La Bella Venere (La Belle Vénus)

Part 7

Chapter 72,234 wordsPublic domain

Levé de sa chaise curule, il s’avançait, les bras tendus, haletant, déshabillant d’yeux troubles ce corps dont les voiles, trop pudiquement serrés, dénonçaient les rondeurs voluptueuses:--et sa glotte tressautait nerveusement tandis qu’un mince filet de salive découlait dans sa barbe blanche.

Apollinia recula d’horreur, à cette incarnation de la Luxure.

--«Arrière! suppôt de Satan! Satan toi-même! Ne m’approche pas, ou je te crache sur ton hideux visage! Pour tous les trésors de l’Inde, je ne te livrerais pas le bout de mon petit doigt! Christ est mon époux éternel; je le jure ici par son sang divin qui a coulé sur le Calvaire... Tes dieux, je les déteste, je les hais, je les foule aux pieds!

Et, de ses mains enchaînées, violemment, elle balaya du petit autel sur la mosaïque, où elles se fracassèrent, les statuettes--en plâtre doré, par prévoyance,--tandis que les charbons ardents de l’encensoir roulaient jusque sur le tapis.

Le Préfet suffoquait de rage.

--«Aux bêtes!» bégaya-t-il. «Aux bêtes, la mérétrice, aux bêtes, avec tous les immondes Chrétiens!»

* * * * *

Étendus sur la paille, dans la puanteur de leur fumier, les captifs, à peine éclairés par la faible lampe déposée dans une niche à l’extérieur de la grille, vivaient leurs dernières heures. Le vieux prêtre helvète, infatigablement, les exhortait, rythmait les psaumes et les prières dont il les anesthésiait contre les épouvantes de l’Instinct. (Celui-ci, plus savant que les prêtres, même vieux et helvètes, sait bien que la mort est l’entrée dans le néant, la fin totale et irrémédiable du monde, magnifique ou médiocre, mais si incomparablement précieux, que chacun porte en soi.) L’habile hypnotiseur, jouant de ces âmes crédules, savait interpréter leurs frissons d’épouvante comme une sainte impatience d’aller cueillir, sous les regards de tant de milliers de païens, émerveillés,--peut-être convertis par leur exemple!--la palme du martyre, qui leur ouvrirait le bonheur éternel.

Caïus et Apollinia débordaient de courage. La proximité de leur supplice était une grâce de Dieu; ils mourraient ainsi en pleine ferveur, non amollis par une attente prolongée. Le prêtre, fier de ces Vases d’élection, les citait aux jeunes gens et aux femmes qui n’avaient pas encore rompu toutes attaches avec cette Vallée de larmes.

Enfin, aux profondeurs ténébreuses du massif travertin, un bourdonnement naquit, une rumeur grandit, confuse, puis roula, pareille au bruit des eaux dans un aqueduc... Le peuple de Rome, envahissant les gradins, réclamait leur supplice.

Un pas lourd s’approcha: le geôlier appela de la grille le vieux prêtre, et lui remit entre les barreaux une gourde ovoïde, gravée de signes mystérieux, et un petit gobelet d’étain.

--«Voici», dit-il, «ce que tes amis envoient pour vous tous.»

Le prêtre reconnut le breuvage à l’aide duquel certains épiscopes jugeaient utile d’assurer, à l’heure du martyre, la constance de leurs fidèles, grâce à la vertu de certaine herbe indienne. De riches fidèles achetaient à grand prix le geôlier pour la leur faire passer.

--«Que mes frères boivent avec confiance, déclama-t-il: ce vin vous fortifiera dans les épreuves, à la plus grande gloire du Christ.»

Et Apollinia d’abord, puis Caïus, et tour à tour les autres, burent leur dose d’un vin étrangement aromatisé.

Cependant le geôlier était parti. La rumeur bourdonnait toujours, coupée de silences où l’on discernait, infinitésimaux, des cris isolés, des sonneries de trompettes, suivis de roulements prolongés, comme la mer sur une plage de galets.

--«C’est le tour des gladiateurs», murmura Caïus, en pressant dans l’ombre la main d’Apollinia.

