Part 2
--Et maintenant,--dit la marquise Yorisaka,--puisque vous avez été assez aimable pour faire porter ici, dès hier, votre boîte à couleurs, votre chevalet et la toile, nous commencerons quand il vous plaira, cher maître. Voyons, voulez-vous que nous étudiions tout de suite la pose? Ici, le jour est-il bon?...
Felze allait répondre. La porte, qui s'ouvrit tout à coup, ne lui en donna pas le temps.
--Oh!--s'écria la marquise,--j'oubliais de vous prévenir... Cela ne vous contrarie pas de rencontrer chez nous notre meilleur ami, le commandant Fergan?... le commandant Fergan de la marine anglaise, un ami tout à fait intime? Il devait venir aujourd'hui prendre le thé, et, justement, voici mon mari qui l'amène...
III
--Mitsouko, voulez-vous présenter le commandant à monsieur Felze?
Le marquis Yorisaka, au seuil du salon, s'était effacé pour faire entrer son hôte. Et sa voix, un peu gutturale, mais nette et bien mesurée, semblait, malgré la courtoisie des mots, ordonner plutôt que prier.
Et la marquise Yorisaka inclina légèrement la tête avant d'obéir:
--Cher maître, vous permettez? Le capitaine de vaisseau Herbert Fergan, aide de camp de Sa Majesté le Roi d'Angleterre!... Commandant?... Monsieur Jean-François Felze, de l'Institut de France!... Mais asseyez-vous tous, je vous en supplie!
Elle se tourna vers son mari:
--Par ce beau temps, avez-vous fait une agréable promenade?
--Hé! très agréable, je vous remercie.
Il s'était assis à côté de l'officier anglais.
--S'il vous plaît, Mitsouko!... le thé,--dit-il.
Elle s'empressa.
Jean-François Felze regardait.
Dans le décor européen, la scène s'affirmait européenne: les deux hommes, l'Anglais et le Japonais,--celui-ci dans son uniforme noir à boutons d'or, calqué sur tous les uniformes de toutes les marines d'Occident,--celui-là dans un vêtement civil d'après-midi, le même qu'il eût porté à Londres ou à Portsmouth, au thé de n'importe quelle lady ... la jeune femme, adroite et prompte dans son rôle d'hôtesse, et se penchant avec grâce pour tendre une tasse pleine... Felze n'apercevait plus le visage asiatique, mais seulement la ligne du corps, presque pareil, sous la robe parisienne, au corps d'une Française ou d'une Espagnole très petite... Non, rien en vérité, ne décelait l'Asie, pas même la face jaune et plate du marquis Yorisaka, quoiqu'elle fût bien visible, elle, et mise en valeur par l'éclairage cru des fenêtres vitrées; mais l'Europe encore avait retouché cette face japonaise, relevé en brosse les cheveux coupés aux ciseaux, allongé les moustaches rudes, élargi le cou dans un faux-col ample. Le marquis Yorisaka, ancien élève de l'École Navale de France, et lieutenant de vaisseau dans la très moderne escadre qui venait de vaincre Makharoff et Witheft, et s'apprêtait à combattre Rodjestvensky, s'était si bien efforcé de ressembler à ses professeurs d'hier, voire à ses adversaires d'aujourd'hui, que c'est à peine s'il différait, pour le regard curieux de Jean-François Felze, du capitaine de vaisseau anglais, assis auprès...
Et cet Anglais même, par son attitude courtoise et familière d'homme du monde en visite chez des amis, marquait avec force que ce logis n'était véritablement point une demeure exotique et bizarre,--la demeure de deux êtres dans les veines de qui pas une goutte de sang aryen ne coulait,--mais bien plutôt la maison toute normale et banale d'un ménage de gens comme il s'en trouve des millions sur les trois continents de la terre, d'un ménage cosmopolite de gens civilisés, en qui le travail niveleur des siècles a effacé tout caractère de race, toute singularité d'origine et tout vestige des mœurs provinciales ou nationales d'autrefois.
