Chapter 6
--Bonsoir.» Dehors, Claude jura entre ses dents. Déveine complète, Fagerolles aussi lui échappait. Il s'en voulait maintenant d'être venu et de s'être intéressé à cette vieille rue pittoresque, furieux de la gangrène romantique qui repoussait quand même en lui: c'était son mal peut-être, l'idée fausse dont il se sentait parfois la barre en travers du crâne. Et lorsque, de nouveau, il retomba sur les quais, la pensée lui vint de rentrer, pour voir si son tableau était vraiment très mauvais. Mais cette pensée seule le secoua d'un tremblement. Son atelier lui semblait un lieu d'horreur, où il ne pouvait plus vivre, comme s'il y avait laissé le cadavre d'une affection morte. Non, non, monter les trois étages, ouvrir la porte, s'enfermer en face de ça: il lui aurait fallu une force au-dessus de son courage! Il traversa la Seine, il suivit toute la rue Saint-Jacques.
Tant pis! il était trop malheureux; il allait, rue d'Enfer, débaucher Sandoz.
Le petit logement, au quatrième, se composait d'une salle à manger, d'une chambre à coucher et d'une étroite cuisine, que le fils occupait; tandis que la mère, clouée par la paralysie, avait, de l'autre côté du palier, une chambre où elle vivait dans une solitude chagrine et volontaire. La rue était déserte, les fenêtres ouvraient sur le vaste jardin des Sourds-Muets, que dominaient la tête arrondie d'un grand arbre et le clocher carré de Saint-Jacques du Haut-Pas.
Claude trouva Sandoz dans sa chambre, courbé sur sa table, absorbé devant une page écrite.
«Je te dérange?
--Non, je travaille depuis ce matin, j'en ai assez... imagine toi, voici une heure que je m'épuise à retaper une phrase mal bâtie, dont le remords m'a torturé pendant tout mon déjeuner.» Le peintre eut un geste de désespoir; et, à le voir si lugubre, l'autre comprit.
«Hein? toi, ça ne va guère... Sortons. Un grand tour pour nous dérouiller un peu, veux-tu?» Mais, comme il passait devant la cuisine, une vieille femme l'arrêta. C'était sa femme de ménage, qui d'habitude venait deux heures le matin et deux heures le soir; seulement, le jeudi, elle restait l'après-midi entier, pour le dîner.
«Alors, demanda-t-elle, c'est décidé, monsieur: de la raie et un gigot avec des pommes de terre?
--Oui, si vous voulez.
--Et combien faut-il que je mette de couverts?
--Ah! ça, on ne sait jamais... Mettez toujours cinq couverts, on verra ensuite. Pour sept heures, n'est-ce pas? Nous tâcherons d'y être».
Puis, sur le palier, pendant que Claude attendait un instant, Sandoz se glissa chez sa mère; et, quand il en fut ressorti, du même mouvement discret et tendre, tous deux descendirent, silencieux. Dehors, après avoir flairé à gauche et à droite, comme pour prendre le vent, ils finirent par remonter la rue, tombèrent sur la place de l'Observatoire, enfilèrent le boulevard du Montparnasse.
C'était leur promenade ordinaire, ils y aboutissaient quand même, aimant ce large déroulement des boulevards extérieurs, où leur flânerie vaguait à l'aise. Ils ne parlaient toujours pas, la tête lourde encore, rassérénés peu à peu d'être ensemble. Devant la gare de l'Ouest seulement, Sandoz eut une idée.
«Dis donc, si nous allions chez Mahoudeau voir où en est sa grande machine? Je sais qu'il a lâché ses bons dieux aujourd'hui.
--C'est ça, répondit Claude. Allons chez Mahoudeau.» Ils s'engagèrent tout de suite dans la rue du Cherche-Midi. Le sculpteur Mahoudeau avait loué, à quelques pas du boulevard, la boutique d'une fruitière tombée en faillite; et il s'y était installé, en se contentant de barbouiller les vitres d'une couche de craie. À cet endroit, large et déserte, la rue est d'une bonhomie provinciale, adoucie encore d'une pointe d'odeur ecclésiastique: des portes charretières restent béantes, montrant des enfilades de cours, très profondes; une vacherie exhale des souffles tièdes de litière, un mur de couvent s'allonge, interminable.
