La bancale

Part 4

Chapter 43,959 wordsPublic domain

En vieux misérable, il s’oubliait lui-même pour ne plus songer qu’à ce richard qui avait autrement d’importance, pensait-il, que lui.

A midi, il grignota deux bouchées de pain et de fromage. Puis, il fallut qu’il se sentît bien mal pour défaire le lit, pour se coucher à cette heure. C’était justement pendant une période où la Bancale travaillait dehors. Il essaya bien de fermer les yeux pour s’endormir, mais, le sommeil ne venant pas, il regardait la maison qui, vue du lit, semblait toute changée. Pour la première fois de sa vie, il était couché bien avant qu’il ne fît nuit.

La mère Panainnin, qui lavait, vint voir, vers une heure, comment ça allait. Elle fut bouleversée quand elle aperçut, avant même que d’entrer, le lit défait. Elle se précipita:

--Mais enfin, quoi qu’t’as donc?

Il bougonna:

--C’est toujours la même chose que ce matin. J’ai froid aux pieds. Mets-moi quelque chose de lourd dessus.

--Si j’allais chercher le médecin? dit-elle.

A cela encore, il ne répondit pas. Il se tourna du côté du mur. Aller chercher le médecin, pour payer une visite trois francs? Il faut toute une journée d’été pour gagner trois francs. Et on irait les donner à un médecin qui n’a que la peine d’entrer chez vous, de vous regarder cinq minutes, et d’écrire sur un bout de papier des mots qu’on ne peut même pas lire? Puis, c’est le pharmacien qui vous vend très cher des denrées qui ne valent pas une livre de bon pain blanc. Elle ne tenait pas non plus à aller chercher le médecin, mais elle ne retourna point laver. Elle avait peur. Il s’agitait dans le lit.

Vers trois heures, on frappa à la porte: M. Morin entra. C’était une de ses vieilles habitudes de faire, chaque après-midi, «un tour». Il n’avait pas vu revenir le père Panainnin, et il entrait, histoire de se distraire.

--Eh bien, qu’est-ce qu’il y a donc? Couché à cette heure? Je vois que vous avez voulu vous reposer. Mais vous êtes encore plus gaillard que moi!

Le vieux fut bien obligé d’essayer de rire. On vit trembler sur le drap gris sa barbe blanche.

--C’est pas pour dire, allez, monsieur Morin! Mais je ne me sens pas bien. Non! Pas bien du tout! Seulement, ça passera. Et je finirai bien de scier votre bois.

Jamais il ne finit de scier le bois de M. Morin. Une fièvre intense se déclara qui eut raison, en une nuit, de ce pauvre vieux corps usé par soixante années de travail. Le médecin,--qu’il fallut bien se décider à appeler,--n’y fit rien, pas plus que l’Extrême-Onction. Déjà la mort voilait les yeux, agrandissait la bouche qui hoquetait, appuyait son genou sur la poitrine d’où sortait un râle.

Terrifiée, la Bancale se tenait dans un coin. Jamais elle n’avait vu la mort. Jamais elle n’avait pensé qu’un jour elle pût perdre son père. Il faisait partie de la maison. Il n’était pas méchant. Jamais il ne l’avait battue. Seulement, comme il paraissait toujours grave, sévère, jamais elle ne l’avait appelé «papa». Elle disait toujours, quand elle parlait de lui: mon père. Aujourd’hui, elle sanglotait. Elle avait seize ans. Elle était une jeune fille. Et elle se répétait:

--Mon papa va mourir! Mon papa va mourir!

On télégraphia à l’ancienne adresse d’Augustine, à l’adresse qu’elle avait laissée deux ans auparavant, lorsqu’elle était venue.

Ce fut l’enterrement d’un vieux misérable, d’un vieux manigant, comme il s’appelait lui-même. Il y avait derrière son cercueil sa femme et seulement une de ses filles, la Bancale. Jusqu’au dernier moment, on avait attendu Augustine. C’était ainsi que quatre de ses filles, parties de la maison, vivaient maintenant à Paris, et ne savaient même pas qu’il était mort. C’était ainsi que l’on montait son corps vers le cimetière, dans un cercueil couvert d’un pauvre drap noir, tandis qu’elles, quelque part, éclataient peut-être de rire, ou regardaient de jeunes hommes.

