La Bella Venere (La Belle Vénus)

Part 3

Chapter 33,665 wordsPublic domain

Non pas que ce soit joli, Melbourne. Ah! vingt dieux non! Surtout ce jour-là. Il pleuvait à verse, et la Victoria-Avenue, avec ses eucalyptus dégoulinants, était moins drôle qu’une allée de cimetière. Je me collai dans l’aquarium d’une taverne, à regarder passer parapluies, tramways, auto-cabs. Mais les boissons étaient infâmes, et il me fallut faire au moins une douzaine de bars et ingurgiter autant de sordides mixtures, avant de savourer un éther-cocktail passable, dans une sorte de musico. Là, un monde fou, des tas de lampes à arc, un orchestre nègre, et, au fond, une scène grande comme une cabine téléphonique, où une bayadère dansait avec une jupe trop courte et pas plus de dessous que sur ma main.

Je commençais juste à m’amuser, lorsqu’une sacrée Londonienne vint à son tour brailler une gaudriole patriotique et sentimentale. Tous ces imbéciles applaudirent. Moi pas, car elle chantait faux: et c’est plus fort que moi, je ne peux pas entendre chanter faux. On la bisse. Je siffle, je crie: Assez! Elle dégoise un troisième air!--Vingt dieux! Je tire mon browning, et pan! pan! pan! mouche à tout coup dans les ampoules électriques qui explosent sur la tête de la donzelle. Cette fois, elle comprit et disparut. Mais voilà-t-il pas que ces crétins, au lieu de me remercier, se mettent à gueuler: A la porte!--Un peu plus, on m’expulsait, oui, monsieur, comme per-tur-ba-teur!

Bref, je sortis, en proie à un parfait dégoût, chose que vous comprendrez si vous avez un brin d’oreille musicale.

Alors, fut-ce l’émotion, l’air humide, ou même les breuvages toxiques des bars précédents (je soupçonne surtout leur infect «Superior Australian Champagne»), mais je dois avouer qu’il manque ici un anneau à la chaîne des faits. Savoir _comment_ j’arrivai sur le seuil de cette chambre, est au-delà des forces de la mémoire,--de la mienne, en tout cas.

Je devais être un tant soit peu bu, car l’intérieur balançait comme une cabine par un gros temps.

La lampe n’avait pas d’abat-jour, et c’est pourquoi la garce ne me voyait pas. Elle était avachie, en kimono rouge, sur un canapé, devant une table basse. La cigarette à la bouche, elle rengorgeait son cou blanc, et, clignant à la fumée ses paupières peintes, elle se tirait les cartes.

Je restai dans le cadre de la porte dix bonnes minutes, comme un idiot, à la regarder, elle, ou plutôt son nichon gauche, qui mettait le nez dehors à chaque geste de sa main.

La dernière carte posée, elle leva les yeux, et me vit.

--Qu’est-ce que c’est que ce pierrot-là?

Pas émotionnée pour un sou, du reste. Elle se leva, majestueuse comme une vraie lady.

--Qu’est-ce que tu fiches ici, hein? Pouvais pas frapper?... Et plein comme un œuf, le saligaud!... En bordée, pour sûr?

Au fait, je lui devais une apologie, à cette fille; et, pour jaser plus dignement, je m’accroupis sur une sorte de coussin en velours noir. Mais ce coussin était un chat. Il me carda les fesses de quelques solides coups de griffes, et je m’étalai.

--Imbécile! Voilà qu’il s’assied sur Ito, à présent! Tu ne te figures peut-être pas que tu vas coucher ici?

--A voir, dis-je pour la rigolade. Et, bien assis par terre, à la chinoise, je tirai de ma valise une miche d’opium, et mordis dedans une forte chique, afin de m’éclaircir les idées.

Elle s’y connaissait en drogue, la garce, car elle sauta sur mon bloc, et en arracha, à l’aide d’un ouvre-conserves, une pilule respectable, qu’elle croqua en vraie affamée.

La connaissance était faite. Elle m’installa sur le canapé avec des coussins partout, m’offrit une bouteille de burgundy, un ananas, du pâté de kangourou. Mais j’avais surtout soif,--comme elle--et nous mixtionnâmes des grogs, avec un éther comme rarement j’en bus de pareil.

