ressortir l'oeil étincelant de tous les feux d'une résolution implacable.
XV
BATAILLE PERDUE
Les deux dames n'étaient pas encore bien revenues de leur stupeur, elles regardaient encore la Ramée avec une crainte superstitieuse lorsqu'il leur dit:
--Je vous parais une ombre, n'est-ce pas, mesdames?
Marie Touchet, la première, retrouva son sang-froid.
--Il faut avouer, dit-elle, monsieur, que si vous êtes bien une créature réelle et vivante, la façon dont vous vous êtes présenté annoncerait plutôt un fantôme.
--Voilà le véritable ennemi, murmura Henriette assez haut pour que la Ramée l'entendît.
Mais au lieu de répondre, il continua à s'adresser à Marie Touchet.
--Vous dites cela, madame, à cause de ma longue absence, de ma disparition.
--En effet, monsieur, on vous disait mort.
--J'aurais dû mourir si je n'eusse reçu en partage qu'une dose ordinaire de vitalité. Mais, ajouta-t-il avec un effrayant sourire, j'appartiens à la classe des êtres surnaturels. Tout ce qui suffirait à tuer un autre homme me régénère et me rajeunit; ne me trouvez-vous point rajeuni, madame?
Marie Touchet prenait peu de goût à ce badinage, et d'autres sujets de conversation, des sujets plus sérieux lui convenaient mieux en un tel moment. Mais, au fond de cette plaisanterie sarcastique, elle sentait l'inimitié, la menace, et de la part de la Ramée, une menace avait sa valeur.
--Oui, continua-t-il, je suis de fer, d'airain, je suis sinon invulnérable, du moins immortel. Et je m'en réjouis, exposé comme je l'ai été, comme je le serai encore à tant de catastrophes. Mes amis s'en réjouissent avec moi.
--Vous nous expliquerez bien un peu cette absence et cette résurrection, dit Marie Touchet en redressant d'un coup d'oeil Henriette abattue par l'inquiétude.
--Volontiers, madame. On vous aura dit que j'avais été jeté avec les mourants et les morts par une fenêtre de la Tour du Bois?
--On nous l'a dit, et votre silence nous avait confirmées dans cette triste conviction.
La Ramée se tut. Il regardait ou plutôt dévorait des yeux Henriette.
--J'avais, dit-il enfin, plusieurs motifs pour ne plus reparaître. Le premier de tous, celui-là eût pu suffire, c'était le soin de ma guérison. En tombant, je m'étais heurté la tête sur un pilotis à fleur d'eau, une affreuse blessure, mortelle pour tout autre. Pendant six mois j'ai été presque fou.
--Il en a gardé quelque chose, se dirent la mère et la fille du regard.
--Ensuite, lorsque je fus guéri, continua la Ramée, je ne m'appartenais plus. Je me devais à la généreuse qui m'avait couvert de sa protection.
--Ah! quelqu'un vous avait protégé! dit Marie Touchet.
--Vous ne supposez pas que je sois sorti seul de l'eau avec une tête fendue comme une grenade trop mûre, répliqua la Ramée brutalement. Certes oui, j'ai été protégé efficacement et grandement.
--Tout ce que vous dites, interrompit Marie Touchet, soulève en nous un intérêt profond. Vous savez combien nous avons d'amitié pour vous.
--Je le sais, dit la Ramée avec un étrange sourire, dont Henriette et sa mère furent visiblement embarrassées. Aussi n'ai-je donné au silence et à la retraite que le temps strictement nécessaire. Aussitôt qu'il m'a été permis de revenir à Paris j'y suis revenu.
--Vous revenez aujourd'hui?
--J'y suis venu plusieurs fois en secret déjà. Oh! sans que vous vous en doutassiez, je veillais sur vous.
--Comment, demanda Marie Touchet avec un vif sentiment d'orgueil froissé, vous veilliez?...
--Sans doute. N'est-il pas naturel de s'occuper des gens qu'on aime, des amis qu'on regrette?
