L'Œuvre

Chapter 8

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«À la fin, il m'embête, le jury... Dites donc, voulez-vous que je le démolisse? Dès le prochain numéro, je commence, je le bombarde. Vous me donnerez des notes, n'est-ce pas? et nous le flanquerons par terre... Ce sera rigolo.» Claude acheva de se monter, ce fut un enthousiasme général. Oui, oui, il fallait faire campagne! Tous en étaient, tous se pressaient pour se mieux sentir les coudes et marcher au feu ensemble. Il n'y en avait pas un, à cette minute, qui réservât sa part de gloire, car rien ne les séparait encore, ni leurs profondes dissemblances qu'ils ignoraient, ni les rivalités qui devaient les heurter un jour. Est-ce que le succès de l'un n'était pas le succès des autres? Leur jeunesse fermentait, ils débordaient de dévouement, ils recommençaient l'éternel rêve de s'enrégimenter pour la conquête de la terre, chacun donnant son effort, celui-ci poussant celui-là, la bande arrivant d'un bloc, sur le même rang. Déjà Claude, en chef accepté, sonnait la victoire, distribuait des couronnes. Fagerolles lui-même, malgré sa blague de Parisien, croyait à la nécessité d'être une armée; tandis que, plus épais d'appétits, mal débarbouillé de sa province, Jory se dépensait en camaraderie utile, prenant au vol des phrases, préparant là ses articles. Et Mahoudeau exagérait ses brutalités voulues, les mains convulsées, ainsi qu'un geindre dont les poings pétriraient un monde; et Gagnière, pâmé, dégagé du gris de sa peinture, raffinait la sensation jusqu'à l'évanouissement final de l'intelligence; et Dubuche, de conviction pesante, ne jetait que des mots, mais des mots pareils à des coups de massue, en plein milieu des obstacles. Alors, Sandoz, bien heureux, riant d'aise à les voir si unis, tous dans la même chemise, comme il disait, déboucha une nouvelle bouteille de bière.

Il aurait vidé la maison, il cria:

«Hein? nous y sommes, ne lâchons plus... Il n'y a que ça de bon, s'entendre quand on a des choses dans la caboche, et que le tonnerre de Dieu emporte les imbéciles!» Mais, à ce moment, un coup de sonnette le stupéfia.

Au milieu du silence brusque des autres, il reprit:

«À onze heures! qui diable est-ce donc?» Il courut ouvrir, on l'entendit jeter une exclamation joyeuse. Déjà, il revenait, ouvrant la porte toute grande, disant:

«Ah! que c'est gentil de nous aimer un peu et de nous surprendre!... Bongrand, messieurs!» Le grand peintre, que le maître de la maison annonçait ainsi, avec une familiarité respectueuse, s'avança, les mains tendues. Tous se levèrent vivement, émotionnés, heureux de cette poignée de main si large et si cordiale. C'était un gros homme de quarante-cinq ans, la face tourmentée, sous de longs cheveux gris. Il venait d'entrer à l'Institut, et le simple veston d'alpaga qu'il portait avait à la boutonnière une rosette d'officier de la Légion d'honneur.

Mais il aimait la jeunesse, ses meilleures escapades étaient de tomber là, de loin en loin, pour fumer une pipe, au milieu de ces débutants, dont la flamme le réchauffait.

«Je vais faire le thé», cria Sandoz.

Et, quand il revint de la cuisine avec la théière et les tasses, il trouva Bongrand installé, à califourchon sur une chaise, fumant sa courte pipe de terre, dans le vacarme qui avait repris. Bongrand lui-même parlait d'une voix de tonnerre, petit-fils d'un fermier beauceron, fils d'un père bourgeois, de sang paysan, affiné par une mère très artiste. Il était riche, n'avait pas besoin de vendre, et gardait des goûts et des opinions de bohème. «Leur jury, ah bien! j'aime mieux crever que d'en être! disait-il Avec de grands gestes. Est-ce que je suis un bourreau pour flanquer dehors de pauvres diables, qui ont souvent leur pain à gagner?--Cependant, fit remarquer Claude, vous pourriez nous rendre un fameux service, en y défendant nos tableaux.

