Chapter 6
Nous la trouvâmes plutôt alerte qu'affaissée. Elle avait, dans son oeil bleu, cette lumière qu'on voyait poindre chaque fois qu'il était possible de constater la justesse de ses prévisions. À peine eut-elle embrassé sa soeur, qu'elle se planta devant elle:
--Qu'est-ce que je t'avais dit?
Elle en savait plus que nous. Ce fut elle qui apprit à grand'mère le nom des bailleurs de fonds: des gens du pays; de tout petits capitalistes, des paysans, qui avaient escompté plutôt la solidarité morale des Planté que la succession Goislard sur laquelle Casimir établissait son crédit. Pidoux y était de deux mille francs. Elle voulait le mettre à la porte; sans Valentine, elle l'eût déjà exécuté. Par bonheur, elle ignorait l'emploi du legs de Philibert. On se garda de la renseigner.
--Quant à Casimir, dit-elle, qu'il ne s'avise pas de remettre les pieds ici!
Mesdemoiselles Victoire et Adélaïde ne soufflaient mot; mais elles participaient toujours aux ennuis de chacun, très sincèrement. Elles tournaient sur les talons, allaient, venaient, touchaient à tout, croyaient se rendre utiles, incapables en réalité de faire quoi que ce fût. On trouva Valentine engraissée. Elle nous dit:
--Tous mes corsages ont craqué.
La maison neuve était fermée, bien entendu, et l'on avait repris l'existence modeste dans la salle commune du vieux pavillon, dit Pavillon pointu, à cause de son toit à pignon. Il était crépi à la chaux et orné, à la manière rustique, de lierre, de vignes vierges, et d'un bouquet de chèvrefeuille fort pesant dans la belle saison, qui arrachait les crampons, fatiguait la muraille et donnait des inquiétudes.
Cette salle, au parquet de bois blanc, contenait un mobilier d'ancien utrecht jaune. Une pendule en zinc doré portait un beau Cupidon adolescent, le carquois riche et l'arc tendu. Les mouches, durant cinquante ans d'ébats, avaient criblé le plafond de taches de rousseur. Un panneau était mangé par d'immenses placards. Une console de marbre noir, à cariatides nubiennes, servait quelquefois de marchepied pour atteindre une étagère-bibliothèque où l'on puisait rarement. Une porte-fenêtre donnait sur le jardin, une porte dérobée menait au corridor.
Il y avait aussi un piano que l'on n'ouvrait plus, parce que c'était ma mère qui l'avait touché la dernière.
Et, sur le guéridon de Félicie, se trouvait depuis quelque temps une boîte plate, de forme oblongue, contenant de fines balances à quinine, avec des poids en minces lames de cuivre carrées. Plusieurs fois par jour, elle pesait la farine amère en faisant la grimace, et, à l'aide d'un couteau d'argent, la déposait sur un disque de pain à chanter qu'elle mouillait dans une cuiller et pliait adroitement en forme de petite omelette. Outre ses névralgies, elle souffrait de maux de coeur fréquents, et voulait tenir à sa portée un verre d'eau, du sucre, et de l'eau de mélisse des Carmes.
La première fois que Félicie fit allusion, devant moi, aux affaires intimes de Philibert, ce fut en pesant sa quinine. Quinze jours durant, une sourde tempête avait secoué les bonnets de ces dames et m'avait relégué dans le corridor. Un seul bruit m'en était parvenu: à savoir qu'une «révolution» s'accomplissait encore quelque part. Félicie crut devoir m'annoncer:
--Il faut te dire, mon enfant, que ton oncle Philibert s'est marié, le 15 de ce mois, à Paris.
--Alors, je vais bientôt voir ma petite cousine?
Félicie laissa tomber son couteau d'argent, qui renversa les plateaux et fit vibrer les lamelles de cuivre. Elle regarda grand'mère:
--Ah çà! dit-elle, tu avais donc parlé au petit? En vérité, il n'y a plus d'enfants!
Grand'mère dit:
--On ne leur apprend rien.
Depuis lors, une association d'idées s'établit, dans l'esprit de Félicie, entre cette pesée de quinine et le mariage de Philibert. L'habitude en gagna les uns et les autres; et il arrivait fréquemment qu'en voyant les plateaux balancer au bout de leurs trois fils de soie, quelqu'un dit: «À propos, tu sais, quand Philibert viendra, à Pâques...»