Et c'était là, flanquée de ce couvent et d'une herboristerie, que se trouvait la boutique, devenue un atelier, et dont l'enseigne portait toujours les mots: Fruits et légumes, en grosses lettres jaunes.
Claude et Sandoz faillirent être éborgnés par des petites filles qui sautaient à la cordé. Il y avait, su les trottoirs, des familles assises, dont les barricades de chaises les forçaient à prendre la chaussée. Pourtant, ils arrivaient, lorsque la vue de l'herboristerie les attarda un moment.
Entre les deux vitrines, décorées d'irrigateurs, de bandages, de toutes sortes d'objets intimes et délicats, sous les herbes séchées de la porte, d'où sortait une continuelle haleine d'aromates, une femme maigre et brune, debout, les dévisageait; pendant que, derrière elle, dans l'ombre, apparaissait le profil noyé d'un petit homme pâlot, en train de cracher ses poumons. Ils se poussèrent du coude, les yeux égayés d'un rire farceur; puis, ils tournèrent le bec-de-cane de la boutique à Mahoudeau.
La boutique, assez grande, était comme emplie par un tas d'argile, une Bacchante colossale, à demi renversée sur une roche. Les madriers qui la portaient, pliaient sous le poids de cette masse encore informe, où l'on ne distinguait que des seins de géante et des cuisses pareilles à des tours. De l'eau avait coulé, des baquets boueux traînaient, un gâchis de plâtre salissait tout un coin; tandis que, sur les planches de l'ancienne fruiterie restées en place, se débandaient quelques moulages d'antiques, que la poussière amassée lentement semblait ourler de cendre fine. Une humidité de buanderie, une odeur fade de glaise mouillée montait du sol. Et cette misère des ateliers de sculpteur, cette saleté du métier s'accusaient davantage, sous la clarté blafarde des vitres barbouillées de la devanture.
«Tiens! c'est vous!» cria Mahoudeau, assis devant sa bonne femme, en train de fumer une pipe.
Il était petit, maigre, la figure osseuse, déjà creusée de rides à vingt-sept ans; ses cheveux de crin noir s'embroussaillaient sur un front très bas; et, dans ce masque jaune, d'une laideur féroce, s'ouvraient des yeux d'enfant, clairs et vides, qui souriaient avec une puérilité charmante. Fils d'un tailleur de pierres de Plassans, il avait remporté là-bas de grands succès, aux concours du Musée; puis, il était venu à Paris comme lauréat de la ville, avec la pension de huit cents francs, qu'elle servait pendant quatre années. Mais à Paris, il avait vécu dépaysé, sans défense, ratant l'École des Beaux-Arts, mangeant sa pension à ne rien faire; si bien que, au bout des quatre ans, il s'était vu forcé, pour vivre, de se mettre aux gages d'un marchand de bons dieux, où il grattait dix heures par jour des Saint-Joseph, des Saint-Roch, des Madeleine, tout le calendrier des paroisses. Depuis six mois seulement, l'ambition l'avait repris, en retrouvant des camarades de Provence, des gaillards dont il était l'aîné, connus autrefois chez tata Giraud, un pensionnat de mioches, devenus aujourd'hui de farouches révolutionnaires; et cette ambition tournait au gigantesque, dans cette fréquentation d'artistes passionnés, qui lui troublaient la cervelle avec l'emportement de leurs théories.
«Fichtre!, dit Claude, quel morceau!» Le sculpteur, ravi, tira sur sa pipe, lâcha un nuage de fumée. «Hein! n'est-ce pas?... Je vais leur en coller, de la chair, et de la vraie, pas du saindoux comme ils en font!
--C'est une baigneuse? demanda Sandoz.
--Non, je lui mettrai des pampres... Une bacchante, tu comprends!».
Mais, du coup, violemment, Claude s'emporta.