--Moi, laissez donc! je vous compromettrais... Je ne compte pas, je ne suis personne.» Il y eut une clameur de protestation, Fagerolles lança d'une voix aiguë:

«Alors, si le peintre de la _Noce au village_ ne compte pas!» Mais Bongrand s'emportait, debout, le sang aux joues.

«Fichez-moi la paix, hein! avec la _Noce_. Elle commence à m'embêter, la _Noce_, je vous en avertis... Vraiment, elle tourne pour moi au cauchemar, depuis qu'on l'a mise au musée du Luxembourg.» Cette _Noce_ au village restait jusque-là son chef-d'oeuvre: une noce débandée à travers les blés, des paysans étudiés de près, et très vrais, qui avaient une allure épique de héros d'Homère. De ce tableau datait une évolution, car il avait apporté une formule nouvelle. À la suite de Delacroix, et parallèlement à Courbet, c'était un romantisme tempéré de logique, avec plus d'exactitude dans l'observation, plus de perfection dans la facture, sans que la nature y fût encore abordée de front, sous les crudités du plein air. Pourtant, toute la jeune école se réclamait de cet art.

«Il n'y a rien de beau, dit Claude, comme les deux premiers groupes, le joueur de violon, puis la mariée avec le vieux paysan.

--Et la grande paysanne, donc, s'écria Mahoudeau, celle qui se retourne et qui appelle d'un geste!... J'avais envie de la prendre pour une statue.

--Et le coup de vent dans les blés, ajouta Gagnière, et les deux tâches si jolies de la fille et du garçon qui se poussent, très loin!».

Bongrand écoutait d'un air gêné, avec un sourire de souffrance. Comme Fagerolles lui demandait ce qu'il faisait en ce moment, il répondit avec un haussement d'épaules:

«Mon Dieu! rien, des petites choses... Je n'exposerai pas, je voudrais trouver un coup... Ah! que vous êtes heureux, vous autres, d'être encore au pied de la montagne! On a de si bonnes jambes, on est si brave, quand il s'agit de monter là-haut! Et puis, lorsqu'on y est, va te faire fiche! les embêtements commencent. Une vraie torture, et des coups de poing, et des efforts sans cesse renaissants, dans la crainte d'en dégringoler trop vite!... Ma parole! on préférerait être en bas, pour avoir tout à faire... Riez, vous verrez, vous verrez un jour!» La bande riait, en effet, croyant à un paradoxe, à une pose d'homme célèbre, qu'elle excusait d'ailleurs. Est-ce que la suprême joie n'était pas d'être salué comme lui du nom de maître? Les deux bras appuyés au dossier de sa chaise, il renonça à se faire comprendre, il les écouta, silencieux, en tirant de sa pipe de lentes fumées.

Cependant, Dubuche, qui avait des qualités d'homme de ménage, aidait Sandoz à servir le thé. Et le vacarme continua. Fagerolles racontait une histoire impayable du père Malgras, une cousine à sa femme, qu'il prêtait, quand on voulait bien lui en faire une académie. Puis, la conversation tomba sur les modèles, Mahoudeau était furieux, parce que les beaux ventres s'en allaient: impossible d'avoir une fille avec un ventre propre. Mais, brusquement, le tumulte grandit, on félicitait Gagnière au sujet d'un amateur qu'il avait connu à la musique du Palais-Royal, un petit rentier maniaque dont l'unique débauche était d'acheter de la peinture. En riant, les autres demandaient l'adresse. Tous les marchands furent conspués, il était vraiment fâcheux que l'amateur se défiât du peintre, au point de vouloir absolument passer par un intermédiaire, dans l'espoir d'obtenir un rabais. Cette question du pain les excitait encore. Claude montrait un beau mépris: on était volé, eh bien! qu'est-ce que ça fichait, si l'on avait fait un chef-d'oeuvre, et que l'on eût seulement de l'eau à boire? Jory, ayant de nouveau exprimé des idées basses de lucre, souleva une indignation. À la porte, le journaliste! On lui posait des questions sévères: est-ce qu'il vendrait sa plume? est-ce qu'il ne se couperait pas le poignet, plutôt que d'écrire le contraire de sa pensée? Du reste, on n'écouta pas sa réponse, la fièvre montait toujours, c'était maintenant la belle folie des vingt ans, le dédain du monde entier, la seule passion de l'oeuvre, dégagée des infirmités humaines, mise en l'air comme un soleil.

