La Belgique héroïque et martyre

Part 3

Chapter 33,577 wordsPublic domain

Mais Termonde, outre le charme de ses rues multicolores, intéressait le voyageur par la coquetterie caractéristique de son hôtel de ville. Il avait subi, au cours des siècles, beaucoup de retouches, mais toutes les variations de son architecture s'étaient très heureusement harmonisées. Une partie avait été restaurée selon les dessins de Maestertuis dans un gothique très pur et très simple, tandis que l'aile gauche s'ornait d'un pignon contourné dans le goût de la Renaissance. Au milieu de l'édifice, la tour se dressait d'un jet hardi, couronnée de quatre tourelles qui s'effilaient autour d'une lanterne finissant en flèche bulbeuse. Certes, ce monument n'avait rien de l'imposante solennité du beffroi de Bruges, ni de la fière énergie du beffroi d'Ypres, ni de la grâce légère de l'hôtel de ville d'Audenarde, mais sa silhouette avait de la grâce et de la fierté et il faisait, somme toute, très bonne figure parmi les édifices civils de la Flandre. A l'intérieur, la municipalité avait réuni les tableaux qu'elle possédait, et qui, presque tous, étaient dûs à des peintres du terroir, car Termonde a marqué dans l'histoire artistique de la Belgique contemporaine: c'est le lieu de naissance du grand paysagiste Courtens. On y trouvait, du reste, aussi quelques tableaux anciens de grande valeur. A Notre-Dame, la vieille collégiale sombre dont la masse trapue s'élevait au-dessus de l'ancien cimetière, on voyait, parmi l'or et le marbre des chapelles, un remarquable tableau de Gaspard de Crayer et deux Van Dyck excellents: une _Adoration des Bergers_ et un _Crucifiement_.

Ces précieuses toiles ont-elles été sauvées? je ne sais; mais les charmants édifices qui leur servaient de cadre ont disparu à jamais. Sans doute Termonde se relèvera de ses ruines, mais ce sera une autre ville, une ville neuve sans rien du charme discret et recueilli de la cité détruite.

* * *

Hélas! il en est ainsi de presque toute la Flandre. Rien ne nous rendra son tranquille et placide visage. Elle pansera ses blessures, elle réparera ses désastres avec cette patiente énergie qu'elle a toujours montrée au cours des siècles, mais ses paysages silencieux et pensifs comme des jardins de béguines, ses villages riants, paisibles et vieillots ont disparu à jamais.

Peut-être reverrons-nous la tour des halles d'Ypres se dresser fièrement au milieu de la plaine reconquise, car on pourra la reconstruire pieusement, telle qu'elle était, mais nous ne reverrons jamais la vieille petite place, la charmante église de Loo, si artistement patinée par le temps; nous ne reverrons jamais le tendre béguinage de Dixmude, son vieux pont de l'Yser, ses maisonnettes multicolores, on ne refera pas ces quais ombragés de vieux arbres. Et de même Nieuport. Aucun archéologue, aucun architecte, ne nous restituera la vieille église de brique et son clocher bulbeux, le modeste hôtel de ville, avec son perron solennel, ni la Halle-aux-Drapiers, avec sa gracieuse tour carrée.

A quoi bon chercher à reconstituer ces humbles monuments? Ce n'étaient rien moins que des modèles d'architecture et leur beauté était faite de leur parfaite convenance au cadre qui les entourait, de la couleur dont les siècles les avaient revêtus, de l'harmonie qui s'était établie entre eux, et les arbres et le ciel. Les arbres de Nieuport ont été rasés par les obus, et le vétusté petit port qui s'endormait si voluptueusement dans ses souvenirs, le long de l'Yser vaseux, n'est plus qu'un tas de briques et de plâtras.

Nieuport, Ypres, Dixmude, Termonde, rien ne me donne comme ces noms l'affreuse sensation de l'irréparable...

