Chapter 16
--D'abjurer l'erreur, de reconnaître la perfection de l'Église catholique romaine, et de rassurer tous vos sujets par ce retour sincère aux bonnes doctrines.
Un fugitif sourire passa sur les lèvres du roi, qui se dit que la besogne était faite.
--Dom Modeste n'est-il pas bien hardi de confier ainsi ses théories politiques à ce frère bavard; non, frère parleur.
--Oh! leur confiance réciproque est fondée sur des bases solides.
--Soit; mais vous, pour conter ainsi toutes vos petites affaires au confident de dom Modeste, n'êtes-vous pas bien imprudente? Votre père peut apprendre tout ce que nous lui cachons; le frère parleur peut parler à M. d'Estrées.
--Nullement, puisque c'est lui qui me transmet l'ordre de vous aimer et de vous pousser vers la véritable Église. Il n'a garde d'aller avertir mon père; et je suis sûre de sa discrétion, malgré toute l'amitié qui existe entre mon père et les génovéfains. Si mon père apprenait que l'on veut faire de moi l'instrument de votre salut, je n'aurais plus qu'à préparer l'instrument de mon martyre.
Le roi, souriant encore dans sa large barbe qu'il caressait:
--Je donnerais beaucoup, dit-il, pour entendre le révérend père muet et le digne frère parleur vous donner leurs conseils, et j'ajouterais encore quelque chose par-dessus le marché pour voir comment vous écoutez. Profitez-vous au moins?
--Trop!...
--Vous ne supposez pas un seul instant que vous soyez la dupe de ces moines?
--On voit bien, dit Gabrielle en haussant légèrement les épaules, que vous ne connaissez ni le prieur, ni le frère Robert. Me duper? Et que leur importe? Quel serait leur bénéfice?
--Ne fût-ce que pour être au courant de ce que je fais. Un joli petit espion comme vous, c'est précieux, et Philippe II ou M. de Mayenne vous payerait cher le rapport que vous donnez pour rien aux génovéfains sur les faits et gestes du roi Henri IV.
--Encore une fois, je vous dis que je ne rapporte rien, dit Gabrielle piquée; je vous dis que vous ne faites point un pas, point un geste, que le père et le frère n'en soient instruits. Ce doit être le ciel qui avertit dom Modeste et qui l'inspire. Vous vous souvenez du mystère que vous mîtes à vos premières visites chez mon père. Il s'agissait, lui disiez-vous, des secrets de l'État. Certes, M. d'Estrées se fût fait hacher plutôt que de vous trahir. Cependant vos visites le gênaient fort! Eh bien! qui m'a averti de vos intentions sur moi, alors que moi-même je ne m'en doutais pas encore? dom Modeste. Qui m'a prévenue que vous m'alliez fixer un rendez-vous? dom Modeste. Qui m'a dicté la conduite que je devais tenir en ces rendez-vous? dom Modeste, toujours lui, interprété par le frère Robert.
--Ah! s'écria le roi, on vous dictait votre conduite?
--Certainement.
--Votre sévérité, vos résistances, tout cela était prescrit par avance, comme l'ordre et la marche d'une cérémonie?
--Oui, sire, et c'était bien prudent. J'ai si peu d'expérience que, par faiblesse, j'eusse perdu, peut-être, vous, la France et moi.
--Eh bien! mais ce sont mes ennemis furieux, que ces moines; de quoi se mêlent-ils?
--De votre salut et du salut de l'État.
--Et vous persistez à les écouter, malgré mes tendres supplications?
--Obstinément; je vous sauverai malgré vous.
--Vous ne vous adoucirez point?
--Je n'aimerai jamais qu'un prince catholique.
--Tout cela pour obéir à un moine stupide.
--Dom Modeste stupide! Frère Robert stupide! Il n'a point le vol de l'aigle, comme son prieur; mais pour traduire la pensée....
--Une plume d'oie suffit, n'est-ce pas? Allons, ce frère Robert sera quelque cafard, quelque cheval de carrosse, court et lourd.
--Non, il est grand, sec, mince, et lorsqu'il est perché sur ses longues jambes, qui semblent vouloir couper sa robe comme deux bâtons, le pauvre homme fait l'effet d'un héron mélancolique. Mais s'il est simple, il est bien bon, et tout ce qu'il me dit a beau sortir d'un fonds étranger, je l'écoute et m'en pénètre ... Et je l'aime, et je ne veux pas qu'on se moque de lui ou qu'on lui souhaite du mal!