Quel désir! se perdre, se consumer dans ce brasier qu'ils allumaient! Bongrand, jusque-là immobile, eut un geste vague de souffrance, devant cette confiance illimitée, cette joie bruyante de l'assaut. Il oubliait les cent toiles qui avaient fait sa gloire, il pensait à l'accouchement de l'oeuvre dont il venait de laisser l'ébauche sur son chevalet. Et, retirant de la bouche sa petite pipe, il murmura, les yeux mouillés d'attendrissement: «Oh! jeunesse, jeunesse!» Jusqu'à deux heures du matin, Sandoz, qui se multipliait, remit de l'eau chaude dans la théière. On n'entendait plus monter du quartier, anéanti de sommeil, que les jurements d'une chatte en folie. Tous divaguaient, grisés de paroles, la gorge arrachée, les yeux brûlés; et lui, lorsqu'ils se décidèrent enfin à partir, prit la lampe, les éclaira par-dessus la rampe de l'escalier, en disant très bas:

«Ne faites pas de bruit, ma mère dort.» La dégringolade assourdie des souliers le long des marches alla en s'affaiblissant, et la maison retomba dans un grand silence. Quatre heures sonnaient. Claude, qui accompagnait Bongrand, causait toujours, à travers les rues désertes. Il ne voulait pas se coucher, il attendait le soleil, avec une rage d'impatience, pour se remettre à son tableau. Cette fois, il était certain de faire un chef-d'oeuvre, exalté par cette bonne journée de camaraderie, la tête douloureuse et grosse d'un monde. Enfin, il avait trouvé la peinture, il se voyait rentrant dans son atelier comme on retourne chez une femme adorée, le coeur battant à grands coups, désespéré maintenant de cette absence d'un jour, qui lui semblait un abandon sans fin; et il allait droit à sa toile, et en une séance il réalisait son rêve. Cependant, tous les vingt pas, à la clarté vacillante des becs de gaz, Bongrand l'arrêtait par un bouton de son paletot, en lui répétant que cette sacrée peinture était un métier du tonnerre de Dieu. Ainsi, lui, Bongrand, avait beau être un malin, il n'y entendait rien encore. À chaque oeuvre nouvelle, il débutait, c'était à se casser la tête contre les murs. Le ciel s'éclairait, des maraîchers commençaient à descendre vers les Halles. Et l'un et l'autre continuaient à vaguer, chacun parlant pour lui, très haut, sous les étoiles pâlissantes.

IV

Six semaines plus tard, Claude peignait un matin dans un flot de soleil qui tombait par la baie vitrée de l'atelier.

De pluies continues avaient attristé le milieu d'août, et le courage au travail lui revenait avec le ciel bleu. Son grand tableau n'avançait guère, il s'y appliquait pendant de longues matinées silencieuses, en artiste combattu et obstiné.

On frappa. Il crut que c'était Mme Joseph, la concierge, qui lui montait son déjeuner; et, comme la clef restait toujours sur la porte, il cria simplement:

«Entrez!» La porte s'était ouverte, il y eut un remuement léger, puis tout cessa. Lui, continuait de peindre, sans même tourner la tête. Mais ce silence frissonnant, une vague haleine qui palpitait, finirent par l'inquiéter. Il regarda, il demeura stupéfait: une femme était là, vêtue d'une robe claire, le visage à demi caché sous une voilette blanche; et il ne la connaissait point, et elle tenait une botte de roses qui achevait de l'ahurir.

Tout d'un coup, il la reconnut.

