La 628-E8 Comprenant en annexe le chapitre intégral "Balzac"

part d'un homme de qui dépend la sécurité d'un grand Empire?... Sans

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doute... Mais il en a de plus dangereux encore, et que je vais vous dire, si vous n'êtes pas fatigué...

* * * * *

Je n'étais pas fatigué; du moins, je ne sentais pas ma fatigue. Voulant profiter des bonnes dispositions de von B... que quatre bouteilles de vin de Moselle et du Rhin invitaient aux pires confidences, je l'engageai fort à continuer. Je jouissais de savoir ce qu'un Allemand éclairé, sans trop de parti pris, sans trop d'aveuglement nationaliste, pense de son Empereur et de son Allemagne...

Von B... alluma donc un nouveau cigare, comme font, à un moment intéressant de leur récit, tous les conteurs expérimentés, et il poursuivit:

--Voulez-vous la vérité?... toute la vérité?... Eh bien, on n'aime plus l'Empereur, chez nous.... On n'y croit plus... On le redoute, voila tout... et c'est ce qui fait qu'on le tolère encore. Il fatigue, il énerve, il décourage, il surmène, il embête... eh bien, oui, voilà... il embête tout le monde, depuis le premier ministre, obligé à ne pratiquer jamais que la politique du mensonge,--et la mauvaise foi finit par dégoûter même un premier ministre,--jusqu'au dernier des soldats, qui sent son fusil, son sac lui peser plus lourdement aux épaules, et qui commence à s'en plaindre... L'Europe aussi, où il se voit de plus en plus isolé, en a assez, je vous assure. Et non seulement l'Europe, mais le monde entier, que Guillaume obsède, décidément, comme un cauchemar. Nous sommes, nous, un peuple de braves gens, très travailleurs, très pacifiques; du moins, nous le sommes redevenus. On se dégrise. Par exemple, nous avons pris au sérieux notre prospérité, et, comme le progrès ne nous fait pas peur, nous avons doté notre pays d'un outillage industriel incomparable. Pour la maintenir, cette prospérité, pour l'augmenter progressivement, nous entendons être tranquilles chez nous. Or, nous ne vivons que dans la crainte des complications imbéciles et permanentes que peut susciter, tous les jours, à toutes les heures, un homme brouillon, sans cesse agité, et qui n'est pas maître de ses nerfs... C'est intolérable... Ce que l'on reproche, ce que la nouvelle génération reproche surtout à l'Empereur, c'est d'être une fausse étiquette, trop voyante, collée, mal à propos, sur la bonne vieille bouteille allemande. Il ne lui ressemble plus; elle ne lui ressemble plus. On commence à rire, à présent, des prétentions de la _Gründerzeit_, de l'art éclaboussant, mégalomanique, qui vient d'elle et qui pèse sur nous. Une génération arrive aux affaires, sur qui Nietzsche aura eu autrement d'influence que Wagner, une génération d'hommes plus subtils, amis de la paix, renonçant aux conquêtes impossibles, raffinés, et qui pourront changer une mentalité, héritée des fier-à-bras de 71... La force ne prime jamais le droit qu'un temps donné, car le droit finit toujours par être la force... C'est peut-être nos petits-fils qui vengeront vos grands-parents... Pour le moment, encore, nous vivons, perpétuellement, à l'envers de nous-mêmes; je veux dire que nous devons aimer ce que nous détestons, et détester ce que nous aimons le mieux... Nous aimons la France, nous l'aimons d'autant plus qu'à aucun point de vue,--je parle de l'essentiel,--nous ne la redoutons... Et dans les journaux qu'anime l'esprit de Guillaume, il n'est jamais question que de la prendre à la gorge...

--Querelles d'amoureux!... Elles ne vous frappent que parce que Guillaume est empereur.

--Naturellement, riposta von B... Je ne lui reproche rien d'autre... Notez que lui-même... Mais, quand il est en croisière, dès qu'un yacht français est signalé quelque part... c'est plus fort que lui... il faut qu'il l'aborde, qu'il y invite, y soit invité... Mon cher, s'il avait rencontré, dans ses promenades marines, Gallay et la Merelli... je crois, ma parole d'honneur, qu'il fût allé leur faire sa cour!... Ah! que ne ferait-il point pour dîner, à l'Élysée, entre la barbiche de M. Milliez-Lacroix et la large face luisante de M. Ruau?... Les Français, d'ailleurs--est-ce amusant?--sont-ils assez empoisonnés par leur vieux sang monarchique!... Je suis sûr que M. Étienne lâcherait avec enthousiasme son Gambetta; le prince de Rohan, son duc d'Orléans, pour notre Guillaume... Et M. Massenet, M. Saint-Saens et tous?... Quels beaux vieux chambellans ils feraient, à notre cour!... Humiliés, courbés, et si fiers d'avoir une clé dans le dos... une clé de sol, naturellement!...

Il se mit à rire et reprit:

--Ce qu'il y a de plus grave, voyez-vous, c'est que nous commençons à nous rendre parfaitement compte qu'avec son activité fiévreuse, trépidante, incohérente, il en arrivera bien vite à surmener l'Allemagne, en attendant qu'il l'accule à quelque gigantesque krach, dont nous aurons bien de la peine à nous relever...

--Vous êtes pessimiste...

--Je suis clairvoyant... et je trouve inutile de me fermer les yeux, comme exprès... Lorsque vous avez parcouru l'Allemagne, en visitant nos villes, nos campagnes, nos usines, je suis sûr que vous vous êtes dit: «Quel pays prospère, heureux, riche!» Et vous nous avez enviés. Certes la façade est belle. Mais entrez dans la maison. Vous ne tarderez pas à y voir des lézardes, des fissures, des fléchissements. Elle craque en bien des endroits. Pourquoi?... En dépit de toutes ses tares, l'Empereur est intelligent, mais ce n'est qu'un homme intelligent. Quand on assume cette tâche absurdement surhumaine de se faire le maître absolu des autres hommes, il faut plus que de l'intelligence, du génie; plus que du génie, de la divinité. Or, nos philosophes nous ont depuis longtemps démontré qu'il n'y a plus de dieux. Je dois à Guillaume cette justice qu'il a compris, comme tout le monde, que l'industrie et le commerce sont, en quelque sorte, les organes de vie, le système vasculaire d'un peuple. Ce qu'il n'a pas compris, c'est, pour que ses organes fonctionnent bien, qu'il faut leur éviter les à-coups, les ébranlements nerveux, les émotions perpétuelles, et aussi les aliments trop forts. On meurt de ne pas avoir assez de sang; on meurt, et plus brutalement, d'en avoir trop. La congestion est pire que l'anémie. Et l'Allemagne, en ce moment, est congestionnée... L'Empereur a affolé l'industrie allemande en la faisant se ruer, vertigineusement, à toutes les conquêtes économiques. Pour que l'Allemagne fût, comme je vous l'ai dit, la première de sa classe, il l'a forcée à produire, produire sans cesse, produire encore, produire toujours. Les produits s'entassent dans les magasins, engorgent docks et greniers, s'écoulent difficilement... Il en reste des stocks énormes... Je ne vous raconterai point la désastreuse affaire de ce que nous appelons: les Aciers russes... Elle est trop connue.... Voici un exemple plus humble, mais également caractéristique. Jaloux du succès mondial de vos vins de Bordeaux, de Bourgogne, de Champagne, vous savez avec quelle _furia_ Guillaume a poussé nos propriétaires terriens et nos paysans à la culture de la vigne. Il l'a protégée de toutes les manières et dans tous les pays... Il s'est même fait placeur en vins, courtier, agent de publicité, restaurateur... À Paris, en 1900, dans ce fameux restaurant allemand, c'était, on peut dire, l'Empereur lui-même qui--encore un uniforme!--une serviette sous le bras, le tablier de lustrine noire aux cuisses, venait vous offrir la carte de ses vins... Vous avez sûrement admiré ces immenses coteaux qui, tout le long du cours sinueux de la Moselle, étagent leurs magnifiques vignobles, et, devant ce spectacle impressionnant, vous vous êtes écrié: «Voilà de quoi saouler toute l'Allemagne et aussi tout l'univers!» Le malheur est que la mévente, qui sévit chez vous, sévit aussi chez nous... Et le vin emplit nos chais encombrés. Les propriétaires s'inquiètent, les paysans se lamentent. L'Empereur a beau prendre des mesures tyranniques, comme, par exemple, de restreindre, dans certains restaurants, le débit de la bière, prohiber complètement les vins français dans les mess d'officiers, rien n'y fait... Notre situation économique se traduit donc par ce mot: surproduction. En vain, Guillaume parcourt les mers sur son cuirassé, comme autrefois votre Mangin parcourait, dans sa roulotte, tous les villages de France; en vain, débite-t-il les plus extraordinaires boniments, multiplie-t-il les démonstrations les plus théâtrales et, quelquefois, les pires menaces, pour attirer les chalands et placer ses produits, la surproduction augmente, et nous en serons bientôt réduits à cette douloureuse alternative: ou bien arrêter la production, et c'est la ruine; ou bien la continuer, et c'est la ruine encore... Remarquez que nos banques sont engagées dans ces affaires jusqu'à la garde; que nous ne sommes pas, comme vous, un peuple de timides gagne-petit, un peuple d'épargne avaricieuse, que nous jouissons largement de la vie, dépensons ce que nous gagnons... Par conséquent, nous ne pourrons amortir, avec des sacs d'écus économisés, la lourdeur d'une crise financière... À moins...

Et ici, von B... me regarda en souriant drôlement...

--À moins que la France, la généreuse France, comme en ces dernières années, veuille bien venir encore à notre secours et rétablir, pour un temps, l'équilibre ébranlé de nos finances...

S'interrompant brusquement, il me frappa sur l'épaule.

--Car vous êtes de bonnes poires... fit-il, en faisant sonner dans la salle déserte un large rire. Avouez que vous êtes de bonnes poires?...

Je répliquai:

--Mais, mon cher, nous n'avons rien à gagner à un krach allemand... Nous avons tout à y perdre... Une Allemagne ruinée, ce serait un malheur universel... Laissez-moi vous dire ceci: Puisqu'il est bien entendu que nous ne sommes, nous autres Français, que des prêteurs d'argent,--on nous appelle les usuriers du monde,--puisque, d'autre part, par paresse, par timidité, par manque d'outillage... et par excès de richesses, nous avons renoncé à toutes conquêtes, et même à toutes concurrences industrielles,--pourquoi ne serait-ce pas nous qui donnerions à l'Allemagne l'argent dont elle a besoin? L'Allemagne est honnête, travailleuse, persévérante; elle accomplit un effort immense, digne d'admiration... Elle mérite d'être soutenue dans cet effort, qui est un effort de civilisation. Outre qu'il est immoral et honteux que nos milliards servent, dans la chère Russie, à l'œuvre abominable que vous savez... ce serait, je crois, pour nous, une bonne opération financière...

--Ma foi!... vous avez raison... avoua von B... J'ai trop bu. Ce sacré vin me fait dire des bêtises...

Sur quoi, il remplit son verre et le mien...

Je lui demandai:

--Croyez-vous à la guerre? Croyez-vous que l'Empereur pense à la guerre?

--Jamais de la vie, répondit von B... d'une voix forte... Ça, jamais!... Malgré tous ses uniformes, en dépit de toutes les fanfares de sa parole, Guillaume n'est pas un guerrier... C'est un militaire, ce qui est très différent... Il n'est même pas brave... Il a cela de commun avec votre Napoléon que le bruit des canons faisait suer de peur...

--Hé! mais... dites donc?... Ce n'est pas une raison...

--Non, mais non... Ses discours, ses frasques, ses menaces? Encore un truc... commercial... Il épouvante, parfois, l'Europe, uniquement pour rassurer nos gros usiniers qui vivent de l'armement... maintenir une industrie colossale, entretenir un outillage formidable; dont une paix sans nuages serait la ruine... Et puis, comment voulez-vous?... Guillaume sait très bien que l'Allemagne ne peut pas acquérir plus de gloire militaire qu'elle en a... Mais...

Il se mit à pouffer de rire.

--Je ne serais pas surpris qu'il rêvât un peu de gloire navale... Hé! hé!... Une guerre navale, peut-être y a-t-il songé?... Heureusement, l'Angleterre...

Je ne pus m'empêcher de m'écrier:

--Ubu! C'est Ubu!

Von B..., très au courant de notre littérature, approuva fort cette exclamation...

--Mais oui, mon cher... c'est Ubu... Ubu est d'ailleurs l'image la plus parfaite qu'on nous ait encore donnée des Empereurs, des Rois, et, disons-le, de tous ceux qui, à un titre quelconque, se mêlent de gouverner les hommes... Et, si vous le voulez bien, nous allons porter la santé de M. Alfred Jarry...

