Chapter 3
--Monsieur, s'écrièrent Castillon et Vernetel, ne le croyez pas, nous en sommes!
--Pardieu! dit la Ramée.
--Ah! répliqua Rosny, révolté par l'esprit de vengeance qui animait si furieusement ce jeune homme, ah! il vous faudrait trois victimes!
--Une par volaille, ajouta Pontis.
--Vous les réclamez, n'est-ce pas? dit le capitaine.
--Je réclame justice.
--Posez vos conclusions.
--Elles sont toutes simples, la trêve a été violée, l'avouez-vous?
--C'est vrai, dit Rosny.
--Mais c'est convenu, s'écria Pontis, nous tournons dans les mêmes redites. Monsieur veut-il un morceau de ma peau équivalant à celle de ses canards?
--Il est écrit, articula la Ramée d'une voix brève et tranchante comme un coup de hache, que les infractions à la trêve, c'est-à-dire les rapines, les violences et l'incendie, seront punis de mort. Votre roi a-t-il signé cela, oui ou non?
--La mort! murmura Pontis, stupéfait de la féroce insistance de ce jeune homme.
--C'est écrit, vous deviez le savoir, répéta la Ramée.
--Pour deux canards, ce serait fort! s'écria Vernetel exaspéré.
--Il s'agira de voir, dit la Ramée d'une voix étranglée par la passion, si un serment est un serment, et, au cas où les articles d'une trêve auraient si peu de valeur qu'on les pût violer impunément, tout le pays saura que ce n'est plus avec des paroles qu'on doit accueillir les soldats royalistes quand ils se présenteront dans nos maisons, mais avec de bons mousquets dont nous ne manquons pas, Dieu merci! Et alors, on appellera guerre la bataille rangée, et paix, tous les massacres qui se feront dans les campagnes. Et alors, aussi, continua-t-il, entraîné par son éloquente fureur, tout sera bon pour détruire ces parjures. On les laissera voler les vivres, mais ces vivres seront empoisonnés. Voilà ce que produit l'injustice, messieurs; contre tout abus, l'excès. Venez nous piller, comme font les rats; nous vous donnerons, comme à eux, de l'arsenic. Encore, s'ils rongent, au moins, n'incendient-ils pas!
Rosny, qui avait tenu la tête constamment baissée pendant cette harangue, sortit de sa méditation.
--Monsieur, dit-il, puisque vous persistez à demander l'exécution des articles, il sera fait selon votre désir. C'est peu chrétien, mais vous êtes dans votre droit.
La Ramée s'inclina, et son visage calmé parut alors ce qu'il était, magnifiquement noble et beau de hardiesse et d'orgueil.
--Je suis contraint, ajouta Rosny, en se tournant vers Pontis, de vous livrer au prévôt, qui vous retiendra prisonnier jusqu'à ce que la justice ait prononcé sur votre sort.
Pontis fit un geste d'assentiment. Sa résignation n'ébranla point la Ramée.
--Quant aux autres, dit-il comme si c'était lui qui dût être à la fois le juge et l'exécuteur, je n'ai point de compte à leur demander. Quelques jours de prison me suffiront.
--Les autres, interrompit Rosny rouge de colère, j'en dispose, et non pas vous, monsieur! Les autres, je les décharge de toute responsabilité, ils sont libres, leur camarade aura payé pour tous. Ainsi, vous pouvez vous retirer, monsieur de la Ramée, et publier partout que le roi de France fait bonne justice, même à ses ennemis.
En disant ces mots, Rosny indiquait à la Ramée sa route; il le congédiait. Celui-ci, sans s'émouvoir:
--Un moment, je vous prie, dit-il, je crois que nous ne nous entendons pas.
--Plaît-il? demanda Rosny, fatigué dans sa fierté légitime de l'obsession d'un pareil adversaire.
Et il lança un regard de travers, précurseur de tempête. Ce mauvais regard de Rosny était très-connu et très-redouté. Mais la Ramée ne s'effrayait pas pour un coup d'oeil.
--Non, monsieur, répliqua-t-il, nous ne nous entendons pas. Moi, je sais par coeur les articles de la trêve, et vous les oubliez perpétuellement. Ainsi, il n'est pas convenu que le délinquant sera remis au prévôt de son parti, pour être jugé par les juges de son parti, non; il est établi, au contraire, qu'il sera livré a ceux qu'il aura offensés ou lésés, pour _justice en être faite_; voilà la teneur. Ainsi, monsieur, on devrait me remettre le coupable pour qu'il fût jugé par un bailli du lieu. Mais ce n'est point de jugement qu'il s'agit ici, le crime est constant, prouvé, avoué. La peine est écrite; passons à l'exécution.
