Chapter 4
Mon père demeurait des journées entières dans son cabinet, ou bien il allait chez son prédécesseur, M. Clérambourg.
M. Clérambourg était un homme assez vieux, qui ne riait jamais et laissait tomber du bout des lèvres des paroles piquantes comme des flèches. Il passait pour un puits de science. Il donnait des conseils gratuits, et évitait au pays beaucoup de procès. Il faisait une peur terrible à grand'mère, et elle prétendait que mon père se desséchait le coeur près de lui.
--Inutile de vous demander où il faut vous envoyer chercher s'il vient des clients?
--Je vais chez Clérambourg.
--Après tout, cela vaut peut-être autant que de séjourner au bureau de tabac...
--Qu'entendez-vous par séjourner au bureau de tabac?
--J'entends qu'un homme dans votre situation, et si fraîchement veuf, devrait éviter de se montrer si souvent dans un magasin où tous les freluquets se donnent rendez-vous autour d'une personne...
Il partait en haussant les épaules. Et la belle-mère allait à la fenêtre le surveiller, par acquit de conscience, jusqu'au coin de la rue.
Que de fois madame Pergeline, qui était au courant de nos soucis, prodigua à sa voisine des expressions compatissantes, dans le genre de celles-ci: «Ah! vous pouvez vous flatter d'avoir un gendre qui est joliment élégant!... Ah! cela, on peut le dire: il n'y en a pas un comme lui en ville pour faire retourner les têtes!...»
Ou bien grand'mère demandait à son gendre pourquoi il allait si souvent au château de la Frelandière.
C'était une coquetterie de mon père, dont les parents avaient été laboureurs, d'être reçu chez le marquis de la Frelandière. Il faisait alors laver la victoria et prenait une cravate blanche ornée d'une fine fleur de lis en jais. Il dissimulait sa serviette d'homme d'affaires. On le retenait parfois à déjeuner au château.
--Et aujourd'hui, interrogeait grand'mère avec malice, avez-vous au moins vu ces dames?
--La marquise? faisait mon père, un peu embarrassé.
--La marquise, la comtesse, la vicomtesse... est-ce que je sais? Les avez-vous vues, oui ou non?
--Mais certainement, je les ai saluées dans le parc.
--Elles n'ont donc pas déjeuné avec vous?
--Vous comprenez, quand le marquis a à causer d'affaires...
--Ah çà! mais, mon ami, on vous fait déjeuner à l'office!...
Ce genre de taquinerie l'exaspérait particulièrement. Il jetait sa serviette sur la table et s'en allait.
Il nous arriva, un soir, dans un état d'agitation peu ordinaire.
--Eh bien, dit-il, je viens d'en apprendre de belles! Savez-vous à quoi s'occupe en ce moment votre mari? oui, votre mari, M. Casimir Fantin!
Grand'mère frissonna. Elle avait appris de son mari tant de choses désastreuses!
--Non, vous ne devineriez pas!... il est tout bonnement en train de négocier un emprunt pour acheter le moulin de Gruteau.
--Le moulin de Gruteau? Mais c'est fou! Mais Félicie le guigne depuis trente ans; elle n'a jamais pu trouver le moyen de l'acheter.
--Il paraît qu'il l'a trouvé, lui. Il n'y a que les meurt-de-faim pour avaler les bouchées doubles. Il a écrit, de Langeais, à Clérambourg; il lui demande des conseils.
--Oh! si ça vient par Clérambourg!...
--Clérambourg a cru devoir me prévenir afin que nous puissions à temps éviter un désastre.
--Mon Dieu! mon Dieu! ne parlons pas de cela à Félicie, elle en mourrait.
Cette alerte fournit aux deux ennemis un motif d'union momentanée, et l'on combina de concert les stratagèmes propres à empêcher ce diable de grand-père Fantin de se relancer en de nouvelles aventures. Il fut décidé que l'on accepterait, enfin, l'invitation qu'adressait chaque année le vieil oncle Goislard, et que nous irions, grand'mère et moi, pendant une ou deux semaines, à Langeais, tenter de faire avorter le projet.
Il y eut certainement quelque chose de providentiel dans ce voyage, car, sans cette raison de quitter Beaumont, nous nous en éloignions, peu après, de la façon la plus regrettable.