«Une bacchante! est-ce que tu te fiches de nous! est-ce que ça existe, une bacchante?... Une vendangeuse, hein? et une vendangeuse moderne, tonnerre de Dieu! Je sais bien, il y a le nu. Alors, une paysanne qui se serait déshabillée. Il faut qu'on sente ça, il faut que ça vive!» Mahoudeau, interdit, écoutait avec un tremblement. Il le redoutait, se pliait à son idéal de force et de vérité.
Et, renchérissant:
«Oui, oui, c'est ce que je voulais dire... Une vendangeuse. Tu verras si ça pue la femme!» À ce moment, Sandoz, qui faisait le tour de l'énorme bloc d'argile, eut une légère exclamation.
«Ah! ce sournois de Chaîne qui est là!»
En effet, derrière le tas, Chaîne, un gros garçon, peignait en silence, copiant sur une petite toile le poêle éteint et rouillé. On reconnaissait un paysan à ses allures lentes, à son cou de taureau, halé, durci, en cuir. Seul, le front se voyait, bombé d'entêtement, car son nez était si court, qu'il disparaissait entre les joues rouges, et une barbe dure cachait ses fortes mâchoires. Il était de Saint-Firmin, à deux lieues de Plassans, un village où il avait gardé les troupeaux jusqu'à son tirage au sort; et son malheur était né de l'enthousiasme d'un bourgeois du voisinage, pour les pommes de canne qu'il sculptait avec son couteau, dans des racines. Dès lors, devenu le pâtre de génie, le grand homme en herbe du bourgeois amateur, qui se trouvait être membre de la Commission du Musée, poussé par lui, adulé, détraqué d'espérances, il avait tout manqué successivement, les études, les concours, la pension de la ville; et il n'en était pas moins parti pour Paris, après avoir exigé de son père, un paysan misérable, sa part anticipée d'héritage, mille francs, avec lesquels il comptait vivre un an, en attendant le triomphe promis. Les mille francs avaient duré dix-huit mois. Puis, comme il ne lui restait que vingt francs, il venait de se mettre avec son ami Mahoudeau, dormant tous les deux dans le même lit, au fond de l'arrière-boutique sombre, coupant l'un après l'autre au même, pain, du pain dont ils achetaient une provision quinze jours--d'avance, pour qu'il fût très dur et qu'on n'en pût manger beaucoup.
«Dites donc, Chaîne, continua Sandoz, il est joliment exact, votre poêle!» Chaîne, sans parler, eut dans sa barbe un rire silencieux de gloire, qui lui éclaira la face comme d'un coup de soleil. Par une imbécillité dernière, et pour que l'aventure fit complète, les conseils de son protecteur l'avaient jeté dans la peinture, malgré le goût véritable qu'il montrait à tailler le bois; et il peignait en maçon, gâchant les couleurs, réussissant à rendre boueuses les plus claires et les plus vibrantes. Mais son triomphe était l'exactitude dans la gaucherie, il avait les minuties naïves d'un primitif, le souci du petit détail, où se complaisait l'enfance de son être, à peine dégagé de la terre. Le poêle, avec une perspective de guingois, était sec et précis, d'un ton lugubre de vase. Claude s'approcha, fut pris de pitié devant cette peinture; et lui, si dur aux mauvais peintres, trouva un éloge.
«Ah! vous, on ne peut pas dire que vous êtes un ficeleur! Vous faites comme vous sentez, au moins. C'est très bien, ça!» Mais la porte de la boutique s'était rouverte, et un beau garçon blond, avec un grand nez rose et de gros yeux bleus de myope, entrait en criant:
«Vous savez, l'herboriste d'à côté, elle est là qui raccroche... La sale tête!» Tous rirent, sauf Mahoudeau, qui parut très gêné.
«Jory, le roi des gaffeurs, déclara Sandoz en serrant la main au nouveau venu.
--Hein? quoi? Mahoudeau couche avec, reprit Jory, lorsqu'il eut fini par comprendre. Eh bien! qu'est-ce que ça fiche? Une femme, ça ne se refuse jamais.