--Monsieur Felze,--avait dit tout d'abord le commandant Fergan,--j'ai eu l'honneur d'admirer plusieurs beaux tableaux de vous, car vous n'ignorez pas que vous êtes plus célèbre encore à Londres qu'à Paris... Et d'ailleurs, j'ai vécu longtemps en France, où j'étais attaché naval en même temps que le marquis... Mais, permettez-moi, cependant, de vous féliciter beaucoup du portrait charmant que votre escale à Nagasaki vous procure. Je crois, en vérité, qu'au point où nous en sommes de l'histoire du Japon, les dames japonaises sont ce que le sexe féminin nous peut offrir aujourd'hui de plus intéressant et de plus attrayant... Et je vous envie, monsieur Felze, vous qui allez, avec votre merveilleux talent, fixer sur une toile, le visage et le regard d'une de ces dames réellement supérieures à leurs sœurs aînées d'Europe ou d'Amérique... Ne protestez pas, madame! ou vous allez me forcer de tout dire à monsieur Felze, et de lui faire surtout mon compliment à propos de sa plus grande chance: celle d'avoir pour modèle, non pas telle ou telle de vos compatriotes les plus séduisantes, mais vous-même, la plus séduisante de toutes...
Il souriait, atténuant d'un air de plaisanterie sa louange trop directe. C'était un homme irréprochablement poli et correct, et qui semblait porter visible sur toute sa personne sa qualité d'aide de camp d'un roi. Il avait cette élégance nette et masculine des Anglais de bonne race, et sa lèvre rasée, et son front droit, et ses yeux vifs, et le sourire un peu ironique de sa bouche, le classaient dans une autre catégorie que celle des buveurs d'ale et des mangeurs de bœuf cru. L'École Anglaise a peint de ces portraits de baronnets et de lords, fils des gentils hommes tories du XVIIIe siècle rivaux de nos comtes ou de nos ducs français.
Les officiers de la marine britannique sont beaucoup moins âgés que les nôtres. Celui-là, malgré son grade et l'importance probable de sa mission au Japon, semblait absolument jeune. Le marquis Yorisaka, simple lieutenant de vaisseau, l'était à peine davantage. Felze, instinctivement, les compara l'un à l'autre, et songea que, peut-être, la marquise Yorisaka les avait comparés aussi...
--Mitsouko,--interrogeait le marquis,--monsieur Felze est-il content de votre toilette? Comment poserez-vous?
Felze se souvint à propos que le marquis Yorisaka n'aimait point les vieilles modes japonaises:
--Je suis très content,--affirma-t-il, imperceptiblement railleur;--très content!... Et j'espère réussir un portrait qui ne ressemblera pas aux toiles ordinaires... Quant à la pose, n'en parlons pas encore. J'ai l'habitude, même quand il s'agit d'un travail aussi hâté que celui-là, de croquer d'abord mon modèle sous toutes ses faces et dans toutes ses attitudes. J'obtiens ainsi douze ou quinze esquisses qui me sont en quelque sorte un répertoire vivant où je trouve toujours, et tout naturellement, la pose la plus juste et la meilleure. Ne vous inquiétez donc pas de votre peintre, madame... Asseyez-vous, causez, levez-vous, marchez et ne prenez pas garde au gribouilleur d'album qui, de temps en temps, donnera un coup de crayon en vous regardant.
Il avait ouvert un cahier de toile grise, et tout en parlant, dessinait déjà sur son genou.
--Mitsouko, fit observer le marquis Yorisaka en souriant,--voilà une façon de poser qui vous plaira...
Felze s'était interrompu, le crayon levé:
--Mitsouko?--questionna-t-il.--Excusez un ignorant qui ne sait pas trois mots de japonais... «Mitsouko» est-ce votre prénom, madame?
Elle eut presque l'air de demander pardon:
--Oui!... un prénom un peu bizarre, n'est-ce pas?
--Pas plus bizarre qu'aucun autre. Un joli prénom, et surtout bien féminin. Mitsouko, cela sonne doux...
Le commandant Fergan approuva:
--Je suis tout à fait de votre avis, monsieur Felze. Mitsouko ... Mitsou... Le son est très doux et la signification très douce aussi ... parce que «mitsou», en japonais, veut dire «rayon de miel».
Le marquis Yorisaka reposait sur le plateau sa tasse vide:
--Hé!... oui, dit-il, «rayon de miel», ou encore, quand on l'écrit par un autre caractère chinois, «mystère».
Jean-François Felze leva les yeux vers son hôte. Le marquis Yorisaka souriait très aimablement et il n‘y avait certes pas la moindre arrière-pensée sous ce sourire.
