Part 14
Et Jean-François Felze, reconquis peu à peu par la drogue souveraine, commençait d'oublier toutes choses extérieures, et doutait de bonne foi qu'il existât, hors de ces murs de satin jaune, un monde réel où des êtres vivaient et ne fumaient point...
Mais Tcheou Pé-i, tout à coup, toussa deux fois, et sa voix rauque résonna encore, dissipant le rêve presque cristallisé du visiteur:
--Fenn Ta-Jênn, quand le philosophe s'est élevé jusqu'aux spéculations suprêmes de la pensée, il n'en redescend pas sans effort vers les incidents médiocres de la vie. K'oung Tzèu toutefois excellait en cela. Et il sied que, très humblement, nous l'imitions. Sachez donc, après avoir su tout le reste, que plusieurs des hommes que vous avez connus dans ce pays sont morts hier: le marquis Yorisaka Sadao, et son ami le vicomte Hirata Takamori, et son autre ami, l'étranger de la Nation aux Cheveux Rouges. Tous ont péri glorieusement selon la morale des guerriers.
Trop de pipes avaient, l'une après l'autre, insinué leur vertu sereine dans l'âme de Jean-François Felze. Jean-François Felze, apprenant de la sorte le deuil total et la ruine du seul foyer nippon où il eût été reçu en ami, ne s'émut pas.
--Cette mort est triste,--dit-il simplement,--à cause de la solitude très lamentable où va vivre désormais la marquise Yorisaka Mitsouko, laquelle perd du même coup son mari et ses amis les plus chers.
--Oui,--dit Tcheou Pé-i.
Il parla d'une voix plus grave:
--Avant qu'une folie coupable ne perturbât ce royaume, les règles du deuil y étaient observées. La femme privée de son mari prenait la robe de grosse toile bise sans ourlets, et portait la ceinture et le bandeau faits de deux torons de chanvre tordus ensemble;--cela pour trois années. Elle s'abstenait de parler avec élégance. Elle se privait de nourriture afin de pâlir convenablement son visage. Souvent même, elle entrait au couvent et y attendait la mort.
--Les femmes d'aujourd'hui--reconnut Felze ont moins de vertu.
--Oui,--dit encore Tcheou Pé-i.
Ses yeux aigus scrutaient le visiteur.
--Fenn Ta-Jênn,--reprit-il au bout d'un temps,--je sais et vous savez le commandement des rites: «Les hommes ne parleront pas de ce qui concerne les femmes, et ce qui est dit et fait dans le gynécée ne sortira pas du gynécée». Je ne désobéirai point à ce commandement. Mais je songe que tout à l'heure, et quoique la marquise Yorisaka Mitsouko ait souvent négligé la modestie féminine et, de la sorte, enfreint la Loi Primordiale, vous voudrez vous-même observer la vertu d'humanité, et lui apprendre avec ménagement le malheur qui la frappe, malheur qu'elle apprendrait demain matin, d'un autre que vous, sans nulle préparation. C'est pourquoi je vous dirai, prudemment, ce qu'il faut que vous n'ignoriez point. Naguère, vous me demandiez si j'estimais qu'une femme, dont le mari s'est écarté de la voie droite, manque à son devoir, en prenant, elle aussi, le sentier détourné, afin de marcher dans les traces de celui qu'elle a promis de suivre pas à pas jusqu'à la mort. J'ai réservé ma réponse, me taisant par ignorance. Je réponds maintenant, instruit: il est possible que la femme dont nous venons de parler ait pris le sentier détourné afin de marcher dans les traces, non pas de son mari, mais d'un autre homme. Et peut-être ne sera-ce pas en apprenant la mort du marquis Yorisaka, que la marquise Yorisaka pleurera.
--Herbert Fergan,--murmura Felze hésitant...
--Vous avez appris ce que vous deviez apprendre,--interrompit Tchéou Pe-i.--Souffrez qu'à présent nous fumions comme il convient, dans la pipe de bambou noir.
Et lorsqu'ils eurent fumé, il ajouta:
--La flamme de la lampe baisse.
Un serviteur se hâta, apportant une burette d'huile et un flambeau allumé. Felze, alors se souvint qu'il est écrit dans le _Kiou-Li_[8]:
«Levez-vous quand les torches arrivent.»