J’étais calé, à présent, tout à fait «at home». Plus trace de roulis. Ce canapé était vraiment un chic meuble, plus doux qu’un hamac. Je m’offrirai le pareil, quand je serai milliardaire. Et bien commode à l’occasion pour y étaler une riche membrure de garce, comme celle dont je commençais à tripoter, semblant de rien, les tototes toutes chaudes. Car l’opium la rendait souple comme une pelote de mastic, tandis qu’elle débondait ses petites histoires. Mais, entre gens de la Drogue, ça n’a pas d’importance, et je la laissais dire, par politesse...

Qu’est-ce qu’elle racontait donc? Malgré moi, ça m’intéressait, et je suspendis, pour mieux écouter, la vérification méthodique de ses œuvres-vives.

Othello... Où diable avais-je entendu ce nom-là?

--Ah! c’est un rude gas! Vois-tu, mon chou, il n’y a encore que lui. Mais il était, il est, jaloux, jaloux! C’est même pour ça que je l’appelle Othello. Othello, tu dois savoir, c’était un lord anglais du temps de la reine Anne, qui n’aimait pas se laisser faire des queues... Et puis, tiens, je vais te raconter... Mais bois d’abord: tu laisses évaporer ton grog.

Depuis quinze jours, il reniflait après mes jupes, comme un chien, le pauvre Bob! Un soir, enfin, je le laisse monter avec moi. Car j’ai beau adorer mon Lolo et lui être fidèle, celui-là, vois-tu, était si joli, si mignon, avec sa figure de bébé frisé, blond et rose, dans son grand col de marin! Ça ne fait de mal à personne, pas vrai?... D’habitude, au moins... Bref, nous voilà installés, comme aujourd’hui nous deux, à sécher quelques bouteilles: et, de fil en aiguille, il se met à me débiter des choses, mais là, qui me remuent comme une pilule de bonne drogue. «Couronne ma flamme», répétait-il. Moi, je le laissais faire:--un si beau gas!--et je couronnais tout ce qu’il voulait, lorsque, derrière la blanche épaule de Bob se lève la face noire de mon Othello, avec des yeux rouges de diable japonais;--et ses dents grinçaient, de rage, lui, et pas de plaisir!

Quel cri je poussai! Mais Bob n’y entendait pas malice, le pauvre, au contraire. D’ailleurs, les doigts noirs serraient déjà son gésier. Entre nos chaleurs jointes, une chose de glace passa, glissa, trancha, tandis que Bob sautait en arrière, hurlant comme un porc égorgé, me laissant après lui une sorte de doigt de gant flasque et mouillé.--Quand j’y pense, j’ai failli m’évanouir, pour la seule fois de ma vie!--Mais ça n’est pas la question. Il ne gueula pas longtemps, le bébé, car elle est fameuse, la poigne de mon Othello!

Quand il eut fini de gigoter, nous écoutâmes. Mais personne ne bougeait, aux étages, ni dans la rue. Tu comprends, les voisins sont habitués, et si la police devait fourrer son nez dans toutes les explications intimes du quartier...

Qu’il était beau, alors, mon nègre chéri! Son grand couteau de cuisine lui bavait du sang rouge sous son menton noir; et ses gros bras luisants sortis de ses manches retroussées jonglaient avec le corps de Bob--si blanc, si mince, pauvre bébé... Et il vous le pendit aussi facilement qu’un lièvre, par les pattes, à l’anneau de la suspension, avec un bout de filin tiré de sa poche.

Après ça, quand il se retourna sur moi en empoignant le tranchelard, je crus bien que j’allais y passer. Oh! je n’aurais pas bougé! Pourquoi faire? Et puis, c’était son droit. Mais mon brave Ito, le chat que tu as voulu écraser, avait bondi sur le lit, et, ronronnant et grognant de joie contre moi, croquait le petit doigt de gant, flasque et ridé.

Mon Othello se tordit de rire.

--Ito pas peur: Ito savoir. Bon. Toi Lily savoir bientôt. Toi maintenant apporter tub.

Il me le fit disposer sous le corps suspendu, puis se mit à travailler du couteau dans cette viande, comme un boucher à l’abattoir.

Ito, à coups de pattes et de gueule, dévidait les tripes, qu’il traînait par la chambre.