L. DUMONT-WILDEN.

Illustrations:

VICTOR GILSOUL--LE TOURNANT DU CANAL DE BRUGES (PEINTURE) _Ph. Paul Becker._ _App. à M. Max Wolfers._

VICTOR GILSOUL--SOIR A LOO--FLANDRES (PEINTURE)

VICTOR GILSOUL--PAYSAGE DU LITTORAL BELGE (PEINTURE) _App. à S. M. le Roi des Belges._

VICTOR GILSOUL--ASPECT D'UN VIEUX VILLAGE FLAMAND (PEINTURE) _Ph. Paul Becker._ _Musée de Barcelone._

LES HALLES D'YPRES (détruites) _Ph. N D._

LA HALLE A LA BOUCHERIE D'YPRES (détruite) _Ph. des Monuments Historiques._

LE CRIME DE LOUVAIN

Le crime de Louvain, n'est pas seulement un crime contre la Vie: c'est un crime contre l'Esprit, écrivait récemment Pierre Nothomb. Et de fait on ne pouvait évoquer le nom de Louvain, sans songer au centre intellectuel, de réputation célèbre, dont la fondation remonte à 1425; on ne pouvait traverser les rues étroites et tortueuses de la vieille cité brabançonne, sans admirer l'une ou l'autre façade artistique des quarante-trois collèges de l'ancienne université! Depuis quelques années des monuments nouveaux, laboratoires, instituts, pédagogies, s'élevaient un peu partout, garants de la prospérité féconde de l'école.

Louvain était au moyen âge une ville commerciale, puissante et prospère. Les draps écarlates, les tapis, les futaines, les bougrans, les passements d'or, d'argent et de soie, tissés à Louvain, étaient renommés dans toute l'Europe. Pour abriter les métiers et les échoppes des drapiers, les magistrats firent construire en 1317 une Halle, d'aspect sombre et sévère, d'une grande sobriété et d'une parfaite pureté de style.

Des deux salles du rez-de-chaussée, une seule subsistait de nos jours à peu près intacte, divisée en deux nefs par une longue épine de colonnes, à chapiteaux ornés de feuillages et de fruits; d'harmonieuses arcades en plein cintre, vigoureusement moulurées, s'appuyaient sur les colonnes. De magnifiques culs-de-lampe soutenaient les poutres en chêne du plafond; les sujets qu'ils représentaient étaient des plus variés: feuillages, scènes burlesques, êtres fantastiques ou hybrides. Plusieurs de ces culs-de-lampe constituaient des spécimens originaux, qu'on rencontre rarement à la même époque dans le reste de notre pays; tous étaient d'un modelé ferme et rude, formant contraste avec les ciselures plus fines et plus gracieuses de l'époque postérieure. On a reproduit souvent les deux bustes de chevaliers, revêtus de la cotte de maille et séparés par deux écus. «Ce morceau d'un modelé très ferme et d'un très bon style, dit J. Destrée, démontrerait à défaut d'autre témoignage la place distinguée que la sculpture occupait déjà dans nos contrées dès le début du XIVe siècle.»

La Halle aux draps de Louvain ne connut pas longtemps la grouillante animation des marchés et des célèbres foires de septembre; dès la seconde moitié du XIVe siècle une lutte féroce entre patriciens et plébéiens ruina le commerce et força les drapiers à émigrer en Hollande et en Angleterre.

La grande cité brabançonne allait déchoir de son rang, elle était vouée à la ruine, lorsque, au commencement du XVe siècle, une occasion unique s'offrit à elle de connaître à nouveau des jours prospères. Les conseillers du duc de Brabant venaient de décider la fondation dans les Pays-Bas d'un établissement d'études supérieures, afin de retenir dans nos frontières la jeunesse avide de savoir et obligée de fréquenter les universités étrangères. Les magistrats de la ville de Louvain ne ménagèrent ni les démarches, ni les plaidoyers habiles pour déterminer le duc à fixer chez eux le siège de la nouvelle académie; ils obtinrent gain de cause.

Aucune autre ville de nos provinces ne pouvait se prévaloir des avantages précieux que possédait Louvain pour devenir un centre d'études: de vastes locaux abandonnés par le commerce ruiné, des habitants dont le contact continu avec l'étranger et les habitudes commerciales avaient façonné et adouci les mœurs, un climat salubre, doux et tempéré, tant vanté par les historiens, de vastes jardins prêtant leurs ombrages aux promenades solitaires des savants, des rues silencieuses et tranquilles, une paix éternelle où rien ne devait troubler les travaux de l'esprit, les méditations profondes et abstraites: _nusquam studetur quietius_, écrivait Erasme.

