La Belgique héroïque et martyre

Part 5

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L'on pénètre sous la tour par une haute porte en ogive. Les nervures de la voûte, qui forment un narthex, où débouchent l'escalier de la tour et la logette du baptistaire, s'amortissent sur des culs-de-lampe ornés de têtes naïves. L'une, un jeune homme imberbe aux cheveux bouclés, est d'un style excellent qui rappelle celui de ces admirables talons de poutres du XVe siècle, provenant d'Ypres, que l'on pouvait voir à l'Exposition d'art ancien, à Gand, en 1913.

Le narthex s'ouvre directement sur l'église par un arc élevé, barré par le jubé et les orgues datant du XVIIIe siècle.

Le vaisseau, accosté de bas côtés étroits, se prolonge en trois nefs égales, plus hautes et plus claires, débordant latéralement, à la façon d'un transept. Il se produit ainsi une alternance de pénombre et de lumière plus saisissante encore dans l'état actuel de délabrement de l'église.

Les arcs des travées sont supportés par des colonnes de pierre, massives, aux chapiteaux frustes d'un galbe écrasé, qui en font remonter la construction au XIVe siècle.

Les voûtes sont en bois apparent, portées par des corbeaux naïvement historiés. Tandis que les nefs latérales se terminent carrément, à la nef centrale s'ajoute une abside polygonale, entre les deux sacristies.

A l'obus fatal de Décembre, qui éventra la nef de droite et renversa l'un des piliers, en ont succédé d'autres, crevant la toiture, faisant éclater les vitraux, arrachant des murailles les boiseries et les confessionnaux.

Tout cela formait un fouillis pathétique sur le dallage jonché d'une paille souillée du sang des victimes et des débris de leurs équipements... Seule la petite chaire de vérité, sauvée depuis de désastres futurs, se dressait comme un défi ironique à la barbarie teutonne, la chaire d'où si souvent étaient tombées des paroles de paix et de fraternité universelle...

En dépit des restaurateurs qui n'avaient pas manqué de peinturlurer les voûtes et d'orner le chœur d'un autel de style néo-gothique et de quelques abominables statues polychromes, la nef avait gardé ce caractère si sympathique des vieilles églises des Flandres.

La tourmente du XVIe siècle, dont les horreurs pâlissent à coté de celles de la guerre actuelle, avait dépouillé celles-ci de la plupart de leurs ornements et de leur mobilier. Il fallut bien les remplacer et les générations qui suivirent s'employèrent, de leur mieux, à rendre aux temples leur splendeur primitive.

Il en résulta un disparate pittoresque, naïf et touchant qui fait horreur aux architectes officiels, épris de l'unité de style, mais qui réjouit les artistes et les poètes. L'église apparaît bien comme la maison de tous et de tous les âges et la foi s'y manifeste vivante et continue.

Ainsi, à mon sens, à la sévérité grêle du gothique, la redondance des autels de style baroque, avec leurs lourdes colonnes, leurs chapiteaux surchargés, leurs draperies héroïques, se marie parfaitement. Des Rubens de village les ont ornés, mais comme les autels éclatants d'Anvers et de Gand, ils célèbrent, sur un ton plus humble, le catholicisme triomphant et théâtral qui, manié magistralement par les Jésuites, s'employa, au XVIIe siècle, à oindre les plaies vives et à engourdir les espérances déçues.

Puis les huchiers rustiques s'efforcèrent d'habiller les froides murailles de boiseries et de confessionnaux de chêne. Sous le ciseau du paysan flamand l'élégance des rinceaux français a pris une physionomie à la fois robuste et colorée, qui n'est pas sans charmes. Aux piliers s'accrochent des torchères de bois doré et des obits en losange des seigneurs de l'endroit. L'éclat des cierges et des fleurs en papier doré entoure de gloire la Vierge resplendissante sous son lourd manteau de velours broché et son voile de dentelle arachnéenne...

Agenouillez sur les chaises de paille, quelques femmes en mante noire, et vous aurez l'image mystique et paisible que présentait, aux jours heureux, l'église, aujourd'hui ravagée, de Lampernisse.

Celle-ci s'enorgueillissait d'un Christ célèbre, que j'espère sauvé du désastre, et qui sans doute figura au Petit Palais, avec les reliques du pays de l'Yser.

Dans un des bas côtés, un monument conçu en pseudo-gothique, d'il y a une cinquantaine d'années, évoque le souvenir glorieux du poissonnier Zannekin, tombé en héros, au Mont Cassel, le 23 août 1328, à la tête des milices communales. Ce cénotaphe sanctifie par son voisinage les tombes proches des humbles soldats morts, pour la patrie, aux champs de l'Yser.