Moi, j’aidais à débiter Bob, et nous empilions au fur et à mesure les pièces. Le bassin une fois rempli, Lolo eut un ricanement satisfait. Puis il me tendit un morceau de graisse, et m’ordonna de mettre la poêle sur le feu.

--A propos, s’interrompit-elle, as-tu déjà mangé de l’homme?

J’ai beaucoup roulé, monsieur, et j’en ai vu de toutes les couleurs, mais ça, non, pas encore. Je lui avouai la chose.

--N’essaie pas, alors. C’est une triste viande. Si fade! Il a fallu des livres de poivre et des gallons de Worcester-sauce pour assaisonner ce pauvre Bob. Lolo, lui, trouvait ça exquis; et comment le contredire, quand sa mauvaise humeur s’en allait à chaque bouchée que nous avalions?

Et puis c’était trop long! Un mois, mon chou, nous avons vécu là-dessus. Heureusement, Othello est un cuisinier à la hauteur, et sa place est dans un palace-hôtel plutôt que dans une damnée cambuse. Rôti, bouilli, étuvé, à la broche, en bifteck, en ragoût, que sais-je, tout y a passé, sans parler, sur la fin, des morceaux à la saumure, en daube, des jambons, boudins, saucisses et pâtés! Le dernier soir, nous sommes allés au bout du môle jeter les os à la mer.

Le crâne, ce fut plus drôle. Mon Lolo seul était capable de trouver la blague: un carabin n’est pas plus subtil. Ce crâne, nous l’avons déposé... devine... sur la fenêtre du Police-Office, avec une bougie allumée dedans!

Et la garce partit d’un rire hystérique, en laissant s’ouvrir les derniers plis de son kimono.

Mais ça, je m’en fichais, à présent. Son rire venait de crever net le flegme de l’opium. Je la secouai par le bras.

--Où est-il, Othello? Quand vient-il?

--Pas peur, mon chou! Les cartes disent qu’il a débarqué; mais pas ici encore, pour sûr. Il doit être ce soir à Shang-Haï, chez la mère Pivoine, avec tout l’équipage du _Mooncalf_, de San-Francisco.

Je sautai à bas du canapé, me rajustant à la galope... Vingt dieux! et mon browning vidé de toutes ses cartouches!... Lolo, oui! c’est Black-Pig, le maître-coq du _Mooncalf_: un lascar du bord, je me souviens, l’appelait Othello, parfois... Plus une cartouche, stupide imbécile!...

Je déguerpis, en cauchemar, dégringolai les quatre étages, mon waterproof d’une main, mes bottes ferrées de l’autre, oubliant mon précieux bloc d’opium, et interposai plusieurs tournants de rues entre moi et ce... coupe-gorge, comme vous dites, monsieur, avant de m’asseoir sur un seuil, devant un réverbère, pour me rechausser.

Là, j’étudiai longuement mes bottes, afin de répartir chacune du bon côté: aussi, je ne _l_’entendis pas venir. Je vis des pieds extrêmement boueux, des pieds _noirs_, s’arrêter près des miens, et l’abominable voix familière me changea d’abord en statue:

--Hé! moussié Robert! Pas bon place rester ici. Moi connaître Lily tout près. Toi venir. Bon manger. Bon amuser.

Du coin de l’œil, je vis reluire le grand couteau de cuisine qu’il trimballait sans gaîne, à son habitude.

Alors, je compris tout, je voulus,--et je bondis.

Furieusement, avec l’agilité que donne la Drogue (vous connaissez peut-être, monsieur?) j’encapuchonnai de mon waterproof le cannibale, lui assénai à toute volée sur la tête ma paire de bottes ferrées,--puis je détalai, tel un kangourou, pieds nus et vareuse de toile, sous la pluie, à travers les rues désertes de l’ignoble Melbourne.

Et, le lendemain, je filai par le premier train.