Avant l'année présente, où les événements avaient tout bouleversé, l'usage était que Philibert vînt à Pâques. Il fallait prévoir qu'il se rétablirait, et chacun était anxieux de savoir ce que Félicie déciderait au sujet de la nouvelle famille. Mesdemoiselles Victoire et Adélaïde passaient pour très pitoyables; grand'mère n'était que dévouement; on ne doutait pas que l'oncle Planté adoptât le parti que choisirait sa femme. C'est ce parti que tous ignoraient.
Pour le pressentir, on tâtait M. Laballue, qui venait dîner le mercredi. Mais il répondait simplement: «Vous verrez que tout s'arrangera pour le mieux.»
Et ces dames me conseillaient en cachette: «Quand tu te promènes avec tante Félicie, parle-lui donc de ta petite cousine.»
Moi seul, en effet, n'avais pas peur de Félicie, parce que les enfants pénètrent très bien le coeur secret. Peut-être leur instinct les porte-t-il aussi à aimer les forts. Et Félicie était la tête qui dirigeait et protégeait tout le monde. Mais, parce que j'étais plus souvent que les autres avec elle, je savais mieux aussi ses ennuis, et j'évitais de lui être désagréable.
Elle n'interrompait pas ses tournées quotidiennes, malgré sa mauvaise santé. À l'été de la Saint-Martin, elle prenait encore son chapeau de paille monumental, la canne de Sucre-d'Orge et un foulard pour me garantir le cou au retour, et nous partions tous les deux, accompagnés ordinairement jusqu'à la petite porte jaune, ou bien jusqu'à la grille, par ces demoiselles et par grand'mère, toutes paresseuses des jambes, et qui agitaient longtemps la main, en signe d'adieu.
On boudait encore Pidoux pour avoir confié ses économies à Casimir, et, quand nous passions sous les noyers gaulés, les filles du métayer, occupées à ramasser les dernières noix poisseuses, se retournaient derrière Félicie et lui adressaient des pieds de nez. Un jour, elle s'en aperçut, fut dans une grande colère, brandit sa canne en criant:
--Vilaine engeance! vilaine engeance!
D'un coup, toute la marmaille s'enfuit, s'empêtra, s'aplatit pêle-mêle, les galoches en l'air, et hurlant comme si on l'eût saignée.
--Allons-nous-en! dit Félicie; elles diront à leur père que je les ai battues. Tu vois, mon enfant, quel avantage il y a à entretenir de la tête aux pieds une Pidoux à la maison!
Toutes les soeurs de Valentine étaient jalouses, et Pidoux mécontent qu'on ne lui eût adopté qu'une fille.
Le vent s'élevait à mesure que nous quittions le bas de la vallée. Quand nous atteignîmes la route de corail, Félicie fut obligée de marcher en tournant la tête de côté, afin de ne présenter à la brise que le flanc de son chapeau qui s'emplissait, se soulevait et l'étranglait avec les brides. À notre halte habituelle, sous les sapins d'Épinay, elle s'assit à l'abri d'un tronc énorme.
--Ce sont de fameux arbres, dit-elle. C'est le grand-père Gillot qui les a plantés. Souviens-toi de cela plus tard.
Tout à coup, je la vis se relever:
--Mon petit, regarde là-bas, toi qui vois bien. Est-ce que ce n'est pas encore la mère Fluteau qui sort du taillis avec ses chèvres? Je parie que depuis le petit jour, elle est en train de manger mon bois!
Et la voilà courant, brandissant sa canne et proférant des malédictions contre la mère Fluteau. Le vent s'engouffre dans la capote du chapeau qu'elle retient comme elle peut; sa robe se retrousse à mi-jambe; elle marche de biais; elle marche à reculons, mais elle avance quand même, dans l'espoir de tomber sur la bonne femme aux chèvres avant qu'elle ait eu le temps de rallier son troupeau.
Cependant, la vieille, qui a reconnu de loin le chapeau, pousse ses trois chèvres au beau milieu de la route communale, en tricotant pacifiquement un bas de laine.
--Ah! je vous y prends encore une fois, vous, la Fluteau! Mais je vous réponds bien que c'est la dernière, et je vous mène carrément devant le juge de paix!
--Hé là!... ma chère dame Planté, vous voilà-t-il dans un état, à cette heure! Vous me prenez, que vous dites?... À quoi donc que vous me prenez?