Il faisait froid. Ce fut sinistre. Et dans la cave de M. Morin, il y avait, sur le chevalet, une bûche à moitié sciée, par terre une très vieille scie presque usée tellement on en avait limé les dents, une cognée, et trois ou quatre coins éparpillés...

* * * * *

La mère Panainnin répétait:

--Jamais j’aurais cru qu’il parte si vite que ça, non, jamais! J’ai pas même eu le temps de retourner l’oreiller!... C’est pas possible qu’il soit mort! A chaque instant, je me dis: Je vais le voir!

Et l’on écoutait, aux approches du crépuscule, si, dans la ruelle, de vieux sabots ne résonnaient pas sur le sol glacé.

Des gens venaient exprès, ou entraient en passant.

--Qu’est-ce que vous voulez! Il faut se faire une raison! Je sais bien que c’est plus dur quand on ne s’y attendait pas. Ainsi, moi, quand ma femme est morte...

C’étaient presque tous des vieux, de plus vieux encore que le père Panainnin, qui venaient ainsi ressusciter leurs souvenirs à eux, en parlant de leurs morts. C’était comme si toute la maison eût été envahie par les fantômes, par les spectres... Ah! Ils ne se contentaient plus, comme aux soirs de l’enfance, de coller leurs visages aux vitres! Ils entraient. Ils étaient ici chez eux, dans la maison d’un mort. La Bancale, épouvantée, fermait les yeux. L’ombre du soir était plus noire que la nuit du tombeau!

La mère Panainnin, hochant la tête, tirait son mouchoir, et s’essuyait les yeux. Du bout des lourdes pincettes, machinalement, elle remuait les tisons. Elle ne parlait pas d’Augustine. Elle ne voulait pas en parler. Mais elle embrassait souvent Marie-Louise.

On disait encore:

--Au moins, il n’a pas souffert longtemps. Qu’est-ce que vous auriez fait, s’il était resté couché des mois et des mois?

C’est vrai, que les visites du médecin et les médicaments coûtent cher, mais on l’aurait soigné quand même.

V

Deux femmes n’ont pas besoin, pour elles seules, d’une maison tout entière. Elles n’ont que faire de la cour, de la cave, du grenier, qui sont le domaine de l’homme. C’est dans la cour que l’on scie le bois lorsqu’il fait beau, que l’on étend, sur une toile de bâche, les haricots pour qu’ils sèchent au soleil, que l’on construit, avec de vieilles planches, une cabane dont on recouvre le toit avec des morceaux de fer blanc rouillé pour que la pluie ne tombe pas trop sur les poules. C’est dans la cave que les outils, chaque nuit, et souvent une saison entière, se reposent dans le coin qui leur est réservé près de la porte, entre la lucarne à toiles d’araignées et le grand coffre à charbon de bois, dans la cave que se suivent les casiers à qui l’on distribue, comme à des personnes, les légumes, au premier les pommes de terre, au deuxième les carottes, et les choux au troisième, dans la cave qu’il y a bien assez de place pour un tonneau de vin; la place est ici, mais souvent c’est le tonneau qui ne vient pas. C’est dans le grenier que l’on empile les fagots, que l’on entasse le bois, que l’on a toujours en réserve quelques bottes de paille, que l’on remise, pêle-mêle, tout ce qui ne peut plus servir, de vieux berceaux par exemple. La cour, la cave, le grenier font partie de la maison qu’ils complètent, qu’ils agrandissent. Ils en font un grand royaume à part des autres où l’homme est le maître. Lui parti, c’est comme si la maison se disloquait. La cour, la cave, le grenier sont inutiles, sont de trop. Une chambre suffit.

La chambre, d’abord, leur parut bien petite. Elle avait une porte pleine, et une étroite fenêtre carrée qui donnait sur une cour où l’on voyait deux toits à lapins couverts de tuiles, comme de véritables maisons. C’était une cour commune, que nulle barrière ne séparait du chemin, une cour où toutes les poules du quartier se donnaient rendez-vous, en été, pour dormir tranquillement à l’ombre, dans la poussière.