--Moi, ajouta-t-il tout de suite,--je m'appelle Sadao, ce qui ne veut rien dire du tout.
Felze songea:
--Sadao... Mais sa femme se garde bien de le nommer si familièrement, et sans doute emploie jusque dans l'intimité le fameux mode honorifique. Cela veut peut-être dire quelque chose.
Il ne put s'empêcher d'en faire, négligemment, la remarque:
--«Sadao»?... Je croyais avoir entendu, tout à l'heure, quand la marquise Yorisaka vous nommait...
Un petit rire précéda la réponse:
--Oh! non!... vous n'avez pas entendu... Une bonne Japonaise ne nomme guère son mari... Elle craindrait d'être impolie... Vieux reste des vieilles mœurs!... Nous n'étions pas jadis une nation très féministe. Au temps de l'ancien Japon, avant le Grand Changement de 1868, nos compagnes étaient presque des esclaves. Leur bouche s'en souvient encore, vous le voyez, leur bouche seulement...
Il rit encore, et très galamment, baisa la main de sa femme. Felze observa toutefois la raideur un peu maladroite du geste. Le marquis Yorisaka ne devait pas baiser quotidiennement la main de Mitsouko.
Ayant remarqué peut-être le coup d'œil trop perspicace de son hôte, le marquis, soudain prolixe, insista:
--La vie s'est tellement transformée chez nous, depuis quarante ans!... Certes, les livres vous ont expliqué, à vous Européens, cette transformation. Mais les livres expliquent tout et ne montrent rien. Vous représentez-vous, cher maître, ce qu'était l'existence de l'épouse d'un daïmio, au temps de mon grand-père? La malheureuse vivait prisonnière au fond du château féodal ... prisonnière et, qui pis est, servante de ses propres serviteurs,--messieurs les samouraïs, dont le moindre aurait rougi d'humilier ses deux sabres devant un miroir[1] ... vous diriez en France devant une quenouille.--Songez-y: le _Bushido_, notre antique code d'honneur plaçait la femme plus bas que terre, et l'homme plus haut que ciel. Dans le château-prison qu'elle habitait, l'épouse d'un daïmio pouvait méditer à loisir sur cet axiome incontesté. Le prince, absent tout le jour, daignait à peine entrer parfois, à la nuit close, dans la chambre conjugale. Et la princesse esclave, sans cesse délaissée, s'occupait uniquement d'obéir à la mère de son époux, laquelle ne manquait jamais d'abuser de l'autorité que les rites chinois avaient établie sans appel et sans limites. Voilà le sort auquel eût été condamnée, quarante ans plus tôt, la femme du daïmio Yorisaka Sadao ... le sort auquel échappe, aujourd'hui, la femme d'un simple officier de marine, votre serviteur, qui n'a garde, lui non plus, de regretter les temps barbares!... Il est plus confortable de se réjouir en compagnie d'hôtes doctes et indulgents, fût-ce dans une bicoque comme celle-ci, que de végéter solitaire et ignorant dans quelque manoir des Tosa ou des Choshoû...
(Il laissait tomber avec dédain les vieux noms illustres).
--... Et il est aussi plus honorable de servir à bord d'un cuirassé de Sa Majesté l'Empereur, que de mener par la campagne quelque bande de guerriers pillards à la solde du Shôgoun, du Shôgoun ou d'un vulgaire chef de clan....
S'interrompant, il prit sur la table à thé une boîte de cigarettes turques, et la tendit ouverte aux deux Européens.
--C'est d'ailleurs à vous, messieurs, que nous devons tout ce progrès dont nous bénéficions chaque jour. Nous saurons ne jamais l'oublier. Et nous n'oublierons pas non plus, combien vous avez mis de patience et de bonne grâce dans votre rôle d'éducateurs. L'élève était certes bien arriéré, et son intelligence, ankylosée par tant de siècles de routine, n'acceptait qu'à grand'peine l'enseignement occidental. Vos leçons ont cependant porté leurs fruits. Et peut-être un jour viendra-t-il que le nouveau Japon, véritablement civilisé, fera enfin honneur à ses maîtres...