Et, observant tout le cérémonial, il prit congé.
[Footnote 1: _Ke tôdjin_, barbare hirsute, ou _baka tôdjin_, imbécile barbare,--étranger.]
[Footnote 2: L'Invariable Milieu (Tchoug Ioung), où Confucius a placé l'absolue sagesse.]
[Footnote 3: Méng-Tzèu, liv. I, chap. I.]
[Footnote 4: _Lioun Iou_, liv. VIII, chap. XVI.]
[Footnote 5: Périphrase rituelle pour exprimer qu'un Fils du Ciel est mort.]
[Footnote 6: Périphrase rituelle pour exprimer qu'un Fils du Ciel n'est pas majeur. Le respect interdit aux Chinois de compter l'âge de l'Empereur.]
[Footnote 7: Dixième livre du _Li Ki_.]
[Footnote 8: Livre premier du _Li Ki_,--_Kiou Li_,--Petites Règles de Bienséance.]
XXXII
Dehors, la pluie avait cessé. Les nuages épuisés abandonnaient leurs teintes livides. Des flèches de soleil les perçaient çà et là. Et la campagne, encore verte d'eau fraîche et déjà dorée de lumière, avait remis sa robe de printemps.
Jean-François Felze marcha lentement, humant à pleins poumons la senteur vivante de la terre, et rassasiant ses yeux de la clarté pure du jour.
Au bas de l'escalier de Diou Djen Dji, il pensa tout à coup à consulter sa montre:
--Trois heures et demie déjà! Eh! il n'est que temps d'aller au coteau des Cigognes: où je risque fort de trouver visage de bois...
Il se hâta vers les rues fréquentées, où l'on a chance de trouver des kouroumas maraudeurs.
--Corvée, corvée, corvée!--songeait-il.--Pauvre petite! N'importé comment, je la plains de toute mon âme! Et qu'elle pleure Herbert Fergan ou Yorisaka Sadao, je pleurerai de bon cœur avec elle!
Il hocha la tête. Il se souvenait du garden-party à bord de l'_Yseult_, et de Mrs. Hockley et du prince Alghero....
--Las!--murmura-t-il.--L'alcool d'Europe monte vite à la tête d'une mousmé, cette mousmé fût-elle marquise!...
Rue Megasaki, il n'y avait point de kourouma. Et il n'y en avait point non plus rue Hirobaba. Felze gagna Moto-Kago machi l'inévitable. Une foule opaque s'y pressait et s'y bousculait, et il ne fallait pas avoir une longue pratique des foules japonaises pour voir du premier coup d'œil que celle-ci était tout hors d'elle-même et bouleversée par une extraordinaire émotion. La nouvelle de la grande victoire remportée la veille venait d'être répandue dans Nagasaki. Et déjà chaque boutique, chaque logis, chaque fenêtre s'ornait précipitamment de drapeaux et de banderoles. Surexcitée follement, ivre d'orgueil et de triomphe, la foule abandonnait la mesure et la décence nationale et manifestait sa joie presque comme les cohues d'Occident manifestent la leur. Il y avait des cris, des chants, des cortèges. Il y avait des bagarres et presque des rixes. Il y avait des énergumènes et peut-être des ivrognes. Felze, s'efforçant de traverser la rue pour gagner le quai, faillit tomber. Deux mousmés s'étaient précipitées contre ses jambes, deux mousmés qui couraient et s'égosillaient, leurs belles coques noires en grand désordre, des mèches flottant au vent.
--Las!--dit encore Felze.--Il n'importe véritablement pas beaucoup que le nouveau Japon ait vaincu la Russie, nouvelle ou vieille...
Sur le quai les kouroumayas n'avaient toutefois point perdu leur ancienne courtoisie. Et Felze, ayant prononcé les mots magiques: _Yorisaka koshakou_, il y eut grande concurrence parmi toute la gent trotteuse, pour l'honneur de conduire l'étranger très honorable chez le noble marquis, jadis daïmio...