Ce que nous fîmes... Après quoi, il réfléchit, une seconde, et il dit encore:

--Il y a une autre raison qui empêchera toujours l'Empereur de déclarer la guerre: il en redoute le résultat. Certes, notre armée est forte, la plus forte du monde... Elle est exercée, entraînée, tout ce que vous voudrez... Nos arsenaux sont pleins, notre armement complet... nos forteresses en état: c'est entendu. Par malheur, nous n'avons plus d'officiers, ou, plutôt, nous n'avons plus que des officiers de parade, qui ressemblent beaucoup à ces jolis godelureaux de votre second Empire, que nous avons vus à Metz et à Sedan. Ils ne travaillent pas et ne s'occupent que de leurs plaisirs: le jeu, les femmes, et même les hommes... Vous ne pouvez imaginer la corruption qui règne parmi eux... De temps en temps, on voit disparaître brusquement un lieutenant promis au plus bel avenir, un général fort bien en cour, un courtisan de marque, un ministre qui paraissait solide... Ce n'est pas la femme... presque jamais la femme qu'il faut chercher... Quant au haut commandement, il est médiocre, pour ne pas dire détestable. Il est aux mains de généraux de cour, gorgés d'honneurs et d'argent, que les pires intrigues, les plus sales marchandages, les plus laides débauches ont amenés à la fortune... Et encore, ces généraux, ce n'est rien... Songez à cette chose affolante: Guillaume, en cas de guerre, ne laissant à personne le soin de commander ses armées... Car il a aussi des plans de guerre, comme il a des plans de statues, de tableaux, d'opéras, des plans de tout...

Ici, von B... eut une expression de terreur comique. Il s'était tu un instant, mais pour mieux rassembler sa voix qui s'éraillait.

--Et alors, mon cher, cria-t-il, nous serions battus, par la Suisse... par la Suisse... je vous dis... par la Suisse!

Comme je riais d'un rire qui se refusait à accepter une telle prophétie:

--Par moins que la Suisse... insista-t-il... Vous ne le croyez pas?... Mais pensez donc... Aux manœuvres, où tout est prévu, où la mise en scène est réglée d'avance où l'Empereur doit toujours être victorieux, eh bien ces mauvais généraux ont toutes les peines du monde à ne pas le battre. Ils suent sang et eau pour ne pas le cerner, même en plaine... J'ai assisté à quelques-unes de ces manœuvres... C'est d'une bouffonnerie!... Ah! mon cher, j'ai là-dessus, les histoires les plus désopilantes... Par la Suisse, entendez-vous?...

Une gorgée de vin le calma. Son visage reprit un air sérieux:

--Et puis, voyez-vous... aujourd'hui, il souffle un mauvais vent sur les Empereurs et sur les armées... Même chez nous, le soldat commence à réfléchir, à sentir le dégoût de son métier. Malgré la dureté de la discipline, on parle dans les casernes; ce n'est pas, je vous assure, pour y exalter le métier des armes et y glorifier la guerre. Pris entre la Russie et la France, comment échapperions-nous à ce grand mouvement dont le monde tout entier tressaille?... Oh! je ne suis pas assez bête pour croire... Non... Non... Et pourtant!... J'ignore la destinée parlementaire du socialisme allemand, et m'en inquiète, d'ailleurs, fort peu... Il y a tant do hasards dans les élections, tant de contingences mystérieuses qui en faussent la portée!... Mais je constate qu'il fait, chaque jour, des progrès dans les masses populaires et, aussi, parmi la jeunesse bourgeoise éclairée...

--Vous êtes donc socialiste, maintenant?... crus-je devoir lui demander.

--Mon cher, je suis toujours socialiste, le soir, après dîner, affirma von B... solennellement.

Et il continua:

--Le jour où le socialisme voudra bien répudier cette sorte de sentimentalisme nationaliste, qui l'enchaîne encore à de regrettables préjugés, il accomplira de grandes choses en Allemagne et dans le monde. Ah! le beau moment pour le désarmement! Le peuple qui, aujourd'hui, jetterait bas les armes serait à jamais béni. Il faut être un homme politique, c'est-à-dire ne rien comprendre aux aspirations de son temps, pour redouter les conséquences de cette délivrance qui serait saluée, avec enthousiasme--que les Empereurs le veuillent ou non--par toutes les nations...

Il s'exaltait et, à mesure qu'il s'exaltait, sa voix s'embarrassait, s'empâtait dans les grands mots sonores, et il n'arrivait que difficilement à les prononcer. Il eut beaucoup de peine à achever sa tirade.

Je n'en tombai pas moins d'accord avec lui sur l'aveugle absurdité des hommes politiques.

--Sans doute, approuvai-je, les hommes politiques ne comprennent rien à ce que vous dites, et ils n'y comprendront jamais rien. Ils comprennent, pourtant, qu'ils sont intéressés à ce que continue cette effroyable gabegie militaire. Si les peuples en meurent, eux, ils en vivent... Alors?

--Alors... allons nous coucher... et rêvons!... fit von B..., qui se leva pesamment, non sans avoir constaté que la bouteille était vide.

Il prit mon bras, dont il lui fallait l'appui, et, tout en marchant, il se remit à parler. Cet homme ne pouvait pas ne pas parler:

--Ils n'ont même pas l'air de se douter que le temps de la politique est fini... Vous savez qu'il y a des organes qui survivent aux fonctions qu'ils assuraient...

--Les survivances, oui...

--Tout le mal vient aujourd'hui de cette survivance des souverains et des hommes politiques... Je ne parle pas du Roi d'Angleterre.... Mais... même notre Empereur n'est plus maître de conduire son peuple.... Maximilien Harden a bien tort de lui reprocher d'aboyer tant pour mordre si peu... Vraiment, pensez-vous qu'il soit libre d'aller jusqu'au bout de ses projets?... L'Empereur d'Autriche,... oui, le vénérable Empereur d'Autriche... est moins souverain dans son empire que... que...

--Que son cousin de Monaco, sur son rocher à roulettes?...

--Vous riez?... Mais beaucoup moins... Le tsar de toutes les Russies n'a guère plus à dire que le prince de Bulgarie... Le mikado, lui-même... Sans aller si loin...

Et von B... se retint mal au velours insidieux d'un fauteuil...

--Sans aller si loin, vos hommes politiques, à vous, les plus conscients de l'évolution actuelle, mettez les moins inconscients, vos socialistes, ne savent même pas où les entraînera, demain, la masse ouvrière dont ils ne sont que les porte-parole embarrassés... Il y a deux ans, ils ignoraient radicalement--je veux dire comme des radicaux--les destinées du syndicalisme... Les plus malins sont ceux qui arrivent, non pas à conduire le flot de leurs électeurs, mais à distinguer, quelques semaines d'avance, entre les courants où le prolétariat bouillonne, celui qui les emportera...

--Alors?... alors?... répétai-je sans que ma fatigue trouvât rien de plus significatif à formuler... Alors?

Décidément, un tonneau de vin du Rhin n'eût pas détrempé les muscles de la langue de von B.... Il répondit:

--Alors à quoi bon ces organes inutiles?... ce poids mort?... À quoi bon ces appendices?

Et il éclata de rire...

Je riais de le voir rire.

--Vous voulez qu'on nous en opère?

--Hé!... Hé!... La médecine a fait son temps. L'avenir est à la chirurgie...

Il eut un hoquet...

--À la chirurgie!... Je ne crois plus du tout à la médeci... i... ne... mais... je... humpph!... je crois à la chirurgie...

--L'antisepsie à la dynamite?... m'écriai-je, en l'entraînant à mon bras...

Il me força de m'arrêter, prononça lentement:

--L'anarchiste est un chirurgien... un chirurgien malgré lui...

--Vous vous disiez socialiste?

--Je suis toujours socialiste, après dîner... mais...

Il me désigna, au-dessus de la porte du restaurant, le cadran d'un cartel à enluminures, où des aiguilles de cuivre se contorsionnaient...

--Il est trois heures du matin, mon cher...

Nous étions, en causant, arrivés dans le hall de l'hôtel... Tout y était éteint. Le crépuscule matinal commençait de recréer, dans la pénombre, les formes redoutables des meubles et des ornements... Von B... s'arrêta encore. La clarté du jour naissant tirait des larmes de nos yeux las.

--Ah!... Et puis... s'écria von B... tout à coup, en bâillant longuement, toutes les phrases ne valent pas une anecdote heureuse... En avons-nous dit des bêtises... des bêtises... des généralités prétentieuses, vides, inutiles, si chères à l'esprit allemand!

Un nouveau bâillement me fit bâiller... Il poursuivit en s'étirant.

--Le trait le plus mince... le plus mince... pourvu qu'il soit bien réel et humain... je le préfère à l'évolution, thèse, antithèse et synthèse de trois époques de philosophie...

Il sourit et ses yeux s'animèrent.

--Écoutez!... Je vous aime beaucoup... Je m'en vais vous dire une chose, que je n'ai encore jamais répétée... une chose inouïe... voulez-vous?...

Je m'assis à son côté, dans un box d'acajou, sur les coussins de cuir d'un divan, dont le jour attendrissait la rougeur orangée...

--C'est une histoire qui m'a été livrée, une nuit, après boire, à Friedrichsruhe, par Bismarck, déchu... C'est vous dire qu'on peut y ajouter foi. Personne n'avait le vin plus brutal et plus sincère... À peine le vieux chancelier l'eut-il contée qu'il me parut, à une contraction de tous les plis de son masque, qu'il eût bien voulu, pourtant, la ravaler... Il n'était pas homme à regretter rien qu'il eût fait, même une sottise... Et, trop ennemi des mots inutiles, il ne me demanda même pas, après coup, le secret... Cependant, chaque fois que j'ai voulu la dire, j'ai revu, dans leurs poches plissées, ses yeux ardents, et je me suis tu... Elle m'échappe, ce soir, je le sens... Ma foi!... profitez-en...

Sa main étreignit mon genou:

--Vous ne savez pas quel a été, interrogea-t-il lentement... le premier acte d'autorité de Guillaume II?...

Ce ne pouvait être pour attendre ma réponse qu'il s'était arrêté.

--En tout cas, vous savez avec quelle anxiété Guillaume--alors fils du prince héritier et si loin du trône où son grand-père se pétrifiait--épia les progrès de la maladie de son père, à San Remo?... Vous vous rappelez sa fièvre parricide pendant les Cent jours du règne de notre Fritz, à Potsdam, où on avait ramené le cancéreux couronné? Ah! il y avait longtemps que Guillaume avait échappé à ses parents... Bismarck le leur avait pris... Un jeu, n'est-ce pas? pour le vieux diplomate, chez qui l'énergie... farouche, se doublait de la plus belle astuce... Bismarck excitait, contre le couple impérial, l'ardeur impatiente du jeune homme... Depuis toujours, il haïssait férocement et redoutait celle qu'il appelait «l'Étrangère», et ses idées anglaises. Il haïssait également et ne redoutait pas moins le libéralisme, la loyauté de Frédéric II... Le plus beau, c'est qu'il ne pouvait prévoir les progrès que ferait, plus tard, dans l'imagination de son trop docile élève, l'appétit de toute-puissance qu'il s'appliquait à dérégler en lui... Pas un acte, pas un écrit, pas une parole du père que le chancelier n'apprît au fils à critiquer... Quant à l'influence de sa mère, on la lui démontrait funeste... anti-nationale... Les rapports, entre l'Impératrice Victoria et son fils, étaient donc des plus tendus... et des plus amers. Elle n'ignorait pas qu'il avait placé des espions jusque dans la chambre de l'infortuné malade... Tel ambassadeur d'à présent était déjà chargé, par Guillaume, d'une mission moins décorative, plus délicate, au chevet du moribond, dont l'agonie lui marchandait le trône... C'est ainsi qu'il apprit l'existence d'un journal que son père tenait depuis des années... Frédéric avait le goût d'écrire. Vous avez lu sa lettre à Bismarck, à son avènement, son journal de 70-71, et la relation de son séjour à Suez, lors de l'inauguration du canal?... Je ne dis pas qu'il eût beaucoup de talent, et que ces écrits soient des chefs-d'œuvre... Du moins, ils témoignent d'intentions méritoires... La peur de ce journal secret hantait d'effroi le jeune Guillaume. Peut-être sa conduite y était-elle jugée?... Peut-être des volontés dangereuses y étaient-elles inscrites?... Il ne pensait qu'au moyen de s'emparer de ces papiers... Or l'Impératrice sut, avant la fin, les mettre à l'abri... Trompant la surveillance, pourtant minutieuse, de son fils, elle les avait fait passer en Angleterre... à la Reine, sa mère, ou à son frère, le Prince de Galles... je ne me souviens plus exactement... À peine, au bord du lit, où l'agonisant venait d'expirer, Guillaume se redressa-t-il Empereur, qu'il réclama le Mémorial. L'Impératrice feignit l'ignorance... Il insista... Il parla en maître... Il donna à sa mère l'ordre de lui obéir... Elle persista dans son système.... Elle ne savait pas... elle ne savait rien... Guillaume en vint à la menacer, brutalement, de sa colère... À ses yeux secs, les larmes de sa mère paraissaient un stratagème... Plus elle résistait, plus il s'exaspérait, car il lui semblait qu'il fallait mesurer à l'entêtement de l'Impératrice l'importance des documents... En réalité, il ne pouvait supporter que, dans la première heure d'un règne si fiévreusement attendu, quelqu'un, si grand fût-il, osât lui résister... La colère emporta cet Empereur d'un jour, jusqu'à la pire démence... Il se dit qu'après tout sa mère n'était qu'une princesse de la maison dont il devenait le chef, la colonelle d'un de ses régiments, sa sujette!... «Eh bien, ordonna-t-il, violet de fureur, vous garderez les arrêts, madame... les arrêts forcés... jusqu'à ce que vous m'ayez obéi... Oui... oui... je vous mets aux arrêts... aux arrêts forcés.» En arrivant, deux heures après, à Potsdam, Bismarck trouve le palais environné d'escadrons de cavalerie en armes. L'Empereur lui apprend comment il vient de répondre à la désobéissance de sa mère... Il est encore très exalté, trouve son idée admirable: «Et qu'elle ne compte pas sur un mouvement de pitié, sur un attendrissement... non... non... jusqu'à ce qu'elle m'ait obéi... vous entendez, monsieur le chancelier?... jusqu'à ce qu'elle m'ait obéi!» Le chancelier reconnaissait qu'il eût pris peur, s'il n'avait appliqué toute son énergie à trouver, dans l'instant, des arguments assez forts--et pourtant respectueux--pour empêcher que durât, une minute de plus, cette bouffonnerie macabre, capable de peser sur tout le règne qui commençait. À distance, ce qui l'étonnait encore le plus, c'est qu'il eût pu s'empêcher d'éclater de rire, au nez de son souverain... «Je crois bien, me disait Bismarck, que le jeune homme avait voulu m'épater... Flanquer l'Impératrice... l'Impératrice douairière... l'Impératrice, sa mère, aux arrêts, le jour même de la mort de l'Empereur!... Ça, c'était colossal... kolossal!...» L'élève était allé, comme il arrive, beaucoup trop loin. Il fallut recourir à un silence déférent pour marquer qu'on n'approuvait pas, démontrer ensuite qu'il y avait une façon de procéder plus rigoureuse et plus efficace... Pourquoi ne pas couper plutôt les vivres à l'Impératrice?... suspendre les apanages?... «Je connais Sa Majesté, disait Bismarck bonhomme... Elle a de l'orgueil... Les arrêts forcés, elle peut s'y entêter... les accepter comme une sorte de martyre... Mais l'argent, Sire... l'argent?... Qui donc résiste à l'argent?» Il fit valoir aussi, avec beaucoup de tact, les représentations probables de l'Angleterre: «Est-ce bien le moment, Sire?»... L'Empereur, qui avait fini par s'apaiser, goûta le conseil... Les arrêts de l'Impératrice furent levés... Les officiers remmenèrent leurs cavaliers au quartier... Et Guillaume ne fut plus qu'aux détails des obsèques et du deuil, qu'il voulait fastueux!...