Avec la jeune Alma Mater, la ville de Louvain se reprit à la vie et à l'espérance. Consciente de sa dignité et du rôle important qu'elle était appelée à jouer, elle voulut se parer de joyaux artistiques incomparables. L'année même de la fondation de l'université on commençait, sous la direction de l'architecte Sulpice Van Vorst, de Diest, la construction de la collégiale Saint-Pierre; le chœur était achevé en 1434, mais les travaux de l'église durèrent jusqu'au commencement du XVIe siècle. De magnifiques tours de style flamboyant devaient couronner l'édifice et lui donner l'envolée des plus belles cathédrales; des écroulements successifs firent abandonner ces projets et le monument conserva toujours l'aspect d'une œuvre inachevée. L'intérieur présentait un ensemble impressionnant par l'élancement des voûtes, l'élégance des proportions, la pureté des lignes; sept chapelles polygonales entouraient l'abside du chœur.

La collégiale de Louvain renfermait des trésors artistiques. D'après un dessin de Mathieu de Layens, on exécuta, en 1450, pour l'église Saint-Pierre, un tabernacle en pierres d'Avennes: c'était une gracieuse et légère tourelle pyramidale, fourmillant des sculptures les plus fines. A l'entrée du chœur on admirait un jubé dont les trois arcades ogivales, portées par de sveltes colonnes, soutenaient des myriades de statuettes. Citons encore la chaire en bois sculpté et le remarquable porche de la Renaissance, tout orné de dentelles, de festons, de guirlandes, de médaillons.

Deux chefs-d'œuvre célèbres de Thierry Bouts éclipsaient les autres toiles, remarquables cependant, qui ornaient l'église Saint-Pierre. C'étaient la Cène, une des perles les plus pures de l'école flamande, où parmi les spectateurs on remarquait le portrait du peintre, et le Martyre de saint Erasme, tryptique dont les volets représentaient saint Jérôme et saint Bernard, œuvre au coloris brillant et poli.

Les barbares ont livré aux flammes la superbe Collégiale de Louvain; il n'en reste qu'une carcasse vide et décharnée... Les vieilles tapisseries flamandes ont été brûlées; le magnifique tabernacle est en ruines. Par miracle les chapelles qui entourent le chœur où se trouvaient les chefs-d'œuvre de Thierry Bouts ont été préservées de l'incendie. Les deux toiles ont échappé aux flammes qui les ont frôlées; les mains pieuses d'un de mes collègues de l'Université les ont placées en lieu sûr.

Illustrations:

LES HALLES D'YPRES EN FEU _Ph. E. Van Hammée._ (Histoire de la Belgique dans la guerre des Nations). Copyright.

INCENDIE DES HALLES D'YPRES _Ph. Antony._

LES RUINES D'YPRES--LA BIBLIOTHÈQUE _Ph. Antony._

YPRES APRÈS LE PREMIER BOMBARDEMENT _Ph. E. Van Hammée._ (Histoire de la Belgique dans la guerre des Nations). Copyright.

L'hôtel de ville de Bruxelles venait d'être achevé, lorsque les magistrats de Louvain, pris d'une ardente émulation, décidèrent de construire un édifice, qui le surpasserait en richesse et en élégance. Ils s'adressèrent à un jeune architecte, dont le chef-d'œuvre a immortalisé le nom: Mathieu de Layens. La première pierre de l'hôtel de ville fut posée en 1448; les travaux étaient achevés en 1463. Tout le monde connaît ce monument incomparable, ses ciselures fines et délicates comme la plus belle des dentelles, ses façades au millier de sculptures légères; une harmonie parfaite préside à l'enchevêtrement des balustrades, des pinacles, des colonnettes, des clochetons et des tourelles qui s'élancent et se dessinent dans l'azur avec une hardiesse étonnante. L'hôtel de ville de Louvain semble l'œuvre d'un imagier du moyen âge, quelque tabernacle précieux, démesurément grandi, à placer dans un sanctuaire à l'abri des intempéries trop rudes de notre climat.