XXXIII
Dans le boudoir pompadour, entre le piano d'Erard et la glace à cadre doré, rien n'était changé. Par les fenêtres à vitres, des rayons de soleil entraient joyeusement, répandant partout un air de fête, et parsemant de pierreries multicolores les fleurs des porte-bouquets. Felze observa que ces fleurs n'étaient plus comme jadis des branches coupées aux cerisiers nationaux, mais des orchidées américaines...
--Qui sait!--songea-t-il, soudain amer.--L'Amérique a passé par là... Herbert Fergan lui-même n'obtiendra peut-être pas une larme! Tant mieux et tant pis!
Il s'était approché de la fenêtre, il regardait le jardin minuscule, et ses rocailles, et ses cascades, et ses forêts pour Lilliputiens. Une voix qu'il n'avait point oubliée, une voix chantante et douce, menue comme un cri d'oiseau, répéta tout à coup derrière lui, la phrase de bienvenue qui l'avait accueilli pour la première fois, dans ce même salon, six semaines auparavant:
--Oh! cher maître!... Que je suis confuse de vous avoir fait attendre si longtemps!
Et, toujours comme jadis, une menotte d'ivoire clair se tendit vers le baiser.
Mais cette fois, Felze, ayant touché de ses lèvres les doigts soyeux, ne répondit rien à la phrase d'accueil.
Sans prendre garde à ce silence, la marquise Yorisaka bavardait gaiement:
--Hé! nous pensions bien, Mrs. Hockley et moi, que vous auriez bientôt assez de votre excursion! Avez-vous été très loin? N'avez-vous pas reçu trop de pluie? Rapportez-vous de belles esquisses? Dès demain, j'irai à bord de l'_Yseult_, et je veux absolument que vous me montriez tout!
Elle parlait avec plus de hardiesse qu'autrefois. Elle était vêtue d'une robe Louis XV en mousseline brodée, rose sur rose. Elle portait une capeline de tulle à grandes brides nouées. Elle s'appuyait sur une ombrelle à falbalas, rose comme la robe. Et dans cet accoutrement, combiné pour la taille des femmes que l'on rencontre au Pré Catelan ou à Armenonville, elle paraissait, petite, petite, petite...
Felze toussa trois fois, puis entama une phrase:
--Je suis revenu...
--Hé!--dit la marquise Yorisaka,--je suis si contente que vous soyez revenu!
--Je suis revenu--répéta Felze...
Et il se tut, regardant très fixement la jeune femme.
Elle souriait. Mais sans doute les yeux de Felze parlèrent-ils à cet instant plus clairement que sa bouche. Le sourire s'effaça brusquement des jolies lèvres fardées, et sur les yeux obliques et minces les cils battirent inquiets:
--Vous êtes revenu?...
Entre les grandes brides de tulle rose, sous la capeline fanfreluchée, le visage, tout d'un coup métamorphosé, était redevenu intensément asiatique.
Quatre secondes passèrent, lentes comme quatre minutes. La voix menue parla de nouveau; et elle ne chantait plus du tout, devenue mystérieusement unie, monotone, grise:
--Vous êtes revenu ... pour?...
Laborieusement, Felze acheva:
--Pour vous dire ... qu'hier ... du côté de Tsou-shima, il s'est livré une grande bataille...
Il y eut un bruit de soie froissée. L'ombrelle à falbalas était tombée. Elle resta par terre.
--Une très grande bataille ... entre l'escadre russe et la flotte japonaise... Vous ne saviez pas encore?...
Il s'interrompit comme pour reprendre haleine. Debout contre le mur, immobile et muette, la marquise Yorisaka Mitsouko écoutait:
--Non, vous ne pouvez pas encore savoir... Une très grande bataille. Très sanglante, naturellement... Oui, beaucoup de blessés...
Elle ne bougeait pas, elle ne parlait plus. Elle s'adossait toujours au mur; elle faisait face au messager sinistre..
--Beaucoup de blessés... Ainsi je crois savoir que le vicomte Hirata...
Elle ne remua pas...
--Et le marquis Yorisaka lui-même...
Pas un tressaillement.
--Et le commandant Herbert Fergan...
Pas un clignement de paupières.
--Sont ... blessés...
Dans la gorge de Felze, les mots s'embarrassaient:
--Blessés ... grièvement blessés...