LE TONNERRE DE ZEUS

J’étais hors de Castelvetrano quand la première aube délaya l’opacité de la nuit nébuleuse. La piedsente, au bord de la route, devint perceptible. De noires silhouettes végétales se délimitèrent. Et ce fut, dans le réconfort de la marche visible, comme si je m’éveillais, après la fixité animale de l’instinct que hérissent les ténèbres. Une tiédeur, mollement, soufflait. Peu à peu, les colorations se révélèrent; de blancs nuages s’effritaient, confusément; sur les talus de la route encaissée, le profil baroque des figuiers d’Inde--buissons tourmentés en hirsutes spatules de gros bronze vert--alternaient avec le faisceau des aloès en zinc bleu, d’où jaillit une hampe grêle sommée de fleurs orangées. Des paysans, montés sur des ânes, me dépassaient, drapés dans leurs châles comme en des chlamydes. Parfois, une carriole, haute sur roues, peinturlurée jusqu’aux brancards, au petit trot d’une mule caparaçonnée de cuir rouge, cahotait un jeune garçon tombé, de sommeil, sous la banquette.

Malgré les places offertes et l’appât des savoureuses conversations, je redoutai l’aide tressautante des rudes véhicules indigènes et continuai de piétonner dans l’alacrité matinale. Il faisait grand jour: de longs rais de gloire fendirent la couche amorphe des nuages; des flaques d’outremer s’ouvrirent. Le soleil était levé.

La joie de cette divine terre de Sicile m’émerveilla une fois encore de son ivresse neuve et légère. Une sensation d’héroïsme voluptueux émouvait de larges communions avec l’âme familière et bienveillante des choses. L’aimable jeu des forces naturelles biffait la mysticité du Nord. Je reconnus la proximité enveloppante des dieux immortels, et, songeant à l’eurhythmie lumineuse de la vie antique, un grand frisson mit en moi la passagère et précieuse intuition de cette grâce et de cette beauté--abolies.

Cependant, la campagne se dégageait, plate et moins fertile: quelques îlots de citronniers compacts; le vert poussiéreux d’oliviers rabougris, mêlé aux touffes sombres des caroubiers; et, parfois, au long d’un fossé, l’écran des roseaux secs et bruissants. Un vent moite, à longues bouffées raréfiait l’air, sous le dôme vite refermé des nuages cendreux; la marche, anhélante, s’alentit.

Le pays se désola tout à fait: la bruyère grumelait ses broussailles noires jusqu’aux lointaines collines. Un bouquet d’eucalyptus, aux troncs blanchâtres sous l’écorce laciniée, aux feuilles pendantes, exténuées, avoisinait les murs croulants d’une ferme vide.

A gauche bifurqua la grand’route, et le chemin, au milieu des landes, pointa droit vers les Ruines érigeant sur l’horizon quatre fûts isolés et de vagues tumuli. Des dunes basses recouvraient cette région infectée de malaria et de fièvre après les catastrophes anciennes; et l’envahissement continuel des sables avait poussé, en travers du cailloutis neuf, de larges bancs pâles et mouvants dont la traversée se faisait plus pénible par la brise fade, sous le velum floconneux et tiède du sirocco.

Des ruines émanait une horreur sacrée. C’était un prodigieux chaos, incomparable avec les âpres solitudes de Ségeste ou les rivages d’Ostie, plus lugubres encore. La consécration d’anathèmes évidents s’imposait à ce désastre unique. Au hasard du décombre, j’escaladai les informes blocs fauves, et, assis en la cannelure gigantesque d’un fût brisé, l’ensemble m’apparut, formidable.

Les épaisses colonnes doriques s’étaient, d’un bloc, abattues, projetant leurs chapiteaux, la base écrasée sous la chute massive des entablements; d’autres éparpillaient leurs tronçons inégaux; et celles des angles avaient déversé, en titaniques chaînes de vertèbres, leurs tambours descellés. Les temples étaient méconnaissables: les poutres de marbre avaient éclaté; naos, frises, frontons, mêlaient leurs débris fracassés; et des sections d’architrave avaient, comme des béliers, défoncé les triples gradins coupés dans le roc. Pas une arête qui ne fût écornée, tailladée, hachurée; les moulures denticulées en scies, et partout la pierre affouillée, cavernée, vermiculée d’alvéoles où nichaient les salamandres vertes. Là-bas, d’autres monceaux débordaient les murs cyclopéens de l’Acropole, dont le ravin ouvrait un delta renversé sur le mercure brasillant de la mer Libyque.