Un cri de fureur et de dégoût retentit dans tous les rangs. Cet homme eût été déchiré s'il ne se fût trouvé des chefs énergiques et respectés pour contenir les gardes.
--Ah! coquin, murmura Pontis en montrant le poing à la Ramée, tu as raison de chercher à me faire arquebuser, car si j'étais libre, ou si la chance veut que j'en réchappe...
--Faites-moi le plaisir de tirer à l'écart, dit Rosny à la Ramée, je ne réponds pas sans cela de votre salut. M. de Crillon va venir tout à l'heure et certainement faire exécuter la loi. Il est le maître absolu de ses gardes; attendez son retour, et en attendant soyez prudent, car il pourrait arriver ceci: ou que M. de Pontis, qui n'a plus grand chose à risquer, vous passât son épée au travers du corps, on n'est arquebusé qu'une fois, ou qu'un de ses camarades vous cherchât une de ces querelles... Vous m'entendez; il y a des Allemands parmi ces messieurs.
--Je vous remercie de vos prudents conseils, monsieur, repartit la Ramée avec son aigre sourire; mais je ne crains ni celui-ci, ni celui-là, dans votre cantonnement. M. de Rosny ne laissera jamais assassiner un homme qui se plaint à bon droit.
En disant ces mots, il salua l'illustre baron huguenot, sans même essayer de réprimer l'insolente ironie de son accent et de son regard.
Soudain il sentit une main s'appuyer sur son épaule, et se retourna.
C'était la main d'Espérance qui, après des efforts prodigieux pour se vaincre pendant les débats révoltants dont il avait été témoin, venait de céder à la tentation d'entrer en scène et de jouer un rôle à son tour.
Il avait donc quitté sa place toute sillonnée des trépignements d'impatience dont il l'avait labourée depuis dix minutes, et traversant les gardes irrités, vint suppléer Rosny dans ce fâcheux dialogue.
Il appuya, disons-nous, sa charmante main musculeuse et blanche sur l'épaule de la Ramée, qui se retourna de l'air fâché d'un chat qu'on interrompt lorsqu'il savoure une arête.
--Deux mots, monsieur, s'il vous plaît, dit Espérance avec un aimable sourire.
Ces deux visages se trouvèrent en présence. Beaux tous deux, l'un de sa pâleur nacrée sous laquelle couvait la colère; l'autre d'un frais vermillon qui dénotait cette heureuse santé du corps et de l'esprit, sans laquelle il n'est pas de véritable bonté ni de véritable force.
Aux premiers accents d'Espérance, la Ramée tressaillit, son instinct lui révélait un rude adversaire.
--Que voulez-vous? répliqua-t-il sèchement.
--Vous fournir un moyen de terminer votre affaire, monsieur. Dans les circonstances embarrassantes, on est souvent heureux de rencontrer la solution qu'on cherchait.
Espérance avait haussé la voix de telle façon, que Rosny d'abord, puis un certain nombre de gardes entendirent et se rapprochèrent, curieux de juger par eux-mêmes le mérite de la solution dont on parlait.
Espérance, du coin de l'oeil, avait vu Pontis entouré par les archers du prévôt. Ce spectacle douloureux l'animait à obtenir un prompt résultat de sa conférence.
La Ramée, au contraire, blessé de ce retour offensif sur une question qu'il jugeait épuisée, voulait éconduire au plus tôt le conciliateur importun dont l'exorde venait de susciter autour d'eux une galerie nouvelle de curieux et de malintentionnés.
--Si vous teniez à me faire plaisir, dit-il à Espérance, vous vous occuperiez de vos affaires, non des miennes.
--Monsieur, répondit le beau jeune homme, tout ce que je viens d'entendre ne m'a pas disposé le moins du monde à vous faire plaisir. Mais je vous crois fort embarrassé par vos débuts en cette affaire. Vous avez tellement crié, vous avez tellement gémi, que vous vous serez exagéré à vous-même votre offense et votre souffrance. Cela se voit souvent. Et puis, vous craigniez la partialité de ceux à qui vous faisiez vos plaintes. Donc, vous avez demandé le plus possible pour obtenir quelque chose. J'explique cela ainsi.