Il s'était approché de la marquise Yorisaka et lui présentait la boîte turque, à elle aussi. Elle parut hésiter une seconde, puis, très vite, saisit une cigarette et l'alluma elle-même, sans qu'il eût songé à lui offrir du feu. Il achevait sa tirade, appuyant sur Jean-François Felze un regard vif, dont l'éclat fut soudain voilé par le battement des paupières jaunes.
--Déjà, tout imparfaits que nous sommes encore, votre extrême bienveillance applaudit à nos succès sur les armées russes... Vous nous avez, du premier coup, rendus capables de lutter avantageusement pour notre indépendance.
Il conclut, saluant un peu plus bas que n'eût fait un Occidental:
--Qui dit Russe, dit Asiatique. Et nous, Japonais, prétendons devenir bientôt des Européens. Notre victoire vous appartient donc autant qu'à nous-mêmes puisqu'elle est une victoire de l'Europe contre l'Asie. Acceptez-en l'hommage et souffrez que nous vous soyons, très humblement, reconnaissants...
[Footnote 1: «Le miroir est l'âme de la femme comme le sabre est l'âme du guerrier». Proverbe nippon.]
IV
--Monsieur Felze,--avait proposé le commandant Herbert Fergan, au moment où le peintre, sa première séance achevée, prenait congé des Yorisaka,--vous rentrez sans doute à bord du yacht américain? Je vais de ce côté. S'il vous plaît que nous fassions route de conserve...
Et ils étaient sortis ensemble. Maintenant, ils s'en allaient à pied, côte à côte.
La route serpentait à flanc de coteau. Devant eux, au bas de la pente, les maisons campagnardes du faubourg groupaient leurs toits couleur de feuilles mortes. A main gauche, les jardins d'O-Souwa cachaient le grand temple sous la verdure profonde de leurs sapins et de leurs cèdres, sous la neige mauve et rose de leurs pêchers et de leurs cerisiers en robes de printemps, tandis qu'à main droite, au delà du fiord bleu moiré par la brise, au delà des montagnes touffues de l'autre rivage, le soleil couchant, rouge comme il rayonne sur les étendards de l'Empire, descendait à pas lents vers l'horizon occidental.
--Il nous faut marcher un peu,--avait dit Fergan,--car nous ne trouverons point de kouroumas avant d'être arrivés aux rues qui mènent vers l'escalier du temple.
--Tant mieux!--avait répliqué Felze.--Il fait bon marcher par ce beau soir d'avril...
Une odeur de géranium flottait sur le chemin.
--Eh bien?--questionna tout à coup l'officier anglais.--Vous avez vu le ménage d'un marquis japonais et de sa femme... Spectacle assez rare pour les yeux d'un _baka tôdjin_, d'une brute d'étranger, comme tous deux nous sommes!... Assez rare, oui, et assez curieux aussi! Quelle est votre impression, monsieur Felze?
Felze sourit:
--Mon impression est excellente!... Le marquis japonais est un homme des plus courtois, même à l'égard des _baka tôdjin_, si j'en juge par ses propos d'aujourd'hui; et sa femme est une jolie femme...
Une satisfaction brilla dans les yeux de l'Anglais:
--Oui, n'est-ce pas?... Elle est tout à fait une jolie femme ... tellement mieux, en vérité, que les trois quarts de ses compatriotes!... Et si jeune, si fraîche! On ne se rend pas compte, à cause de cette peinture rose et blanche qui est exigée par la mode: il faut avoir la couleur des femmes d'Europe!... Et c'est dommage, parce que, dessous, la peau n'est pas plus jaune qu'un ivoire neuf, et vous n'imaginez pas de satin aussi doux. Elle a vingt-quatre ans à peine, la marquise Yorisaka!
--Vous la connaissez à merveille,--observa Felze, un peu railleur.
--Oui!... C'est-à-dire ... je connais assez intimement le marquis...
La face rasée avait rougi.
--... Assez intimement... Nous avons fait campagne ensemble. Car vous savez, sans doute? ma mission dans ce pays m'oblige à suivre la guerre, et je suis embarqué en spectateur sur le même cuirassé que le marquis Yorisaka...
--Ah bah!--fit Jean-François Felze, étonné.--Sur un cuirassé japonais? Le gouvernement du Mikado autorise?...