Nous avions eu des pluies d'automne. La cour était sombre; le feuillage des chasselas roses du mur mitoyen luisait sous les averses; des jours se passaient à regarder les grosses gouttes rejaillir sur le pavé, en jets d'eau fluets. Les gouttières jasaient, d'une voix d'arrière-gorge, comme des commères infatigables. Un clerc, le col relevé, son mouchoir sur la tête, se dirigeait, en courant, vers une porte trouée en as de coeur; on voyait de grands parapluies bleus, ruisselants, monter sur deux jambes mouillées l'escalier extérieur de l'étude. Adèle allait de sa cuisine au puits, son jupon en guise de capeline; et la bonne du capitaine manquait souvent d'obéir au signal du chant plaintif de la poulie. Marguerite et Georgette venaient, en voisines, dire bonjour. Le deuil leur allait à ravir et on leur adressait des compliments sur leur taille; elles parlaient toujours mariage. Grand'mère pleurait souvent; et maintenant que je savais tout, elle m'entretenait quelquefois de la petite cousine malheureuse que j'avais à Paris.
Un de ces jours moroses, nous entendîmes le sifflement de la soie dans le porte-parapluie, suivi d'un petit choc du bout plombé contre la cuvette de fonte, et mon père entra, à l'heure où il avait coutume de se rendre chez M. Clérambourg.
--Ah! dit-il, j'avais oublié de vous prévenir que je ne dînerai pas ce soir à la maison.
Grand'mère releva ses lunettes sur son front.
--Oui, je ne trouve plus de raison plausible de me dérober, surtout alors qu'il s'agit d'un dîner tout à fait sans cérémonie.
--Chez Clérambourg?
--Mais non: chez les Pope.
--Comment! chez les Pope? Vous dînez sans cérémonie chez les Pope! Mais, vous n'avez seulement pas dit que vous fréquentiez ces gens-là!
--«Ces gens-là... ces gens-là!...» Mais aussi vous êtes tellement difficile... Et puis, d'ailleurs, peu importe! Je connais «ces gens-là», et c'est chez eux que je vais.
Grand'mère, qui tenait son ouvrage à la main, lâcha tout: ses ciseaux tombèrent et se fichèrent par la pointe dans le parquet. Elle ôta ses lunettes, les plia machinalement, et tâtonna sur un guéridon pour y chercher l'étui. Sa tête était agitée d'un petit tremblement; elle regardait, droit devant elle, le bouton brillant de la porte d'entrée. Mon père, debout, regardait dans la cour. Il n'y eut plus un mot. C'est ce qui était le plus effrayant.
Une ou deux minutes s'écoulèrent ainsi. On attendait le coup de tonnerre. Mon père fit claquer plusieurs fois ses doigts, puis il éleva les deux poings fermés à la hauteur des oreilles, en découvrant les dents canines. Je crus qu'il allait défoncer les vitres. Certainement, il voulait battre ou briser. Il était poussé à bout. Il y avait quelque chose qu'il ne pouvait plus supporter. Il dit seulement, en abaissant les poings:
--Partez! partez! Allez à Langeais!
Grand'mère se sauva, en m'entraînant, et fit sa malle.
V
L'ONCLE À LA MODE DE BRETAGNE
Par l'effet d'une grâce merveilleuse, que Dieu n'accorda jamais qu'à l'extrême jeunesse ou à grand-père Fantin, dans ce voyage qui ressemblait à un exil, je voyais tout en rose. Langeais! l'oncle Goislard, ou mieux: «l'oncle à la mode de Bretagne!» c'étaient des mots qui, depuis les genoux de ma nourrice, tintaient des airs de fête à mes oreilles. On m'avait appris que Langeais était au bord d'un fleuve dix fois plus large que nos rivières, et possédait un château du moyen âge, avec des créneaux, des meneaux, des douves, et tout ce qui s'ensuit. À Langeais, Félicie et grand'mère avaient été jeunes, et cette seule circonstance en faisait un pays de Cocagne. En outre, je comptais n'y voir que des dames «outrageusement décolletées», ce qui ne touchait que ma curiosité, mais très vivement. Tout cela ne fleurait-il pas le conte de fées? Et j'étais assis, les yeux bêtes à force de rêves, sur ma banquette de seconde classe, vis-à-vis de ma pauvre grand'mère, chassée par son gendre, encore une fois humiliée, et s'en venant heurter de front,--pour le salut de Félicie, notre commune providence,--le chimérique auteur d'humiliations sans nombre.