--Et moi, monsieur, interrompit la Ramée insolemment, je n'ai aucun besoin de vos explications, et vous en dispense.
Aussitôt il lui tourna le dos. Mais Espérance, sans se déconcerter, tourna comme lui et se remit en face avec une fermeté si calme et un tour de pirouette si élégamment équilibré, que l'admiration succéda à l'attention parmi les spectateurs.
--Je disais, reprit-il du même ton, que si vous eussiez été dans votre sang-froid, vous vous fussiez aperçu que des poules volées et de la paille brûlée ne suffisent pas pour qu'on fasse tuer un homme. C'est écrit dans la trêve, je le veux bien, mais au fond de votre esprit, au fond de votre coeur, vous trouvez l'article barbare et digne des anthropophages. Cette pensée vous honore, je la lis dans vos yeux.
La Ramée, pâle comme un spectre, s'aperçut que son interlocuteur le raillait. Un éclair effrayant jaillit de ses prunelles rougies.
--Je viens donc vous aider, continua Espérance, à revenir sur les conclusions farouches que vous dictait d'abord la colère, et c'est ici que se présente naturellement ma solution. Pour tout le monde, il est clair qu'un dommage a été causé, dommage qu'il convient de réparer.
--Ah çà! seriez-vous un avocat ou un prêcheur? s'écria la Ramée tremblant de colère sous le souffle ardent de la popularité qui caressait chaque parole de son adversaire.
--Ni l'un ni l'autre, monsieur, mais on s'accorde à trouver que je parle facilement. J'ai eu un excellent précepteur, un Vénitien à la fois théologien et légiste. C'est de lui que je tiens cet axiome latin, que je vous traduis en français pour ne paraître pas un pédant: Le dommage d'argent se paye en argent; or, que vaut un canard, que valent cinq cents bottes de paille? Très cher, assurément, lorsqu'on les pille ou brûle en temps de trêve. Mais, entre nous, en temps ordinaire, cette affaire-là s'arrangerait pour deux pistoles. Vous vous récriez; c'est vrai, j'oubliais qu'avec la paille on a brûlé la grange. Peste! c'est plus grave. Il y en a pour vingt écus au moins!
Un formidable éclat de rire des assistants écrasa la Ramée, qui serra les poings et chercha du regard à son côté le couteau qu'on lui avait pris.
--Ne riez pas, messieurs, dit gravement Espérance, car vous feriez oublier à monsieur qu'il s'agit de la vie d'un homme!
--Je trouve honteux, balbutia la Ramée dans le délire de sa rage, je trouve déshonorant de chercher ainsi deux cents auxiliaires contre un seul ennemi.
--Moi, votre ennemi? je suis votre meilleur ami, au contraire. Je veux vous épargner un remords éternel.
L'affreux sourire qui plissa les lèvres de l'autre fit comprendre à Espérance que ce mot remords n'a pas de sens pour tout le monde. La Ramée l'accompagna d'un geste méprisant, et rompit l'entretien par cette phrase:
--Nous nous reverrons.
Et il s'éloignait encore une fois; mais, pour le coup, Espérance perdit patience. Il allongea le bras, saisit la Ramée par la ceinture, et, tout grand qu'il fût, le retourna vers lui comme si cette créature de chair et d'os eût été un mannequin d'osier bourré de plume.
La Ramée étourdi chancela, et une imprécation, un blasphème qu'il proféra, fut étouffé par les applaudissements de la foule.
--Maintenant, dit Espérance, j'ai épuisé avec vous les prières et les discussions courtoises. Venons au fait. Vous voulez que ce jeune homme meure?
Il désignait Pontis.