--Allons, répliqua Henri, comme toujours on vous obéira.
--Vous vous convertirez? sire, s'écria Gabrielle en frappant ses deux charmantes mains rosées l'une contre l'autre avec une joie ardente.
--Pardon, pardon! je n'ai pas dit cela, ma Gabrielle; oh! non, je ne l'ai pas dit. Il y aurait témérité à me le demander ... Croyez-vous que jamais l'amour d'une femme puisse payer à un homme le sacrifice de ses convictions et le repos de sa conscience?
Le roi avait malicieusement appuyé sur chaque mot de sa phrase, en affectant un sérieux qui désespéra Gabrielle.
--Là! murmura-t-elle, voilà toute ma peine perdue ... il ne se convertira jamais! Que je suis malheureuse! moi une fille de noblesse! moi qui aime tant le roi! moi dont le père et le frère sont des serviteurs zélés de Sa Majesté, moi qui ai perdu un autre frère sous vos drapeaux, sire! n'avais-je pas droit d'espérer que mon maître écouterait favorablement sa servante, et m'accepterait comme l'humble instrument du salut de tout un peuple? Jeanne d'Arc, disait dom Modeste par la bouche de frère Robert, a sauvé Charles VII des Anglais à la pointe de son épée. Vous, ma fille, vous sauverez Henri IV de l'Espagnol.
--Vous n'avez pas d'épée, chère belle.
Gabrielle rougit et baissa les yeux; belle au delà de tout ce que peut rêver l'imagination des poëtes.
--J'espérais, murmura-t-elle, que mon roi ferait par amour pour moi, ce que dix armées ne le forceraient point à faire ... ce que l'appât d'une couronne, ce que toute la gloire de ce monde ne réussirait point à lui arracher....
--Eh bien! s'écria le roi, transporté d'amour, je ne promets rien, oh non ... je ne puis rien promettre sans de longues méditations; une conversion, ma mie ... c'est si grave! Mais, croyez bien que le désir de vous plaire et de calmer votre chagrin sera pour moi le plus actif des aiguillons. Cependant, chère belle, pour me donner du courage, qu'avez-vous fait? Je n'ai jamais trouvé en vous que défiance. Vous venez de m'avouer que vos conseils vous enjoignaient de me désespérer ... Comment voulez-vous alors que la persuasion m'arrive?
--Non! non! s'écria Gabrielle prise au piège que le rusé Béarnais lui tendait depuis le commencement de l'entretien, non, il ne s'agit pas de désespoir, bien au contraire; espérez, sire, espérez; mais convertissez-vous.
Le roi triomphant:
--Des gages, ma mie; votre farouche vertu m'a rendu soupçonneux, et des gages sont indispensables.
--J'offre ma parole, sire.
Henri s'approcha de la jeune fille en la regardant tendrement.
--C'est quelque chose, dit-il, que la parole d'une demoiselle de votre qualité, de votre probité; mais détaillons un peu, je vous prie. C'est mon habitude quand je signe des traités d'alliance.
--Je n'en ai jamais signé, dit Gabrielle avec une naïveté enchanteresse.
--Laissez-moi dicter, alors.
--Soit, mon roi.
--Divisons le traité en trois articles. C'est un nombre heureux. Article premier....
--Article premier, s'écria Gabrielle, le roi se convertira!
--Non, ce n'est point l'usage de poser l'ultimatum en premier lieu. Article premier ... Mais, ma chère, nous nous sommes bien trompés tous deux. Il n'y a là-dedans et il ne peut y avoir qu'un seul article pour éviter tout ambage et toute fraude.
-Oh! sire, faites le traité en prince, en gentilhomme, en honnête homme!
--Je le veux ainsi, Gabrielle.
--Faites un traité qui ne m'engage point sans vous engager ... Car je vous l'ai dit, une fille de ma race tient sa promesse, quand elle en devrait mourir. Faites de même, vous, un si grand roi! un héros!
--Alors, dictez.
--Merci, j'accepte. Oui, sire, il n'y a qu'un seul article possible. Le voici:
«Entre très-haut et très-puissant seigneur Henri, quatrième du nom, roi de France et de Navarre, et Gabrielle d'Estrées, noble demoiselle, fille d'un bon et loyal serviteur du roi, a été convenu et juré ce qui suit:
Le jour où le roi aura fait solennellement et publiquement abjuration de la religion prétendue réformée, pour entrer dans le giron de l'Église catholique, apostolique et romaine....»