--Toi, se contenta de dire le sculpteur, tu es encore tombé sur les ongles de la tienne, elle t'a emporté un morceau de la joue.» De nouveau, tous éclatèrent, et ce fut Jory qui devint rouge à son tour. Il avait, en effet, la face griffée, deux entailles profondes. Fils d'un magistrat de Plassans, qu'il désespérait par ses aventures de beau mâle, il avait comblé la mesure de ses débordements, en se sauvant avec une chanteuse de café-concert, sous le prétexte d'aller à Paris faire de la littérature; et, depuis six mois qu'ils campaient ensemble dans un hôtel borgne du quartier Latin, cette fille l'écorchait vif, chaque fois qu'il la trahissait pour le premier jupon crotté, suivi sur un trottoir. Aussi montrait-il toujours quelque nouvelle balafre, le nez en sang, une oreille fendue, un oeil entamé, enflé et bleu.
On causa enfin, il n'y eut plus que Chaîne qui continuât à peindre, de son air entêté de boeuf au labour. Tout de suite, Jory s'était extasié sur l'ébauche de la Vendangeuse.
Lui aussi adorait les grosses femmes. Il avait débuté, là-bas, en écrivant des sonnets romantiques, célébrant la gorge et les hanches ballonnées d'une belle charcutière qui troublait ses nuits; et, à Paris, où il avait rencontré la bande, il s'était fait critique d'art, il donnait, pour vivre, des articles à vingt francs, dans un petit journal tapageur, le Tambour. Même un de ces articles, une étude sur un tableau de Claude, exposé chez le père Malgras, venait de soulever un scandale énorme, car il y sacrifiait à son ami les peintres «aimés du public», et il le posait comme chef d'une école nouvelle, l'école du plein air. Au fond, très pratique, il se moquait de tout ce qui n'était pas sa jouissance, il répétait simplement les théories entendues dans le groupe. «Tu sais, Mahoudeau, cria-t-il, tu auras ton article, je vais lancer ta bonne femme... Ah! quelles cuisses! Si l'on pouvait se payer des cuisses comme ça!» Puis, brusquement, il parla d'autre chose.
«À propos, mon avare de père m'a fait des excuses.
Oui, il craint que je ne le déshonore, il m'envoie cent francs par mois... Je paie mes dettes.
--Des dettes, tu es trop raisonnable!» murmura Sandoz en souriant.
Jory montrait en effet une hérédité d'avarice, dont on s'amusait. Il ne payait pas les femmes, il arrivait à mener une vie désordonnée, sans argent et sans dettes; et cette science innée de jouir pour rien s'alliait en lui à une duplicité continuelle, à une habitude de mensonge qu'il avait contractée dans le milieu dévot de sa famille, où le souci de cacher ses vices le faisait mentir sur tout, à toute heure, même inutilement. Il eut une réponse superbe, le cri d'un sage qui aurait beaucoup vécu.
«Oh! vous autres, vous ne savez pas le prix de l'argent.» Cette fois, il fut hué. Quel bourgeois! Et les invectives s'aggravaient, lorsque de légers coups, frappés contre une vitre, firent cesser le vacarme.
«Ah! elle est embêtante à la fin! dit Mahoudeau avec un geste d'humeur.
--Hein! qui est-ce? l'herboriste? demanda Jory.
Laisse-la entrer, ce sera drôle.» D'ailleurs, la porte s'était ouverte sans attendre, et la voisine, Mme Jabouille, Mathilde comme on la nommait familièrement, parut sur le seuil. Elle avait trente ans, la figure plate, ravagée de maigreur, avec des yeux de passion, aux paupières violâtres et meurtries. On racontait que les prêtres l'avaient mariée au petit Jabouille, un veuf dont l'herboristerie prospérait alors, grâce à la clientèle pieuse du quartier. La vérité était qu'on apercevait parfois de vagues ombres de soutanes, traversant le mystère de la boutique, embaumée par les aromates d'une odeur d'encens. Il y régnait une discrétion de cloître, une onction de sacristie, dans la vente des canules; et les dévotes qui entraient, chuchotaient comme au confessionnal, glissaient des injecteurs au fond de leur sac, puis s'en allaient, les yeux baissés. Par malheur, des bruits d'avortement avaient couru: une calomnie du marchand de vin d'en face, disaient les personnes bien-pensantes. Depuis que le veuf s'était remarié, l'herboristerie dépérissait. Les bocaux semblaient pâlir, les herbes séchées du plafond tombaient en poussière, lui-même toussait à rendre l'âme, réduit à rien, la chair finie. Et, bien que Mathilde eût de la religion «la clientèle pieuse l'abandonnait peu à peu, trouvant qu'elle s'affichait trop avec des jeunes gens, maintenant que Jabouille était mangé.