--Moi, je ne le veux pas. Vous dites que l'on a incendié votre propriété; c'est faux, la grange qui a brûlé tout à l'heure n'est pas à vous, elle est une dépendance de la métairie appartenant à M. de Balzac d'Entragues dont votre père est l'ami, presque l'intendant, je le sais, mais enfin, la grange n'est pas à vous. Ah! cela vous étonne que je sache si bien vos affaires, moi, un voyageur qui passe; attendez, je vous en dirai plus encore: Vous êtes un orgueilleux, un de ces vertueux catholiques qui ont sucé, au lieu de lait, le fiel et le vinaigre de sainte mère la Ligue; votre père est encore malade des suites d'une blessure qu'il a reçue en combattant contre le roi, pour les Espagnols... un Français!... vous ne seriez pas fâché, vous, de faire pendre quelques soldats du Béarnais, depuis que vous ne pouvez plus les tuer à l'affût derrière des buissons, comme cela s'est fait l'an dernier, pas plus tard, aux environs d'Aumale... Ah! ah! comme je vous étonne! Eh bien, mon maître, moi qui sais tant de belles choses sur votre compte, moi qui ne suis ni garde de Sa Majesté, ni sujet à la trêve, moi qui, si vous y tenez, vais vous dire encore toutes sortes de petits secrets devant ces messieurs, je vous répète mes conclusions: Pour les canards volés chez vous, pour la violation de votre domicile, j'évalue qu'il peut vous revenir vingt pistoles; mais comme il s'agit de sauver un de nos semblables, cela vaut quatre-vingts pistoles de plus. Certainement, c'est peu priser un galant homme que de l'estimer quatre-vingts pistoles, mais enfin, je n'ai que cela dans ma bourse; voici les cent pistoles, signez-moi votre désistement.
En disant ces mots, Espérance tira sa bourse bien brodée qu'il étala aux yeux de la Ramée.
Celui-ci était resté comme abruti par la surprise et la terreur. Cet inconnu qui le connaissait, et, après l'avoir convaincu de mensonge, dénonçait ainsi jusqu'à ses plus secrètes pensées; cette vigueur, cette beauté, cette assurance, le cri terrible de la conscience et cette universelle réprobation lui ôtaient la faculté de penser, de parler, de se mouvoir.
Quant à Espérance, ses paroles chevaleresques, son esprit, sa hardiesse, et par-dessus tout la magique bourse gonflée d'or, l'avaient transformé aux yeux des gardes, non pas en dieu, mais en idole. C'était à qui se jetterait dans ses bras, et Pontis, tenu à distance par le respect et la modestie, aussi bien que par les archers, essuyait une larme ou du moins une vapeur au bord de sa paupière.
La Ramée en était encore à se répéter avec la ténacité d'un fou:
--Mais, par qui sait-il tout cela, et quel est cet homme?
IV
COMMENT M. DE CRILLON INTERPRÉTA L'ARTICLE IV DE LA TREVE.
Cependant, comme la stupéfaction n'est pas de l'attendrissement, comme le silence n'est pas un consentement, quoi qu'en dise le proverbe, les affaires de Pontis ne marchaient pas, et il n'avait d'autre ressource qu'un prompt retour de M. de Crillon.
La Ramée ne put tenir contre la curiosité qui le dévorait.
--Vous connaissez donc M. de Balzac d'Entragues? dit-il.
--Oui, monsieur, répondit Espérance.
Et comme il vit s'éclairer d'une flamme étrange la physionomie de la Ramée.
--Je le connais vaguement, dit-il.
--Cependant, tous ces détails, que vous semez si familièrement, indiqueraient que vous connaissez dans l'intimité ... soit lui ... soit ...
--Qui? demanda Espérance en attachant un regard assuré sur le visage de la Ramée, qui détourna les yeux comme s'il craignait d'en avoir trop dit.
Evidemment, poursuivit Espérance fort du silence de son ennemi, je parle avec connaissance de cause, et j'ai puisé mes renseignements sur vous à de bonnes sources.
--Vous on avez trop dit pour ne pas achever, monsieur, répliqua le pâle jeune homme. Et ces mêmes détails, fit-il en baissant la voix, ne vous ont pas tous été confiés pour que vous en abusiez comme vous venez de le faire.
Espérance, au lieu de se laisser engager dans cette explication particulière, haussa la voix sur-le-champ, et dit:
--Voyons, un refus ou un acquiescement.
--Je réfléchirai.
-Je vous donne dix minutes.
Ce ton bref et provocateur réveilla l'orgueil de la Ramée qui sur-le-champ s'écria:
--Soit. J'ai réfléchi. Le voleur sera mis à mort, et, quant à nous, nous causerons après.