Elles avaient vendu quelques meubles qui n’auraient pu tenir ici, un lit, la grande table, des chaises. Elles avaient entassé, dans un réduit sombre, humide, qui dépendait de la chambre, ce qu’il leur restait de bois, de légumes. Quand la provision serait épuisée, elles en achèteraient au détail, à mesure, suivant leurs besoins. Le vieux berceau était trop usé pour que l’on pût penser le revendre. Il avait servi pour les cinq filles: il avait accompli sa destinée. Il n’était plus bon à rien, et il ne fallut pas beaucoup de temps pour le brûler. Dans la maison, les meubles avaient toutes leurs aises. Ils auraient pu, s’ils l’avaient voulu, se promener pendant qu’il n’y avait personne, sans se bousculer, et revenir chacun à sa place au premier tour de clef dans la vieille serrure qui faisait beaucoup de bruit; mais dans cette chambre, ils étaient presque les uns sur les autres. L’armoire touchait d’un côté le lit, de l’autre l’arche à pain où l’on range aussi la vaisselle. La misère et la mort avaient passé sur eux comme sur leurs maîtres. Et ils se tenaient là, immobiles, dans la demi-lumière qui pénétrait par la petite fenêtre, pensifs, comme se demandant ce qui pourrait bien encore leur arriver.

Elles restèrent là, quelques jours, immobiles et pensives, devant leurs meubles. Leur vie avait été retournée, comme la terre d’un champ par le soc d’une charrue. Les journées ne ressemblaient plus à celles d’auparavant. On eût dit que les heures en étaient mêlées, embrouillées, jetées pêle-mêle les unes sur les autres. Il n’était plus question du repas du soir. Le vieux n’allumait plus le feu le matin; on ne l’entendait plus aller et venir. On ne l’entendait plus partir. Autrefois, il avait beau ne pas être avec elles de toute la journée, il rentrait à la tombée de la nuit. Mais il s’était enfoncé dans la nuit, dans la mort, dans des pays tout noirs où l’on ne voit pas assez clair pour revenir sur ses pas. Jamais la mère Panainnin ne s’était inquiétée de savoir si elle aimait son homme. Ils s’étaient mariés, avaient eu des enfants, parce que cela arrive à tout le monde, et qu’il n’y avait pas de raisons pour qu’ils ne fissent pas comme les autres. Ils s’étaient disputés quelquefois. Mais, par exemple, jamais ils ne s’étaient battus. Et voici que, lui disparu, elle n’arrêtait pas de pleurer. Marie-Louise non plus. Elles avaient les yeux tout rouges. Elles ne vivaient plus que pour la mort. Elles allaient, chaque après-midi, lui faire une visite au cimetière, puisque, lui, ne pouvait pas se déranger. Il ne fallait pas penser lui porter de fleurs en cette saison. La terre de la tombe était dure, gelée. Elles s’agenouillaient machinalement. Elles cherchaient, au fond de leur mémoire, des formules de prières. Elles en retrouvaient des bribes qu’elles ajustaient, qu’elles ajoutaient les unes aux autres un peu au hasard. Puis, le laissant là, elles regagnaient leur chambre. Nul doute que, s’il avait pu les suivre, il ne se fût dit: Mais elles se trompent de chemin!

Car elles avaient aussi changé de quartier. Ce n’est pas dans toutes les rues d’une petite ville que l’on peut trouver une chambre à louer. Certes, les maisons inhabitées ne manquent pas. Il y en a même, dont personne ne s’occupe, qui se lézardent, qui vont tomber en ruines. Mais le loyer en était trop cher, allant de quatre-vingts à cent francs, tandis que, dans le chemin qui monte à l’église, elles avaient trouvé cette chambre qu’elles paieraient cinquante francs par an. C’était déjà une grosse somme. Dans leur nouveau quartier, elles furent aussi, tout d’abord, dépaysées. Les habitudes ne sont pas les mêmes aux Teureaux que route d’Avallon, que dans le quartier de l’église. C’est une pompe au lieu d’un puits qui occupe le milieu d’une espèce de place plantée d’herbe à côté des promenades plantées de tilleuls; c’est la boutique d’un menuisier au lieu de l’atelier d’un forgeron; c’est le sacristain qui, trois fois par jour, va sonner l’angelus du matin, de midi et du soir; ce sont les dévotes qui montent, en groupes, presque chaque soir, à l’église, et qui ne font pas beaucoup de bruit; c’est tout le monde qui passe, chaque Dimanche, pour aller à la grand’messe. Elles étaient là, elles vivaient dans le rayonnement de l’église. Jamais elles n’avaient su au juste ce que l’on y faisait, ni à quelles heures exactement on s’y rendait. Elles en vivaient autrefois à un bon kilomètre; elles n’en étaient plus, maintenant, qu’à cent pas. On aurait pu croire que la douleur les avait rapprochées de Dieu. Mais non. Elles n’y pensaient pas. Elles n’avaient pas besoin de Lui pour chercher, pour trouver leur raison d’être.