Un instant, elle resta immobile, fouillant les coins d'un rapide coup d'oeil. Une senteur forte s'était répandue, la senteur des simples dont sa robe se trouvait imprégnée, et qu'elle apportait dans sa chevelure grasse, défrisée toujours: le sucre fade des mauves, l'âpreté du sureau, l'amertume de la rhubarbe, mais surtout la flamme de la menthe poivrée, qui était comme son haleine propre, l'haleine chaude qu'elle soufflait au nez des hommes.
D'un geste, elle feignit la surprise.
«Ah! mon Dieu! Vous avez du monde!... je ne savais pas, je reviendrai.
--C'est ça, dit Mahoudeau, très contrarié. Je vais sortir d'ailleurs. Vous me donnerez une séance dimanche.» Claude, stupéfait, regarda Mathilde, puis la Vendangeuse.
«Comment! cria-t-il, c'est madame qui te pose ces muscles-là? Bigre, tu l'engraisses!».
Et les rires recommencèrent, pendant que le sculpteur bégayait des explications: oh! non, pas le torse, ni les jambes; rien que la tête et les mains; et encore quelques indications, pas davantage.
Mais Mathilde riait avec les autres, d'un rire aigu d'impudeur. Carrément, elle était entrée, elle avait refermé la porte. Puis, comme chez elle, heureuse au milieu de tous ces hommes, se frottant à eux, elle les flaira. Son rire avait montré les trous noirs de sa bouche, où manquaient plusieurs dents; et elle était ainsi laide à inquiéter, dévastée déjà, la peau cuite, collée sur les os.
Jory, qu'elle voyait pour la première fois, devait la tenter, avec sa fraîcheur de poulet gras, son grand nez rose qui promettait. Elle le poussa du coude, finit brusquement, voulant l'exciter sans doute, par s'asseoir sur les genoux de Mahoudeau, dans un abandon de fille.
«Non, laisse, dit celui-ci en se levant. J'ai affaire... N'est-ce pas? vous autres, on nous attend là-bas.» Il avait cligné les paupières, désireux d'une bonne flânerie. Tous répondirent qu'on les attendait, et ils l'aidèrent à couvrir son ébauche de vieux linges, trempés dans un seau.
Cependant, Mathilde, l'air soumis et désespéré, ne s'en allait point. Debout, elle se contentait de changer de place, quand on la bousculait; tandis que Chaîne, qui ne travaillait plus, la couvait de ses gros yeux, par-dessus sa toile, plein d'une convoitise gloutonne de timide. Jusque-là, il n'avait pas desserré les lèvres. Mais, comme Mahoudeau partait enfin avec les trois camarades, il se décida, il dit de sa voix sourde, empâtée de longs silences:
«Tu rentreras?...
--Très tard. Mange et dors... Adieu.» Et Chaîne demeura seul avec Mathilde, dans la boutique humide, au milieu des tas de glaise et des flaques d'eau, sous le grand jour crayeux des vitres barbouillées, qui éclairait crûment ce coin de misère mal tenu.
Dehors, Claude et Mahoudeau marchèrent les premiers, pendant que les deux autres les suivaient; et Jory se récria, lorsque Sandoz l'eut plaisanté, en lui affirmant qu'il avait fait la conquête de l'herboriste. «Ah! non, elle est affreuse, elle pourrait être notre mère à tous. En voilà une gueule de vieille chienne qui n'a plus de crocs!... Avec ça, elle empoisonne la pharmacie.» Cette exagération fit rire Sandoz. Il haussa les épaules.