A Lampernisse, petit village au nom sonore et doux, Charles de Coster a placé l'épilogue de son livre épique, si cher à nous autres Belges, et qui, évoquant nos luttes sanglantes du XVIe siècle, nous sera dorénavant plus cher encore.

Le curé, le bedeau, l'échevin, le notaire, le fossoyeur, toutes les autorités religieuses et civiles de Lampernisse, trouvent, un beau jour, étendus dans une prairie voisine, les corps nus et inanimés d'Uylenspiegel, l'incarnation de la résistance des Flandres à la tyrannie espagnole, et de Nèle, sa petite amie.

Ils s'apprêtent à les ensevelir en terre bénie. Or, le héros reprend ses sens et leur lance cette fière apostrophe:

«Est-ce qu'on enterre Nèle, le cœur, Uylenspiegel, l'esprit de la mère Flandre!...»

Il ne nous reste de la Flandre maternelle qu'un petit lambeau de terre ravagée. Ses bourgs et ses villages ne sont plus que des ruines fumantes, et pourtant beaucoup d'habitants s'y terrent avec ténacité, ne pouvant se résoudre à les quitter. Face à l'ennemi, nos soldats regardent éperdûment vers l'Est, par delà leurs tranchées, par delà l'Yser... la mère Flandre captive, qui attend d'eux la délivrance.

En Flandre, mai 1915.

Jean DE MOT.

_Conservateur du Musée du Cinquantenaire de Bruxelles._

LES CRIMINELS AU PILORI

_Dans un livre remarquable qui vient de paraître, sous le titre_: Les Cruautés allemandes, _M. Maccas, docteur en droit de l'Université d'Athènes, après avoir énuméré, d'après les témoignages et les documents officiels, les attentats commis en Belgique et en France, par les troupes allemandes, dresse la liste déjà longue des chefs qui doivent en être tenus pour responsables. Cette nomenclature était nécessaire. Les criminels au pilori! C'est une première satisfaction aux impérieuses exigences de la conscience universelle_.

_Journal des Débats_ (23 mai 1915).

La préface de =Les Cruautés allemandes=[1] est de M. Paul Girard, de l'Institut. L'éminent professeur de la Faculté des Lettres nous présente l'ouvrage en ces termes: «Ce nouveau livre sur la façon dont l'Allemagne entend et pratique la guerre est l'œuvre d'un neutre, et cela seul suffirait à lui assurer nos sympathies. Mais il est de plus composé avec méthode, documenté, sobre et d'une bonne foi évidente, et ce sont là de trop sérieuses qualités pour ne pas forcer l'estime, non seulement du public français, mais de tous ceux, à quelque nationalité qu'ils appartiennent, qui auront la curiosité de le lire, ou seulement de le parcourir d'un œil non prévenu.»

[1] _Les Cruautés allemandes_, par LÉON MACCAS, docteur en droit de l'Université d'Athènes. Nouvelle Librairie Nationale, 11, rue de Médicis, Paris, 1 vol. in-12. 3 fr. 50.

En ces heures tragiques, la lecture du réquisitoire de M. Maccas s'impose.

Le lecteur se rendra compte, par des faits indiscutables, combien, avec raison, le préfacier s'élève contre les Allemands qui, à l'heure actuelle, «ont introduit dans la guerre un droit nouveau, une morale nouvelle, droit et morale manifestement contraires aux idées que l'humanité se faisait jusqu'ici de ces grandes choses, et aux tendances qui la portaient, qui la portent encore à chercher des atténuations aux souffrances et aux horreurs légales qu'entraîne la guerre entre nations civilisées»; contre des ennemis qui «semblent avoir pris à tâche de pratiquer partout, sous des formes diverses, l'abus de la force»; contre une nation qui a signé certaines déclarations tendant à adoucir, dans la mesure du possible, les rigueurs de la guerre, et qui, devenue belligérante, «ne tient plus aucun compte de ces mêmes déclarations». Devant de pareils actes, incontestablement prouvés, il comprendra combien légitime est la véhémente conclusion de M. Girard s'écriant:

«De tout ceci ne peut naître que de la haine, une haine tenace, inlassable, que la paix n'éteindra pas, ni la victoire.....