Mais on ne peut passer sa vie à pleurer. Il vient une nuit où l’on est si fatigué que le sommeil fond sur vous comme la mort. Et l’on est tout étonné de se réveiller, le lendemain, les yeux secs. On se le reproche. On aurait dû pleurer même en dormant. N’importe. Il faudra, maintenant, que les larmes recherchent leur chemin.

Elles avaient arrangé déjà leur vie. La mère Panainnin avait dit à la Bancale:

--Ma pauvre fille, il ne me reste plus que toi. C’est encore toi la meilleure de toutes. Moi, voici que j’ai plus de soixante-cinq ans, mais je ne suis pas malade. Je suis encore solide. C’est heureux. Et je ne peux pas m’arrêter de travailler. Je m’ennuierais à ne rien faire. Toi, tu vas rester ici, à t’occuper du linge, du ménage. Tu te feras ta cuisine. De temps en temps, tu viendras me donner un coup de main au lavoir, mais il ne faut plus que tu travailles chez les autres. Oh! Tu ne dirais rien! Mais ce n’est pas de ta faute si tu n’es pas forte. Tu t’es assez fatiguée avant la mort de ton père.

La Bancale l’avait embrassée en disant:

--Mais non! Je ne suis pas fatiguée, je t’assure. Je veux travailler, moi aussi.

Les trente sous que gagnait, chaque jour de la semaine la mère Panainnin arrivaient à faire trente-neuf francs par mois, lorsqu’il n’y avait pas de chômage, et à la condition qu’elle ne fût point malade. Comme elle était nourrie à midi et le soir, c’était plus qu’il n’en fallait à deux femmes qui n’ont pas de frais de toilette et ne sortent jamais qu’en sabots. De plus, il y avait, dans l’armoire, à peu près cent cinquante francs en pièces d’or, qui représentaient les économies de toute une vie de travail, à deux, dans une petite ville. Il y a des retraités qui font du découpage, d’autres de la photographie. D’anciens receveurs des contributions indirectes s’installent, avec chevalet et pinceaux, devant des paysages. Ceux-ci vont pêcher. Ceux-là restent dans leurs jardins à cultiver des fleurs dont les noms et les aspects étranges les ravissent. Tous, apathiques et dignes, se prélassent, la cinquantaine sonnée, dans les petites villes où l’on a, pour eux, de l’estime, de l’admiration. Et les vieux et les vieilles misérables, qui ne voient pas profond dans la vie, les saluent, ne songeant même pas que l’argent donné à ces inutiles devrait leur revenir, ou, mieux, rester dans leurs poches à eux dont la mort seule peut arrêter l’effort des bras.

Ce furent des mois de vie tranquille pour la Bancale. On la considérait avec sympathie, avec pitié, parce qu’elle venait de perdre son père. Des femmes l’arrêtaient dans la rue et lui demandaient:

--Eh bien, Marie-Louise, est-ce que ça commence à aller mieux? Est-ce que tu te consoles un peu?

Elle était bien heureuse que l’on ne fît attention à elle que pour la plaindre. Quand elle allait chez les commerçants, ils la servaient tout de suite; certains, même, lui mettaient un peu plus que le poids. Elle s’en apercevait bien, mais elle était si confuse qu’elle ne trouvait point d’assez belles paroles pour les remercier. La vie était vraiment douce, comme après les orages où l’on a eu peur. L’eau coule sur le gravier. Des brins d’herbe bruissent. S’il reste des nuages dans le ciel, ils ne sont plus dangereux.