Le caractère étrange, la malédiction spéciale de ces ruines me pénétra. Il y avait fallu d’obstinés tremblements de terre, un acharnement _inhumain_. La guerre ni l’incendie, nulle ruée de hordes sauvages n’eussent amené cette définitive et parfaite subversion. La violence irritée des dieux, seule, avait pu ruer bas, concasser et niveler cette vigoureuse architecture: puis, ce monument vengeur abandonné au pays désormais stérile et méphitique, le patient linceul des sables séculaires en avait enseveli les restes, et la récente exhumation des fouilles n’avait pas altéré la solitude maudite, au large des railways, des itinéraires touristes et des voyages nuptiaux.

Ma songerie accoudée, fermant les paupières, aux densités du passé s’entorpeura. Par lumineux fragments s’imagèrent d’antiques évocations: profils, sur le ciel, de temples ensoleillés, au long des murs; et la ville claire; et les rues polychromes, et le rythme onduleux et jeune des peplos et des chlamydes. Une intuition aiguë et silencieuse projetait en couleurs vivantes et fugaces les mille parcelles de cette histoire, animée à la présence de ses débris; et cette pleine compréhension de la beauté plastique m’initiait à la joie d’une existence harmonieuse et dionysiaque. Générosité pleine et grâce des souples énergies, au regard de quoi notre civilisation triste et compliquée apparaît misère cacochyme et pitoyable sénilité.

Lyrique de ces splendeurs évoquées, les monceaux des ruines informes je les restituai à leurs maîtres légitimes: sous la gloire des frontons et des colonnades, au fond des temples, les Olympiens d’ivoire et d’or trônaient parmi les nuages des parfums. Et, en la lenteur attentive d’un respect, s’imposa l’auguste et toute-puissante Majesté, la Face marmoréenne de Zeus.

Là-bas, sur l’Acropole, avec de secs croassements, un aigle s’enlevait droit en l’air. Et l’instinct subit de ma reconnaissance monta avec l’oiseau vers le Dieu qui agréait ainsi mon hommage de Barbare.

La complaisance d’une torpeur aimable poursuivit le jeu de cette illusion, lorsque m’éveilla net un salut révérencieux: l’inévitable «custode delle rovine[1]», sa pipe en terre rouge d’une main, de l’autre tirait, pour m’offrir ses services, sa casquette galonnée d’argent. La figure de misère et de fièvre, que les pointes trop cirées de ses moustaches noires voulaient en vain revigorer, augmenta la détente de cette intrusion; je me sentis incapable de l’énergie nécessaire à rebuter le harcèlement loquace et tenace d’un cicerone italien. Il fallut me résigner, descendre, et suivre le personnage qui me ramenait à la route pour observer l’immuable itinéraire de sa démonstration.

[1] Gardien des ruines.

Il remémora «les fouilles qui avaient enfin mis au jour les débris de cette ville dont on avait oublié même le véritable emplacement»; il entama une chronologie fantaisiste des premiers «rois»;--mais un bruit, un bourdonnement rude, et qui s’approchait, nous détourna. Silhouette nette au fond de la route: une automobile.

A une allure de train rapide, la crépitante machine, laquée de vermillon, un éperon aigu entre ses phares de locomotive, caracola, dérapant dans un virage à pleine vitesse, et devant nous stoppa net avec un gargouillement exaspéré de détonations. Parmi les puanteurs de benzine et d’huile, un formidable géant, tout encuirassé de peau de phoque, sauta de la machine trépidante, et, de ses poignes velues, retirant une sorte de scaphandre, qui démasqua son large et rouge visage de taureau, haut campé sur ses fortes bottes, stentorisa en anglais:

«By jove! On dirait des cheminées d’usine, ces colonnes! Very curious, indeed!» Et il m’interpella: Sir...

Je me présentai.

«Charmed, sir.--Colonel William Klondyke, Chicago.--Qu’en dites-vous, Sir? Voilà une fameuse capilotade de temples!»

Et sa rousse et rayonnante barbe rutilant comme un balai en fils de cuivre tressauta d’un rire satisfait dont les spasmes cyclopéens gonflaient le paletot de phoque. Bien que le rictus de son épaisse face fibrillée me fût tout de suite odieux, une curiosité m’empêcha de l’abandonner seul aux explications du gardien. J’acquiesçai à son exorde abrupt.