* * *

«Si la haine subsiste, pieusement entretenue, attisée au feu sacré du souvenir, il n'y a pas pour celui qui en est l'objet, de sécurité possible; elle est la paille qui menace silencieusement de destruction soudaine l'acier dont on est le plus sûr.

«Malheur au peuple qui s'est fait haïr!»

Illustrations:

L'INTÉRIEUR DE L'ÉGLISE DE PERVYSE, APRÈS LE BOMBARDEMENT _Ph. Meurisse._

RUINES DE L'ÉGLISE D'OUDEKAPPELLE _Ph. H. de Hemptine._

LA TOUR DE LAMPERNISSE, AVANT SA DESTRUCTION _Ph. H. de Hemptine._

INTÉRIEUR DE L'ÉGLISE DE LAMPERNISSE _Ph. Capit. Gérard._

Des seize chapitres de cet ouvrage, nous ne nous arrêterons aujourd'hui que sur celui des _Responsabilités_. Dans ce chapitre, M. Maccas porte l'accusation que dans la guerre actuelle l'officier allemand a montré une âme essentiellement criminelle. «Nos recherches», écrit-il, «et l'étude approfondie que nous avons faite du sujet, nous permettent de donner entièrement raison à la commission d'enquête française quand elle affirme que le _commandement, jusque dans ses personnifications les plus hautes, portera devant l'humanité la responsabilité écrasante_ des crimes commis par l'armée allemande.

A cette affirmation fait suite une liste de cinquante-six noms, hauts et bas gradés de l'armée teutonne, coupables de crimes de droit commun. Nous donnons à cette place le nom des inculpés dont l'action scélérate s'est exercée _sur le territoire de la Belgique seulement_, en plaçant en tête, suivant l'ordre adopté par M. Maccas, le prince au nom duquel «tant d'excès auront été commis»:

1. =L'Empereur GUILLAUME II=[2].--Dans une allocution adressée à ses troupes, la veille de la bataille de la Vistule, l'empereur Guillaume lui-même a lancé ces paroles, qui constituent comme le farouche programme de toutes les atrocités commises: «Malheur aux vaincus! Le vainqueur ne connaît pas de grâce.»

[2] Les numéros précédant les noms sont ceux de livre de M. Léon Maccas.

3. =Le prince EITEL-FRÉDÉRIC, fils de l'empereur d'Allemagne.=--Le prince a séjourné huit jours dans un château près de Liége. Le propriétaire était présent. Sous les yeux de ses hôtes, le prince fit emballer toutes les robes qu'il put trouver dans les armoires de la maîtresse de maison et de ses filles.

4. =Le duc de BRUNSWICK.=--Le prince a participé au pillage du même château, près de Liége.

6. =Le maréchal von der GOLTZ=, gouverneur militaire de Belgique.--Dans un arrêté signé de lui et affiché le 5 octobre 1914 à Bruxelles, le maréchal a édicté la peine de mort contre les habitants, coupables ou non, des endroits près desquels le télégraphe aurait été coupé ou le chemin de fer détruit.

7. =Le général de BÜLOW=, commandant en chef la deuxième armée allemande.--Ce général a ordonné le premier bombardement de Reims; le 22 août, après le sac d'Andenne, il a fait afficher ceci: «_C'est avec mon consentement que le général en chef a fait brûler toute la localité et que cent personnes environ ont été fusillées_.» Le 25 août, à Namur, autre proclamation de sa main, où on lisait: «Les soldats belges et français doivent être livrés comme prisonniers de guerre avant quatre heures, devant la prison. Les citoyens qui n'obéiront pas, seront condamnés aux travaux forcés à perpétuité en Allemagne. L'inspection sévère des immeubles commencera à quatre heures. _Tout soldat trouvé sera immédiatement fusillé._ Armes, poudre, dynamite, doivent être remis à quatre heures. Peine: fusillade. Toutes les rues seront occupées par une garde allemande, qui prendra dix otages dans chaque rue. _Si un attentat se produit dans la rue, les dix otages seront fusillés._»

19. =Le général SIXTUS D'ARNIM=, commandant le quatrième corps d'armée allemand.--Il frappe la ville de Bruxelles et la province de Brabant de la monstrueuse contribution de guerre de 500 millions de francs.

20. =Le général von BISSING=, commandant le septième corps d'armée allemand.--Dans une proclamation adressée à ses troupes en Belgique, il leur dit que «lorsque les civils se permettent de tirer sur nous, _les innocents doivent périr avec les coupables_»; que «les autorités allemandes ont dit à différentes reprises dans leurs communications aux troupes _que l'on ne devait pas épargner des vies humaines dans la répression de ces faits_»; que «sans doute il est regrettable que des maisons, des villages florissants, même des villes entières soient détruits, mais _cela ne peut nous laisser entraîner à des sentiments de pitié déplacée. Tout cela ne vaut pas la vie d'un seul soldat allemand_.»