--Mais la fin de l'histoire? demandai-je.

--La lutte entre l'Impératrice et son fils dura plusieurs mois... Il en fallut au moins six...

Von B... se souleva, pour éviter le soleil qui venait de pénétrer violemment dans le hall.

--Il en fallut au moins six... répéta-t-il... pour que l'Empereur obtint son manuscrit et l'Impératrice son argent... Ah! c'était une gaillarde!...

Je le vis taper du pied:

--Ne voilà-t-il pas, fit-il encore, un début digne de cet Empereur qui, désespérant d'atteindre jamais à la gloire d'avoir fait un Bismarck, discerna que la gloire d'oser le renvoyer était la seuls qu'on pût mettre en balance!

Il ajouta:

--Que risquait-il, après tout?... L'Allemagne était faite.

Et tout à coup:

--Dites-moi, mon cher?... Si nous prenions notre café au lait... avec du miel... avec du miel...? Ils ont, ici, un miel de Westphalie!...

L'école de Düsseldorf.

Je dois des excuses à Düsseldorf.

C'est une très belle ville. Elle n'offre aucun pittoresque aux amateurs de vieilles ruines, de vieilles églises gothiques, de vieilles rues enchevêtrées et puantes... Elle n'a que de la richesse et du luxe. Mais elle en a beaucoup; elle en a même trop. Par exemple, l'arrangement de ses parcs, de ses balcons, la grâce de ses jardins où les verdures, les fleurs et les bassins se combinent en décors merveilleux, vous font vite oublier le modern-style des magasins et des maisons. Et le Rhin y est magnifiquement impressionnant. Dans les quartiers commerçants, les étalages sont d'une rare somptuosité. Étoffes, fourrures, bijoux argenteries, victuailles, parées comme les victimes des sacrifices antiques, vous arrêtent à chaque pas. C'est la ville des grands couturiers, des grandes modistes, des grands tailleurs.

Au centre de ce pays du fer, qui sait si bien cacher, sous les fleurs, le noir et tragique effort du travail, on se sent vraiment en pleine richesse allemande, en pleine vie plantureuse allemande. Le faste en apparaît parfois fatigant, d'une sensualité un peu bien lourde. Mais j'ai souvent trouvé à l'empressement démonstratif, à la rondeur accueillante de ces manieurs de millions et de canons, une sorte de charme à la fois effarant et persuasif, et leur vulgarité n'a rien d'antipathique ni de banal. On les sent d'ailleurs terribles. J'ai rencontré là plus d'un Isidore Lechat.

Von B..., très lié avec la plupart des gros industriels de la région, m'a introduit dans quelques intérieurs de la ville et de la campagne. La décoration en est d'un goût déplorable. Elle coûte très cher; voilà, en plus de ce goût, tout ce que l'on en peut dire. Du reste, personne ne lui demande autre chose. Plus un objet coûte cher, plus il révèle bruyamment qu'il coûte cher, et plus ils sont fiers de lui... Américains en cela; américains aussi dans leur façon de s'habiller et de se raser la face... Von B... affirme qu'en affaires ils sont encore plus hardis que les Américains, et d'une gaieté aussi imprévue. Il me raconte que, l'année dernière, il avait mené un Français de ses amis aux usines de M. Ehrardht, le célèbre fondeur de canons de Düsseldorf, le rival de Krupp...

--Ah! ah! fit M. Ehrardht, en serrant la main du Français... Vous venez voir mes pianos?

--Comment... vos pianos?

--Mais oui... Érard... Érard... votre Érard... Seulement, moi, c'est une autre musique... Ah! ah! ah!... Passez donc!

Il me raconte aussi cette anecdote:

Von B... a un ami américain. Comme la plupart des Américains, celui-ci est d'origine allemande. Il y a trois ans, cet ami vint à Paris... Il s'en alla trouver H..., le grand tapissier... Il lui dit, sans autre préambule:

--Vous allez me construire un hôtel à Londres, très beau, tout ce qu'il y a de plus beau. Quand, le 4 mai de l'année prochaine, j'arriverai à Londres, je veux trouver tout prêt: meubles, tableaux, domestiques, chevaux, voitures, automobiles... même mon dîner... Que je n'aie à m'occuper de rien... pas même d'acheter des cure-dents... Vous avez compris?

--Oui...

--Combien?

--Mais, balbutia le tapissier abasourdi... je... je voudrai savoir ce que vous aimez... ce que...

--Je ne sais pas ce que j'aime... interrompit l'Américain... je n'a pas le temps de le savoir... Si je le savais, je ne vous chargerais pas... Dépêchons-nous... je suis pressé... Combien?

--Dix millions... à peu près, risqua le grand tapissier qui avait repris un peu, et même beaucoup d'assurance...

--Pas à peu près... Exactement... Vite... Combien?

--Dix millions, alors!

--_All right..._ voici un chèque de quatre millions... Quand vous aurez besoin du reste... vous câblerez! Le 4 mai, hein?... Soyez exact... Au revoir!

Et von B... me dit:

--Ici, ils n'en sont pas encore là... mais ils y viennent... Je crois d'ailleurs que, malgré les mœurs particulières à chaque pays, les manies que donne l'argent sont partout les mêmes... Il y a une sorte d'uniforme moral que portent tous les spéculateurs milliardaires.

**Le luxe extravagant de ces maisons m'étonna. Je garderai longtemps, entre autres souvenirs le souvenir de certains plafonds où toute l'École de Düsseldorf s'est réunie pou accumuler les plus invraisemblables horreurs... Car il y a toujours une École de Düsseldorf. C'est, autant que j'ai pu comprendre, une collectivité, une espèce de syndicat de peintres, dont on ne connaît pas les noms, et qui s'acharnent aux plus singuliers travaux, dans les hôtels de la ville et les châteaux des environs... Si vous demandez:

--De qui est ce tableau?... ce plafond?... cette grande fresque?

On vous répondra invariablement:

--C'est de l'École de Düsseldorf...

Dans le cabinet d'un gros métallurgiste, j'ai vu un portrait de Bismarck, en général, casqué, botté, immense, énorme, avec des reflets mauves, des reflets jaunes, des reflets verts, roses, lilas, plaqués, maçonnés sur la figure, la tunique, le casque et les bottes... Et le vieux Bismarck arrivait ainsi à ressembler étonnamment à cette jolie Madame Roger-Jourdain, dont Albert Besnard fit un portrait si frissonnant...

J'aurais bien voulu savoir de qui était ce Bismarck à reflets.

--C'est de l'École de Düsseldorf...

Je ne pus tirer rien de plus de mon gros métallurgiste.

Pourquoi notre Académie des Beaux-Arts--ah! on ne peut jamais retrouver le nom d'aucun de ses membres--ne se constituerait-elle pas franchement en société anonyme d'exploitation artistique?...Cela faciliterait beaucoup les transactions entre amateurs, et simplifierait la besogne des pauvres critiques d'art...

**L'Empereur ne vient plus jamais à Düsseldorf. Il n'y est pas populaire, et chacun parle de lui assez librement. On ne lui pardonne pas son ingratitude envers Bismarck, qui est vénéré, ici, où tout le monde vous dit:

--Bismarck, monsieur, mais c'est l'âme même de l'Allemagne!

Le théâtre repopulateur.

Nous sommes allés au théâtre. On y joue _Monna Vanna_, de Maurice Mæterlinck. Vous savez le prodigieux triomphe, en Allemagne, de cette belle tragédie. On n'en compte plus les représentations, et son succès y dure toujours. Elle est interprétée avec soin, mais sans verve. La mise en scène en est somptueuse, mais sans goût. Les couleurs y hurlent; le clinquant des accessoires vous aveugle. Ce n'est pas de la figuration, c'est de la fulguration.

Nous avons eu beaucoup de peine à trouver des places. Salle bondée, archicomble, comme on dit chez nous. Foule recueillie, plus que recueillie, extatique, comme dans une chapelle de couvent, un chœur de moines, la nuit du vendredi saint. Je n ai jamais vu une attention aussi religieuse, de tels regards de prières, simultanément braqués sur la scène, comme sur un tabernacle, au moment où resplendit le mystère de l'Incarnation... Jamais, dans une salle, pleine à en éclater, je n'ai entendu un si impressionnant silence.

Von B... me dit, dans un entr'acte:

--Vous assistez là, mon cher, à un des spectacles les plus curieux qui puissent se voir en Allemagne... Et ce qui se passe ici, à Düsseldorf, se passe, à cette même heure, dans plus de quarante villes, où l'on joue, ce soir, _Monna Vanna_... Savez-vous ce qui fait, au fond, le succès sans précédent de cette tragédie? Je vais vous le dire... C'est tout ce qu'il y a de plus allemand... Au second acte, Monna Vanna entre dans la tente de Prinzivalle «nue sous le manteau»...

Il s'était tu.

--Eh bien? dis-je.

--Voilà!... «nue sous le manteau»... voilà tout!... Je ne prétend point que mes compatriotes ne soient pas sensibles à la suprême beauté du drame, à son admirable, son incomparable lyrisme... Non, certes.... Quoi qu'on dise, l'Allemand aime la grandeur dans une œuvre de l'imagination. Quoi qu'il dise lui-même, il est beaucoup plus attaché qu'il ne croit au romantisme, et ce merveilleux romantisme, épuré de ses scories anciennes, le ravit... De plus, il est passionné de théâtre, de théâtre français, surtout. Oui, mais, ici... il y a quelque chose de plus... Monna Vanna est «nue sous le manteau». Veuillez bien noter ceci. Si, d'un geste hardi, tout à coup, elle rejetait le manteau; si un accident de mise en scène--que le spectateur n'attend pas, d ailleurs--la dévêtait, et qu'elle apparût, dans sa nudité rayonnante, sur les fonds rouges de la tente, parmi les peaux de bêtes du lit ... il serait fort offensé, protesterait, et son exaltation tomberait aussitôt... Oui, mais Monna Vanna est «nue sous le manteau»... Cela lui suffit... Et croyez bien que, pour notre bon Allemand, «sous le manteau», Monna Vanna est infiniment plus nue que «sans le manteau». Avez-vous remarqué cette hypertension des regards, dilatés comme sou l'influence de la belladone, et si étrangement immobiles?... Avez-vous remarqué, surtout que quelques hommes, pour mieux isoler, pour mieux concentrer, pour mieux caresser, pour mieux réaliser l'image, ont fermé les yeux?...Tout ce qu'il y a de passion voilée, de désirs contenus et violents dans l'âme de l'Allemand, s'est exalté à ce fait que Monna Vanna est «nue sous le manteau»... Volupté permise, luxure tolérée qui décuple, comme dans un rêve, la puissance de la vision intérieure!... Et vous allez voir, tout à l'heure, une chose encore bien plus curieuse et qui ne s'est jamais vue, je crois, en Allemagne... Aucun de ces spectateurs ne songera à souper, après le théâtre. Ils en ont perdu le boire et le manger... Ils vont rentrer chez eux, en hâte, le corps en feu, et, pleins de l'image de Monna Vanna «nue sous le manteau», ils vont doter la patrie allemande d'un petit Allemand, confectionné selon les meilleures recettes de l'Anthotropogénie... Ah! mon cher, on ne peut ««avoir à quel point une femme, qui, d'ailleurs, n'est pas du tout «nue sous le manteau», peut augmenter, en un soir, la population d'un grand pays, comme l'Allemagne... Les statisticiens nous le diront, peut-être, un jour...