--Oh! à titre réellement exceptionnel. Je suis envoyé par notre roi, en mission spéciale et officieuse ... car ce n'est même pas officiel... L'Angleterre et le Japon sont alliés, et l'alliance autorise beaucoup de choses... Je suis enchanté, d'ailleurs: vous concevez qu'il n'y a rien de plus intéressant que cette guerre. J'étais devant Port-Arthur, le 10 août, et j'ai assisté à toute la bataille, précisément dans la tourelle du marquis. C'est pourquoi, comme je vous disais, nous sommes à présent intimes ... compagnons d'armes, frères ... les deux doigts de la main!... vous comprenez?
Il riait maintenant sur un ton malicieux et cordial. Il continua, sur un ton de confidence:
--Même, ce fin renard d'Yorisaka ... car il est juste le contraire d'un imbécile, Yorisaka Sadao! Oui, ce fin renard d'Yorisaka voulait me faire bavarder. Les Japonais, sur mer, valent sûrement mieux que les Russes. Mais ce n'est pas encore la perfection. Et ils auraient à apprendre en fréquentant une marine telle que la nôtre. Notre excellent ami voulait donc apprendre, en fréquentant votre serviteur... Il n'a pas appris. Du moins pas grand'chose. Vous vous rappelez votre proverbe français? _A Normand Normand et demi_. Eh bien! un Japonais vaut un Normand. Mais j'ai joué le Normand et demi. Il le fallait: correctement, je ne puis que rester neutre; nous sommes en paix avec la Russie... Ah! voici des kouroumas!
Deux coureurs arrivaient traînant au pas leurs voiturettes vides. A la vue des Européens, ils se précipitèrent.
--Au quai de la Douane, n'est-ce pas, monsieur Felze?--demandait le commandant Fergan.
--Non!--dit le peintre.--Non!... je ne rentre pas à bord de l'_Yseult_, c'est-à-dire pas tout de suite. J'ai dessein de dîner seul, ce soir, à la japonaise, dans une auberge...
L'Anglais leva un doigt:
--Oh! oh! monsieur Felze! une auberge et un dîner à la japonaise! On peut trouver tout cela du côté du Yoshivara, vous savez!
Jean-François Felze sourit, et montra ses cheveux gris:
--Vous n'avez donc regardé cette neige-là, cher monsieur?
--Quelle neige? Vous êtes un jeune homme, monsieur Felze! Pour vous donner vos quarante ans, il faut se rappeler votre gloire!
--Mes quarante ans! Ils sont cinquante, hélas! Et je n'avoue pas le surplus...
--Ne l'avouez pas, je vous ferais l'injure de n'en rien croire! Mais décidément, vous n'allez pas au port. Je vous quitte donc. Auparavant, puis-je vous être utile? Voulez-vous que je traduise vos ordres au kouroumaya?
--Bien volontiers! Vous êtes mille fois aimable. Je voudrais donc dîner comme je vous ai dit, d'abord, et ensuite...
--Ensuite?
--Ensuite, être conduit dans un quartier qui s'appelle Diou Djen Dji.
--All right!...
Quelques phrases japonaises suivirent, ponctuées par les «Hé!» approbatifs du coureur.
--Voilà qui est fait. Votre homme ne se trompera pas, soyez tranquille. Vous dînerez dans une tchaya de la rue Manzaï machi... Et de là vous serez conduit à votre quartier de Diou Djen Dji, qui perche à mi-hauteur de la colline des grands cimetières... Et que vous disais-je? Il faut traverser un bout de Yoshivara pour parvenir là-haut. En pays japonais, on n'y échappe pas, monsieur Felze. Au revoir, et que les jolies _oïran_, derrière leur grillage de bambou, vous soient plaisantes!...
V
L'escalier, usé, moussu, branlant, grimpait tout droit au flanc de la colline, entre deux petits murs japonais, interrompus çà et là par des maisonnettes de bois, toutes obscures et silencieuses. Et le quartier endormi, avec ses jardinets déserts et ses chaumières muettes, semblait une avant-garde de l'immense ville des morts, du cimetière touffu et confus dont les tombes innombrables descendent en rangs serrés de tous les sommets d'alentour, et cernent, et pressent, et assiègent la ville, moins vaste, des vivants.
Jean-François Felze, au sommet de l'escalier, s'orienta.