«Vous, mademoiselle!... Ah bien! si je songeais à vous!» C'était Christine. Il n'avait pu rattraper à temps ce cri peu aimable, qui était le cri même de la vérité. D'abord, elle l'avait préoccupé de son souvenir; ensuite, à mesure que les jours s'écoulaient, depuis près de deux mois qu'elle ne donnait pas signe de vie, elle était passée à l'état de vision fuyante et regrettée, de profil charmant qui se perd et qu'on ne doit jamais revoir.

«Oui, c'est moi, monsieur... J'ai pensé que c'était mal de ne pas vous remercier...» Elle rougissait, elle balbutiait, ne pouvant trouver les mots. Sans doute la montée de l'escalier l'avait essoufflée, car son coeur battait très fort. Eh quoi? était-ce donc déplacé, cette visite, raisonnée si longtemps, et qui avait fini par lui sembler toute naturelle? Le pis était qu'en passant sur le quai, elle venait d'acheter cette botte de roses, dans l'intention délicate de témoigner sa gratitude à ce garçon; et ces fleurs la gênaient horriblement.

Comment les lui donner? Qu'allait-il penser d'elle?

L'inconvenance de toutes ces choses ne lui était apparue qu'en ouvrant la porte.

Mais Claude, plus troublé encore, se jetait à une exagération de politesse. Il avait lâché sa palette, il bouleversait l'atelier pour débarrasser une chaise.

«Mademoiselle, je vous en prie, asseyez-vous... Vraiment, c'est une surprise... Vous êtes trop charmante...»

Alors, quand elle fut assise, Christine se calma. Il était si drôle avec ses grands gestes éperdus, elle le sentait lui-même si timide, qu'elle eut un souffre. Et elle lui tendit les roses, bravement.

«Tenez! c'est pour que vous sachiez que je ne suis pas une ingrate.» Il ne dit rien d'abord, la contempla, saisi. Lorsqu'il eut vu qu'elle ne se moquait pas, il lui serra les deux mains, à les briser; puis, il mit tout de suite le bouquet dans son pot à eau, en répétant:

«Ah! par exemple, vous êtes un bon garçon, vous!...

C'est la première fois que je fais ce compliment à une femme, parole d'honneur!».

Il revint, il lui demanda, ses yeux dans les siens:

«Vrai, vous ne m'avez pas oublié?

--Vous le voyez bien, répondit-elle en riant.

--Pourquoi alors avez-vous attendu deux mois?» De nouveau, elle rougit. Le mensonge qu'elle faisait, lui rendit un instant son embarras.

«Mais je ne suis pas libre, vous le savez... Oh! Mme Vanzade est très bonne pour moi; seulement, elle est impotente, elle ne sort jamais; et il a fallu qu'elle-même, inquiète de ma santé, me forçât à prendre l'air.» Elle ne disait pas la honte où son aventure du quai de Bourbon l'avait jetée, les premiers jours. En se retrouvant à l'abri, dans la maison de la vieille dame, le souvenir de la nuit passée chez un homme l'avait tracassée de remords, comme une faute; et elle croyait être parvenue à chasser cet homme de sa mémoire, ce n'était plus qu'un mauvais rêve dont les contours s'effaçaient. Puis, sans qu'elle sût comment, au milieu du grand calme de son existence nouvelle, l'image était ressortie de l'ombre, en se précisant, en s'accentuant, jusqu'à devenir l'obsession de toutes ses heures. Pourquoi donc l'aurait-elle oublié?

Elle ne trouvait à lui faire aucun reproche? au contraire, ne lui devait-elle pas de la gratitude? La pensée de le revoir, repoussée d'abord, longtemps combattue ensuite, avait ainsi tourné en elle à l'idée fixe. Chaque soir, la tentation la reprenait dans la solitude de sa chambre, un malaise dont elle s'irritait, un désir ignoré d'elle-même; et elle ne s'était apaisée un peu qu'en s'expliquant ce trouble par son besoin de reconnaissance. Elle était si seule, si étouffée, dans cette demeure somnolente! le flot de sa jeunesse bouillonnait si fort, son coeur avait une si grosse envie d'amitié! «Alors, continua-t-elle, j'ai profité de ma première sortie... Et puis, il faisait tellement beau, ce matin, après toutes ces averses maussades!» Claude, heureux, debout devant elle, se confessa lui aussi, mais sans avoir rien à cacher.