Ce contact l’envahit d’une torpeur subtile, qui lui rompait, lui dissolvait les jambes, lui pinçait la nuque, dans une onde d’angoisse délicieuse. Les paupières closes, une clairvoyance étrange lui fit voir toute la scène qui se passait là-haut, dans l’amphithéâtre: il reconnaissait le visage des dignitaires, l’Empereur dans sa loge, vêtu en Hercule de gala, regardant à travers un monocle de rubis le scintillement du soleil sur le filet d’acier où le rétiaire capturait le mirmillon.

Puis la délusion changea: il lui semblait respirer l’odeur saline de la mer, par un grand vent; il voyait des galères dorées jusqu’aux enseignes, des mâts bondir sur l’écume, vers un port merveilleux dont les tours, de marbres éclatants, se pavoisaient pour une fête héroïque.--Et, enthousiaste, il décrivait à mesure ses visions aux autres prisonniers qui l’écoutaient en s’étirant les membres avec d’inexplicables soupirs d’aise.

--«C’est le Port du Salut éternel, frère! Dieu te favorise par avance du miraculeux spectacle dont nous jouirons tout à l’heure en réalité», déclama le vieux prêtre, qui s’était abstenu du vin drogué et surveillait ses ouailles avec une sollicitude inquiète. Puis il marmotta: «Quelle imprudence! Peut-on se fier sûrement à cette herbe nouvelle, dont ils prétendent remplacer la bonne vieille décoction de pavot?»

Des minutes interminables s’écoulèrent. Quel incident retardait donc le tour des Chrétiens? Une joie surhumaine, un avant-goût du Paradis, amollissait inexplicablement la froide pénombre du cachot. Les condamnés, tantôt si mornes, devenaient loquaces: dans l’intervalle des hymnes, entonnées par le prêtre, qu’ils chantaient avec une ferveur d’Élus parmi les chœurs angéliques, ils se contaient mutuellement leurs rêves, ils se décrivaient l’échelonnement des Séraphins, des Dominations, des Trônes, escaladant les nuées au-dessus des Sphères, vers le resplendissement de la Gloire de Dieu; ils s’embrassaient, se donnaient rendez-vous dans le ciel; des rires, des sanglots de bonheur, éclatèrent; une prodigieuse impatience les soulevait, de la délivrance; ils invoquaient à grands cris le soleil de la piste, le sable sanglant, où ils confesseraient leur foi, glorieusement, à la face du monde, impavides, et tendant leur gorge à la mort passagère.

Apollinia se serrait contre Caïus, des cercles de feu plein les yeux,--espoirs tourbillonnants, félicités démesurées,--saisissant par bribes le sens du poème admirable qu’improvisait son ami... il était question de caverne, de prisonniers, d’ombres, de lumière, d’androgyne, du divin Platon...

Soudain, le geôlier réapparut, suivi de gardes; la grille s’ouvrit; et les Chrétiens, délivrés de leurs chaînes, ivres de chants triomphants, processionnèrent jusqu’à une baie, qu’un pont-levis isolait de l’arène.

Là, un appariteur toucha de sa baguette Caïus et Apollinia: le pont-levis s’abaissa, et, tandis que leurs frères les acclamaient avec envie, sous la dernière bénédiction du prêtre, seuls, parmi la fanfare étourdissante des tubas, ils entrèrent dans la lumière.

Éblouis, transis d’une joie indicible, la fauve ardeur les baignait:--un ovale de soleil projeté sur l’arène, tandis que les voilures, ingénieusement obliquées, du vélum bleu, ombrageaient d’azur, alentour, la fourmilière bariolée. Cuve géante, corbeille animée de fleurs polychromes, ils l’entrevirent à peine, et nullement César, droit devant eux, les examinant, Hercule de gala, par son monocle de rubis.

Le soleil, après la sonnerie des cuivres, les foudroyait. C’étaient des spasmes de Visitation, la vertigineuse volupté d’une chrysalide qui se dégaine. Elle s’éployait, l’âme inouïe naissant en eux; ils ressuscitaient,--crevant, par cette métamorphose, les langes de l’ancien recroquevillement chrétien,--à la vie triomphale et sublime.

Qu’importait, alentour, ce mur unanime d’hostilité? Ils connaissaient, ici, la Lumière originelle. Une jeunesse triomphale bandait leurs souples échines. Leurs seize ans glorieux oubliaient les ténèbres larvaires où ils avaient langui des années, des siècles; ils s’éveillaient d’un cauchemar, à la jeunesse immortelle des dieux!