--Oh! ce n'est pas la peine de chercher à faire la maligne. Vos chèvres sortent du taillis: je les ai vues, de mes yeux vues!
--Hé là!... mon bon Jésus! Faut-il bien se tourner les sangs pour des affaires qui ne sont point! Regardez-les, mes chèvres; elles broutillent l'herbe du bon Dieu qui est à tout le monde, sur la route. Et regardez-le, votre bois: est-il pas encore là votre bois? on l'a-t-il mangé, votre bois?
--Taisez-vous! je vous dis que vos chèvres sortent du taillis, je les ai vues.
--Vous les avez vues! Ah bien! en voilà une chose qui est trompeuse, la vue, par exemple! il n'y en a pas de plus trompeuse. Tenez, que je vous dise, ma'me Planté: pas plus tard que l'autre soir, est-ce que je ne crois pas voir mon homme monté dans le noyer, tout ras le mur de votre château? Et que je m'écrie: «Veux-tu bien descendre, sacré Fluteau! Attends un peu que je te dénonce à la gendarmerie pour voler les noix de ma'me Planté!»
--Comment! Fluteau me vole mes...
--Attendez donc! que vous êtes donc pressée! Voilà-t-il pas que j'entends une voix de vipère qui me siffle du haut de votre noyer: «Tire-toi, la vieille, et plus vite que ça, ou je te tombe dessus!» Et savez-vous qui c'était, ma'me Planté, voulez-vous que je vous dise qui c'est qui était dans votre noyer?
--Mais certainement.
--Je vous le dirai bien! mais donnant, donnant. Si je vous le dis, vous me laisserez tranquille avec mes chèvres...
--Mais allez donc! allez donc!
--Eh bien, c'était le gars à ma'me François, la servante à M. le curé de la Ville-aux-Dames. Faut point ébruiter ça, ma'me Planté, ça ferait peut-être du tort à la religion. Mais c'est un mauvais sujet, et qui causera plus de dommage que de bien en faisant comme ça la navette de chez M. le curé chez votre vieille tante Gillot...
--Comment! la navette?... comment! la tante Gillot?...
--Oh! ma'me Planté veut me faire jaser! Vous ne seriez pas la seule à ne pas savoir que mam'selle Gillot donne tout ce qu'elle a à monsieur le curé de la Ville-aux-Dames: meubles, linge, vaisselle, bois de chauffage, et tout le fourniment... Je ne parle pas de ses perdreaux, parce que ça, c'est des bêtises, mais ils font tout de même de jolis rôtis à la table de monsieur le curé... Je sais bien que tout ça, c'est en vue de son salut, comme on dit, à cette chère demoiselle. Après ça, me voilà, moi, que je cause, et que je cause... mais je ne garantis rien, non, ma'me Planté, je ne garantis rien.
--C'est bon! dit Félicie.
En rentrant à la maison, elle fut saisie par ses douleurs; elle se tordait sur le canapé d'utrecht, et la chair de ses joues prenait le ton de la paille. Elle voulait aller elle-même chez la tante Gillot, où personne n'avait pénétré depuis des années. Mais elle ne trouva point de répit. Le lendemain, qui était un dimanche, elle sortit, tout habillée pour la messe, tandis que Fridolin attelait la calèche. On l'attendit longtemps. Le vent amena le son des cloches de Beaumont et de la Ville-aux-Dames, avant qu'elle fût rentrée.
Quand elle parut à la petite porte de la cour, sa figure était bouleversée. Elle monta rapidement dans la voiture où nous étions installés et se pencha à la portière:
--Allez, et ne nous faites pas verser.
Puis elle se préoccupa; elle demanda à sa soeur:
--As-tu bien recommandé à ces demoiselles de ne pas ouvrir la bouche au curé ni à madame François?
--Oui, oui; ne te fais donc pas tant de mauvais sang!
Mesdemoiselles Victoire et Adélaïde, par une vieille habitude de modestie, allaient à la messe en carriole, à la Ville-aux-Dames, tandis qu'on nous menait en calèche au chef-lieu de canton.
--Sais-tu ce que j'ai vu chez la tante Gillot?
Grand'mère ouvrit ses yeux peureux et cependant toujours résignés d'avance.
--J'y ai vu le désert!... On lui a tout pris; on l'a rongée jusqu'à l'os; il lui reste un bois de lit et la paillasse.