--Eh bien!... dit le roi enivré.
--Écrivez le reste, sire, balbutia Gabrielle en cachant son visage dans ses mains.
Et aussitôt son tendre coeur, ce coeur généreux s'emplit de sanglots qui débordèrent en larmes au travers de ses doigts de nacre.
Henri se précipita aux genoux de son idole.
--Vous inscrirez au traité, ajouta la jeune fille, que Gabrielle voulait sauver la France.
--J'inscrirai dans mon coeur que vous êtes un ange de bonté, de grâce, d'amour, et, si profondément je l'inscrirai, Gabrielle, qu'il faudra m'arracher le coeur pour effacer votre souvenir.
Il se releva et serra la jeune fille sur sa poitrine, avec un remords d'avoir trompé cette belle âme par le semblant d'une faiblesse d'amour.
Gabrielle, radieuse, remercia le ciel d'avoir touché le coeur du roi, et, dans sa candeur, elle remercia aussi le généreux prince qui lui faisait un tel sacrifice. Ah! si elle eût pu savoir qu'une heure avant, le même article du même traité avait conquis Paris à Henri IV!
Deux pareilles conquêtes: Gabrielle et Paris! Que de rois se fussent damnés pour l'une ou pour l'autre!
Mais Henri se promit au fond de l'âme de racheter la supercherie par tant de tendresse et de constance, que Gabrielle n'y perdît rien.
La main dans la main, tous deux avec un regard loyal scellèrent le traité.
--Et vous n'en parlerez pas au révérend prieur, ni au père Robert, dit le roi gaiement; nous verrons s'ils le devinent. Eux qui savent tout, je les défie de savoir ce qui s'est passé dans le moulin.
--Quand toute l'Europe va retentir de cet acte immense, dit Gabrielle, j'aurai donc le noble orgueil de me répéter, cachée dans un coin: Henri a fait cela pour moi!
Le roi, embarrassé, cherchait une réponse, lorsque Gratienne entra précipitamment.
--Voici maître Denis qui revient, dit-elle.
En effet, des pas lourds et cadencés retentissaient sur la planche du moulin. Le roi se leva pour prendre un avis dans les yeux de Gabrielle.
--Appelez-vous M. Guillaume, dit-elle vivement, vous m'apportez des nouvelles de mon frère, le marquis de Coeuvres.
--Fort bien.
Denis entra.
Le digne garçon fut ébahi de trouver si bonne compagnie au moulin. Gabrielle fit son petit conte de l'arrivée imprévue de M. Guillaume; Gratienne, à son tour, conta la mésaventure de M. Guillaume, qui avait mouillé ses habits en tombant du bateau, et au lieu de l'incrédulité à laquelle toutes deux s'attendaient en présence de ces récits extraordinaires:
--C'est aujourd'hui le jour des événements, dit la meunier. En voilà-t-il de ces événements, bon Dieu!
--Quoi donc? demandèrent les trois complices de la comédie.
--Il n'est rien arrivé aux bons pères? dit Gabrielle.
--Rien du tout, mademoiselle, rien à eux; mais c'est à moi qu'il est arrivé une chose ... voilà-t-il pas qu'en mon chemin je trouve un homme assassiné!
Les jeunes filles poussèrent un cri d'effroi.
--Où cela? demanda le roi inquiet.
--À cent pas du sentier de Colombes, au bord de l'eau.
Henri pensa à l'Espagnol, mais Denis le tira bientôt d'erreur.
--Un beau jeune homme, un vrai saint Sébastien!... Est-il possible qu'on ait tué une si belle créature, avec de si beaux cheveux blonds!
--Qu'en avez-vous fait? demanda le roi, ému de la sensibilité de Gabrielle.
--Je l'ai porté au couvent avec les autres.
--Comment, avec quels autres?
--Avec ses deux camarades.
--Deux autres morts? s'écrièrent le roi et Gabrielle.
--Oh! non, vivants, puisqu'ils portaient le blessé avec moi. Il y en a un petit et un gros.
--Le mort n'est donc plus que blessé, maintenant?
--Oui, mais fièrement! Figurez-vous que le petit est un garde du roi Henri.