--Vous n'eussiez rien risqué à vous montrer, monsieur la Ramée, dit la mère en se pinçant les lèvres. Vous nous eussiez empêchées de regarder comme mort un vivant, et cette amicale préoccupation que vous aviez à notre sujet, nous vous en eussions été reconnaissantes.
--Je ne pouvais, madame, dit sèchement la Ramée, et je ne devais pas me montrer.
--Votre protecteur se cache, peut-être?
--A peu près, madame; ou du moins sans se cacher on peut désirer de rester à l'écart. Madame la duchesse, vous le savez, n'est pas bien vue à la cour nouvelle.
--Quelle duchesse? demanda tranquillement Marie Touchet, qui savait bien, mais voulait paraître ignorer.
--Madame la duchesse de Montpensier, répondit la Ramée avec une certaine emphase, ma protectrice!
--Vous avez là une illustre protection, monsieur la Ramée.
--N'est-ce pas, madame? Illustre et dévouée. J'en attends de grands avantages sous tous les rapports.
La façon dont il appuya sur ces derniers mots donna beaucoup à penser aux deux femmes. Elles en cherchèrent mentalement le sens. La Ramée jouissait de leurs angoisses. La conversation tomba tout à plat.
--Il vous reste à nous apprendre, reprit courageusement Marie Touchet, ou pourquoi vous nous avez si longtemps oubliées, ou pourquoi vous vous souvenez de nous aujourd'hui.
--Ah! voilà, dit la Ramée avec son aplomb cynique, nous touchons à la question, à la brûlante question.
--Expliquez-vous, monsieur, car, en vérité, je ne comprends plus rien à vos manières, à votre langage. Je vous ai connu très-réservé, très-civil, plutôt obéissant que libre avec nous.
Elle faisait allusion à l'état d'infériorité, de vasselage dans lequel la Ramée avait toujours vécu par rapport aux Entragues; situation qu'il acceptait, on l'a vu, malgré sa complicité dans la plupart des secrets de famille.
--Il est vrai, répondit-il, que j'ai toujours été discret et soumis, madame; je m'y étudiais. J'espérais alors, je sentais ma jeunesse, j'en avais la patience et la timidité. Je me disais: mon tour viendra.
Il ponctua cette phrase d'un sinistre éclat de rire.
Henriette frémit.
--Pour avouer que vous n'êtes plus avec nous l'homme d'autrefois, monsieur, reprit la mère, vous nous accusez donc d'avoir changé pour vous? En un mot, répondez à ma question: pourquoi revenez-vous aujourd'hui plutôt qu'il y a quatre mois?
--Parce qu'aujourd'hui le moment est favorable à mes desseins. Mais, ainsi que je vous le disais tout à l'heure, ce n'est pas d'aujourd'hui que je suis revenu.
En parlant ainsi, il accablait Henriette du poids de son insoutenable regard.
Fascinée, écrasée, elle prit une résolution désespérée: elle fit comme les coursiers fous de terreur qui se jettent sur le fer des piques.
--Comprenez donc, ma mère, s'écria-t-elle en serrant la main de Marie Touchet, monsieur veut dire que c'est lui qui a envoyé à M. d'Entragues la lettre d'hier.
De la main gauche elle tendit au jeune homme le papier froissé tout à l'heure.
Il y jeta un coup d'oeil indifférent et répondit:
--C'est moi, en effet.
On peut se faire une idée de l'attitude que prirent les deux femmes en entendant cette déclaration de guerre.
--Ah! c'est vous, murmura Marie Touchet toute pâle, vous qui commettez un pareil guet-apens!
--Et qui venez l'avouer, ici! dit Henriette.
--Et qui signez: _Un ami_, la dénonciation la plus mortelle pour l'honneur d'une femme!
--Jamais ami sincère n'a rendu un plus grand service, jamais on n'a maintenu plus fermement une femme dans son honneur.
--Cette lettre est un tissu de mensonges et d'injures.
--Cette lettre est pleine de vérités, que j'ai adoucies.
--Monsieur la Ramée!...
--Est-il vrai que mademoiselle ait été hier chez M. Zamet?
Les deux femmes voulurent placer une exclamation.