À l'arrêt du train, grand-père Fantin amenuisait ses petits yeux et souriait d'un favori à l'autre, même avant que de nous voir. Notre surprise fut de trouver là Philibert.
--Comment! lui dit sa mère, toi, ici?
--On m'a fait venir.
--Oui, oui,--interrompit Casimir,--nous hébergeons ce gaillard-là, depuis trois semaines. Il prend du ventre.
Il ajouta, à l'oreille de sa femme:
--Je ne désespère pas de lui voir «faire une fin» dans le pays!
Elle demeura ébaubie. Il envoya ses yeux de côté, selon sa coutume lorsqu'il annonçait une nouvelle invraisemblable, et dit, en parodiant le militaire:
--Fait'ment!
Philibert allait devant, chargé des colis.
Grand'mère, qui était un diplomate plus empressé qu'habile, dit, sans perdre de temps:
--Casimir, voyons: cette affaire de Gruteau, c'est une plaisanterie, j'espère?
--Mais non! ça ne marche pas mal.
Et, indiquant du doigt son fils:
--Il m'a confié ses vingt mille francs.
--Ah! mon Dieu!
Nous venions de tourner dans une longue rue pavée, et au bout était le château. Il paraissait énorme et tout gris. Nous nous dirigions vers lui. En continuant notre chemin, nous aurions pu frapper à la grille de la grande porte ogivale, au fond d'une cavité sombre, au delà du fossé; et, en levant les yeux, on n'apercevait que des mâchicoulis, des fenêtres pointues, des tours, des tours, et de hauts pignons couverts d'ardoises. Je devins fou: j'allais, j'allais... On me rappela:
--Riquet! mais ce n'est pas si loin!
Nous étions déjà chez l'oncle à la mode de Bretagne.
On toucha une grosse boucle de cuivre poli qui faisait marteau contre la porte cochère, et, au milieu de l'un des battants peints en vert, une petite porte s'ouvrit.
Je remarquai aussitôt une grande étendue de sable bien ratissé, des orangers en caisse, et des marronniers dont le feuillage jaune et roux empêchait de voir loin, sauf par une voûte ménagée à même la montagne d'ombrage, et qui semblait creusée dans de l'or. Et, au fin bout de ce tunnel, on distinguait, toutes petites, comme si on les eût regardées par une lorgnette à l'envers, des cloches à melons étincelant au soleil.
Mademoiselle Bringuet, la gouvernante, vint à nous, un trousseau de clefs à la main. Elle s'informa avec beaucoup de politesse de notre santé, de celle de madame Planté et de celle de toute la famille; et elle donna des ordres concernant les bagages.
Elle nous invita à entrer dans une salle à manger qui sentait les prunes et le pain frais.
--Prenez-vous votre collation tout de suite? demanda-t-elle, ou bien préférez-vous commencer par un brin de toilette?
Grand'mère objecta qu'elle dirait volontiers bonjour à l'oncle Goislard.
Nous marchâmes, tous à la queue leu leu, par de longs corridors. Ils étaient ornés de gravures. Je vis aussi une horloge qui ressemblait à celle du «bout du monde», mais en plus beau. Enfin, mademoiselle Bringuet nous fit signe: «Attention! pas de bruit!»
Elle poussa une porte, puis une double porte, rejeta la tête vers nous et dit:
--Il ne dort pas; entrez.
Tout au bout d'une pièce quatre fois grande comme le salon de Courance, et entièrement garnie de tableaux et de tapisseries, nous vîmes, par-dessus une table encombrée de gros livres, une tête rose et blanche. À mesure que nous approchions, les yeux, d'un très joli bleu, s'animèrent, et la bouche bredouilla des paroles difficiles à saisir.
Je fus étonné de voir un monsieur si vieux et si propre. Il était rasé de près; sa longue redingote s'ouvrait sur un gilet de piqué; il portait le ruban de la Légion d'honneur. Ses cheveux tombaient de chaque côté de sa figure comme les rideaux blancs d'un berceau; et, de fait, il était si soigné et si frais qu'il ressemblait un peu à un bébé.
Il voulait absolument se mettre debout pour nous recevoir. Mademoiselle Bringuet lui appliqua les deux mains sur les épaules en disant:
--Non! non! ce n'est pas le moment de faire la belle jambe; il faut ménager vos forces.
Mais il devint rouge; il se fâchait; il parla nettement:
--Sacrédié! dit-il, on me fait bien lever pour madame Leduc!