Le roi tressaillit.
--Qui vous a dit cela? s'écria-t-il.
--Lui-même. Et le gros est le colonel du petit.
Henri fit un mouvement si brusque qu'il faillit renverser la table.
--Le colonel des gardes!
--Sans doute, puisque une fois le garde l'a appelé mon colonel.
--Crillon!... Tu as vu Crillon? demanda le roi avec une anxiété qui fit peur au meunier.
-Je ne dis pas que ce soit M. Crillon, balbutia-t-il.
--Un homme carré, bien pris.
--Oui.
--Le sourcil noir, la moustache grise, l'oeil ferme?
--L'oeil terrible: mais ce regard devenait bien triste quand il tombait sur le pauvre blessé!
--Ce ne peut être Crillon, dit le roi.
--Et à présent je crois bien que ce serait lui, s'écria Denis, à voir le respect de tout le monde au couvent, et l'empressement du frère Robert, qui bouge si peu d'habitude. Tiens, j'aurais vu Crillon, le grand Crillon! Ces dix pistoles me viendraient de Crillon!
--Voyons, voyons, expliquons-nous, dit le roi. Raconte par ordre et en détail.
--Oui, raconte, dit Gabrielle.
Denis ouvrait sa large bouche avec la satisfaction d'un orateur attendu, quand une voix sèche et vibrante, venant de la Chaussée, traversa la rivière dans le silence de la nuit, et cria:
--Gabrielle! Gabrielle!
Chacun tressaillit.
--La voix de mon père, dit la jeune fille épouvantée.
--Sitôt revenu!... Il a des soupçons, pensa le roi.
--C'est M. d'Estrées, en effet, ajouta le meunier, en regardant au petit volet du moulin.
--Je suis perdue!
--Silence! dit le roi.
--Gabrielle! appela encore la voix: envoyez le bateau, que j'aille vous chercher.
La jeune fille perdit la tête. Gratienne et elle couraient effarouchées dans le moulin comme deux oiseaux poursuivis.
Le roi, avec sang-froid, leur dit:
--Je vais passer dans l'île, ne craignez rien. D'ailleurs, si vous allez rejoindre M. d'Estrées, il ne viendra pas ici.
--Mais Denis....
--Denis se taira, dit Gratienne.
Denis regardait ébahi, ahuri, sans comprendre.
--J'apporte à mademoiselle de mauvaises nouvelles du marquis de Coeuvres, lui dit tout bas le roi, et il faut les cacher au pauvre père.
--Encore un événement, c'est le jour! s'écria Denis. Pauvre M. de Coeuvres!... Oh! oui, ne disons rien au père.
--Maintenant, passe vite Mlle d'Estrées pour que son père ne s'impatiente pas.
--A l'instant, dit le meunier, qui se jeta dans le batelet où déjà Gabrielle et Gratienne avaient sauté.
Tandis qu'il démarrait, le roi appuya son doigt sur ses lèvres, et Gabrielle en réponse mit une main sur son coeur. Le bateau s'éloigna. Henri, caché dans l'ombre, le suivit des yeux et de l'âme.
Comme le roi l'avait prévu, M. d'Estrées, aussitôt qu'il eut près de lui sa fille, ne demanda pas de passer au moulin. Henri les entendit échanger de ces questions et de ces réponses, au bout desquelles il y a toujours victoire pour la femme qu'il n'est plus temps de surprendre. Puis le groupa s'éloigna et entra dans la maison de la Chaussée.
--Il serait trop tard pour aller au couvent des Génovéfains, pensa Henri; je coucherai au moulin, et demain j'irai savoir pourquoi Crillon escortait avec un garde ce jeune homme blessé; un jeune homme blond ... Serait-ce le comte d'Auvergne, qui est roux? Cet honnête Denis peut bien avoir confondu les nuances. Il faut absolument que je sache à quoi m'en tenir. Je saurai surtout pourquoi mon Crillon a du chagrin.
XVIII
LES GÉNOVÉFAINS DE BEZONS
Le soleil s'était levé radieux dans un ciel sans nuages. Une douce lumière tombait sur les vieux murs du couvent de Bezons et pénétrait les cours intérieures, les jardins et le coeur même de cette heureuse retraite, habilement placée par son fondateur à l'abri du vent du nord, derrière une colline boisée.