«Moi, je n'osais plus songer à vous... N'est-ce pas? vous êtes comme ces fées des contes qui sortent du plancher et qui rentrent dans les murs, toujours au moment où l'on ne s'y attend pas. Je me disais: C'est fini, ce n'est peut-être pas vrai qu'elle a traversé cet atelier... Et vous voilà, et ça me fait un plaisir, oh! un fier plaisir!» Souriante et gênée, Christine tournait la tête, affectait maintenant de regarder autour d'elle. Son sourire disparut, la peinture féroce qu'elle retrouvait là, les flamboyantes esquisses du Midi, l'anatomie terriblement exacte des études, la glaçaient comme la première fois. Elle fut reprise d'une véritable crainte, elle dit, sérieuse, la voix changée:

«Je vous dérange, je m'en vais.

--Mais non! mais non! cria Claude en l'empêchant de quitter sa chaise. Je m'abrutissais au travail, ça me fait du bien de causer avec vous... Ah! ce sacré tableau, il me torture assez déjà!» Et Christine, levant les yeux, regarda le grand tableau, cette toile, tournée l'autre fois contre le mur, et qu'elle avait eu en vain le désir de voir. Les fonds, la clairière sombre trouée d'une nappe de soleil, n'étaient toujours qu'indiqués à larges coups. Mais les deux petites lutteuses, la blonde et la brune, presque terminées, se détachaient dans la lumière, avec leurs deux notes si fraîches. Au premier plan, le monsieur, recommencé trois fois, restait en détresse. Et c'était surtout à la figure centrale, à la femme couchée, que le peintre travaillait: il n'avait plus repris la tête, il s'acharnait sur le corps, changeant le modèle chaque semaine, si désespéré de ne pas se satisfaire, que, depuis deux jours, lui qui se flattait de ne pouvoir inventer, il cherchait sans document, en dehors de la nature. Christine, tout de suite, se reconnut. C'était elle, cette fille, vautrée dans l'herbe, un bras sous la nuque, souriant sans regard, les paupières closes. Cette fille nue avait son visage, et une révolte la soulevait, comme si elle avait eu son corps, comme si, brutalement, l'on eût déshabillé là toute sa nudité de vierge. Elle était surtout blessée par l'emportement de la peinture, si rude qu'elle s'en trouvait violentée, la chair meurtrie. Cette peinture, elle ne la comprenait pas, elle la jugeait exécrable, elle se sentait contre elle une haine, la haine instinctive d'une ennemie.

Elle se mit debout, elle répéta d'une voix brève:

«Je m'en vais.» Claude la suivait des yeux, étonné et chagriné de ce changement brusque.

«Comment, si vite?

--Oui, l'on m'attend. Adieu!» Et elle était à la porte déjà, lorsqu'il put lui prendre la main. Il osa lui demander:

«Quand vous reverrai-je?» Sa petite main mollissait dans la sienne. Un moment, elle parut hésitante.

«Mais je ne sais pas. Je suis si occupée!» Puis, elle se dégagea, elle s'en alla, en disant très vite:

«Quand je le pourrai, un de ces jours... Adieu!» Claude était resté planté sur le seuil. Quoi? qu'avait-elle eu encore, cette subite réserve, cette irritation sourde? Il referma la porte, il marcha, les bras ballants, sans comprendre, cherchant en vain la phrase, le geste qui avait pu la blesser. La colère le prenait à son tour, un juron jeté dans le vide, un terrible haussement d'épaules, comme pour se débarrasser de cette préoccupation imbécile.

Est-ce qu'on savait jamais, avec les femmes! Mais la vue du bouquet de roses, débordant du pot à eau, l'apaisa, tant il sentait bon. Toute la pièce en était embaumée; et, silencieux, il se remit au travail, dans ce parfum.