--Mon Dieu! mais c'est abominable!
--Oh! nous allons avoir tantôt une jolie scène avec le curé!
--Avec le curé!... Félicie, tu n'y penses pas!
--J'y pense si bien que je fais faire un crochet à la voiture sur la Ville-aux-Dames, aussitôt après la messe de Beaumont. Non, non, je n'entends pas qu'on nous tonde la laine sur le dos; j'en aurai le coeur net; je saurai ce qui s'est passé.
Au carrefour, en face du bureau de tabac, la voiture fendit l'agglomération des paysans en blouse bleue. Ils se rangeaient sans se presser, n'ouvrant leur masse compacte que sous les pieds du cheval, et portaient la main au chapeau en dardant sur nous de petits yeux vifs.
Félicie et grand'mère adressaient des bonjours à droite et à gauche lorsqu'elles apercevaient quelque personne de connaissance: une dame endimanchée, avec sa fille, qui se faufilaient à travers la foule, s'escrimant à mettre un dernier doigt de gant, la main encombrée du paroissien à tranche d'or; des fournisseurs sur le pas de leur porte; des fermières assises entre leurs paniers d'oeufs frais et de légumes; ou des messieurs avec qui l'on était mal, et qui saluaient cependant ces dames, d'un geste sec. Et c'étaient des tours de hanches, des inclinaisons d'échine et des oeillades tantôt révérencieuses et tantôt familières, renouvelés à la même heure, au même endroit, cinquante-deux fois l'an. Et tout le temps de la messe, d'ailleurs interminable, on échangeait des signes de tête, mesurés et gradués selon la chaleur des relations.
Ce jour-là, après l'office, nous vîmes pour la première fois la créole. Elle passa, en charrette anglaise, à côté d'une longue dame blonde qui conduisait elle-même.
Madame Pergeline la montra à grand'mère en disant:
--La voilà!
--Qui donc?
--Ah! si votre gendre était là!...
--Mon gendre?...
--Je veux dire que M. Nadaud, qui aime la société distinguée, n'aurait pas manqué de lui tirer son coup de chapeau...
Félicie pinça les lèvres en regardant s'éloigner la charrette anglaise, et elle dit:
--On se demande où ces gens-là vont chercher de l'argent pour payer des toilettes aussi ébouriffantes.
--Pour la blonde, dit madame Pergeline, ce sont des gens qui remuent l'or à la pelle. Mais on prétend que celui qui épousera la créole la prendra nue comme le revers de la main.
Et nous remontâmes en voiture pour aller souhaiter le bonjour à mon père, toujours très occupé le dimanche. Je traversais la salle des clercs bondée de paysans, et j'entrais sans frapper. Mon père se tenait souvent debout, consultant son «répertoire», le porte-plume à l'oreille, et j'attendais qu'il prît garde à moi; quelquefois il était appliqué à former le mot secret qui ouvrait la caisse, et il tournait de petits disques de cuivre à alphabet circulaire. Il m'embrassait et me disait: «Bonjour, gamin!» et: «À demain soir!...» Car il venait à Courance à jours fixes. Je m'en retournais à la voiture où Félicie, qui s'impatientait vite, me disait régulièrement: «Allons, monsieur le lambin, j'ai cru que tu n'en finirais pas.»
Aujourd'hui, elle avait la fièvre: elle préparait à l'abbé Fombonne «un plat de sa façon».
On pénétrait chez le curé de la Ville-aux-Dames par le jardin. Un long fil de fer agitait la sonnette à portée de l'oreille de madame François; un autre fil touché par elle, de la cuisine, lui permettait d'ouvrir sans se déranger. À peine avait-on mis le pied dans le potager du presbytère, que l'on apercevait de loin, sous un auvent orné de bois découpé, madame François, une main en abat-jour sur ses lunettes bleues, l'autre relevant un tablier d'une blancheur dominicale.
Comme on observe, en province, le moindre manquement aux habitudes, Félicie fit remarquer:
--Madame François n'est pas sous l'auvent...
La porte du salon se trouvant entre-bâillée, nous vîmes mesdemoiselles Victoire et Adélaïde, assises côte à côte sous une lithographie de Notre-Dame de Lourdes. Elles venaient le dimanche se reposer là, en attendant que Pidoux, qui les conduisait, eût terminé ses affaires. À notre entrée, elles prirent une mine si étrange que Félicie ne put s'empêcher de leur demander:
--Qu'est-ce qu'il y a?