--Du tout, nous causerons tout de suite. Je suis las de vos fanfaronnades et de vos férocités. Celui que vous appelez le voleur, n'est pour moi qu'un jeune homme affamé; vous demandez sa mort, je demande sa vie, et, comme pour arriver à votre but, vous avez pris tous les chemins, même les moins dignes d'un gentilhomme, à mon tour j'userai de tous les moyens en mon pouvoir. Je vous préviens donc que je vous tiens pour un déloyal et méchant garnement, que tout à l'heure je coucherai sur l'herbe d'un coup d'épée, si Dieu est juste. Et parce que je pourrais avoir mauvaise chance dans ce combat, je veux avant de l'entreprendre vous ôter toute ressource et toute fuite. Si vous me tuez, je veux que vous soyez pendu. Cela m'est très-facile. Écoutez bien!
Il s'approcha de l'oreille de la Ramée.
--Je dirai à ces messieurs, ajouta-t-il tout bas, que l'an dernier, près d'Aumale, vous avez rapporté de l'affût certaine bague qu'assurément vous n'avez pas trouvée sur un lièvre, car c'est un anneau de gentilhomme, et à le bien regarder, on reconnaîtrait les armoiries gravées sur le chaton.
La Ramée fit un mouvement qui trahit toute son inquiétude.
--Et, quand j'aurais rapporté une bague, dit-il, en attachant un regard effaré sur la physionomie calme et sereine d'Espérance, en quoi cela me ferait-il pendre, comme vous dites?
--Si cette bague avait appartenu à quelque seigneur huguenot tué ou plutôt assassiné d'un coup d'arquebuse lorsqu'il passait près d'Aumale dans un chemin creux bordé d'une double haie d'épines....
La Ramée devint livide.
--A la guerre, dit-il, on porte une arquebuse et l'on s'en sert contre les ennemis.
--Fort bien. Mais, lorsqu'on tombe aux mains de ces ennemis, ils vous pendent. Voilà ce que je voulais vous dire.
La Ramée, frissonnant et déconcerté:
--Vous prouveriez alors, dit-il, que j'ai....
--Assassiné le seigneur huguenot? Ce serait difficile. Mais je prouverai que vous avez pris à son doigt l'anneau en question.
--Ah!...
--Oui, et qui plus est, je dirai par quelle personne cet anneau avait été donné au gentilhomme, et à quelle personne vous l'avez rendu. Peut-être alors devinera-t-on pourquoi le gentilhomme a été assassiné; peut-être alors fera-t-on des découvertes dont le résultat vous fera pendre.... Vous voyez que je reviens toujours au même point; donc je suis dans le vrai et j'y reste.
La Ramée, au comble de l'épouvante, se mordait convulsivement les doigts en ravageant sa moustache rousse.
--C'est bien, murmura-t-il d'une voix saccadée après quelques secondes de réflexion. Vous tenez un de mes secrets, je cède, le voleur vivra. Mais, monsieur, après cette concession, si vous n'êtes point un lâche, au lieu de me faire massacrer par tous ces soldats que vous ameutez contre moi, vous me joindrez tout à l'heure au détour du chemin. Je connais un endroit fourré, désert, propre à l'entretien que nous pourrions avoir ensemble, et pour lequel il ne me manque que mon épée. Dix minutes pour l'aller chercher chez moi, et je suis à vos ordres.
--A la bonne heure! répliqua Espérance, apportez votre épée; mais je vous préviens que je me défierai de l'arquebuse, et que j'ai un poitrinal attaché à ma selle.
Avant que la Ramée n'eût pu répondre à cette rude attaque, on entendit à plusieurs reprises prononcer le nom de Crillon.
Et en effet, sous les tilleuls s'avançait, escorté par Rosny et les officiers, l'illustre chevalier, que trois rois successivement avaient surnommé le Brave, et qui n'avait pas de rival en Europe pour la vaillance, l'adresse et la générosité.
Crillon avait alors cinquante-deux ans: il était robuste et portait haut sa tête, petite en égard aux vastes proportions de son corps. Sans le feu qui jaillissait de ses yeux largement fendus, on l'eût pris, avec son épaisse moustache grise, les fraîches couleurs et l'embonpoint de ses joues, pour quelque honnête quartenier bourgeois encadré dans le hausse-col d'un colonel. Mais cette moustache se hérissait-elle, ces joues venaient-elles à frémir au vent de la bataille, apparaissait Crillon, et, de ce corps trapu, s'élançaient comme autant de ressorts, les muscles devenus élégants, nobles, irrésistibles: une flamme divine immatérialisait toute cette argile, et de la gaîne vulgaire du quartenier bourgeois jaillissait le héros sublime.
Bon nombre de gardes suivaient à distance leur chef vénéré. Celui-ci se faisait raconter par Rosny la scène de l'accusation et l'acharnement de l'accusateur.