Il avait laissé son kourouma au bas des marches: nulle voie carrossable n'accède à Diou Djen Dji. Et maintenant, seul parmi les sentiers de la montagne, il hésitait sur le bon chemin.
--Trois lanternes,--murmura-t-il,--trois lanternes violettes à la porte d'une maison basse...
Rien de semblable n'était visible. Mais un raidillon prolongeait l'escalier et zigzaguait l'ombre vers une sorte de plateau, d'où la vue devait plonger à l'aise dans toutes les venelles: Felze se résigna à gravir le raidillon.
La nuit était limpide mais obscure. Un croissant de lune rougeâtre venait de disparaître derrière les montagnes de l'ouest. Au loin, le gong d'un temple battait faiblement.
--Trois lanternes violettes,--répéta Jean-François Felze.
Il s'arrêta pour faire sonner sa montre. Le dîner n'avait pas été bien long, dans la tchaya de Manzaï machi. Mais Felze n'avait pas résisté ensuite au plaisir d'une longue flânerie dans Nagasaki illuminé, scintillant, bourdonnant, festoyant parmi la cohue des piétons baguenaudeurs, des mousmés babillardes, et des kouroumas galopant à la queue leu leu. Et maintenant, il était tard: la montre tinta dix coups.
--Diable!--murmura Felze.--L'heure est avancée pour une visite de cérémonie...
Il regardait le faubourg éparpillé sous ses pieds, et, plus bas que le faubourg, la ville tassée au bord du golfe. Tout à coup, il s'exclama: les trois lanternes violettes étaient là, tout près, juste au pied de ce raidillon qu'il venait d'escalader, non sans peine. Elles émergeaient à l'instant même d'un bouquet d'arbres qui les avait d'abord cachées.
Felze redescendit le raidillon et contourna le bouquet d'arbres. La maison basse se profila sur le ciel étoilé. Elle était purement japonaise et de vulgaire bois brun, sans ornement. Mais, sous le porche, une poutre rapportée faisait fronton, et ce fronton, sculpté, creusé, découpé, fouillé à jour et doré comme un lambris de pagode, contrastait violemment avec la simplicité absolue des charpentes nipponnes où il s'encastrait. Les trois lanternes aussi, les trois lanternes violettes, juraient d'étrange manière, au milieu de la façade nette et nue qu'elles éclairaient: c'étaient trois monstrueux masques de papier huilé, trois masques dont le ricanement épouvantait comme la grimace d'un squelette et dont la couleur semblait d'une chair en décomposition.
Jean-François Felze considéra les trois lanternes cadavériques, et le fronton, pareil à un lingot ciselé. Puis il frappa, et la porte s'ouvrit.
VI
Un domestique de très haute taille, vêtu de soie bleue, chaussé de soie noire, apparut sur le seuil et toisa le visiteur.
--Tcheou Pé-i?--prononça Felze.
Et il tendit au domestique une longue bande de papier rouge, toute couverte de caractères noirs.
Le domestique salua à la chinoise, la tête inclinée bas, les poings réunis et secoués au-dessus du front. Puis, respectueusement, il prit le papier tendu et referma la porte.
Felze, laissé dehors, sourit:
--L'étiquette n'a pas changé,--songea-t-il.
Et il attendit patiemment.
A l'intérieur, un gong résonna. Des pas coururent, une natte qu'on traînait sur le sol crissa. Et, de nouveau, ce fut le silence. Mais la porte ne se rouvrit pas, pas encore. Cinq minutes se trainèrent.
Il faisait assez froid. Le printemps n'était pas vieux de quatre semaines. Felze s'en souvint en sentant la bise s'insinuer sous son manteau.
--L'étiquette n'a pas changé,--répéta-t-il, parlant en soi-même.--Mais, par une nuit féconde en rhumes, bronchites et pleurésies, il n'en est pas moins dur de geler si longtemps sous le porche, durant que l'hôte, soucieux des bienséances, prépare, comme il le doit, la réception. En vérité, la fraîcheur ambiante m'incline à juger qu'en l'occurrence Tcheou Pé-i me fait un peu trop d'honneur...
A la fin, pourtant, la porte se rouvrit.
Jean-François Felze avança de deux pas et salua, comme le domestique avait salué tout à l'heure, à la chinoise. Le maître de la maison, debout devant lui, saluait pareillement.