Le mot terrible ne voulait pas sortir. Quatre secondes encore se traînèrent.
--Morts,--dit enfin Felze, très bas.
Il avait ouvert les mains. Il avança légèrement les bras, prêt à soutenir la victime. Il avait vu souvent, en pareil cas, des femmes s'évanouir. Mais la marquise Yorisaka Mitsouko ne s'évanouit pas.
Alors, il s'éloigna un peu, pour mieux la voir. Toujours immobile et debout, on l'eût dit clouée à son mur,--crucifiée. Elle était très pâle. Elle semblait tout d'un coup grandie.
--Morts,--redit Felze,--morts très glorieusement.
Et il se tut, ne trouvant plus de paroles.
Alors les lèvres fardées s'agitèrent. Dans tout le visage figé et glacé, ces lèvres seules semblaient vivre, avec les yeux,--les yeux grands ouverts, pareils à deux lampes funéraires bien allumées:
--Défaite?... ou victoire?...
--Victoire!--affirma Felze.
Il appuya:
--Victoire décisive: la flotte russe a succombé tout entière. Il n'en reste plus que des épaves. Ce n'est pas en vain que tant d'hommes héroïques ont versé leur sang. Le Japon, à jamais, triomphe!
Aux joues blêmes, une rougeur, lentement, remonta. La bouche étroite parla de nouveau, de la même voix grise et calme:
--Merci... Adieu...
Et Felze, ainsi congédié, salua et recula vers la porte.
Sur le seuil il s'arrêta pour saluer encore...
La marquise Yorisaka n'avait pas bougé. Elle demeurait rigide et raidie, indéchiffrable, inconnaissable,--asiatique, asiatique des talons aux cheveux, asiatique à ce point qu'on n'apercevait plus sa défroque occidentale. Et le mur tendu de soie lui faisait une sorte de cadre, au milieu duquel elle apparaissait à présent, grande, grande, grande...
XXXIV
Au-dessus du temple d'O-Souwa, dans le petit parc de la colline Nishi, parmi les camphriers centenaires, les érables et les cryptomérias d'où pendaient toujours de splendides glycines arborescentes, Jean-François Felze, une heure durant, avait erré.
Sa rêverie, d'instinct, l'avait conduit là, en sortant de cette villa du coteau des Cigognes dont la porte s'était refermée derrière lui, à peu près comme se referme la porte d'un tombeau sur les talons des fossoyeurs. Il avait eu besoin, tout de suite, de solitude, d'ombre et de silence. Machinalement, il avait marché jusqu'au petit parc, distant de moins d'un mille. Et les allées touffues et la futaie profonde l'avaient retenu. Il était monté, par l'allée de l'est, jusqu'au sommet de la colline. Il en était redescendu par l'allée de l'ouest. Il s'était arrêté aux coudes du chemin, pour contempler les vallons verts ondulants vers la plaine, et la ville couleur de brume assise au bord du fiord couleur d'acier. Il avait plongé son regard dans les cours et dans les jardins du grand temple. Il s'était promené sur la terrasse du sud, plantée de cerisiers en quinconces...
Et partout il avait vu, au lieu du paysage étalé sous ses yeux, l'image, gravée sur sa rétine, d'une femme debout, adossée contre un mur...
A présent, il avait quitté le petit parc. Très las, il voulait regagner la ville, regagner l'_Yseult_, et se reposer enfin, chez lui, dans sa cabine, de ce voyage trop long, et trop lugubrement terminé... Mais une obsession mystérieuse l'égarait, le détournait de sa route. Il avait pris à droite au lieu de prendre à gauche. Et il se retrouvait au flanc du coteau des Cigognes, à cent pas à peine de la maison en deuil...
Il s'était arrêté net. Il allait rebrousser chemin. Un trot précipité de kouroumayas lui fit relever la tête. Il s'entendit nommer:
--François! est-ce vous?
Une dizaine de kouroumas accouraient à la queue leu leu, chargés de toilettes claires et de jaquettes à orchidées. Tout le Nagasaki américain était là. et Mrs. Hockley à sa tête, Mrs. Hockley, plus belle que jamais, dans une robe de mousseline, brodée rose sur rose, sœur jumelle de la robe que Felze avait vue tout à l'heure sur la marquise Yorisaka Mitsouko.