E il ajouta:

--Je ne comprends pas du reste que, chez vous comme chez nous, il y ait tant de solennels idiots pour vouloir proscrire du théâtre, du livre, du tableau, les images voluptueuses... Même ce qu'ils appellent la pornographie devait être respecté, entretenu, protégé, comme une force, comme une vertu nationale, puisqu'elle facilite le rapprochement des sexes... Mais les pires agents de dépopulation, ce sont tous ces sénateurs Bérenger, protecteurs du triste et stérile onanisme...

--Alors, dis-je, vous êtes, vous aussi, pour la repopulation?

--Moi? fit von B... vivement. Mais, je m'en fous complètement, mon cher...

Une soirée au music-hall.

Foule énorme à l'_Apollo-Theater_, où l'élément militaire domine. On ne voit que des uniformes; on n'entend que des petits bruits de sabres.

Sur la scène, c'est le défilé accoutumé des équilibristes à paillettes et des jongleurs en habit noir, des acrobates japonais, familles anglaises, chanteuses viennoises, danseuses espagnoles, tableaux vivants, cinématographes, gommeuses françaises, qui promènent dans les capitales de quoi satisfaire la moyenne des aspiration amoureuses et artistiques de nos contemporains.

Notre loge est voisine d'une grande loge, occupée par des officiers.

Longs, minces, parfumés, un peu maquillés, sanglés dan leurs tuniques, le cou étranglé par le carcan rouge, bleu ou jaune du collet, ils ont des mines insolentes et efféminées. Leur façon de se dandiner sur des hanches trop fortes rappelle beaucoup celle des jolis petits professionnels qu'on voit rôder, sur nos boulevards, devant le Grand-Hôtel et le Café de la Paix. Ils affectent de se désintéresser de ce qui se passe sur la scène, de se montrer blasés sur toutes choses. Ils ne boivent pas, ne fument pas, et promènent des gestes las, au bout de leurs gants blancs...

Un moment, ils nous regardent en ricochant, dévisagent nos femmes avec une grossièreté tellement appuyée, que l'un de nous ne peut s'empêcher de faire tout haut une observation brève, mais cinglante comme une gifle. Cris, tapage, provocations... Le pauvre von B... est obligé d'intervenir. Il le fait, d'ailleurs, avec une telle autorité que ces messieurs se taisent et, peu après, quittent la salie, en se trémoussant des fesses...

--Voilà notre armée! dit von B...

--Voilà le armées! rectifiai-je...

Et je con ai à von B... une scène analogue, plus écœurante peut-être, que nous eûmes, durant l'affaire Dreyfus, dans une salle de l'Hôtel d'Angleterre, à Rouen, où une dizaine d'officiers français, espoir de la patrie et orgueil des salons, ne craignirent pas d'insulter, grossièrement, deux dames...

Souvenirs et rêveries dans Cologne.

De Cologne, je ne dirai rien, sinon que, pour y arriver, le voyage fut extrêmement pénible. Partout, on réparait, on raccordait, on élargissait les routes. Ce n'étaient que tas de terre et tas de pierres, ornières et fondrières. Trois fois--humiliation!--je dus recourir à la collaboration du cheval, pour sauver la 628-E8, embourbée. L'entrée des villages, des bourgs, des petites villes était presque constamment barrée. On nous obligeait à les contourner par des chemins, à peine tracés dans des terrains humides, glaiseux, défoncés, où c'est un miracle que la voiture ne soit pas restée. Dans les parties refaites, le service de la vicinalité,--imagination satanique!--avait disposé de gros pavés carrés, de place en place et de telle manière que, pour les éviter et pour éviter le «panache» mortel, nous devions exécuter de dangereux exercices, que je ne puis mieux comparer qu'à la danse des poignards ou des œufs. Devant tous ces obstacles, Brossette retrouvait son nationalisme, encore plus sectaire et bavard. Il ne cessait de maugréer entre ses dents serrées: «Sale pays!» et tout ce que cette exclamation appelait de commentaires imprécatoires.

Le fait est que sa place au volant n'était pas une sinécure. Le malheureux avait les poignets rompus, et suait à grosses gouttes. Mais il trouvait tant et de si légitimes occasions d'injurier l'Allemagne que sa haine n'en perdait pas une seule, et qu'il y retrempait son courage et son adresse.

Pour comble de malchance, von B..., qui, par amitié--ah! que le diable emporte son amitié!--avait tenu à nous accompagner, eut une «panne d'essence», la terrible, l'insoluble panne des Mercédès, ce qui nous immobilisa deux longues heures, en pleine campagne, et pour rien: car, après ces deux heures de travail, Brossette, appelé en consultation, déclara qu'il fallait démonter toute la tuyauterie et, probablement, toute la carrosserie... Que faire? Abandonner, sans secours, sur la route, ce compagnon malgré nous? C'était bien tentant, mais, hélas! impossible. On prit le parti de remorquer, à la corde, la Mercédès, jusqu'à Cologne, d'où nous étions éloignés d'une vingtaine de kilomètres.

* * * * *

C'est dans un état d'esprit voisin de la fureur que nous traversâmes Bonn... Je regrette maintenant d'avoir été si injuste envers cette ville. Je devais tout lui pardonner, même nos déceptions de touristes, pour cette gloire à jamais émouvante, pour cette gloire immortelle d'avoir vu naître Beethoven. Je n'y songeai pas un instant. Dois-je dire que Bonn elle-même ne fit rien pour me le rappeler? Ce n'est pas une raison--pas même une excuse--de n'avoir montré que du mépris pour ces rues, dont je raillai la propreté glaciale, ces jardins qui, eux, me rappelèrent les plus mauvais jours de l'histoire du Vésinet, et ses mornes pelouses et ses ridicules jets d'eau; pour ces monuments, à qui je reprochai aigrement de suer le pédantisme et l'ennui; pour cette université surtout, qui, de tant de jeunes Allemands, ivres de bière et couturés de cicatrices, fait tant de vieux docteurs chauves, tant de vieux docteurs ès on-ne-sait-quoi!

Honteux, dans sa voiture, que nous menions à la laisse, comme un petit chien, von B..., lui non plus, ne songea pas à Beethoven. Et il ne reconnut point sa jeunesse qui le saluait, au passage, sur le seuil des brasseries, lui souriait, fraîche et toute blonde, penchée au balcon des fenêtres en fleurs... Ah! pauvre «Vieil Heidelberg»!

* * * * *

Il était tard quand nous pénétrâmes enfin, lanternes allumées, dans Cologne. Le soir, les détails se resserrent, se fondent dans la masse. Des villes et des paysages, il ne reste plus que des silhouettes monochromes. J'eus l'impression que j'arrivais à Pontoise, au crépuscule. Le pont, le fleuve, les tours, les maisons en escalade, tout y était. Mais la hâte, l'activité, le mouvement de la foule, l'absence de magistrats promenant leurs familles, de bourgeois prenant le frais à la bouche des caniveaux, de boutiquiers qui se caressent le ventre, devant leurs boutiques, dissipèrent vite cette illusion patriotique.

Nous descendîmes de voiture, devant l'hôtel du Dôme qu'écrase, de son ombre, la plus colossale, la plus colossalement laide cathédrale du monde.

Le dîner fut mauvais et parfaitement maussade. Nous eûmes un von B... transformé, quinteux, querelleur, avec l'exclusivisme, les préjugés, la suffisance agressive d'un bon Allemand, abonné à la _Gazette de la Croix._ Il railla âprement le socialisme, défendit la cathédrale de Cologne, «qui est la plus belle cathédrale du monde», les Mercédès, «qui sont les meilleures automobiles du monde», l'Empereur Guillaume, «qui est le plus génial Empereur du monde», le goût de Berlin, «qui est le goût la plus admirable du monde», enfin, la vertu allemande, «qui est la plus solide vertu du monde »... Et il revenait à la cathédrale, avec une sorte d'hostilité comique, la bouche pleine de nourritures et de bredouillements:

--La plus belle..., vous entendez..., la plus belle du monde!...

Moi, de mon côté, puérilement, je m'acharnais:

--La plus laide... la plus laide... la plus laide du monde!

Je ne voulus même pas excepter celle de Prague, qui, au moins, proclamai-je avec un pompeux lyrisme, «a cette beauté de dresser sa masse énorme sur les hauteurs du Radchin, et de se refléter, le soir, avec les palais qui l'entourent, dans les eaux embrasées de la Moldau».

--La Moldau! criait von B... en haussant les épaules... la Moldau n'est belle qu'à Dresde, n'est belle que quand elle est allemande, et qu'elle s'appelle l'Elbe... Et le Rhin?... Ah! ah!... Le Rhin?... Vous n'en parlez pas, du Rhin?

Je sentis s'engouffrer, en moi, comme un grand vent, l'âme de M. Déroulède.

--Le Rhin? déclama l'âme de M. Déroulède... Mais, mon pauvre von B..., il a tenu dans notre verre!

Jusqu'au doux Gerald qui, avec une persistance d'ivrogne, revendiquait la suprématie de Westminster et de la Tamise sur toutes les cathédrales et tous les fleuves du monde!

Si bien que nous allâmes nous coucher, mécontents les uns des autres, furieux les uns contre les autres, et contre nous-mêmes...

O Gœthe! si tu nous avais entendus!... Et toi, Heine quelles figures de grimaces ta forte et délicieuse ironie eût ajouté à cette collection hilarante de marionnettes, qu'est ton _École de Souabe!_

* * * * *

Je dormis fort mal, énervé, cauchemardé par le voisinage de cette cathédrale, sur laquelle--c'est ce qui m'irrite le plus en elle--le temps, qui use tout, s'use sans parvenir à en user qu'à peine la pierre dure. Ni la pluie, ni le soleil, ni le gel, ni le vent qui apporte les poussières corrosives, ne peuvent en adoucir les angles coupants et les lignes sèches, en modeler les découpures plates et les pleins affreusement rigides. Dans mon sommeil, son poids m'étouffait, m'écrasait; et, du parvis jusqu'à la pointe de ses flèches, mille formes tranchantes, mille figures, aux profils d'inquisiteurs, se détachaient, entraient en moi, comme autant d'instruments de torture... Je me réveillais, en sursaut, tout haletant, les tempes glacées.

Le lendemain matin, je ne me sentis nullement disposé à revoir Cologne, ses églises, ses ponts, ses musées, et meme son jardin zoologique, où, pourtant, je me souvenais d'avoir passé d'amusantes journées, parmi des bêtes splendides, et d'avoir interviewé un énorme oiseau, de la tribu des longirostres, qui ressemblait étonnamment à M. Maurice Barrès, en habit d'académicien... De tout cela, j'étais las, jusqu'au dégoût.

En voyage, il y a des moments où les plus magnifiques musées ne vous disent plus rien; des moments où l'on ne ferait point un pas pour découvrir le plus émouvant chef-d'œuvre. L'art vous fatigue, vous énerve, comme les caresses d'une femme, après l'amour. Au sortir d'un musée, où je viens de me gorger d'art, comme au sortir d'un lit, où j'ai cru épuiser toutes les joies--toutes les joies?--de la possession, je n'éprouve plus qu'un besoin, mais un besoin impérieux: marcher, marcher, et fumer, fumer des cigarettes, afin de mettre de la distance et un nuage entre ces mêmes décevantes illusions et moi.

Jamais non plus, autant que ce matin-là, je ne détestai cette manie traditionnelle qui nous pousse, à peine arrivés dans une ville, à nous précipiter dans ses musées, c'est-à-dire à nous inquiéter des morts, avant de nous mêler aux vivants. Et je me disais, en marchant, je me disais et me redisais tout haut, comme pour mieux m'affermir dans mes résolutions:

--Non... non... je n'irai pas au musée... Je n'irai pas...

Absolument comme un enfant, qui se dit:

--Non... je n'irai pas à l'école aujourd'hui... Non... non... je n'irai pas...

Je le connaissais, d'ailleurs, ce musée... L'idée de passer et de repasser devant les de Bruynn le Vieux, les maître Guillaume, les Grunewald, et le maître Inconnu, ne me tentait point. Même, la _Vierge à la fleur de haricot_, et le maître de _La Passion de Lyversberg_, et le maître de _La Glorification de la Vierge_, et le maître de _L'auteur de Saint Barthélemy_, et le maître des _Demi-Figures_... et tous les autres maîtres du Tombeau, de la Couronne d'épines, de la Lance, des Clous, de l'Éponge, du Roseau, des Olives du Calvaire, ne m'attiraient pas davantage. Non que je n'aimasse plus ces peintres ingénus de la vieille École de Cologne. Je les aimais toujours, mais je ne les aimais pas à ce moment de vague à l'âme, où je n'aimais rien. Ou plutôt je ne m'aimais plus en eux. Ils m'étaient vraiment aussi indifférents que les maîtres modernes, le maître de la _Femme au tub_, le maître de _La Passion et la Mort de M. Félix Faure_, le maître de _L'immaculée Conception de la vierge Otero._ J'aimais mieux les débardeurs des quais du Rhin et les paysans qui amenaient, au marché de la ville, des troupeaux de cochons et des charretées de choux.