--De même, interrompit la Ramée, que je savais votre dessein d'aller rue de Lesdiguières, de même je vous ai vue entrer chez Zamet. Ah! je crois qu'ici une bonne réponse serait difficile.
--Si j'allais chez M. Zamet, mon père et ma mère en savent le motif.
--Et nous l'avons approuvé, dit Marie Touchet avec sa dignité de reine.
--Voilà qui est exemplaire, madame! Vous savez que Mlle d'Entragues allait chercher le roi, lui faire sa cour; vous savez les habitudes de cette barbe grise, qu'une vieillesse prématurée n'a pas refroidie pour le péché; vous savez qu'une jeune fille à qui le roi parle deux fois de suite, est corrompue et perdue; vous savez tout cela, dites-vous! Mais, madame, c'est invraisemblable; si vous le saviez, vous ne l'approuveriez pas.
--Calomnie! injure! s'écria Henriette.
--Lèse-majesté! dit Marie Touchet.
--Là! là! diminuez les mots, interrompit sourdement la Ramée; plus gros, ils font plus de bruit, mais ne sont pas moins vides. D'ailleurs, votre déclaration est trop positive, vous venez de flétrir trop énergiquement cette spéculation pour que je ne rétracte pas mon écrit et mes paroles. Je m'étais trompé, vous êtes la plus honorable des mères, madame, comme mademoiselle est la plus vertueuse demoiselle de la cour. Voilà qui est entendu, je vous fais réparation d'honneur.
Marie Touchet ne comprit-elle pas, feignit-elle de ne pas comprendre l'amertume cachée sous cette palinodie. Toujours est-il qu'elle répliqua:
--Ce n'était pas la peine, monsieur, de soulever un pareil ouragan pour aboutir à des soupirs de doléance. Nous savons mépriser les attaques, comme nous savons nous passer de justifications. Je m'applaudis que vous n'ayez pas rencontré ici M. d'Entragues ou mon fils M. le comte d'Auvergne; car ils n'eussent pas pris aussi patiemment que nous, la scène d'incroyable démence que vous venez de nous faire subir. Retournez donc croyez-moi, près de votre protectrice qui est femme et vous apprendra peut-être les égards qu'on doit à des femmes. Oubliez-nous puisque vous êtes heureux. Ce sera tout à la fois d'un galant homme et d'un esprit prudent. Adieu, monsieur la Ramée.
Au lieu d'obéir à ce congé, la Ramée fit deux pas en avant.
--Mais, dit-il, ce que vous venez de me déclarer, madame, me ferait rester éternellement près de vous. Depuis que je suis certain de la probité de la famille, de la pureté de cette jeune personne, rien ne s'oppose plus à la démarche que j'étais venu faire.
--Quoi donc? murmurèrent les deux femmes.
--Madame, continua la Ramée avec un cérémonial funèbre, j'aime passionnément mademoiselle Henriette de Balzac d'Entragues, votre fille aînée, et j'ai l'honneur de vous la demander en mariage.
Un coup de foudre éclatant sur la tête d'Henriette l'eût moins épouvantée que ces terribles paroles. Elle se jeta dans les bras de sa mère comme dans un asile sacré. Marie Touchet tremblait de fureur et d'effroi. Ni l'une ni l'autre ne répondit.
--Ai-je eu l'honneur d'être entendu? dit la Ramée après un long silence.
Marie Touchet, s'armant de toute son énergie, regarda fixement l'audacieux provocateur.
-Votre tête blessée, dit-elle, n'a donc pas été guérie complètement?
--Complètement, madame.
--Alors c'est une insulte que vous venez nous faire, en face, dans notre logis?
--Où est l'insulte? Me dites-vous cela parce que je suis le fils de M. la Ramée, obscur gentilhomme? mais il me semble qu'un la Ramée vaut une Entragues!
--Oh! comme vous abusez lâchement de notre faiblesse de femmes.
--J'ai eu affaire plus d'une fois à des hommes, et je ne me suis pas montré timide, vous le savez!
--Encore une lâcheté! vous faites allusion à nos secrets.
--Oui, madame.
--Vous vous en servez pour nous dicter vos lois.