--Où est l'inculpé? demanda-t-il.
--C'est moi, monsieur, répliqua piteusement Pontis.
--Ah! c'est toi; tu débutes mal, cadet dauphinois. Fouler le pauvre peuple, c'est défendu.
--Monsieur, j'avais faim, et ce n'est pas le pauvre peuple que je mettais à contribution, mais un riche gentilhomme qui eût dû m'offrir à dîner.
--Ah! où est-il, ce gentilhomme? demanda Crillon.
Rosny lui montra du doigt la Ramée près de qui se tenait Espérance.
--Lequel des deux? ajouta Crillon.
--Pas moi, dit Espérance en se reculant.
--Ah!... c'est monsieur...
Et Crillon toisa l'accusateur avec cette froide autorité devant laquelle tout orgueil plie et se tait.
--Que lui a-t-on pris?
--De la volaille, dit Pontis.
--Et une grange a été brûlée, dit brusquement Rosny.
--Pour laquelle ce généreux seigneur a offert de donner cent pistoles, s'écria Pontis avec précipitation comme s'il eût voulu empêcher son colonel de suivre une idée défavorable.
--Cent pistoles pour des volailles et une grange, c'est fort raisonnable, dit Crillon.
--N'est ce pas, monsieur?
--Tais-toi, cadet. Eh bien! qu'on donne les cent pistoles au plaignant et qu'il remercie.
--Bah! interrompit Rosny, le plaignant veut autre chose.
--Quoi donc?
--Il réclame l'exécution de l'article de la trêve.
--Quelle trêve?
--Il n'y en a qu'une, je pense, dit aigrement la Ramée, qui avait cru prudent jusque-là de garder le silence, et qui, d'après ses conventions avec Espérance, voulait bien céder la vie de Pontis, mais à condition qu'on lui en fît des remercîments.
--Est-ce à moi que vous parlez? demanda Crillon, en dilatant son grand oeil noir qui rayonna sur le malheureux la Ramée.
--Mais oui, monsieur.
--C'est qu'alors on ôte son chapeau, mon maître.
--Pardon, monsieur.
Et la Ramée se découvrit.
--Vous disiez donc, continua Crillon, que ce jeune homme veut autre chose que de l'argent pour ses volailles et pour sa grange?
--Il veut qu'on exécute l'article de la trêve, s'écria Pontis, c'est-à-dire qu'on me passe par les armes.
Crillon fit un soubresaut qui n'annonçait pas un grand respect pour la teneur de l'article.
--Par les armes! dit-il. Pour des poulets!
--Pour des canards, monsieur; et voyez, le prévôt m'avait déjà saisi.
--Qui a ordonné cela? demanda Crillon se retournant d'une pièce.
--Moi, dit Rosny un peu gêné.
--Êtes-vous fou? répliqua Crillon.
--Monsieur, il faut faire respecter la signature du roi.
--Harnibieu! s'écria Crillon, vous voilà bien, vous autres gens de robe, qui vous croyez soldats parce que
vous nous regardez faire la guerre. Donner un homme au prévôt parce qu'il a pris des canards....
--Et brûlé ... interrompit Rosny.
--Une grange, nous le savons. Et c'est loi, dit-il à la Ramée, qui réclamais ce châtiment pour _mon_ garde?
--Oui, dit la Ramée, fort ému de ce subit tutoiement de Crillon; mais l'orgueil parla encore plus haut que l'instinct de la conservation.
--Et l'on t'offrait cent pistoles de rançon?
--Oui, continua la Ramée d'un demi-ton plus bas.
--Eh bien! dit Crillon en s'approchant de lui les mains derrière le dos, avec un sourcil hérissé comme sa moustache, je vais te faire une autre proposition, moi, et je gage que tu ne réclameras pas après l'avoir entendue. M. de Rosny, que voilà, est un philosophe, un habile homme en fait de mots et d'articles. Il a eu la patience de t'écouter, à ce qu'il paraît, et vous vous êtes entendus et il t'a prêté mon prévôt, car c'est le mien. Moi, je vais te le donner tout à fait. Regarde un peu la belle branche de tilleul; dans trois minutes tu y vas être accroché, si dans deux tu n'as pas regagné ta tanière.
-Morbleu! s'écria la Ramée épouvanté, je suis gentilhomme, et vous oubliez qu'au-dessus de vous est le roi.