* * * * *

Je flânai sur les quais et dans les rues, sans but précis, essayant de m'intéresser au mouvement de la vie, dans cette cité opulente et active, où le catholicisme, plus agressif que celui des Flandres, m'obséda de ses tours, de ses flèches, de ses croix, de ses cloches, non moins que de ses moines, qu'on rencontre partout, traînant leurs robes brunes, leurs sandales, sur les pavés, et quêtant aux portes... Et puis, je m'arrêtai devant une belle boutique de libraire. Parmi beaucoup de livres français qui y étaient étalés, au milieu de ces auteurs inconnus en France, qui représentent la littérature française à l'étranger, par des couvertures illustrées, dont la hideur m'est intolérable, je remarquai la _Correspondance de Balzac_, en son édition in-8. Je l'achetai et rentrai à l'hôtel. Et, tout de suite, je sentis que j'avais gagné quelque chose à ma promenade. Désormais, j'avais de quoi alimenter mon esprit, durant cette journée, que je prévoyais ennuyeuse et sans joies: j'avais Balzac, dont le nom seul, à cette devanture de libraire, avait fait s'évanouir brusquement la cathédrale de Cologne, l'Allemagne, l'illusion des musées, et mes fantasmes. Comme je me hâtais, la pluie se mit à tomber, lente et fine, achevant de donner à la ville un aspect de mélancolie funèbre.

L'après-midi, je laissai mes compagnons sortir, et je m'enfermai, dans ma chambre, avec Balzac.

La vie de Balzac? Un permanent foyer de création, un perpétuel, un universel désir, une lutte effroyable. La fièvre, l'exaltation, l'hyperesthésie constituaient l'état normal de son individu. Pensées, passions grondaient en lui comme des laves en bouillonnement, dans un volcan. Il menait de front quatre livres, des pièces de théâtre, des polémiques de journal, des affaires de toutes sortes, des amours de tout genre, des procès, des voyages, des bâtisses, des dettes, du bric-à-brac, des relations mondaines, une correspondance énorme, la maladie.

Après avoir recréé le monde, Balzac ne s'est pas reposé le septième jour.

Avec Balzac.

J'adore Balzac. Non seulement j'adore l'épique créateur de _La Comédie humaine_, mais j'adore l'homme extraordinaire qu'il fut, le prodige d'humanité qu'il a été.

Sa vie--du moins par ce que l'on en connaît--ressemble à son œuvre. On peut même dire qu'elle la dépasse. Elle est énorme, tumultueuse, bouillonnante. C'est un torrent qui a roulé de tout. Malheureusement, on la connaît peu... Bien des années de cette vie nous échappent, sûrement les plus intéressantes, puisque ce furent celles que Balzac se plut à dissimuler le mieux. Ainsi, nous lui connaissons quelques liaisons qui furent célèbres... Mais les autres?... Mais toutes les autres?... Car ce fut un grand conquérant d'âmes.

Il était courtaud, boulot, bedonnant, très laid; l'allure épaisse d'un chantre d'église. La première impression en était désagréable. Mme Hanska a dit que, lorsqu'elle le vit, pour la première fois, elle eut honte de son enthousiasme et ne pensa qu'à fuir... Quoi! c'était là cet homme sublime, ce héros?

Comme tous ceux qui écrivent beaucoup, Balzac parlait peu... Mais, dès qu'il parlait, le charme opérait. Il y avait, dans sa parole, une telle autorité, une telle séduction, qu'on oubliait très vite ses disgrâces physiques. L'esprit rayonnait des yeux et donnait au visage de la beauté. Il avait conscience de sa force fascinatrice, comme il avait conscience de son génie. C'était, d'ailleurs, la même chose... Balzac créait de l'amour, comme il créait un livre. Pas plus que les idées, les femmes ne pouvaient lui résister. Pourtant, j'ai sur lui ce détail intime et un peu ridicule, que la nature l'avait parcimonieusement armé pour l'amour. Il est d'autant plus beau que, n'ayant pas--ou si peu--de quoi satisfaire les femmes, il lui ait été donné, plus qu'à aucun autre, la vertu délicate et rare de les exalter.

Quelqu'un, qui a souvent rencontré Balzac, me disait: «Quand on parlait femmes, il se gonflait d'orgueil et faisait la roue, comme un dindon... Mais il ne racontait jamais rien.» Malgré son infatuation, parfois comique, Balzac était infiniment discret. Il poussa la discrétion sur sa vie sentimentale jusqu'au mensonge, jusqu'au mystère, jusqu'aux complications un peu naïves du mélodrame. Il se vantait d'être chaste, pour mieux dérober ses vices et ses bonnes fortunes. Afin qu'on n'en retrouvât plus les traces, il effaçait les pas derrière lui. Cette discrétion, si rare chez un homme de lettres,--mais Balzac n'était point un homme de lettres, et, si belle qu'elle soit, son œuvre est, peut-être, ce qui nous intéresse le moins en lui,--nous irrite beaucoup, parce qu'elle nous le cache davantage. Lui, dont la gloire européenne avait popularisé les traits, partout, il eut le pouvoir de se rendre, quand il le voulait, invisible. Il déroutait les curiosités, dépistait les espionnages, se servant de ses amis, sans qu'ils se doutassent du rôle qu'il leur faisait jouer. Il avait le génie de la police, comme il avait le génie de l'amour, comme il avait le génie de tout. Un jour, il partait, ou, plus exactement, il disparaissait de Paris. Et on ne savait plus absolument rien de lui. Où était-il? S'enfermait-il pour travailler? Avait-il entrepris un voyage d'enquête pour ses livres? Poursuivait-il une intrigue amoureuse?... Une affaire?... Plutôt une intrigue, car ses voyages d'enquête et ses déplacements d'affaires étaient moins mystérieux. Il en parlait. On les connaît presque tous, entre autres ce fameux voyage en Sardaigne, d'où il rapporta ces pyrites, à propos desquelles il rêva une fortune de milliardaire. Son absence durait un an, deux ans. Et puis, un beau soir, sans que personne de son entourage fût prévenu, il reparaissait soudainement. On le revoyait à l'Opéra, avec son habit bleu, sa canne dont il disait--le dindon--que la pomme avait été ciselée dans l'or fondu des bracelets de ses amies... Il semblait reprendre une conversation interrompue la veille, était au courant des moindres potins de salon ou de journal, de tout ce qui s'était passé, quand il n'était pas là... De son absence pas un mot. Il affectait de ne rien comprendre aux allusions, d'ailleurs discrètes, qu'on y faisait.

On a prétendu qu'il y avait peu de sincérité et beaucoup de mise en scène, en tout cela; qu'il aimait à jouer cette comédie pour les autres et pour lui-même; qu'il en tirait une sorte de mystère, par conséquent, de l'importance. Peut-être bien. Ce qui est certain, c'est qu'il y eut aussi des drames.

* * * * *

De tout ce qui a été écrit sur cet homme extraordinaire, nous n'avons pour ainsi dire qu'une quantité énorme de travaux bibliographiques, et des jugements littéraires,--ce n'est pas ce que je recherche,--mais nous n'avons rien qui soit réellement une biographie.

On ne peut donner comme tels les livres de Gautier et de Gozlan, qui racontent ce qu'ils virent, ne virent sûrement pas grand'chose: de l'extériorité, des gestes superficiels, des manies, avec quoi ils composèrent des anecdotes qui nous amusent et ne nous apprennent rien. Gautier et Gozlan n'étaient pas des amis de Balzac, qui n'avait pas d'amis. Laurent Jan non plus, qui fut pourtant celui que le maître préféra. C'étaient de jeunes séides, des admirateurs fervents, mais intimidés, que le grand homme intéressa un peu, dit-on, à ses œuvres, pas du tout à son existence, et à qui le respect eût fermé les yeux et clos la bouche, s'ils avaient vu quelque chose d'anormal et d'énorme, en leur dieu.

Mme Surville n'a laissé sur son frère que quelques pages magnifiantes, une apologie froide, banale, où nous n'avons pas une seule note à prendre, pas un seul document à retenir. Elle avait reçu, pourtant, bien des confidences. Quand il en avait trop gros sur le cœur, à de certains moments trop heureux ou trop tragiques de sa vie, comme cette première entrevue, à Neufchâtel, avec Mme Hanska, ou bien cette naissance et cette mort mystérieuses de son dernier enfant, Balzac, en dépit de sa force de renfermement, éprouvait le besoin de s'épancher... Mais en qui? Sa mère? elle lui était fort à charge, ne l'obsédait que de questions d'argent. Sa sœur? malgré l'hypocrite tendresse de ses dédicaces, il ne l'aimait pas, et elle, non plus, au fond, ne l'aimait pas... Mais il était sûr d'elle; sûr qu'elle saurait garder un secret, ne fût-ce que pour l'honneur de la famille... Et puis, il n'avait qu'elle... Et puis, habitude d'enfance, sans doute... C'était une petite âme bourgeoise, très honnête, peu sensible, qui faisait ce qu'elle pouvait. Mais elle ne pouvait rien comprendre à une telle âme, si distante de la sienne; elle ne pouvait rien comprendre à ce génie, dont les hardiesses visionnaires, l'immoralité l'épouvantaient. Du reste, Balzac ne lui demanda pas de comprendre, de partager ses chagrins ou ses bonheurs, pas plus qu'on ne demande au vase de savoir pourquoi on le remplit de poisons ou de parfums.

Mme Surville sut ainsi beaucoup de choses, en gémit, en souffrit, et se tut.

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Un seul homme pouvait, devait écrire une vie de Balzac: M. de Spoelberch de Lovenjoul[1].

Tout ce qui existe de documents, sa piété fureteuse, sa curiosité passionnée l'ont rassemblé. Il a des trésors. Il les garde. Et cette vie prodigieuse, unique, dont lui seul connaît ce qui en demeure d'attestations certaines et d'authentiques témoignages, il ne l'a pas écrite; il ne l'écrira pas. De temps en temps, il en détache de menus fragments, il en agite de pauvres petites images, comme pour mieux aguicher notre curiosité, avec l'intention, peut-être ironique, de ne la satisfaire jamais. Allusions, réticences, commencements, inachèvements qui nous agacent, et, après nous avoir surexcités au plus haut point, nous laissent encore plus ignorants, plus cruellement déçus.

Jeu dangereux. L'imagination rôde autour des grands hommes, ardente, féroce, carnassière. Elle ne se contente pas des bavardages, maigres ou qu'on jette à sa faim. Elle s'acharne à vouloir déterrer le gros morceau. Et, un jour, elle «le mangera», mais à sa façon. Un jour (pour ne pas continuer des métaphores désobligeantes envers une aussi noble faculté), elle inventera--c'est son métier--elle inventera des légendes, mille fois plus préjudiciables que la réalité, à la gloire qu'on aura voulu préserver du mépris des sots, par le silence ou par le mensonge.

[Footnote 1: Écrit en mars 1906.]

Peut-être que M. de Spoelberch de Lovenjoul, qui est un homme honorable, une nature modeste, un écrivain de peu de force, ne se juge pas de taille à écrire une vie de Balzac. Je voudrais le rassurer. Personne n'attend de lui une œuvre d'art. On ne lui demande que des documents utiles à l'histoire de la littérature, ce qui est peu de chose, utiles à l'histoire de l'humanité, ce qui est tout. D'autres feront le reste.

Mais non. Je crois plutôt que M. de Spoelberch de Lovenjoul a, comme tout le monde, presque tout le monde, le déplorable préjugé du grand homme. Le grand homme doit être un _personnage sympathique_, comme au théâtre. Le grand homme n'est véritablement un grand homme qu'à la condition qu'on fasse le silence sur ses faiblesses, et qu'on le diminue de tout ce qu'il eut d'humain. Ainsi de Verlaine, qu'on nous présente aujourd'hui comme une sorte de brave bourgeois, régulier, comme un de ces excellents radicaux socialistes, ennemis de la bohème, qui paient bien leurs contributions et font l'ornement de la respectabilité française. Pour qu'un grand homme entre, par la bonne porte, dans la postérité, il faut le parer de vertus bien décentes et bien basses, et de ces héroïsmes grossiers qui enchantent la foule. Il lui faut, comme au chrétien qui veut entrer dans le Paradis, toutes les comédies sacramentelles de l'Extrême-Onction, et l'absolution, par la crapule, de ses péchés.

Or, c'est par ses péchés qu'un grand homme nous passionne le plus. C'est par ses faiblesses, ses ridicules, ses hontes, ses crimes, et tout ce qu'ils supposent de luttes douloureuses, que Rousseau nous émeut aux larmes, et que nous le vénérons, que nous le chérissons, de tous les respects, de toutes les tendresses qui sont dans l'humanité.