Bien qu'il fût déjà cinq heures, et qu'à ce moment, dans l'été, le jour ait commencé depuis longtemps pour les gens qui travaillent, la vie semblait encore endormie dans le couvent, et l'on voyait à peine un ou deux frères servants passer des bâtiments aux vergers pour y cueillir la provision du premier repas.
Cette communauté était bien calme et bien prospère. Limitée à douze religieux par la volonté intelligente de son directeur, mais à douze religieux assez riches, elle n'avait ni les éléments de désordre, ni les causes de ruine qui réduisaient alors à la mendicité une partie des ordres religieux de France. L'abondance et la paix régnaient chez les génovéfains de Bezons. Il est impossible, même à des moines, de ne pas vivre heureux sous un régime pareil.
Nos génovéfains n'étaient pas des lettrés comme les bénédictins ou les chartreux, ils n'étaient point des pèlerins vagabonds comme les cordeliers ou les capucins. Il s'agissait donc de les empêcher d'engraisser comme des bernardins ou de prendre l'exercice violent des jacobins et des carmes. Une discipline sage, humaine présidait à chaque article du règlement, et les douze moines de l'abbaye de Bezons n'avaient pas eu depuis deux ans une querelle entre eux ou une punition du supérieur, lequel gouvernait despotiquement et sans appel, pour le plus grand bien de la communauté.
Il n'avait pas transpiré au dehors que ces religieux s'occupassent de politique, chose bien rare en un temps où dans chaque couvent il y avait une arquebuse et une cuirasse suspendues à côté de chaque robe de moine. Cependant le nombre de leurs visiteurs était grand. Ils s'étaient fait d'illustres amitiés: plus d'une fois de grandes dames avec leur cortège d'écuyers et de pages, des princes, même, étaient venus chercher à Bezons les douceurs d'une hospitalité champêtre.
On vantait le laitage des génovéfains, dont les troupeaux et les ânesses paissaient grassement les berges du fleuve et les clairières du bois. On vantait les belles chambres du couvent, où toute la commodité du luxe mondain se rencontrait unie à la simplicité religieuse. La vue de ces chambres était superbe, l'air exquis, le service affable et la chère aussi abondante que recherchée.
Or, il y avait de la part du public une certaine curiosité provoquée par cette belle administration. Chacun savait que le prieur était muet, qu'il était incapable de se mouvoir, et l'on admirait d'autant plus le talent et la prudence de l'homme qui, privé des deux plus importantes facultés du surveillant et du chef, se multipliait néanmoins à ce point, qu'aucun détail n'échappait à sa perspicacité, sans compter que jamais un ordre n'était en retard.
Nous verrons plus loin s'expliquer ces merveilles, et nous rabattrons ce qu'il faudra de l'enthousiasme général. Qu'il suffise au lecteur, pour le moment, de pénétrer avec nous dans ce couvent modèle, et d'y respirer en entrant l'air pacifique, le silence et la fraîcheur que d'un côté la colline, de l'autre la rivière envoyaient aux arbres et aux hommes.
On arrivait au corps de logis principal par une grande cour plantée d'ormes. A droite et à gauche de la principale entrée s'élevait un pavillon de forme quadrangulaire, habités, l'un par le frère portier, l'autre par le servant des écuries. Les communs, composés de vastes greniers, d'écuries et d'étables, de pigeonniers et de crèches, disparaissaient à gauche sous les marronniers et les chênes séculaires.
Quant au bâtiment réservé à la communauté, il était vaste, peu élevé, sobrement percé de fenêtres ouvertes sur toutes les faces, de sorte que, pour les esprits rêveurs ou amis de la solitude, il y avait des vues charmantes sur la colline verdoyante et déserte qui montait doucement jusque par-dessus le couvent; et, pour les mondains, une vue de la route, du village de Bezons, de la plaine riante, de la rivière, ce grand chemin toujours amusant à voir.
Au rez-de-chaussée, une immense salle en bois de chêne, avec une cheminée gigantesque. Le feu ne s'y éteignait jamais. C'était le parloir et le salon, même pour les indifférents. On en eût fait la cuisine, comme dans beaucoup de communautés religieuses; mais, par une disposition des plus prudentes, les génovéfains avaient caché leur cuisine à l'angle du bâtiment, par derrière, prétendant, non sans raison, que la coutume n'est pas hospitalière d'étaler aux yeux et au nez de ceux qu'on n'invite pas les séductions odoriférantes du dîner. Il fallait aussi que dans les jours de carême ou de maigre, le parfum d'un poulet ou d'une perdrix à la broche ne dénonçât point qu'il y avait des malades dans la maison, ce qui eût fait tort à la réputation de salubrité dont elle jouissait dans tous les environs.