Grand'mère lui tendit les mains, l'embrassa, le radoucit. Il s'attendrit en regardant la vieille bonne femme qu'elle était devenue, car ils ne s'étaient pas rencontrés depuis longtemps. On lui dit, en me poussant entre ses jambes:
--Voilà le petit.
Toutes les fois qu'on me présentait à quelqu'un, on levait les yeux au ciel, où l'on semblait voir celle qui aurait dû être près de moi.
Quand on prononça le nom de Félicie, il se retourna, et dit à mademoiselle Bringuet de lui apporter un crayon que Pajou le fils avait fait d'elle en 1830, et qui était accroché à gauche de la cheminée.
À l'aspect de cette figure charmante, entre deux énormes manches à gigot, et sous la haute coiffure à la girafe, tout le monde hocha la tête: «Non, non, ce n'est plus cela, Félicie...» L'oncle Goislard soupira, puis il éleva sa main droite un peu branlante, et joignit le pouce et l'index comme s'il recueillait dans l'espace une pincée de poudre impalpable:
--Elle a été exquise! dit-il.
Ces ressouvenirs, entre gens déchus, étaient d'une mélancolie qui ne manquait pas de grâce. Grand-père Fantin ne comprit pas qu'il en rompait le charme en se mettant à chantonner sur un ton badin:
Ah! combien je regrette Et ma jambe bien faite, Et mon bras si dodu!...
On nous reconduisit à la salle à manger, tout en nous annonçant que nous aurions le plaisir de voir madame Leduc dans la soirée. Je courus au jardin dès qu'il me fut possible, afin de passer sous le tunnel qui semblait creusé dans une montagne d'or. Philibert m'accompagna. Les choses étaient beaucoup plus simples qu'elles ne m'avaient paru à mon entrée par la porte cochère.
Sous la voûte des marronniers, à mi-chemin, il y avait deux bancs qui se faisaient vis-à-vis. Je m'assis sur l'un et sur l'autre, pour prendre possession des lieux. Le vent agita les feuilles sèches; Philibert et moi, nous courûmes avec elles jusqu'aux cloches à melons, en frappant dans nos mains. Mon oncle paraissait beaucoup mieux qu'à son dernier voyage à Courance. Je lui dis:
--N'est-ce pas que, quand tu es à Courance, tante Félicie te fait peur?
Il me regarda en riant:
--Et l'oncle Goislard, à toi, il ne te fait pas peur?
--Il n'a pas l'air méchant, mais il est décoré.
--Eh bien?
--Est-ce que c'est qu'il a fait la guerre?
--Non, il n'est jamais sorti de chez lui.
--Alors, qu'est-ce qu'il a fait?
--Rien.
--Alors, pourquoi est-il décoré?
--Parce qu'il a toujours été bien avec tout le monde.
--Ah!... Mais, au moins, il faut être bien pendant très très longtemps?
--Tu vois: quatre-vingts ans, à peu près.
--Ça doit être difficile.
--Je te crois!
Au potager, le vieux domestique Cadoudal marchait, entre deux arrosoirs ébouriffés de pluie scintillante, aussi attentif que s'il eût tenu à bout de bras des crinolines de cristal. Il enjamba la bordure de buis, posa d'un même coup les deux arrosoirs sur le sable et ôta son chapeau en me regardant tout droit, car il nous avait vus sans lever les yeux.
--Alors, dit-il, c'est ça le jeune monsieur qui est le neveu de ma'me Planté, anciennement mam'selle Gillot?
Et il dirigea son regard au loin, en recueillant sur le dos de la main les grosses perles de sueur de son front qui ruisselait comme les pommes d'arrosage. Puis il fit claquer sa langue:
--Nom de d'là! mam'selle Gillot, si je me la rappelle! Je me la rappelle comme le nom de mon père!... Tenez! la v'là qui descend l'escalier avec sa gentille frimousse, et qui appelle défunt la mère Ribotteau, la cuisinière: «Célestine! combien donc que vous avez payé la friture?» Et Célestine qui répond par le soupirail: «Mais, mademoiselle, c'est rapport à la crue de la Loire...» Et puis, est-ce que je sais? Des bêtises, quoi! Ah dame! fallait pas lui faire prendre une pièce de cent sous pour un écu de six livres. Bougre! celui-là qui l'a eue, avec sa dot, n'a pas fait un mauvais coup!...