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Nous ne devons point soumettre Balzac aux règles d'une anthropométrie vulgaire. L'enfermer dans l'étroite cellule des morales courantes et des respects sociaux, c'est ne rien comprendre à un tel homme, c'est nier, contre toute évidence, le prodige, l'exception qu'il fut. Nous devons l'accepter, l'aimer, l'honorer tel qu'il fut.

Tout fut énorme en lui, ses vertus et ses vices. Il a tout senti, tout désiré, tout réalisé de ce qui est humain. Il fut Bianchon, Vandenesse, Louis Lambert; il fut aussi Rubempré; il fut même Vautrin. Il ne faut pas s'indigner, pas s'étonner surtout, si ses curiosités, disons, passionnelles, s'affranchissant parfois, comme la nature elle-même, de ce qu'on appelle les lois de la nature,--laquelle n'a pas de lois,--s'en allèrent chercher des voluptés ou des dégoûts,--des sensations,--dont nous retrouvons, çà et là, dans ses livres, des traces discrètes mais certaines, et que nous pourrions, paraît-il, retrouver, mieux expliquées, dans une correspondance tombée aux mains de M. de Spoelberch de Lovenjoul. Michel-Ange, Shakespeare, Gœthe, des rois, des empereurs, des papes, des cardinaux, des académiciens, des frères ignorantes, diraient-ils que c'est là une exception? Nous coudoyons, dans la vie de tous les jours, des gens, dont nous connaissons «les fureurs secrètes», et à qui, selon leur rang social, nous ne témoignons pas moins d'estime, d'amitié, de respect. Oscar Wilde n'inspire plus de colère, même aux sectaires de la vertu. Tous n'ont plus, pour lui et pour son martyre, que de la pitié douloureuse.

La vie de Balzac? Un permanent foyer de création, un perpétuel, un universel désir, une lutte effroyable. La fièvre, l'exaltation, l'hyperesthésie constituaient l'état normal de son individu. La pensée, les passions grondaient en lui, comme des laves en activité, dans un volcan. Avec une aisance qui confond,--une aisance, une force d'élément,--il menait de front quatre livres, des pièces de théâtre, des polémiques de journal, des affaires de toutes sortes, des amours de tout genre, des procès, des voyages, des bâtisses, des dettes, du bric-à-brac, des relations mondaines, une correspondance énorme, la maladie. Balzac écrit: «Le docteur Dubois frémissait de ma vie.» Et, au milieu de tout cela, on ne constate pour ainsi dire pas un affaissement, un découragement, un doute, un arrêt. Il va toujours plus ardent, plus précis à mesure qu'il va. L'esprit infatigable soutient le corps surmené; il le relève, défaillant. Loin d'être accablé, écrasé par les besognes du présent, aux courtes heures du repos, il conçoit avec une lucidité merveilleuse les besognes de l'avenir. Balzac ne s'est pas reposé le septième jour. Quel exemple, pour nos chétives neurasthénies!

Et il n'a vécu que cinquante et un ans!... Et non seulement, il a accompli une œuvre prodigieuse, mais il en a rêvé, mais il en a préparé une plus prodigieuse encore. Il a laissé des projets, parfaitement débrouillés, de livres, de pièces, d'affaires, que trois cents ans de vies humaines ne suffiraient pas à réaliser. Quand on lit ces émouvantes, ces stupéfiantes _Lettres à l'Étrangère_, quand on se penche au bord de ce gouffre, quand on regarde, quand on entend bouillonner, au fond, l'existence surhumaine de cet homme, on est pris de vertige. Et l'on ne s'étonne plus que son cerveau ait pesé si lourd, et qu'il soit mort d'une hypertrophie du cœur.

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L'Académie n'a pas voulu de Balzac.

M. Dupin disait à Victor Hugo:

--Comment? Balzac, d'emblée, à l'Académie? Vous n'avez pas réfléchi... Est-ce que cela se peut?... Mais c'est que vous ne pensez pas à une chose: il le mérite.

Il le méritait; et aux yeux de MM. de Barante, Salvandy, Vitet, de Noailles, de Ségur, Saint-Aulaire, Lebrun, Patin, Pongerville, Villemain, Tissot, Scribe, Viennet, etc., c'était, en effet, impardonnable.

Mais le méritait-il vraiment? Comment, en quelque sorte, légitimer une telle œuvre, si subversive, si dissolvante, si immorale? Comment couvrir, de ce respectable habit vert, un homme qui, monarchiste, catholique, mais emporté par la puissance de la vérité au delà de ses propres convictions, bouleversait si audacieusement l'organisation politique, économique, administrative de notre pays, étalait toutes les plaies sociales, mettait à nu tous les mensonges, toutes les violences, toutes les corruptions des classes dirigeantes, et, plus que n'importe quel révolutionnaire, déchaînait dans les âmes «les horreurs de la révolution»? Est-ce que cela se pouvait?

Et puis encore, Balzac avait mauvaise réputation. Il n'administrait pas son nom et son œuvre en bon père de famille. Ce n'était même pas un bohème,--et l'on sait qu'un bohème est innacadémisable,--c'était quelque chose de bien pis.

L'Académie admet qu'on soit ivrogne, débauché, voleur, parricide, athée, et même qu'on ait du génie, pourvu que l'on soit très duc, très cardinal, ou très riche, pourvu aussi que cela ne se sache pas, ou qu'elle soit seule à le savoir. Indulgente au mal qu'on ignore, elle est impitoyable au malheur qui se sait. Elle ne pouvait ignorer que Balzac fût affreusement gêné dans ses affaires. Il avait eu des entreprises désastreuses, avait failli sombrer dans une faillite retentissante. Il avait des dettes, des dettes vilaines, qu'il se tuait à payer et dont, en fin de compte, il est mort. Comme un sanglier, au milieu des chiens, il fonçait sur toute une meute de créanciers, avides et bruyants. Cela manquait par trop d'élégance. Aucun respect de la propriété, d'ailleurs. Généreux et fastueux, comme tous ceux qui n'ont rien, l'argent ne lui tenait point aux doigts, l'argent des autres. Il achetait des bijoux, des vieux meubles historiques, des terrains, des maisons de ville, des maisons de campagne, s'offrait, au mois de janvier, des paniers de fraises, des corbeilles de pêches, qu'il dévorait, dit un chroniqueur du temps, avec une «gourmandise pantagruélique». Il paraît que «le jus lui en coulait partout». Est-ce que M. Viennet, poète obscur, vénérable et facétieux, se livrait à de telles débauches, lui?... Il mangeait à son dessert des figues sèches, comme tout le monde...

--Qu'il paie d'abord... qu'il vive petitement... nous verrons ensuite, disait M. Viennet.

Balzac n'a pas payé... Il n'a payé qu'en chefs-d'œuvre: monnaie qui n'a pas cours à l'Académie.

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Ses affaires? On s'en est beaucoup moqué; on s'en moque encore. De la naïveté, peut-être; de l'indélicatesse, qui sait? En tout cas, de l'ignorance et de la féerie. C'est le point faible, la fêlure, dans cette organisation si robuste. D'ailleurs, comment attendre quelque chose de sérieux de quelqu'un qui fait des romans?

M. de Rothschild, qu'il voyait fréquemment, et dont nous est resté, dans son Nucingen, un si surprenant et inoubliable portrait, s'en amusait comme d'une bonne farce. Les plus indulgents, ses admirateurs mêmes, plaidaient que Balzac était un grand constructeur de chimères; pour parler plus prosaïquement, un fou. D'autres commentaient cette image par ce mot: un faiseur.

Les gens de finances sont en général fort bornés, et orgueilleux avec médiocrité. Ils manquent de culture, d'imagination, de générosité d'esprit, dans un métier où il en faut beaucoup. Ils n'ont que de la routine dans une aventure où il n'en faut pas du tout. Concevoir une affaire, c'est concevoir un poème. L'homme d'affaires, qui n'est pas, en même temps, un idéaliste, un poète, ce n'est rien... rien qu'un escroc, la plupart du temps.

Balzac était poète. Il avait la passion des belles et grandes ordonnances; il ne suivait pas les idées, il les devançait. De même qu'il lui suffisait d'un mot, pour reconstituer, dans sa vérité logique, tout un être humain, de même il lui suffisait d'un fait, quelquefois,, d'un menu fait, pour découvrir et créer d'un coup le drame d'une affaire. Il la concevait, la débrouillait, la bâtissait, avec la même imagination puissante, la même faculté de divination, la même netteté carrée que ses livres. Il eût étonné et fait réfléchir des hommes moins prévenus, moins bassement théoriques que des financiers, par l'abondance, la justesse de ses renseignements techniques, la connaissance et souvent la prescience de la valeur géologique, économique, des divers pays de l'Europe. Chimériques, sans doute, étaient ses affaires, en cela, surtout, qu'elles venaient toujours trop tôt. Quand on veut de la gloire immédiate ou de l'argent, il faut toujours venir après... après quelqu'un. Le génie sème et passe. L'habileté reste, attend et récolte. Balzac a semé. Souvent sa semence fut bonne. Beaucoup, parmi ses affaires dont on riait, d'autres, plus tard, les ont réalisées. Épilogue connu.

**Cette œuvre, qui est une œuvre d'âpre psychologie et, en dépit de son culte pour l'argent, une œuvre de critique sociale pessimiste, est, en meme temps, une œuvre de divination universelle. Solidement établie sur le contemporain, elle engage et prédit l'avenir. Balzac est aussi à l'aise dans demain que dans aujourd'hui. Ses conceptions financières feraient honneur à un économiste révolutionnaire. Il entrevoit des directions nouvelles au mouvement des fonds d'État, des solutions hardies aux problèmes agraires. Il rédige des dispositifs pratiques, ingénieux, sur des sociétés de secours mutuels, comme par exemple, la Société des Gens de lettres, qui est sortie de son cerveau. (Elle semble, d'ailleurs, l'avoir bien oublié, car elle refusa, du génie d'Auguste Rodin, son effigie, comme l'Académie avait refusé, du génie de Victor Hugo, sa personne.) Il rêve et prépare toute une révolution de la librairie, par la création du livre à bon marché. Son sens de la vie, de l'orientation de la vie, lui fait découvrir, avant tout le monde, la valeur spéculative des terrains, dans certains quartiers de Paris, alors déserts, et maintenant devenus le centre de l'activité et de la richesse. Il se réjouit d'avoir acheté un bout de terrain à Sèvres. Plus de quinze ans avant l'établissement des chemins de fer en France, il écrit: «Nous aurons, un jour, un chemin de fer entre Paris et Brest. Et l'on construira une gare, tout près de ma maison. Faites comme moi, achetez... achetez!...» Sa maison, c'étaient les Jardies. La gare y est. Mais ce qu'il n'avait pas prévu, c'est que, plus tard, aux Jardies, M. Rouvier, M. Étienne, M. Thompson, M. Joseph Reinach, célébreraient un culte, et que ce culte ne serait pas celui de Balzac, mais celui de Gambetta.

**Des moralistes ont voulu prouver que Balzac avait inventé, de toutes pièces, des mœurs, des compartiments, sociaux, tout un monde artificiel,--le monde de Balzac, comme on l'appela, pour l'opposer au monde de la réalité,--que, toute une catégorie d'ambitieux, d'aigrefins, d'aventuriers séduits par les vices brillants, l'amoralité triomphante de son œuvre, s'étaient en quelque sorte, moulé l'âme sur celle de ses imaginaires héros. C'est une sottise. Il ne les avait pas inventés, il les avait prévus, comme il avait prévu aussi Wagner et le wagnérisme, comme il avait, malgré ses notions confuses de l'art, entrevu ces hauteurs où resplendit, aujourd'hui, le nom d'Auguste Rodin.

On m'a conté qu'un jour, causant avec des amis, Balzac imaginait, en riant,--riait-il autant qu'on veut bien le croire?--un moyen sûr, rapide, de gagner beaucoup d'argent, assez d'argent pour fonder un grand journal, un journal d'influence et d'intérêts, tel qu'il en avait eu souvent la hantise.

--Rien de plus simple, expliquait-il, et à la portée de toutes les intelligences. Il s'agirait de faire paraître une petite feuille hebdomadaire, qu'on appellerait _Le Journal des Médecins._ Cette feuille ne contiendrait rien d'autre que la liste des morts de la semaine, avec le nom du médecin en regard de chaque mort. On la distribuerait dans les rues, comme un prospectus... Vous voyez d'ici les médecins... Ce serait énorme.

Et Balzac riait, à grands éclats, de cette invention.

Or, quelques années après, un Américain, à bout de ressources, qui ignorait absolument cette boutade de Balzac, qui ignorait même Balzac, réalisait cette idée de Balzac. Elle fut le point de départ d'une des plus grosses fortunes, et d'un des plus grands journaux du monde.