Elle se tenait dans la chambre et s’habituait à elle. Elle ne la peuplait pas de ses rêves de jeune fille. Pourtant, celles de son âge commençaient, comme disent les vénérables mères de famille, à lever le nez dans les rues. On en voyait, des couturières surtout, qui s’en allaient, par groupes de deux, trois et quatre, les yeux en éveil, et la bouche ouverte pour le rire. Elles fréquentaient les bals dans les auberges, l’hiver, et, l’été, dansaient sur les parquets, les jours de fêtes publiques. Elles n’avaient peur de rien, de personne. Elles allaient jusqu’à lire les feuilletons du _Petit Journal_, où l’on parle beaucoup d’amour. Elles répondaient hardiment aux garçons qui les interpellaient, qui les suivaient. Elles portaient des bottines, et des chapeaux. Elle ne leur ressemblait pas. A seize ans, elle était la même encore qu’autrefois. Elle ne s’arrêtait pas à flâner dans les rues. Et puis, elle avait eu beau perdre son père: les garçons ne faisaient pas attention à elle. Ils s’abstenaient seulement de se moquer d’elle, en imitant sa démarche et criant:

--Cinq et trois font huit!

Les premiers Dimanches, comme c’en est l’habitude lorsque quelqu’un de la famille est mort, elles allèrent ensemble à la grand’messe. L’église n’avait plus le même aspect que le jour de l’enterrement: elle était moins triste. Elle n’était pas non plus la même que le Jeudi de la première communion: elle était moins étincelante de lumières. C’était une église de Dimanches ordinaires. L’après-midi, elles sortaient vêtues de noir, ou bien, elles restaient au coin du feu. La Bancale était heureuse. La mère Panainnin commençait à trouver les heures longues: les Dimanches devaient avoir vraiment plus de vingt-quatre heures. Pourtant, dans les lavoirs, on ne la reconnaissait plus. Elle qui avait toujours le mot pour rire, qui racontait des histoires à n’en plus finir, elle ne disait plus rien. Elle qui n’avait pas sa pareille pour vider son verre chez les bourgeois, qui ne se gênait pas pour réclamer la goutte quand le travail avait été dur ou qu’il faisait froid, elle ne buvait presque plus que de l’eau. Les premiers jours, certainement, cela parut tout naturel. Mais, quand la Lécrevisse vit que cela continuait, elle lui dit, devant tout le monde:

--Eh bien, Mélie, tu t’es donc acheté une conduite?

Car ce n’était un secret pour personne qu’elle était portée sur la bouche. On disait même: sur la gueule. Autrefois, elle avait toujours, dans l’armoire, un sac de café et une bouteille de goutte. La Lécrevisse en savait quelque chose. Que d’après-midi de Dimanches elles avaient passés ensemble à boire uniquement pour le plaisir de boire! Alors, chaque Dimanche était comme une oasis de repos et de joie où l’on entre après avoir traversé le rude et brûlant désert de toute une semaine.

Mais qui ne serait sensible au charme du printemps? Les matins d’Avril sont deux fois délicieux, étant des certitudes de beaux jours en un mois qui est la promesse d’une belle année. Pas une âme ne peut désespérer quand un soleil tout neuf reluit dans le ciel pur. Et la mère Panainnin retrouva, peu à peu, du goût à vivre. Elle redevint, jour par jour, la joie des lavoirs. Sans doute, elle avait perdu son homme, mais plus d’une laveuse, à commencer par la Lécrevisse, pouvait en dire autant, qui n’avait pas, pour cela, perdu sa gaîté. On disait, pour s’excuser:

--Allez! Il n’y a pas plus tranquilles que les morts! Ils n’ont pas autant de tourments que nous!

Et ensuite, on tâchait de leur ressembler, en se créant le moins possible de tourments. Au lieu de se dépêcher de rentrer le soir, sa journée finie, elle s’attarda, plus encore qu’autrefois, dans les cuisines des bourgeois. Elle ne pouvait pas se décider à en partir. Elle s’y trouvait bien. Il lui devenait indifférent que sa fille l’attendît pour se coucher, pour s’endormir. Quand on a lavé, brossé, savonné du linge, de sept heures du matin à sept heures du soir, l’été, ce serait bien le malheur si l’on n’avait pas le droit de se reposer en savourant son café et son verre de marc! Elle retrouva aussi ses Dimanches, plus beaux encore que ceux d’autrefois: elle ne dépendait plus de Panainnin. Son argent lui appartenait. Sans sourciller, à une heure de l’après-midi, elle disait à la Bancale:

--Il fait rudement beau, cette après-midi. Va donc te promener un peu, jusqu’à six heures. Ça te fera prendre l’air!