Les lourds et épais buveurs de bière ont-ils ressenti tout à coup un frisson d'émotion artistique devant ce «Palais de fées» si délicieusement orné? Ils prétendent l'avoir sauvé des flammes au péril de leur vie! Hélas! Le «Palais de fées» reste seul debout au milieu de la dévastation générale; il semble pleurer les joyaux précieux qui l'entouraient comme d'une couronne: la Collégiale, née du même élan artistique et pour ainsi dire du même souffle créateur, et toutes les maisons anciennes aux pignons étroits, aux façades ornées d'inscriptions, de médaillons, de moulures dorées!

Si l'hôtel de ville de Louvain obtint grâce devant les barbares, la Halle ne fut pas jugée digne de semblable faveur; devenue depuis des siècles un foyer d'études et de patriotisme, elle méritait en première ligne les coups des disciples de la haute culture.

Dès 1432, la ville de Louvain offrait à l'université un local dans la Halle aux draps pour l'enseignement de la Théologie et l'année suivante on y aménageait des locaux pour les Facultés de droit et de médecine. En 1676, l'Université acheta la Halle à la ville; quelques années plus tard on suréleva tout l'édifice d'un vaste étage et en 1723 on y ajouta un bâtiment perpendiculaire.

De nos jours, toute la Halle était occupée par la bibliothèque universitaire.

L'immense salle de lecture, dite «salle des portraits», renfermait une collection unique, dont la perte est irréparable. On y avait réuni les toiles représentant les traits des professeurs les plus illustres et des bienfaiteurs insignes de l'ancienne université, toiles d'une valeur artistique bien différente, mais toutes d'un puissant intérêt historique. Devant cette galerie de penseurs, aux traits durs et austères, on se sentait pénétré d'un sentiment profond de respect envers l'étude et la science; l'activité fiévreuse et toujours hâtive, dont une salle de lecture et de recherches est un ardent foyer, formait un contraste frappant avec l'attitude calme et méditative de nos anciens maîtres.

Dans la principale salle de livres, aux dimensions énormes, une magnifique boiserie en chêne, disposée en portiques à colonnes, supportait des dais qui renfermaient les statues des grands philosophes et écrivains de l'antiquité.

La salle de travail des professeurs était un bijou de la plus belle architecture de la Renaissance; nous venions d'y mettre à jour, il y a un an, des voûtes délicates, des boiseries en chêne d'une exécution très fine.

Les séances solennelles des promotions et des doctorats se déroulaient, avec toute la splendeur du protocole académique, dans l'ancien auditoire de médecine, conservé avec ses bancs, ses stalles, ses tribunes, ses tableaux.

La fondation de la Bibliothèque universitaire de Louvain remonte à 1636; de nombreux fonds de vieux livres et manuscrits, légués par des particuliers, vinrent enrichir considérablement le dépôt et lui donner une importance de premier ordre. Le nombre de nos manuscrits s'élevait environ à 500; le plus célèbre était un petit manuscrit écrit de la main de Thomas a Kempis. Nous possédions également plusieurs livres d'heures ornés d'enluminures très riches et de belles miniatures.

Parmi les trésors innombrables, renfermés dans de grandes armoires d'exposition, on pouvait remarquer: la bulle d'érection du Studium de Louvain, concédée par le pontife Martin V en 1425; le fameux ouvrage d'André Vésale, _De humani corporis fabrica_, exemplaire sur vélin donné par Charles-Quint à l'Université; un très beau choix de reliures flamandes du XVIe et du XVIIe siècles; les souvenirs de l'ancienne Université, sceaux des Facultés, médailles, diplômes, etc.; des curiosités typographiques, des raretés bibliographiques de tout genre.

La Bibliothèque de Louvain renfermait plus de 250,000 volumes. Sa principale richesse consistait dans les fonds des vieux imprimés et des incunables. Les 800 à 1,000 incunables de Louvain formaient une des collections les plus précieuses de l'Europe; on y rencontrait des éditions très rares, des exemplaires uniques. Les nombreux fonds, cédés par des spécialistes à notre Bibliothèque, contenaient bon nombre des ouvrages réputés, sortis des presses installées dans la ville universitaire dès les débuts de l'imprimerie, alors que l'école de Louvain jouait un rôle si important dans le mouvement de l'humanisme.