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Les bruits les plus fâcheux circulaient sur Balzac, colportés et grossis par ses ennemis. Non seulement il était Rubempré et Vautrin; il était aussi Mercadet. Des éditeurs, des imprimeurs, des directeurs de journaux se plaignaient vivement de sa mauvaise foi, de son habileté scabreuse. Ces pauvres gens pleuraient d'avoir été «roulés» par lui avec la plus étonnante maestria. Ils l'accusaient d'indélicatesse, parce que, connaissant comme un avoué toutes les roueries de la procédure, il se défendait, souvent victorieusement, contre leur rapacité. Ne racontait-on pas aussi qu'il vivait de ses maîtresses? N'affirmait-on pas qu'il avait emprunté, d'une façon frisant l'escroquerie, une très grosse somme d'argent, à Mme D..., la femme d'un imprimeur qui l'adorait? Ne disait-on pas enfin qu'il devait, avant son mariage, près de deux cent mille francs, à Mme Hanska?...

Il y avait un peu de vrai, dans toutes ces histoires malsonnantes, mais du vrai mal compris, du vrai déformé, comme toujours. Il ne s'en est pas caché. Les _Lettres à l'Étrangère_, qui, malgré les beaux cris d'amour, les beaux cris d'orgueil, les exaltations de la confiance en soi, les débordements d'une personnalité ivre d'elle-même, et malgré cette jactance énorme, qui le fait se gonfler jusqu'à la bouffonnerie, sont le plus émouvant, le plus angoissant martyrologe qui se puisse imaginer d'une vie d'artiste, ces lettres contiennent des aveux, voilés, il est vrai, des histoires obscures, sans doute, mais reconnaissables pour qui connaît, un peu, l'existence secrète de Balzac. Il y est souvent question d'une «dette sacrée». Ne serait-ce point une allusion au prêt de Mme D...? Nous pouvons tout croire d'un homme dont la vie a été l'argent, l'argent partout, l'argent toujours: «L'argent, écrit Taine, fut le persécuteur et le tyran de sa vie; il en fut la proie et l'esclave, par besoin, par honneur, par imagination, par espérance. Ce dominateur et ce bourreau le courba sur son travail, l'y enchaîna, l'y inspira, l'y poursuivit dans son loisir, dans ses réflexions, dans ses rêves, maîtrisa sa main, forgea sa poésie, anima ses caractères, et répandit sur toute son œuvre le ruissellement de ses splendeurs.» Le ruissellement de ses douleurs aussi et de ses hontes.

Qu'on se reporte un instant à ces lettres, où l'auteur de _La Comédie humaine_ évoque un prodigieux enfer du travail et de l'argent; qu'on se rappelle les nécessités terribles, les terribles échéances où chaque fin de mois l'accule; l'huissier à ses trousses, sa mère qui le harcèle, l'avenir engagé, les déchirements de son foie et les étouffements de son cœur: le roman qu'il doit livrer, pour le lendemain; ses nuits, au sortir d'un dîner mondain, ou d'un soir d'Opéra, passées à écrire, à écrire, à écrire! À propos de _Modeste Mignon_, il annonce joyeusement à son amie: «Encore soixante-dix feuillets de mon écriture... Ce sera fini demain.» Dans ce labeur de forçat, dans ce qui eût été, pour tout autre, un délire épuisant, il ne perd pas pied, une seule minute. Il conserve intacte, la maîtrise de son cerveau. Il songe à tout, aux plus petites choses. Il crayonne de malicieux portraits, raconte, avec enjouement, des anecdotes spirituelles, sur la princesse Belgiojoso, Mme de Girardin, la comtesse Potocka. Il se promet d'aller, le lendemain, chez le joaillier, voir où en est la bague, commandée pour sa chère Constance Victoire, et dont il a donné le dessin. Il se charge de l'achat de ses gants, de l'emplette de mille menus bibelots. Avec une netteté, un sens pratique et retors d'homme d'affaires et d'homme de loi, il soumet à sa Line un plan complet de réorganisation de sa fortune, lui explique, avec une compétence d'agronome, quel parti nouveau elle peut tirer de ses terres incultes, lui indique, avec une clairvoyance de banquier, un placement plus judicieux de son argent. Il la guide dans ses procès, dans ses revendications, dans la situation embrouillée et difficile où l'a laissée la mort de son mari, et cela en un pays dont il connaît à peine les mœurs et les formes judiciaires.

Qu'on se rappelle encore les espoirs obstinés, les rêves grandioses de la moisson future, toute proche, la confiance presque sauvage qu'il a en son génie. Et voyez-le faire, le plus loyalement du monde, la balance entre ses dettes d'aujourd'hui et ses triomphes assurés de demain. Que sont ses dettes?... Rien. Que pèsent ses dettes? Rien, en vérité, mais rien, rien!... N'a-t-il pas son œuvre, chaque jour agrandie, chaque jour plus populaire, qui lui réserve des millions?... N'a-t-il pas ses affaires qui lui représentent des milliards? Alors, il prend, comme il peut, où il peut, de légères avances sur cette fortune certaine, avances qu'il remboursera, plus tard, demain, ce soir, peut-être au centuple...

Et les chimères se pressent, montent de partout, l'enveloppent de leurs caresses, et chantent autour de lui. Leurs voix le bercent et le raniment. Il en oublie sa détresse; il en oublie jusqu'aux affreuses douleurs qui lui écartèlent les os de la poitrine. Elle et lui, elle, la Line, la Linette, et le cher Minou, lui, le bon, le grand, le sublime Noré, ils touchent enfin au bonheur si longtemps attendu... Ils auront un palais, comme des rois, vivront dans un merveilleux décor d'art, de fêtes, de domination; ils verront Paris, l'univers, à leurs pieds. Est-ce pour quelques misérables cent mille francs qu'il va ralentir, arrêter l'essor de son génie, renoncer à ses magnifiques créations, voler à l'amour qui s'y exalte, voler au monde qui s'en éblouit, une gloire dont il se sent tout rempli, mais à qui il faut donner à manger de l'argent, de l'argent encore, et toujours de l'argent?

La femme de Balzac.

Et me voici au drame le plus et aussi le moins connu de la vie de Balzac: son mariage. Bien que nous soient encore obscurs certains épisodes de cet extraordinaire roman d'amour qui fut, en même temps que la méprise de deux cœurs trop littéraires, la chute finale de deux ambitions pareillement déçues, j'y ajouterai, peut-être, quelques éclaircissements. Je m'empresse de dire à qui je les dois: au peintre Jean Gigoux, qui fut mêlé très intimement, aussi intimement que Balzac, à la vie de Mme Hanska. Pour authentifier certains faits graves dont un, au moins, de la plus grande horreur tragique, je n'ai, il est vrai, que des confidences parlées. Mais pourquoi voulez-vous que les confidences parlées soient moins véridiques que les confidences écrites? Elles ont, au contraire, toutes chances de l'être davantage. Jean Gigoux était très vieux, quand il me les fit, très désillusionné. Il n'avait plus d'orgueil. J'ai toujours pensé qu'il lui avait fallu un grand courage, ou un grand cynisme--ce qui est souvent la même chose,--pour aller jusqu'au bout de sa confidence.

Tout le monde sait comment Balzac connut Mme Hanska. En somme, l'histoire la plus banale: une lettre d'admiration enthousiaste, trouvée par lui, chez Léon Gosselin, son éditeur, le 28 février 1832. Elle venait du fond de la Russie, était signée: L'_Étrangère._ Balzac était très vaniteux. Il avait tous les grands côtés, si l'on peut dire, de la vanité; il en avait aussi tous les petits. Cette lettre le ravit, exalta immensément son amour-propre d'homme et d'écrivain. Malheureusement, nous n'avons pas cette lettre... On suppose que Balzac la brûla, avec beaucoup d'autres, de même origine, à la suite d'un drame violent, survenu, en 1847, croit-on, entre Mme Hanska et lui. Ce que nous savons de cette lettre, c'est par Balzac lui-même, qui a dit à Mme Surville, à quelques amis, qu'elle était admirable, qu'elle révélait «une femme extraordinaire». Ce fut en vain qu'il s'ingénia à en découvrir l'auteur. Sept mois après, il en recevait une autre... Celle-là, nous l'avons. Elle est bien romantique, bien emphatique et bien sotte, et, déjà, elle glisse fâcheusement de la littérature dans l'amour.

Il y est écrit, textuellement, ceci:

«Vous devez aimer et l'être; l'union des anges doit être votre partage; vos âmes doivent avoir des félicités inconnues; l'Étrangère vous aime tous les deux et veut être votre amie... Elle aussi, sait aimer; mais c'est tout... Ah! vous me comprendrez!»

Plus loin:

«Votre carrière est brillante, semée de fleurs suaves et embaumées.»

On lui offrait, cette fois, un moyen, un peu mystérieux, de correspondre. Beaucoup eussent jeté ces lettres au panier, car je suppose qu'en ce temps-là les correspondantes littéraires, semblables à celles d'aujourd'hui, n'étaient, le plus souvent, que de très vieilles femmes hystériques ou réclamières... Balzac conserva pieusement ces lettres, y répondit.

Au cours de cette correspondance, il apprit, non sans une joie enivrée, que l'Étrangère était une grande dame... Naturellement, elle était jeune, belle, comtesse, «colossalement riche», mariée à un homme qu'elle n'aimait pas, supérieure par l'intelligence et par le cœur à toutes les autres femmes. Cet esprit si averti, si aigu, si profondément humain, croyait, avec une ferveur théologale, aux grandes dames. Comme M. Paul Bourget, à qui ce trait commun suffit pour vouer à Balzac une admiration passionnée, et pour se croire lui-même un Balzac, il raffolait de titres et de blasons. Tout de suite, il se mit à aimer, éperdument, la grande dame inconnue. Tout de suite, pour conquérir son estime, pour émouvoir sa sensibilité, il étala, devant elle, sa vie difficile, lui confia ses projets, ses rêves, ses rancœurs, ses luttes incessantes, le long martyre de son génie. Son imagination aidant, il bâtit, sur la fragilité distante de cet amour, le plus merveilleux de ses romans, et, peut-être, déjà, la plus solide de ses affaires.

Barbey d'Aurevilly, qui aimait toujours à parler de Balzac et de ce qui avait rapport à Balzac, m'a fait de la comtesse Hanska ce portrait. Elle était d'une beauté imposante et noble, un peu massive, un peu empâtée. Mais elle savait conserver dans l'embonpoint un charme très vif, que pimentaient un accent étranger, délicieux, et des allures sensuelles «fort impressionnantes». Elle avait d'admirables épaules, les plus beaux bras du monde, un teint d'un éclat irradiant. Ses yeux très noirs, légèrement troubles, inquiétants; sa bouche épaisse et très rouge, sa lourde chevelure, encadrant, de boucles à l'anglaise, un front d'un dessin infiniment pur, la mollesse serpentine de ses mouvements, lui donnaient, à la fois, un air d'abandon et de dignité, une expression hautaine et lascive, dont la saveur était rare et prenante. Très intelligente, d'une culture étendue mais souvent brouillée, trop «littéraire» pour être émouvante, trop mystique pour être sincère, elle aimait, dans la conversation, s'intéresser aux plus hautes questions, où se révélait l'abondance de ses lectures, bien plus que l'originalité de ses idées. Elle n'était ni spirituelle, ni gaie, et manifestait, en toutes choses, une grande exaltation de sentiments. Au vrai, un peu déséquilibrée, et ne sachant pas très bien ce qu'elle voulait...

--En somme, me disait d'Aurevilly, telle quelle, elle valait la peine de toutes les folies.

Il ne l'avait connue qu'après la mort de Balzac, et pas longtemps. Il m'avoua que la continuelle présence de Jean Gigoux, dans la maison de la rue Fortunée, sa vulgarité conquérante d'homme à femmes, son cynisme à se vautrer dans les meubles de Balzac, son affectation de rapin à «cracher sur ses tapis», lui furent vite une chose intolérable, odieuse... À peine présenté chez Mme de Balzac, il ne reparut plus chez elle. Mais, jusqu'à la fin de sa vie, il avait conservé, de cette figure entrevue, un souvenir impressionné.

Nous ne connaissons guère Mme Hanska que par les lettres de Balzac, car je veux négliger ici les indications qui me viennent de Jean Gigoux (Elles pourraient paraître suspectes et d'une psychologie bien courte). Et encore, nous ne pouvons pas toujours nous fier à Balzac, qui ment, souvent, comme tous les amoureux. Sa folle vanité le porte, à son insu, aux exagérations les moins acceptables. Il a la manie de ne nous montrer jamais Mme Hanska qu'à travers lui-même. Et puis, n'a-t-on pas prétendu que les _Lettres à l'Étrangère_ étaient un document, par endroits, fort discutable? N'a-t-on pas affirmé que Mme Hanska, après la mort de Balzac, en avait fait ou refait les parties d'amour? Je ne sais ce qu'il y a de vrai dans cette accusation. Elle me paraît, à moi, bien risquée. Les raisons qu'on en donne ne m'ont point convaincu, car tout se tient dans ces lettres. Elles sont d'une si belle et forte coulée, elles marquent une telle empreinte personnelle, qu'on ne saurait admettre la possibilité d'une révision ultérieure. Quoi qu'il en soit, nous sommes réduits, quant à cette figure et à son caractère vrai, à des références mal contrôlées, et, pire, à de simples hypothèses. Si proche de nous, pourtant, un voile nous la cache qui ne sera pas levé de sitôt.