Celte grande salle, parquetée et lambrissée de chêne, renfermait deux ou trois beaux tableaux donnés au révérend prieur par diverses personnes de qualité. De bons sièges la garnissaient, une lampe immense descendait du plafond, et, par de grandes fenêtres à petites vitres enchâssées dans le plomb, filtrait un jour moelleux, intercepté au passage par d'amples tapisseries de Bruges.
Un escalier conduisait de là aux appartements du prieur. Un autre plus vaste menait aux chambres des religieux, séparées absolument de tout le reste. Et enfin le réfectoire s'étendait à droite, bien clos et calfeutré pour l'hiver, bien frais et aéré pour l'été, grâce aux dispositions de l'architecture. On trouvait là au complet cette minutieuse prévoyance du directeur qui semblait avoir partout écrit: netteté, clarté, abondance.
Il était, disons-nous, cinq heures du matin, et les premiers rayons du soleil se reflétaient dans le couvent. Ils éclairèrent au premier étage une belle chambre tendue de cuir espagnol gaufré et doré à la manière de Cordoue, avec des images des saints martyrs et de héros représentés en creux et en relief, les uns avec leurs auréoles d'or, les autres avec leurs glaives également d'or, qui se détachaient sur le fond de couleur fauve.
Un grand lit à baldaquin de velours usé, mais dont les tons écrasés de rouge incarnat et de rosé pâle avec des reflets violacés eussent fait la joie d'un peintre, s'adossait au milieu de la boiserie, abrité sous deux immenses rideaux de ce même velours, ornement de richesse royale à cette époque, et dont, malgré son état de délabrement, la présence en une maison aussi modeste ne pouvait s'expliquer que par un présent ou un souvenir.
Et de fait, c'étaient l'un et l'autre. Ce lit avait été donné au révérend prieur par une de ses bonnes amies, Catherine-Marie de Lorraine, duchesse de Montpensier, soeur des duc et cardinal de Guise, tués à Blois par ordre de Henri III.
La duchesse qui, en différentes circonstances, avait eu recours à l'obligeance et à la sagesse du prieur, lui avait, sur sa demande, envoyé, lors de l'installation des génovéfains à Bezons, c'est-à-dire deux ans avant le commencement de cette histoire, le lit dans lequel son frère le cardinal avait passé sa dernière nuit avant l'assassinat; et ce lit mémorable garnissait l'une des chambres d'honneur du prieuré de Bezons.
C'est là que reposait, pâle et l'oeil éteint, un jeune homme dont le regard cherchait avec une triste avidité le soleil et la vie. Espérance, après quelques heures de sommeil, venait de se réveiller et de se souvenir.
Son coeur battait faiblement, sa tête était vide et douloureuse. Une âcre souffrance, pareille à la brûlure d'un fer rouge, dévorait sa poitrine et sollicitait chaque fibre de son corps. Il eut soif et fit une tentative pour chercher quelqu'un autour de lui et demander à boire.
Mais il ne vit d'abord personne dans la chambre, ce ne fut qu'après une minute d'efforts qu'il découvrit, sous un immense fauteuil, deux jambes poudreuses allongées qu'on eût prises pour celles d'un cadavre, sans certain ronflement pénible qui accusait la fatigue et le rêve pesant d'un dormeur.
Ces jambes appartenaient au pauvre Pontis, qui ayant voulu veiller lui-même le blessé, s'était, après deux heures de lutte contre le sommeil, laissé vaincre par une lassitude au-dessus des forces humaines, et peu à peu, glissant du fauteuil au bord, du bord dessous, avait fini par s'étendre et disparaître complètement enseveli.
Espérance respecta le plus qu'il put ce repos de son gardien, mais la soif desséchait son gosier, la douleur rongeait ses muscles; il poussa un gémissement.
Pontis, que le canon n'eût point réveillé, n'avait garde d'entendre cette plainte vaporeuse comme la voix d'un sylphe. Espérance voulut crier, mais aussitôt un déchirement de sa poitrine l'avertit qu'il fallait supporter la soif et se taire.