--Chrétiens! mugissait la cuve.

Chrétiens? Ils ne savaient plus... Abjurer?... Les syllabes sonnaient à leurs oreilles, insignifiantes.

Dans le silence qui se fit, au déclenchement d’une trappe ouverte, une voix suraiguë de gamin, au plus haut du cirque, modula: «Oranges! citrons! cédrats!» Les tubas de nouveau éclatèrent; et, aux yeux éblouis de Caïus ruisselèrent tous les fruits de la terre, dans le flot du soleil,--tandis que, là-bas, une cage ouverte, surgie, déposait sur l’arène le lion.

Il s’étira, clignant des paupières au soleil, puis, face à César, bâilla démesurément.

La foule hurla de joie.

Les amants, inconscients, l’ignoraient. Loin de leurs frères, dans un monde nouveau... Ou bien c’étaient eux qui n’étaient plus les mêmes?... Chrétiens? pourquoi ces syllabes obsédantes? Ils n’étaient pas chrétiens. Ils avaient oublié: cela était tombé de leur vie, comme une branche morte.

Les destins de leur jeunesse les menaient, à présent, et non plus les lois d’une religion triste, ce mauvais rêve d’autrefois. Ils se prirent la taille, amoureux adolescents, et gagnèrent le monticule champêtre,--un banc de gazon, un buisson de genêts et de roses,--demeuré des jeux précédents. Leur sérénité, leur ignorance du danger, au lieu des exorbitantes bravades attendues, fit onduler autour de la Cuve fleurie, un frisson sympathique.

--Ils n’ont pas vu le lion.--Il les verra bien, lui.--Mais non, ils se cachent.--Ils s’aiment.--Elle est belle.--Et lui digne d’elle.--C’est Apollinia, la courtisane, vous savez?--Et lui...--N’est-il donc pas citoyen romain?--Si fait, mais...--Retenez le lion! Qu’ils s’aiment, d’abord!--Des chrétiens, ils n’ont pas le droit!--Le beau couple! Quel sourire jeune!--Daphnis et Chloé...

Les amants s’étaient assis sur le banc de gazon. Ils goûtaient la vierge volupté d’être libres. Une cagoule de plomb venait d’abandonner leurs âmes ailées. Nul sot préjugé ne retenait plus leurs bras; l’Amour les possédait, et le soleil. D’un geste idyllique, ils s’enlacèrent.

Un strepitus énorme roula plein la Cuve, et le groupe des chrétiens, scandalisé, conspua.

Tout à coup, dans le ruissellement de la lumière, Caïus leva la tête. Une enthousiaste inspiration lui fit réciter, d’une voix éclatante, les vers de Lucrèce:

Alma Venus, cœli subter labentia signa Que mare navigerum, quæ terras frugiferentes Concelebras...

Un murmure d’étonnement, une approbation chuchotée enveloppa les rythmiques paroles:--Il adore Vénus!--Il n’est plus chrétien!--Il abjure!... Et une clameur supplicatrice tonitrua vers l’Empereur, impassible derrière son monode de rubis:--Qu’ils vivent! les grilles! les grilles!

César leva le pouce. Il faisait grâce. Et, l’ordre transmis aux machinistes, la grille circulaire monta de sa rainure, pour isoler le tertre... Mais, juste alors, le lion bondit et s’enferma dans l’enceinte.

Après un soupir d’horreur, l’angoisse haleta, muette.

Caïus aperçut enfin le fauve, qui flairait, surpris, les barreaux de sa nouvelle prison. Mais ses yeux revinrent fascinés, au visage d’Apollinia, qui se transfigurait en ondoyantes effigies de beautés surhumaines.

Elle, éperdue, ignorante de la Cuve argéenne, planait en plein Amour, au chaud soleil d’une autre planète infiniment heureuse... Leurs lèvres unies burent un premier baiser aux sources mêmes de la Béatitude.

Mais leurs vêtements les gênaient.

--«Soyons nus», dit-elle.