On peut reconstituer l'état d'esprit de Mme Hanska, lorsqu'elle résolut d'écrire sa première lettre à Balzac. Reléguée au fond de l'Ukraine, avec un mari plus âgé qu'elle, peu sociable, et préoccupé seulement d'intérêts matériels, elle s'ennuyait. Seule, ou à peu près, dans cette sorte d'exil, au milieu d'un pays puéril et barbare, elle ne trouvait pas à occuper son imagination ardente et son cœur passionné. C'était la femme incomprise et sacrifiée. À défaut d'action sentimentale, elle lisait beaucoup et rêvait plus encore. Et, de lectures en rêveries, elle se sentait très malheureuse. Les écrivains français, qui sont ceux qui savent le plus et le mieux parler d'amour, l'attiraient particulièrement, et, par-dessus tous les autres, ce Balzac dont elle avait compris tout de suite le génie, et dont la célébrité, avec tout ce qu'elle comportait alors d'un peu scandaleux, l'enflamma. Très vivement, elle s'éprit de cette existence parisienne, voluptueuse, aventureuse et surmenée, qu'il peignait avec de si éclatantes couleurs; elle s'extasia devant ces figures de femmes, cœurs de feu, cœurs de larmes, cœurs de poison, où elle retrouvait, en pleine action, dans des décors d'une fièvre si chaude, tous ses rêves, et ce furieux élan de vie, de toute vie, qui se brisait, sans cesse, aux murs de ce vieux château silencieux et froid, aux faces et aux surfaces mortes de ses moujicks et de ses étangs. Donc, ce qui la poussa d'abord vers Balzac, ce fut son désœuvrement sentimental, ce fut sa reconnaissance étonnée pour un homme qui précisait, qui résumait si bien, tous les intimes enivrements, tous les secrets désirs de la femme; ce fut aussi quelque chose de plus vulgaire,--il est permis de le supposer,--un instinct de bas-bleu qui espère profiter de l'illustration d'un grand poète, en engageant avec lui une correspondance que la postérité recueillera, peut-être. Le cas n'est point rare, et il est presque toujours fâcheux. Que pouvons-nous attendre d'émouvant, d'élégant, de naturel, de quelqu'un qui pose devant un tel objectif?

Pourtant, il n'est point douteux que Mme Hanska et Balzac se sont passionnément aimés, et que leur amour a dépassé, du moins au début, l'attrait piquant d'une correspondance mystérieuse, les calculs de l'intérêt, les combinaisons d'une mutuelle ambition. Tout cela ne viendra qu'après.

Comment ne se seraient-ils pas aimés? Pour entretenir, pour exalter leur amour, ils avaient deux toniques puissants, deux excitants admirables: l'imagination et la distance. Depuis 1833, date de leur première rencontre, à Neufchâtel, qui fut d'une mélancolie si comique, jusqu'en 1848, date du dernier voyage en Russie de Balzac, ils ne se sont vus que quatre fois. Quatre fois en quinze ans! Trois fois à Wierszchownia; une fois à Paris où, après la mort de son mari, Mme Hanska est venue, avec sa fille, faire un court séjour, sous un nom d'emprunt... Pour des êtres qui vivaient surtout par le cerveau, quel meilleur moyen que l'absence d'éterniser un sentiment qui ne résiste pas, d'ordinaire, aux désenchantements quotidiens de la présence, aux brutalités du contact?

Durant ces visites, la désillusion ne vient pas, ne peut pas venir. Balzac ne veut rien compromettre, et il est sous les armes. Il se surveille, il se maîtrise. Il met un frein aux débordements de sa personnalité; il adoucit les rugosités de son caractère, ses manies. Il se fait câlin, félin, très tendre, enfant. Il est charmant et soumis. Et il est malheureux aussi, car, en plus de l'admiration et de la tendresse, il demande de la pitié. On le méconnaît, on le calomnie, on le persécute, lui qui n'est que grandeur, sublimité, génie! Il sait être gai à l'occasion, mélancolique, quand il faut l'être, à l'heure de ces crépuscules russes, si pénétrants et si profonds!... Avec son habileté coutumière, par de beaux cris, il sait exploiter tous les attendrissements d'une âme éprise et conquise. Même, dans leurs moments d'exaltation, ils ne se livrent jamais, et toujours ils se mentent. N'est-ce donc point là le parfait amour?

Lorsque Balzac part, lorsqu'ils se quittent--pour combien de temps, hélas!--ils n'ont pas connu une seule minute de lassitude, de déception. Au contraire. L'absence va redonner plus de jeunesse, plus de force à la passion. Tous les deux, dans l'attente héroïque de se retrouver, ils vont faire une provision nouvelle de joies, de chimères, d'espérances. Et les lettres recommencent plus pressées, plus ardentes, avec, çà et là, des brouilles légères, de petites coquetteries, de petites jalousies, pas sérieuses, pas douloureuses, et qui ne font que suralimenter leur adoration. Après ce repos, cette halte, Balzac reprend, plus intrépidement que jamais son collier de misère, sa vie haletante, son terrible labeur de forçat... et ses maîtresses. N'est-il pas merveilleux de penser que ce grand amour n'ait nui en rien à ses autres amours? De même qu'il écrivait quatre livres à la fois, de même il pouvait aimer quatre femmes en même temps. Il était assez riche d'imagination pour les aimer toutes!...

Nous pouvons préciser le jour et même l'instant où l'idée d'épouser Mme Hanska s'empara résolument de l'esprit de Balzac. Tel que vous le connaissez, vous ne serez pas étonnés que cette idée lui vienne dès qu'il aura été mis, très vaguement d'ailleurs, au courant de la situation de l'Étrangère, et de ce qu'il peut en tirer. Il y a bien un mari. Mais le mari ne l'embarrasse pas... Il le supprime d'un trait, tout de suite. Il met sur le mari un _deleatur_, comme sur une faute typographique. Dans une lettre, où il a conté à sa sœur, Mme Surville, avec un enthousiasme de tout jeune gamin, l'entrevue de Neufchâtel, il écrit: «Et je ne parle pas des richesses colossales... Qu'est-ce que c'est que cela, devant un tel chef-d'œuvre de beauté?» Il y revient, pourtant, quelques lignes plus bas, ébloui... Et plus loin encore: «Pour notre mari, comme il s'achemine vers la soixantaine, j'ai juré d'attendre, et elle de me réserver sa main, son cœur...». Deux mois plus tard, à Genève, où il a suivi le couple, et où il est resté cinq semaines, le mariage est tout à fait décidé... Depuis, ils en parlent souvent, dans leurs lettres. Ce sont, à chaque page, des allusions à cette échéance sans cesse reculée; ce sont les plans détaillés d'une union, qui semble, d'ailleurs, avoir été beaucoup plus désirée de Balzac que de Mme Hanska.

Naturellement, il faut bien attendre que ce bon M. Hanski disparaisse. Son état de santé permet, du reste, de supposer qu'on n'attendra pas longtemps. M. Hanski, averti, ne met point d'opposition à ces projets posthumes. On prétend même qu'il les approuve, sinon qu'il les encourage. En dépit de son caractère difficile et de ses aspirations peu littéraires, ce Cosaque accommodant est au mieux avec Balzac et s'honore d'être son ami. Balzac l'a conquis, lui aussi, peut-être, par sa science agronomique... M. de Spoelberch de Lovenjoul possède et a publié une lettre, où ce gentilhomme exprime à l'auteur de _La Comédie humaine_ son estime et son admiration. Quoique Balzac soit de bien courte noblesse, l'autre est assez flatté de savoir qu'un tel personnage le remplacera, un jour, sinon dans le cœur de sa femme qu'il n'a jamais eu, du moins dans son lit. Il y a dans toute cette histoire des dessous comiques que, malheureusement, l'on connaît mal.

C'est ainsi qu'à Neufchâtel, le jour de la rencontre, Mme Hanska est assise, comme il est convenu, sur un banc de la promenade avec son mari et ses enfants. Pour se faire reconnaître, elle doit tenir, sur ses genoux, un roman de Balzac, bien en vue. Le livre y est, mais l'émotion de la pauvre femme est telle qu'elle ne s'aperçoit pas qu'elle l'a entièrement caché sous une écharpe. Un homme petit, gros, très laid, passe et repasse: «Oh! mon Dieu, se dit Mme Hanska, pourvu que ce ne soit pas lui!» Elle a vu enfin sa maladresse... Elle découvre le livre... L'homme aussitôt l'aborde... Elle dit, toute pâle, dans un cri de désespoir: «C'est lui!... C'est lui!»... Et quelques instants après, «à l'ombre d'un grand chêne», pendant que M. Hanski s'en est allé, on ne sait où, ils échangent le premier baiser et le serment des fiançailles!

Naturellement aussi, on attendra que Balzac ait payé ses dettes, rétabli ses affaires... Le temps de quelques mois, parbleu! Mais que d'accrocs, que de désillusions successives... Elles vont de mal en pis, ses affaires... Malgré les calculs optimistes, les chiffres mirobolants, où Balzac essaie de se leurrer, de la leurrer, les dettes s'ajoutent aux dettes; les difficultés s'accumulent sur les difficultés. Chaque jour, un obstacle nouveau. Mais il ne démord point de ses espérances; pas une seconde la confiance ne l'abandonne. En vue du mariage, toujours prochain, pour orner sa maison qu'il veut fastueuse et royale, il a acheté, à crédit, le plus souvent, de merveilleux meubles, des tableaux de vieux maîtres italiens, des tapis précieux, qu'il revend, ensuite, à perte, pressé qu'il est toujours par d'immédiats besoins d'argent. De son cabinet de Paris, il surveille et dirige les intérêts de Mme Hanska, s'inquiète du rendement de sa fortune, comme si elle était déjà sienne. Quels rêves de splendeur! Quelles géniales combinaisons! Quelles affaires n'a-t-il pas dû bâtir, sur cette richesse, et sur l'éclat de ce nom étranger qu'il va bientôt imposer à l'admiration de Paris!

De son côté, Mme Hanska rêve d'une vie nouvelle, élargie. Elle a toujours les yeux tournés vers ce Paris où son ami vit et travaille, se débat, souffre et attend, vers ce Paris où sa beauté, sa supériorité intellectuelle, son aventure romanesque, et le grand nom de Balzac lui assurent une place exceptionnelle, privilégiée, retentissante... L'existence morne qu'elle mène, là-bas, lui pèse de plus en plus. Elle a besoin d'action, d'expansion, grisée par la promesse de cette royauté féminine que Balzac agite, sans cesse, devant elle... Et son miroir lui dit, chaque jour, qu'elle vieillit un peu plus, que sa beauté ici se flétrit, là qu'elle s'alourdit dans la graisse. Il n'est que temps... Si intelligente qu'elle soit, Paris, du fond de ses terres lointaines, lui apparaît, comme à ces petits ambitieux de province, la ville unique, la ville féerique, où l'on peut puiser de tout, à pleines mains: plaisirs, triomphes, domination. Car c'était le temps romantique, où tous les désirs gravissaient la butte Montmartre, et, en voyant la ville étendue au-dessous d'eux, s'écriaient: «Et maintenant, Paris, à nous deux!»

Pour hâter ce moment de la délivrance et de la conquête, elle aide Balzac, de sa bourse. Mais que peut cette aide qui vient, comme toutes les autres, tomber vainement dans un gouffre sans fond?

Il semble pourtant, sans qu'on en démêle bien la cause profonde, qu'il y ait eu souvent, et de tout temps, même au temps des premiers bonheurs, comme des arrêts subits à la poussée de ses élans, et que des hésitations, sinon des peurs, traversent parfois, d'un vol inquiet, les si beaux rêves de la vie promise.

**Un peu avant février 1848, Balzac, trompant ses créanciers, a pu mettre une somme importante à l'abri de leurs revendications, toujours en vue de son mariage. Cette somme, sur les conseils du baron de Rothschild, il l'a convertie en actions du chemin de fer du Nord. Mais la fatalité le poursuit. Survient la Révolution, qui emporte tout. Les valeurs de Bourse sont tombées à rien. Il est ruiné. Ce fut un moment terrible et qui faillit l'abattre. Mais, ramassant les débris de cette fortune, prenant ci, prenant là, engageant davantage un avenir engagé de tous les côtés, il n'hésite plus; il part pour la Russie. Il comprend nettement, cette fois, que tout est fini, qu'il est perdu, qu'il ne lui reste plus qu'une ressource: se marier. Coûte que coûte, il faut qu'il revienne à Paris avec une femme, c'est-à-dire avec une fortune. On peut chiffrer l'illusion vers laquelle il marchait. Rencontrant Victor Hugo, la veille même de son départ, il lui dit:

--Oui, je vais en Russie... Une affaire... J'en rapporterai dix millions.

Durant les vingt mois que dura cette absence, que se passa-t-il entre Mme Hanska et lui? On ne le sait pas bien, ou plutôt on l'ignore totalement. Je crois que M. de Spoelberch de Lovenjoul ne possède, sur cette période, aucun document. Jean Gigoux lui-même ne m'en a parlé qu'en termes vagues. Ses souvenirs étaient très confus, disait-il. Il semble d'ailleurs que, dans son intimité avec Mme Hanska, Gigoux ne se soit jamais beaucoup préoccupé des choses du passé, et qu'il ait borné ses curiosités, presque uniquement pittoresques ou galantes, aux événements du présent, et encore à ceux seulement où il eut sa