Sir William Klondyke se tourna vers l’automobile dont le chauffeur, muni d’un jeu de clés, vérifiait les écrous; il tira du coffre un guide in-octavo relié en chagrin sang-de-bœuf et un volumineux appareil photographique. Et il se mit à collationner sur son texte les discours du custode, et à viser les points de vue que ratifiait la sonnerie du déclanchement.

Mon instinctive animadversion négligeait le grotesque de ses allures: je conférais un sérieux profond à l’assurance de sa brutalité; et pour son arrivée, sa conduite, j’abominais l’individu.

«Voici, dit le cicerone, un des temples les plus considérables que les Grecs aient jamais construit. Il a 113 mètres de long et 54 de large.» Son attente requérait les coutumières exclamations à l’énoncé de tels chiffres.

Avec la raucité métallique d’un phonographe, sir William Klondyke parla:

«Et voilà pourquoi on vient nous jeter à la tête l’Antiquité! Ces gens étaient civilisés parce qu’ils faisaient des temples! Well, ce n’était pas trop mal--pour l’époque. Mais, soyons sérieux. Sir, comparez-moi un peu leur bâtisse primitive avec la construction moderne: ciment armé, acier chromé, verre trempé. Hein? Il y avait du marbre et des dorures. Et puis? Tout pour le décor, rien de sérieux, pas l’ombre de confortable. Tenez, ces fameux temples, pour les éclairer, il y avait un trou dans le plafond, et la pluie tombait à même. Et ne me parlez pas de grandeur: une gare très ordinaire (celle d’Omaha, par exemple) en tiendrait une demi-douzaine. Dites, Sir, auraient-ils été capables de faire, pas le pont de Brooklyn ou la Grande-Roue, mais une Galerie des Machines? Pour quoi mettre dedans, d’abord? Des dieux?--Yes, _of course_, leurs bêtes de dieux anthropomorphes pour qui ils gaspillaient stupidement leur temps en fêtes et leurs denrées en sacrifices. Voulez-vous savoir? Eh bien, ces Grecs n’étaient pas des gens pratiques!»

Il paracheva de cette véhémente flétrissure sa vitupération, et s’assit sur un pliant d’aluminium dont il avait tiré de sa poche le mécanisme ingénieux.

Certes, j’ai subi de très absurdes conversations, et les turpides gloses des touristes me sont familières en leur diversité. Mais je ne pouvais prévoir ces énormes extravagances, et l’âpreté de cette sortie, qui n’avait en rien l’humour d’un paradoxe, déconcerta ma réfutation. Je boursouflai la banale emphase d’un rappel au sens commun:--Car, même en Amérique, Monsieur, on concède aux anciens le rôle de précurseurs (lointains, je l’admets) de la civilisation moderne; et les plus subversifs penseurs eux-mêmes n’ont pu nier le génie de pondération, d’harmonie et de proportion...

Il coupa ces plates niaiseries:

«Yes, Sir, je conspue tous ces transcendentaux, ces idéalistes. Du mattoïdisme, votre génie grec. Qu’est-ce qu’il a produit? En politique, l’anarchie et la démence: Athènes, Sparte, Syracuse, et les autres, des États microscopiques qui ne surent même pas s’unir, des peuplades envieuses et hargneuses qui passèrent leur vie à s’entre-dévorer. Leur philosophie? Un ramas d’hypothèses contradictoires et anti-scientifiques: chaque affirmation d’Aristote est une bourde; Diogène était un toqué, Platon un fumiste!--Tous des artistes, vous dis-je! Et non seulement ce n’étaient pas des gens pratiques, mais ils n’étaient pas moraux. Leur conception de l’Olympe devrait les clouer au pilori de l’histoire. Un prostibulum, cet Olympe! une ribaudaille de dieux! Leur ignoble Zeus a mérité cent fois le hard-labour et l’électrocution; leur Aphrodite...» Il éjacula de plus formidables blasphèmes. Sa véhémence farouche m’horrifiait: je le sentis l’énergumène d’une occulte puissance, et ce forcené m’apparut comme une posthume révolte, comme l’intrusion vengeresse, en cette nécropole divine, de quelque Titan mal écrasé. Et, comprenant la vanité de toute réponse, l’inanité d’un effort pour rétorquer cette haine brutale et féroce, je subis les affres confuses d’être impliqué dans la transcendante aventure d’un spectacle interdit.