--Mais, rien du tout, Félicie, rien du tout.
--Je suis sûre que vous avez parlé à madame François!
--Parlé? mais de quoi donc, Félicie? Je te jure...
--Ta, ta, ta! vous l'avez avertie des histoires de la mère Fluteau!
Et Félicie frappa du poing sur un guéridon où un jeu de cartes était posé. Les petits rectangles au dos bleu gras volèrent par la pièce.
Ces demoiselles eurent peur; elles se ratatinèrent sur le canapé.
--Écoute, Félicie, dit mademoiselle Adélaïde, c'est vrai; nous l'avons avertie parce que nous avons eu pitié d'elle...
--Ce n'est pas vrai!--s'écria Félicie, accoutumée aux détours qui précèdent la vérité.--Je vais vous dire, moi, comment cela s'est passé: c'est elle qui, en voyant vos têtes de l'autre monde, vous a tiré les vers du nez!
--C'est vrai! c'est vrai! firent-elles, allégées, heureuses, au fond, de n'avoir plus rien à dissimuler.
Mais elles s'aplatirent de nouveau, à l'entrée de madame François.
L'accusée arrivait à pas de loup, chaussée de ces bottines de drap mat, à la semelle souple comme la plante d'un pied nu, et qui semblent faire corps avec les vieilles personnes pieuses. Elle referma aussitôt la porte sur elle en éteignant le bruit. Et, pour la première fois, on lui vit ôter ses lunettes bleues. Ses yeux délicats étaient tout roses. Elle croisa les mains sur sa bavette, soigneusement épinglée, dans une attitude empruntée aux images de dévotion; et elle s'inclina, comme à l'église. Elle releva les yeux sur Félicie, tout droit. Elle était si propre que, dès le premier aspect, on se défendait de lui imputer une mauvaise action.
--Me voilà, madame Planté, dit-elle. Voyons donc, il faut tâcher de nous expliquer toutes les deux pendant que monsieur le curé mange sa côtelette... Alors, c'est à cause de mademoiselle Gillot que vous êtes fâchée comme ça? Mais, ma chère dame, elle nous a donné tout de la main à la main: il n'y a personne pour m'opposer un démenti.
--C'est ce qui vous trompe! Moi, je soutiens que vous lui avez tout extorqué morceau par morceau. Mademoiselle Gillot n'a jamais été prodigue de son bien.
--Pardi! madame Planté, vous n'êtes point sans savoir, aussi bien que moi, que qui ne demande rien n'a rien... C'est-il pas les impies et les francs-maçons qui vont venir nous apporter de quoi entretenir l'église? Eh! mon bon Jésus, si je n'allais pas quêter chez l'un chez l'autre, il y aurait bien des chances pour que le bon Dieu et ses saints aillent, comme on dit, sauf votre respect, le derrière tout nu! Voyons, madame Planté, faut être raisonnable. Voilà trente ans bientôt que je sers chez ces Messieurs; vous m'en croirez si vous voulez, c'est la première fois qu'on me fait reproche d'avoir enrichi l'église du bon Dieu. Défunt ce pauvre monsieur le curé de Chaumussay me l'a dit de sa bouche en rendant son dernier soupir: «Madame François, qu'il m'a dit, je ne sais pas comment vous avez fait votre compte; mais, depuis que vous êtes entrée au presbytère, je n'ai jamais manqué de rien, et j'ai toujours dîné comme un archevêque. Notre-Seigneur vous en donnera la récompense.» Voilà comme il a parlé, monsieur le curé de Chaumussay...
--Il ne s'agit pas du curé de Chaumussay; il s'agit d'une vieille femme que vous avez dévalisée!
--Si on peut dire! madame Planté! C'est-il bien vous que j'entends me parler comme ça! Mais, je lui aurais corné aux oreilles, à votre vieille tante, que je ne voulais point de ses frusques, elle nous les aurait envoyées par le messager! Voilà ce qu'elle aurait fait, madame Planté! Autrement, elle se serait crue damnée pour son éternité.
--Qu'est-ce que vous me chantez là? C'est vous qui lui avez mis ces idées-là dans la tête!