Qui ne connaît la part active prise par la Faculté de théologie de Louvain dans les grandes querelles doctrinales? Des mains pieuses avaient réuni en volumes les pièces, les pamphlets, les lettres, les placards relatifs à la Réforme dans les Pays-Bas, au Baïanisme et au Jansénisme. La reconstitution d'un ensemble aussi complet de documents historiques est impossible.

Les Halles de Louvain ont toujours été le centre d'une vie universitaire intense. On semblait voir se dessiner sur ces murs épais et noircis les ombres d'André Vésale et de Juste-Lipse; dans ces vastes locaux, imprégnés de souvenirs précieux et touchants, on songeait à l'ancienne école de Louvain, illuminée des rayons les plus chauds de la Renaissance; on revoyait en esprit ces professeurs «patriotes», défenseurs de nos libertés sacrées, que les soldats autrichiens, sabre au clair, retenaient enfermés dans les Halles universitaires, dans l'espoir de vaincre par la faim leur héroïque résistance.

J'ai vu les ruines de Louvain; j'ai vu se consumer lentement les trésors accumulés par des siècles de labeur fécond et de recherches patientes. Des Halles universitaires il ne reste que des tronçons de colonnes, un amoncellement impraticable de briques, de pierres, de poutres; dans les rues de l'antique cité dévastée, sur les ruines qui couvrent tous les quartiers les plus riches, et, plus loin dans la campagne, des feuillets de manuscrits et de livres à moitié consumés voltigent au gré du vent...

P. DELANNOY,

Professeur et bibliothécaire à l'Université de Louvain.

Illustrations:

L. HUYGENS--LES HALLES D'YPRES EN FEU (PEINTURE)

_Ph. Vizzavona._

LE BEFFROI DES HALLES D'YPRES (avant sa destruction) _Ph. des Monuments Historiques._

LE BEFFROI DES HALLES D'YPRES (après le bombardement et l'incendie) _Ph. E. Van Hammée._ (Histoire de la Belgique dans la guerre des Nations). Copyright.

RUINES A YPRES _Ph. E. Van Hammée._ (Histoire de la Belgique dans la guerre des Nations). Copyright.

EFFET D'UNE BOMBE A FURNES _Ph. Capit. Gérard._

YPRES

La destruction systématique des monuments d'Ypres par l'armée allemande, destruction nullement justifiée ou seulement explicable par quelque nécessité stratégique, fournit une marque nouvelle de cet état d'esprit germanique qui veut la guerre non seulement contre les hommes mais aussi contre les idées.

La première manifestation éclatante de cette mentalité de barbares fut l'incendie et le sac de Louvain.

La seconde fut le bombardement de la cathédrale de Reims.

Une troisième, à n'en pas douter, résulte de l'acharnement obstinément déployé contre le beffroi et les halles d'Ypres.

Louvain c'est le centre de culture et de diffusion de la science catholique. L'Université de Louvain, l'_Alma Mater_, c'est par essence la citadelle spirituelle de la science en harmonie avec la foi. C'est contre elle que le crime, froidement prémédité et accompli, était préparé. L'incendie et le pillage de la célèbre bibliothèque, la dévastation de la cathédrale le proclament nettement.

Les persécutions et les fusillades dont furent victimes tant de prélats, de moines et de prêtres en Belgique, le bombardement oiseux de la cathédrale de Malines, furent suscités par les mêmes mobiles, par la même haine sectaire de l'empereur protestant qui, tel un enfant gâté, croit annihiler une tradition ou une doctrine en jetant bas un édifice qu'elle avait inspiré.

Reims, c'est en quelque sorte le Palladium de la France historique, croyante ou traditionaliste. L'Allemagne a voulu l'abolir.

C'est le symbole insigne d'une histoire nationale glorieuse et magnifique que l'armée envahissante a atteint et tenté de supprimer. L'attentat dirigé contre la chaumière et la chapelle de Domrémy fut inspiré par la même frénésie.