Il souleva ses arrosoirs, et ajouta:
--C'est égal, elle ne doit plus être fraîche, à l'heure qu'il est!...
Et cela le fit rire; il s'en allait vers la pompe en riant tout haut et dodelinant de la tête.
Au bout du jardin, était un belvédère composé d'une terrasse établie sur quatre piliers de bois. Au-dessous, on s'abritait du soleil; en haut, on avait l'agrément de la vue. D'un côté, on contemplait le château, et, au-dessus des grosses tours à toits pointus, sur une petite colline boisée, les ruines sombres et jolies, toutes velues de lierre noir, d'un château plus ancien. De l'autre côté, on eût distingué la Loire, sans la levée construite contre les inondations; on se contentait de voir passer le chemin de fer et de plonger à même dans le jardin de M. Futaine.
--Le jardin de M. Futaine,--me dit Philibert,--a été tracé pour former le prolongement exact de celui où nous sommes. C'est que M. Futaine n'attend que la mort de l'oncle Goislard pour abattre le mur de séparation. En effet, l'oncle a vendu par avance maison et jardin. Mais, comme il s'est réservé le droit d'en user jusqu'à son dernier jour, il aime à venir ici faire la nique à son successeur. L'autre soir, on l'a grimpé jusque-là, et il a hélé de loin M. Futaine: «Et vos arbres, comment vont-ils?--Ils vont bien.--Moi aussi.»
Nous étions sur le belvédère, dans l'espoir de voir passer le train de Nantes, lorsque Cadoudal nous appela, et nous aperçûmes mademoiselle Bringuet qui nous adressait de grands signaux.
--Madame Leduc est arrivée, me dit Philibert; dépêchons-nous.
Nous descendîmes quatre à quatre. Au bas des marches, il me dit:
--Je ne suis pas trop malpropre, au moins?
Je battis le dos de son veston.
La voiture de madame Leduc était dans la cour, et le cocher, en chapeau haut de forme, commençait à dégarnir le cheval. J'eus une surprise à trouver une petite fille, à peu près de mon âge, qui courait de toutes ses forces après un chat. Elle s'arrêta net pour venir à Philibert, et lui sauta au cou comme une vieille connaissance, en me jetant une oeillade de côté. Philibert, la bouche encore enfouie dans ses cheveux, lui demandait:
--Et ta maman?
--Maman? dit la petite, ah! elle avait joliment peur que vous ne soyez parti!
Et, se tournant aussitôt vers moi, elle me tendit la main:
--Est-ce que tu veux être mon petit mari?
Je sentis que je devenais rouge et prenais mon air niais. Nous étions tous au salon avant que j'eusse répondu un mot.
Cette fois, on avait mis l'oncle Goislard debout. Mademoiselle Bringuet le soutenait par un bras, grand-père Fantin par l'autre. Madame Leduc lui offrait son front qu'il baisait, tout en souriant à la mère de la petite fille, une jeune femme que je trouvai très jolie. Tout le monde parlait en même temps:
--Madame Letermillé, une bonne amie à nous... À quelle heure avez-vous quitté Chantepie?--Une poussière aveuglante...--Sept quarts d'heure de voiture, vous pensez!--Mon Dieu, que voilà une fillette qui a l'air raisonnable!...--Aussi nous ne nous ferons pas prier pour rester quelques jours...--Elle a nom Suzanne.--Hélas! la santé de Félicie...--Ah! M. Philibert nous a bien manqué!--Voyons ce charmant petit garçon...
Le charmant petit garçon n'en menait pas large. Suzanne le poursuivait derrière les dossiers des chaises, et, plus vive et plus adroite, se trouvait tout à coup en face de lui pour lui souffler dans le nez:
--Tu ne veux pas être mon petit mari? Dis pourquoi? dis pourquoi?
Je restais stupide. Une idée lui vint:
--Que tu es drôle! dit-elle. Mais ça n'a aucune importance! J'en ai un dans toutes les maisons où je vais. À quoi jouons-nous?
La maman m'embrassa. Elle sentait très bon. Quand elle ne regardait pas Philibert, il suivait des yeux son cou découvert, sa gorge forte et les coussins si bien bombés de ses hanches, comme s'il eût craint d'en perdre.
--Où demeures-tu? me demanda Suzanne.
--À Beaumont.
--Qu'est-ce que c'est que ça, Beaumont? C'est un trou?
--Et toi, où demeures-tu?