21. =Le général de DOEHM=, commandant le IXe corps d'armée allemand.--Comme un journaliste américain, du _World_, lui disait avoir vu, ainsi que M. Gibson, secrétaire de la légation des États-Unis à Bruxelles, des cadavres de femmes et d'enfants mutilés à Louvain, ce général a répondu que de tels faits étaient «_inévitables dans les combats de rues_» Le journaliste américain observa qu'un cadavre de femme avait les pieds et les mains coupés, que celui d'un vieillard montrait vingt-deux coups de baïonnette au visage, que celui d'un vieillard avait été trouvé pendu par les mains aux poutres de sa maison, et qu'on l'avait brûlé vivant en allumant le feu par dessous. Le général de Doehm s'est borné à répondre qu'il n'en était pas responsable.

22. =Le baron de MIRBACH.=--Il participa, avec le prince Eitel et le duc de Brunswick, au pillage d'un château, près de Liége.

23. =Le duc de GRONAU.=--Après que le château de Villers-Notre-Dame en Belgique eut été occupé par son état-major, lui-même y fit saisir 146 couverts, 236 cuillers de vermeil, 3 montres en or, 62 poules, 32 canards, des habits de soirée, des œuvres d'art et quantité de linge d'enfant, qui furent emmenés en Allemagne.

36. =Le lieutenant-colonel BLEGEN.=--Il ordonna les massacres et le sac de Dinant.

37. =Le major BOTZWITZ.=--Il ordonna à ses troupes l'achèvement des blessés et le meurtre des prisonniers de guerre.

38. =Le major MANTEUFFEL.=--Il ordonna la destruction de Louvain et les horribles atrocités qui y furent commises.

39. =Le major SOMMERFELD.=--Il ordonna la destruction de Termonde.

43. =Le major de BÜLOW.=--Il ordonna les massacres et la destruction d'Aerschot.

44. =Le major DIECKMANN.=--Dans une proclamation datant du 6 septembre (Grivegnée, Belgique) il déclara qu' «_il y va de la vie des otages, à ce que la population se tienne paisible en toute circonstance_», et que, si les premiers otages ne sont pas remplacés dans les quarante-huit heures par d'autres, «_l'otage encourt la peine de mort_», et que «_quiconque n'obtempère pas au commandement: Levez les bras! est passible de la peine de mort_.»

54. =L'officier allemand WALTER BLOEM.=--Il fut chargé de faire une enquête en Belgique (voir la _Gazette de Cologne_ du 10 février 1915) et il avoua sans honte que tout ce qui y fut commis fait partie d'un système ayant pour principe que «_la collectivité entière à laquelle il_ (le coupable) _appartient doit expier_» et que, si les coupables ne peuvent être désignés, «_les innocents doivent expier à leur place, non pas parce qu'un crime a été commis, mais pour qu'un crime ne soit plus commis dans la suite_.»

La presse entière des Nations alliées ne devrait-elle pas demander la nomination immédiate d'un tribunal international pour juger et condamner par contumace--ainsi que le réclame le «Figaro» (27 mai)--tous ces criminels de droit commun.

* * *

Nous ne pouvons mieux faire, en terminant cette liste, que de citer la conclusion du réquisitoire de M. Léon Maccas.

«Donc, la _responsabilité théorique_ des cruautés allemandes», affirme-t-il dans cette conclusion, «appartient: directement aux écrivains militaires de l'Allemagne; plus profondément et dans leurs causes, à ses professeurs, à ses historiens, à ses philosophes. Au premier rang des exécuteurs viennent ensuite les chefs militaires.

«Mais le _verdict général_ porte sur toute l'Allemagne, car tous ses citoyens, du premier jusqu'au dernier, se présentent aux yeux du monde, étonné au début, révolté ensuite, comme solidaires dans l'œuvre de dévastation, de meurtre, de pillage et de lâcheté, qui signalera aux yeux de l'histoire la guerre que l'Allemagne a déchaînée.

«Nous, du moins, neutre de nationalité, impartial de jugement, nous les solidarisons tous, dans le sentiment de mépris et de dégoût qu'ils inspirent à notre cœur indigné, et dans le jugement sévère mais juste qu'ils ont mérité de notre raison déçue».

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