La Bancale ne pouvait guère marcher. Elle n’aimait pas rester trop longtemps dehors. Mais, puisque c’était sa mère qui le lui disait, elle sortait. Elle se fût bien gardée d’aller en ville. Comme lorsqu’elle était petite, elle avait encore aussi peur de la ville, surtout le Dimanche. Ceux qui se reposent n’ont pas autre chose à faire que de dévisager les passants, de les suivre du regard, comme des distractions dont on veut profiter totalement, jusqu’au moment où ils disparaissent au tournant de la rue. Elle s’en allait, suivant un sentier qui file entre des jardins. Dans leurs haies poussaient des sureaux dont elle reconnaissait l’odeur. Ensuite, c’était l’écurie où vivait l’âne du menuisier. Elle longeait le mur du cimetière. Des lézards, qui devaient vivre, eux, dans les tombes, sortaient de la nuit pour essayer de dormir au soleil; mais le bruit des sabots sur le sable, sur les pierres, les réveillait. Ils s’en allaient vite. Ils rentraient peut-être dans les tombes. Puis le sentier descendait vers les bois de la cascade. Mais elle n’allait point jusqu’au bois. Elle s’arrêtait, s’asseyait à l’ombre sous un gros châtaignier. Elle allait avoir dix-sept ans, et elle était assise, toute seule, par une brûlante après-midi d’été, sur de l’herbe sèche. Elle se disait:

--Ma mère ne m’embrasse plus comme il y a quelque temps... Il va peut-être falloir encore que j’aille travailler chez les autres. C’est que je ne suis guère forte!

Elle était à peine partie, que la Lécrevisse, ou quelque autre vieille femme, arrivait. Et ce n’étaient ni une livre de veau, ni un litre de rouge, qui suffisaient. Elles mangeaient, elles buvaient toute l’après-midi, la porte fermée sur leur plaisir pour l’avoir à elles tout entier. Tant que l’on est sur la terre, il faut prendre du bon temps. C’est déjà bien trop que tous les jours de la semaine soient réservés au travail!

Elle ne dépendait plus de Panainnin. Jamais, de son vivant, il ne l’eût laissée se reposer un jour de semaine. D’ailleurs, elle n’y aurait même pas pensé. Mais il n’était plus là.

La première fois, cela lui parut bien un peu drôle, de rester chez elle un Lundi. Elle avait dit, le matin, à la Bancale:

--Ma foi, je suis trop lasse. Va donc dire à Madame Thiéblot que je ne peux pas aller laver sa lessive. Qu’elle en cherche une autre! Qu’est-ce que tu veux, ma fille! On ne peut pas se tuer! Je me fais vieille. Et il va peut-être bien falloir que tu te remettes à travailler.

Le Bancale fut courageuse. Elle se raidit, se redressa pour ne pas être écrasée par le poids de la vie. Car il fallut bientôt qu’elle travaillât pour nourrir sa mère. La vieille avait vu qu’un jour de travail peut devenir un jour de repos. Elle n’inventait même plus de prétextes à rester chez elle. Elle se levait tard. La Bancale, en revanche, se levait de bon matin. La vieille, aussi, sentait dans l’armoire ses économies accumulées. Panainnin vivant, elle se fût bien gardée d’y toucher. Cet argent-là, pour lui, était sacré. Ces dix louis en représentaient, des gros sous, arrachés un par un à la vie qui voulut tout pour elle! On ne devait s’en servir qu’à la dernière extrémité, lorsque, par exemple, il faut à toute force appeler le médecin. Ils avaient servi, pour la première fois, lors de l’enterrement du vieux, mais aussi, on lui avait fait un enterrement de troisième classe, la quatrième étant réservée aux très malheureux qui s’en vont mourir à l’hospice. Et la mère Panainnin se disait:

--Ma foi, mourir dans un lit à l’hospice ou chez soi, c’est toujours la même chose.