--À Vaucottes: c'est un château à grand'maman, tout près de Chantepie, la maison de madame Leduc; mais du temps de papa, nous demeurions à Paris, et puis à Biarritz, à Cannes. Tu ne connais pas ces endroits-là, toi... Mais tu sais, si papa avait vécu, nous serions depuis longtemps sur la paille, parce que c'était un panier percé... Toi, c'est ta maman que tu as perdue: est-ce que tu penses encore à elle?
Une petite bonne vint prendre Suzanne. On monta s'habiller pour le dîner. Dans l'escalier, madame Leduc confiait à grand'mère:
--J'arrive ainsi, les trois quarts du temps, le samedi, comme par hasard. Cela me permet de veiller à ce que l'on conduise notre cher vieillard à la messe du dimanche. Croiriez-vous que, si je ne m'en étais mêlée, Casimir--tout aussi bien que cette Bringuet, du reste--le laissait descendre à la tombe sans le réconcilier avec l'Église!
--Hélas! dit grand'mère, je crois que le bonhomme n'a jamais eu beaucoup de religion.
--Mais, à ce compte-là, ma chère, tous ces messieurs mourraient comme des chiens. Dieu merci! notre zèle n'est pas toujours sans récompense, vous en serez témoin: le bon oncle nous édifiera par sa piété.
--Tant mieux!
--Que dites-vous de madame Letermillé?
--Mais... très jolie!
On trouva l'oncle Goislard assis à table avant ses hôtes, car il n'aimait pas qu'on le vît marcher avec ses béquilles. Pour passer le temps, il avait fait appeler la petite bonne de madame Letermillé, et il lui demandait son nom en lui appuyant le doigt au menton, ce qui répandit un froid durant quelques minutes. Mais lui, mis en humeur par un minois agréable, entama des histoires de jeunesse. Grand'père Fantin souriait avec indulgence en attendant le moment de placer quelqu'une des siennes qu'il jugeait plus intéressantes.
L'oncle Goislard était né en pleine Terreur, à Saumur, dans une maison située sur la place où fonctionnait la guillotine. Il disait, entre deux cuillerées de potage:
--J'ai tété ma nourrice pendant qu'elle regardait tomber les têtes.
Par la fenêtre, il avait vu Napoléon, au retour de la guerre d'Espagne:
--Un petit homme vêtu de drap de billard, avec une figure taillée dans du navet.
Il tint un moment sa cuiller en l'air; il se ramassa sur lui-même, fit de gros yeux, de grosses joues, et devint rouge, pour lâcher de nous redonner, dans sa bouche, le tonnerre de trois mille gorges hurlant à la fois: «Vive l'Empereur!»
--Mon bon oncle, dit madame Leduc, pourrez-vous bien jamais après cela crier: «Vive la République»?
--Voilà quarante-trois ans que je suis maire: comme homme public, j'engage chaque année les enfants des écoles à applaudir le gouvernement...
On ne pouvait s'empêcher d'admirer cet homme venu au monde à une heure où nulle âme, libre de choisir son sort, n'eût consenti à y descendre, et qui avait vécu quatre-vingts ans, heureux, dans de petites villes paisibles.
Le lendemain, on le mena à la messe sans qu'il opposât la moindre difficulté. En revenant à la maison, dans sa voiture basse, où grand'mère et moi étions montés avec lui, il parlait des dames qu'il avait reconnues pendant l'office, et il faisait l'éloge du curé:
--C'est un gaillard, disait-il. Il a sauvé quinze personnes en se jetant à la nage, lors de l'inondation de 66. Et il mange comme quatre!
Au pas d'une petite jument grise, qui était douce comme un agneau, Cadoudal nous promena dans la ville et sur la levée de la Loire. On voyait de longs sables jaunes qui s'étiraient en pâlissant jusqu'à l'horizon, léchés par une eau langoureuse, entre des peupliers fatigués par l'automne. On avait fait sauter le pont durant la guerre, et ces arches, ouvertes au-dessus du lit immense et à demi déserté du fleuve, attristaient encore la lassitude ou l'épuisement du paysage.
--Et ça s'emplit tout d'un coup, disait l'oncle Goislard: l'eau vous arrive au galop, comme de la cavalerie... J'en ai eu chez moi jusqu'au plafond du premier.
Quand nous rentrâmes, grand-père Fantin et madame Leduc tenaient un conciliabule.
--Pardon, fit grand'mère, je suis de trop?