--Moi! ma bonne chère dame, moi! mais je ne suis rien de rien qu'une malheureuse servante; je n'ai seulement point appris à lire et à écrire: comment donc que j'aurais pu convertir mademoiselle Gillot, qui est d'une famille riche, à des idées qu'elle n'avait pas?... Voyez-vous bien, madame Planté, les paroles de défunt monsieur le curé de Chaumussay sont là: «Madame François, Notre-Seigneur vous en donnera la récompense.» Voilà des paroles. Eh bien! pourquoi c'est-il qu'il a dit ça, monsieur le curé de Chaumussay? C'est parce que le bon Dieu lui a soufflé au moment de mourir: «Madame François t'a donné tout ce qu'elle avait, oui, tout. Elle avait trois mille francs d'économies, et bien placés, en bons billets, à cinq du cent: elle les a mis dans ton ménage.» Oui, madame, c'est comme si je l'avais entendu qui lui soufflait ça! Un peu plus, et ce pauvre monsieur le curé n'aurait jamais rien su de ce que j'avais fait pour lui; non! si ça n'avait pas été le bon Dieu qui est toujours là à fureter dans les coins pour savoir ce qui s'y passe, il serait mort sans m'en avoir seulement dit merci!... Faut point vous tourmenter, madame Planté: s'il y a une récompense pour moi qui ai mis mes trois mille francs dans l'Église, il y en aura une pour mademoiselle Gillot. Mais je vous demande bien pardon, voilà monsieur le curé qui tape sur son verre...
Elle tourna sur les talons et disparut. Félicie demeura abasourdie. Mais grand'mère et ces demoiselles avaient été touchées du premier coup par l'accent de vérité qui marquait le discours de madame François:
--Tu vois, c'est une brave femme.
--Comment! une brave femme? s'écria Félicie; mais vous avez donc perdu le sens commun? Une femme qui s'en va flibuster le bien d'autrui pour faire manger des côtelettes à son curé! Et vous trouvez cela superbe, vous? Est-ce que Notre-Seigneur mangeait des côtelettes, lui? Est-ce qu'il est mort en remerciant sa bonne de l'avoir fait dîner comme un archevêque, lui? Mais, répondez-moi donc! Mais vous ne voyez donc pas qu'elle vous fait tourner en bourriques, vous comme les autres, avec ses paroles du curé de Chaumussay? Je voudrais vous y voir, à défendre votre bien, vous autres! Ah! vous avez de la chance de n'avoir pas le sou!...
Grand'mère et ces demoiselles restaient muettes: on ne répliquait jamais à Félicie. Elle allait et venait à grands pas dans le salon du presbytère. Devant chaque siège, il y avait un tapis de la largeur d'une assiette, composé de petits hexagones de draps multicolores. Elle les déplaçait, et grâce à son goût de l'ordre, les replaçait à mesure, du bout du pied, malgré son emportement.
Soudain, elle s'arrêta devant un bureau d'acajou orné de cuivres opulents. Elle rappelait le chien en arrêt. Elle bondit et toucha le meuble si brusquement qu'une des six tasses à café qu'il portait tomba et se brisa. On sursauta; mais Félicie criait:
--Le bureau du grand-père Gillot!
--Félicie, voyons, Félicie! je t'en supplie, ne fais pas de scandale!
--Mais le voilà, le scandale, le voilà! Je vous dis que c'est le bureau du grand-père Gillot! Vous le connaissez bien. Vous n'avez donc plus de sang dans les veines? On vous vole votre mobilier, et vous êtes là, à vous regarder comme des chiens de faïence!
Ces demoiselles n'avaient jamais eu de mobilier. Grand'mère avait vu vendre le sien quatre fois. L'indignation de Félicie ne les gagnait point.
--Mais, hasarda grand'mère, madame François t'a expliqué...
--Il n'y a pas d'explications devant ça! On vous fait avaler tout ce qu'on veut avec des explications, mais devant une pièce à conviction ce n'est plus possible. On nous a volés. Qu'on aille me chercher Pidoux: il va me remporter ce meuble-là, tout de suite, dans sa carriole, chez mademoiselle Gillot.
Et elle touchait de nouveau le bureau de famille; elle en maniait et faisait claquer toutes les poignées de cuivre; elle se cognait les doigts contre sa propriété.
--Vous ne voulez pas aller me chercher Pidoux? Moi, j'y vais.
Elle se précipita vers la porte. Mais elle n'eut pas la peine de l'ouvrir: monsieur le curé entrait.