_Ypres_, d'autre part, c'est le symbole éclatant de la persistance de l'esprit des anciens communiers, de la survivance de ce particularisme local qui depuis le plus lointain moyen-âge a opposé, en Belgique, l'hôtel de ville au palais du suzerain ou de son délégué.

L'autocrate féru des principes du militarisme prussien, imbu des préjugés que doit engendrer l'étroite discipline de l'armée étendue à toute la nation, ne pouvait manquer de s'attaquer au monument type qui, dans cette ville morte, par ses dimensions imposantes et par sa somptuosité, portait le témoignage irrécusable des victoires de la commune bourgeoise, des gildes d'artisans, au cours des siècles, sur le pouvoir central représenté par le suzerain ou son vassal, par le monarque ou par son gouverneur.

Cet esprit communal survécut à la féodalité et à tous les régimes postérieurs. Il conserve encore en Belgique sa tenace influence.

Le Beffroi et les Halles d'Ypres furent bombardés et brûlés par ordre du même vouloir despotique et brutal qui exigea l'arrestation et l'incarcération du bourgmestre Max.

Ces édifices, c'était la matérialisation figurée, cet homme, c'était l'incarnation audacieuse du même esprit autochtone de résistance irréductible que l'impérialisme d'un Guillaume II ne peut tolérer sur les routes où il n'a pas craint de jeter ses hordes serviles.

Voilà le sens de l'acte de vandalisme commis, acte qui appauvrit une fois de plus le patrimoine du monde entier en lui ôtant un de ses plus significatifs chefs-d'œuvre.

* * *

Le Beffroi et les Halles d'Ypres, ce n'est pas seulement de l'architecture qui disparaît. Les édifices, dans leur structure générale, se peuvent restaurer. Leur survivance ne s'obtient qu'au prix de réfections renouvelées. C'est de l'art, des souvenirs précieux, de l'histoire qui sombre et meurt.

Oui, de l'histoire était écrite par les peintres sur les murailles, par les sculpteurs dans la pierre des mausolées et des statues, par les artisans d'art en mille ouvrages. La physionomie et l'âme de la vieille cité sont brutalement supprimées. Ces pertes-là, comme celles des manuscrits et des livres inestimables de Louvain, comme celles des sculptures anciennes sur les façades de Reims, rien ne peut les réparer. Elles sont définitives.

Ypres, ville léthargique, s'étend dans la plaine basse des Flandres, dominant de ses tours et de ses pignons les débris de ses anciens remparts, démantelés en 1856. Elle se mire dans les eaux des fossés et des étangs alimentés par le cours paresseux de l'Yperlée.

Éloignée des centres, écartée du chemin banal des touristes, Ypres valait une visite fervente. Depuis la vulgarisation de l'automobile, elle était très à la mode. Réduite peu à peu, depuis le XIIIe siècle, d'une population de deux cent mille âmes à une population actuelle qui n'atteignait plus le dixième de ce chiffre, elle étalait encore partout les traces de sa splendeur ancienne et de sa longue prospérité. Telle une aïeule, elle tenait du charme désuet et morbide du passé, un prestige touchant.

Jadis les foulons et les drapiers mettaient en mouvement à Ypres quatre mille métiers. C'est aux frais de leurs corporations que furent érigées les gigantesques Halles aux draps dont la construction dura plus d'un siècle. Maintenant seules, quelques vieilles dentellières aux doigts agiles, le coussin et les fuseaux sur les genoux, enchevêtrent les réseaux des légères «Valenciennes» au seuil des logis branlants.....

L'éloquence du passé était tellement persuasive à Ypres! La Grand'Place longue et large à la mesure d'un peuple d'habitants, le beffroi géant, les halles démesurées, la cathédrale immense, parlaient au moins sensible. Et les habitations jadis somptueuses partout debout proclamaient l'évolution des styles dans l'art de bâtir, depuis la façade de la rue de Lille, la Boucherie gothique et l'antique «Gasthuys» Belle, jusqu'aux logis datant des règnes de Louis XV et de Louis XVI attestant au milieu des vicissitudes, la persistance d'une vie locale florissante.

* * *

Que retrouverons-nous de ces trésors!