Le kourouma de Mrs. Hockley avait fait une halte brusque, et tous les kouroumas qui le suivaient butaient à qui mieux mieux les uns sur les autres.
--François!--disait Mrs. Hockley,--êtes-vous réellement de retour? Je suis heureuse de vous voir. Venez avec nous: nous allons tous ensemble, en pique-nique, goûter dans une forêt très belle que le prince Alghero connaît. Et nous devons prendre ici la-marquise Yorisaka...
--Voulez-vous d'abord m'écouter?--dit Felze.
Elle avait mis pied à terre. Il s'approcha d'elle, et, négligeant tout préambule:
--Je viens de voir, moi, la marquise. Et je vous avertis tout de suite: le marquis a été tué hier, à Tsou-shima.
--Oh!--exclama Mrs. Hockley.
Elle avait crié si fort que tout le pique-nique fut dans l'instant à bas des kouroumas, et, mis au courant, s'apitoya dans diverses langues:
--Pauvre, pauvre, pauvre petite chérie!... Mitsouko darling!... what a pity!... O poverina!...
--Je pense qu'il faut aller sur-le-champ la consoler,--dit Mrs. Hockley.--Je vais donc, et j'emmène d'abord le prince Alghero, qui est particulièrement intime avec la marquise. Je reviendrai ensuite chercher tout le monde.
Elle marcha résolument jusqu'à la porte. Elle frappa. Mais, pour la première fois, la nê-san portière n'ouvrit point et ne tomba point à quatre pattes devant la visiteuse. Derechef, Mrs. Hockley frappa, frappa plus fort, ébranla des deux poings le battant clos. Et le battant clos ne céda point.
Dépitée, Mrs. Hockley recula jusqu'aux kouroumas, et prit à témoin l'assistance.
--Il est incroyable que dans cette maison personne n'entende ni ne réponde. Assurément, la marquise n'est point informée. Car il lui serait doux et réconfortant d'avoir en ce moment ses amis autour d'elle. Je songe aux moyens de lui faire parvenir un message...
--Inutile,--dit Felze soudain.--Voyez!
La porte, à laquelle personne ne frappait plus, venait de s'ouvrir. Et un singulier cortège en sortait.
Des serviteurs, des servantes, tous et toutes en vêtements de voyage, tous et toutes chargés et encombrés de ces jolis paquets bien pliés, de ces jolies boîtes bien menuisées, de ces jolis sacs de papier bien indéchirables, qui sont les malles et les valises nationales du vieux Nippon, s'en allaient à petits pas, trottinant les uns après les autres, s'en allaient par le sentier de l'ouest, celui qui mène à la station de chemin de fer de Nagasaki à Moji, à Kyôto et à Tôkiô...
Et, tout à coup, derrière les servantes et les serviteurs, et suivi lui-même d'autres serviteurs et d'autres servantes, un kourouma franchit la porte et prit le sentier qui mène à la station ... un kourouma traîné par deux hommes-coureurs ... un kourouma de maître, très élégant... Sur les coussins, une forme blanche était assise...
Une forme blanche. Une femme en deuil, vêtue à l'ancienne mode, de toile unie sans ourlets, comme les rites prescrivent que soient vêtues les veuves. Une femme qui s'en allait, raide et hiératique, la tête droite et les yeux fixes:--la marquise Yorisaka...
Elle passa. Elle passa près du prince Alghero, sans lui donner un regard. Elle passa près de Mrs. Hockley, sans prononcer un mot. Elle passa près de Jean-François Felze...
Elle s'éloigna sur le sentier, lentement, et toujours entourée de son escorte...
Jean-François Felze arrêta le dernier serviteur, et l'interrogea en japonais:
--C'est la marquise Yorisaka Mitsouko,--répondit l'homme:--_Yorisaka koshakou foudjin_.--Son mari à été tué hier à la guerre. Elle va à Kyôto, pour vivre dans le couvent bouddhiste des filles de daïmios,--pour y vivre sous le cilice et pour y mourir,--honorablement.
_Atlantique, an 1326 de l'Hégire._