--Je n'ai que ce moyen, je l'emploie.
--C'est une infâme noirceur!
--Non, c'est un infâme amour! Je vous dis que j'aime Henriette. Pourquoi? je n'en sais rien. On comprendrait mieux que je ne l'aimasse point. Toute enfant je l'aimais. Après avoir adoré sa beauté, j'ai admiré sa vigueur, son énergie, j'ai admiré l'élan qui la poussait au crime. Je suis une étrange créature, moi, et le démon a pétri mon âme du soufre et du feu les plus violents de son enfer! Henriette avilie, Henriette criminelle, ressemble mieux à l'ange déchu; son amour m'a rendu coupable, mais notre crime commun nous a liés l'un à l'autre. C'est une chaîne qu'elle essayerait en vain de rompre. Je l'ai tenté, moi, sans y pouvoir réussir. Et cependant, si vous saviez ce que j'ai fait! Si vous m'aviez vu pleurant, hurlant de rage, la maudire, l'exécrer, hacher à coups de poignard ses images, son nom même que j'écrivais sur les arbres de ma solitude!... Si vous pouviez voir repasser devant vous tous les songes de mes nuits haletantes, où elle m'apparaissait souriant à mes victimes, les caressant, tendant ses lèvres à ces beaux jeunes gens que je tuais dans ses bras, l'un d'une balle, l'autre d'un coup de couteau. Oui, madame, vous avez raison, un misérable homme devrait être devenu fou cent fois à l'idée seule des tortures que m'a infligées cet épouvantable amour. Mais je suis debout, je vois mon but, je vous dénonce clairement ma résolution, ma volonté. Cet amour, j'en boirai le poison jusqu'à ce qu'il m'enivre, jusqu'à ce qu'il me tue. Donnez-moi donc votre fille, madame, je l'ai payée assez cher, elle est bien à moi! Je la veux!
Marie Touchet et Henriette avaient reculé livides devant l'explosion de ce coeur brisé.
--Oh! n'hésitez pas, reprit la Ramée, ce serait inutile. Quand on a dit ce que je viens de dire, c'est qu'on a tout prévu, c'est qu'on n'a plus rien à ménager. Henriette ne sera pas malheureuse, ou si elle doit l'être, eh bien, elle subira sa destinée. J'ai bien subi la mienne. Vous êtes effrayées du visage que je viens de vous montrer; mais rassurez-vous, je reprendrai le masque. J'étendrai comme un fard joyeux, mon sourire de bonheur sur l'épouvantable ulcère qui s'est trahi un moment à vos yeux. Le protégé de Mme la duchesse deviendra un honnête mari, zélé pour la fortune et l'honneur de sa nouvelle famille; n'hésitez pas, vous ne pouvez faire autrement. Si vous continuez à hésiter, vous me laisserez croire que j'avais deviné vos projets sur le roi.
--Et quand cela serait? dit follement Henriette, qui espéra un moment faire reculer la Ramée par la menace d'un déshonneur nouveau.
Il sourit de pitié.
--Cela ne sera pas, répliqua-t-il. Vous voyez bien que je l'ai empêché une fois déjà; je l'empêcherai toujours!
--Vous? dit-elle avec un rire de défi.
--Cette fois, Henriette, je m'étais contenté de prévenir votre père et la marquise de Monceaux....
Les deux femmes tressaillirent.
--Mais à la prochaine occasion je préviendrai le roi lui-même.
--Oh!...
--Je dirai au roi tout ce que je sais, tout ce qu'il ignore; je lui expliquerai vers quels nuages s'est exhalée la fraîcheur de votre premier baiser.
--Misérable! le roi saura que mon dénonciateur est un assassin.
--Oh! je le lui dirai moi-même, car c'est une page de votre histoire. Et quand j'aurai convaincu le roi, je parlerai à la cour, à la ville; j'apprendrai le nom d'Henriette à l'écho des places publiques, à l'écho des carrefours; je ferai retentir de mes cris, de mes accusations, de mes blasphèmes, tout l'espace infini qui s'étend de la terre au ciel.
--Et moi, rugit Henriette avec un regard dévorant, je....