Et l’ancienne courtisane donna l’exemple du sublime délire. Tous deux furent nus, dans la lumière, statues de grâce, Couple idéal, chair dorée enlacée aux blancheurs féminines.

Dans le silence, un grincement de poulie, au vélum manœuvré, passa, là-haut, comme un cri d’hirondelle.

--Je t’aime, ô mon Caïus; je t’aime à jamais. J’étais folle, avec leur Christ. C’est Toi que j’aime, depuis toujours. Je suis à Toi; prends-moi; je te suivrai, jusqu’en enfer.

Ils se caressaient, éperdûment: leurs touchers, subtilisés par une virginité merveilleuse, prenaient possession de leurs chairs, se pâmaient sur leurs formes.

--Il n’y a pas d’enfer! Il n’y a pas de dieux! Christ est un imposteur, comme les autres, et ses serviteurs des fous! S’il y avait un Dieu, ce serait celui-là, le Soleil! Il n’y a pas d’âme immortelle. Il y a l’éternité jaillie pour nous du feu central de l’Univers, notre conscience passagère qui nous révèle celle, éparse dans chaque parcelle de la matière, dont nous comprenons, nous, seuls au monde, le détail et l’union. Il y a cette éternité dans laquelle nous baignons, cette volupté inégalable en nul paradis. Et qu’importe de mourir; que cette conscience--éternelle, puisqu’elle fut un instant de l’Être infini!--retourne au néant, s’éparpille, aux globules élémentaires d’âme inclus en chaque atome de matière!...

Le lion, après s’être couché au soleil, comme un gros chat jaune, venait d’apercevoir le couple. Il fit quelques pas, puis s’arrêta, étonné, devant leur nudité, sous le regard magnétique de Caïus.

--Il y a Vénus, il y a la Vie, il y a nous, Nous qui allons mourir,--dès que je détournerai de celui-là les foudres de mon regard,--vers Toi! Nous allons mourir. Mais qu’importe! nous sommes désormais au delà de la vie, dans le resplendissement de l’Ame-Universelle. Ces instants révèlent notre divinité; jamais plus nous ne la retrouverions. Nous sommes dieux, puisque nous sommes. A quoi bon vivre encore, après cette apothéose? Dix ans ou dix secondes sont pareils, du haut de cette fulgurance d’éternité qui nous consume!...

--Je ne sais. Je ne veux que Toi, Toi, avant de mourir. Être à Toi, et je mourrai bienheureuse.

Elle s’abandonna sur le banc de gazon, comme jadis sur les lits de pourpre. Et Caïus, s’unissant à elle, accomplit la double statue de l’Amour.

Une acclamation prodigieuse retentit. César lui-même, debout, applaudissait; tout le cirque râlait, dans la contagion de la triomphale volupté...

Le lion, libéré du regard dompteur, s’approcha, souple et silencieux, et bondit sur le groupe qu’agitait l’ardeur magnifique de Vénus...

Dans l’âme des Amants, explosion suprême: un million d’images--leur vie--flambèrent simultanément... Éclipse rouge... Noir... Vide...

Et, rugissant, le lion attaqua l’une des têtes broyées, sous un cyclone formidable de huées.

FIN

TABLE DES MATIÈRES

Pages La Bella Venere 7 Télépathie 30 Othello 49 Le tonnerre de Zeus 61 Le Dernier Satyre 80 Pygmalion 99 Le Martyr 126

ACHEVÉ D’IMPRIMER PAR FRÉDÉRIC PAILLART LE 10 NOVEMBRE 1920 A ABBEVILLE (SOMME)

A raison de DEUX VOLUMES au minimum par TRIMESTRE, la

BIBLIOTHÈQUE DU HÉRISSON

livrera au Public lettré les ŒUVRES INÉDITES des ÉCRIVAINS ORIGINAUX d’aujourd’hui. Elle rééditera également nombre d’œuvres anciennes de grande valeur laissées dans l’ombre ou devenues difficiles à trouver.

Elle ne présentera que des ouvrages impeccablement imprimés sur du bon papier et ses éditions auront un réel attrait pour les BIBLIOPHILES.

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1920.--LES DEUX PREMIERS VOLUMES:

Fagus.--La Danse Macabre, poème 7.50 Théo Varlet.--La Bella Venere (La Belle Vénus), contes 7.50