Deux nouveaux mois se passèrent. Claude, les premiers jours, au moindre bruit, le matin lorsque Mme Joseph lui apportait son déjeuner ou des lettres, tournait vivement la tête, avait un geste involontaire de désappointement.

Il ne sortait plus avant quatre heures, et la concierge lui ayant dit, un soir, comme il rentrait, qu'une jeune fille était venue le demander vers cinq heures, il ne s'était calmé qu'en reconnaissant un modèle, Zoé Piédefer, dans la visiteuse. Puis, les jours suivant les jours, il avait eu une crise furieuse de travail, inabordable pour tous, d'une violence de théories telle que ses amis eux-mêmes n'osaient le contrarier. Il balayait le monde d'un geste, il n'y avait plus que la peinture, on devait égorger les parents, les camarades, les femmes surtout! De cette fièvre chaude, il était tombé dans un abominable désespoir, une semaine d'impuissance et de doute, toute une semaine de torture, à se croire frappé de stupidité. Et il se remettait, il avait repris son train habituel, sa lutte résignée et solitaire contre son tableau, lorsque, par une matinée brumeuse de la fin d'octobre, il tressaillit et posa rapidement sa palette.

On n'avait pas frappé, mais il venait de reconnaître un pas qui montait. Il ouvrit, et elle entra. C'était elle enfin.

Christine, ce jour-là, portait un large manteau de laine grise qui l'enveloppait tout entière. Son petit chapeau de velours était sombre, et le brouillard du dehors avait emperlé sa voilette de dentelle noire. Mais il la trouva très gaie, dans ce premier frisson de l'hiver. Elle s'excusa d'avoir tardé si longtemps à revenir; et elle souriait de son air franc, elle avouait qu'elle avait hésité, qu'elle avait bien failli ne plus vouloir: oui, des idées à elle, des choses qu'il devait comprendre. Il ne comprenait pas, il ne demandait pas à comprendre, puisqu'elle était là.

Cela suffisait qu'elle ne fût point fâchée, qu'elle consentit à monter de temps à autre, en bonne camarade. Il n'y eut pas d'explication, chacun garda le tourment et le combat des jours passés. Pendant près d'une heure, ils causèrent, très d'accord, sans rien de caché ni d'hostile désormais, comme si l'entente s'était faite à leur insu, loin l'un de l'autre. Elle ne sembla même pas voir les esquisses et les études des murs. Un instant, elle regarda fixement la grande toile, la figure de femme nue, couchée dans l'herbe, sous l'or flambant du soleil. Non, ce n'était pas elle, cette fille n'avait ni son visage ni son corps: comment avait-elle pu se reconnaître dans cet épouvantable gâchis de couleurs? Et son amitié s'attendrit d'une pointe de pitié pour ce brave garçon, qui ne faisait pas même ressemblant. Au départ, sur le seuil, ce fut elle qui lui tendit cordialement la main.

«Vous savez, je reviendrai.

--Oui, dans deux mois.

--Non, la semaine prochaine... Vous verrez bien. À jeudi.» Le jeudi, elle reparut, très exacte. Et, dès lors, elle ne cessa plus de venir, une fois par semaine, d'abord sans date régulière, au hasard de ses jours libres; puis, elle choisit le lundi, Mme Vanzade lui ayant accordé ce jour-là, pour marcher et respirer au plein air du bois de Boulogne.

Elle devait être rentrée à onze heures, elle se hâtait à pied, elle arrivait toute rose d'avoir couru, car il y avait une bonne course de Passy au quai de Bourbon. Pendant quatre mois d'hiver, d'octobre à février, elle s'en vint ainsi sous les pluies battantes, sous les brouillards de la Seine, sous les pâles soleils qui attiédissaient les quais.

Même, dès le deuxième mois, elle arriva parfois à l'improviste, un autre jour de la semaine, profitant d'une course dans Paris pour monter; et elle ne pouvait s'attarder plus de deux minutes, on avait tout juste le temps de se dire bonjour: déjà, elle redescendait l'escalier, en criant bonsoir.

Maintenant, Claude commençait à connaître Christine.