«Laisse donc, tu n'es pas si difficile, tu en prends qui ne valent guère frileux.
--Moi! où ça?... Et tu sais que, derrière notre dos, elle a sauté sur Chaîne. Ah! les cochons, ils doivent s'en payer ensemble!» Vivement, Mahoudeau, qui semblait enfoncé dans une forte discussion avec Claude, se retourna au milieu d'une phrase, pour dire:
«Ce que je m'en fiche!» Il acheva sa phrase à son compagnon; et, dix pas plus loin, il lança de nouveau, par-dessus son épaule: «Et, d'abord, Chaîne est trop bête!» On n'en parla plus. Tous quatre, flânant, semblaient tenir la largeur du boulevard des Invalides. C'était l'expansion habituelle, la bande peu à peu accrue des camarades racolés en chemin, la marche libre d'une horde partie en guerre. Ces gaillards, avec la belle carrure de leurs vingt ans, prenaient possession du pavé. Dès qu'ils se trouvaient ensemble, des fanfares sonnaient devant eux, ils empoignaient Paris d'une main et le mettaient tranquillement dans leurs poches. La victoire ne faisait plus un doute, ils promenaient leurs vieilles chaussures et leurs paletots fatigués, dédaigneux de ces misères, n'ayant du reste qu'à vouloir pour être les maîtres. Et cela n'allait point sans un immense mépris de tout ce qui n'était pas leur art, le mépris de la fortune, le mépris du monde, le mépris de la politique surtout. À quoi bon, ces saletés-là?
Il n'y avait que des gâteux, là-dedans! Une injustice superbe les soulevait, une ignorance voulue des nécessités de la vie sociale, le rêve fou de n'être que des artistes sur la terre. Ils en étaient stupides parfois, mais cette passion les rendait braves et forts. Claude, alors, s'anima. Il recommençait à croire dans cette chaleur des espérances mises en commun. Ses tortures de la matinée ne lui laissaient qu'un engourdissement vague, et il en était de nouveau à discuter sa toile avec Mahoudeau et Sandoz, en jurant, il est vrai, de la crever le lendemain. Jory, très myope, regardait les vieilles dames sous le nez, se répandait en théories sur la production artistique: on devait se donner tel qu'on était, dans le premier jet de l'inspiration; lui, jamais ne se raturait. Et, tout en discutant, les quatre continuaient à descendre le boulevard, dont la demi-solitude, les rangées de beaux arbres, à l'infini, paraissaient être faites pour leurs disputes.
Mais, quand ils eurent débouché sur l'Esplanade, la querelle devint si violente, qu'ils s'arrêtèrent, au milieu de la vaste étendue. Hors de lui, Claude traita Jory de crétin: est-ce qu'il ne valait pas mieux détruire cette oeuvre que de la livrer médiocre? Oui, c'était dégoûtant, ce bas intérêt de commerce! De leur côté, Sandoz et Mahoudeau parlaient à la fois, très fort. Des bourgeois, inquiets, tournaient la tête, finissaient pas s'attrouper autour de ces jeunes gens si furieux, qui semblaient vouloir se mordre. Puis, les passants s'en allèrent, vexés, croyant à une farce, lorsqu'ils les virent brusquement, très bons amis, s'émerveiller ensemble, au sujet d'une nourrice vêtue de clair, avec de longs rubans cerise. Ah! sacré bon sort, quel ton! c'est ça qui fichait une note! Ravis, ils clignaient les yeux, ils suivaient la nourrice sous les quinconces, comme réveillés en sursaut, étonnés d'être déjà là. Cette Esplanade, ouverte de partout sous le ciel, bornée seulement au sud par la perspective lointaine des Invalides, les enchantait, si grande, si calme; car ils y avaient suffisamment de place pour les gestes; et ils reprenaient un peu haleine, eux qui déclaraient trop étroit Paris, où l'air manquait à l'ambition de leur poitrine.
«Est-ce que vous allez quelque part? demanda Sandoz à Mahoudeau et à Jory.
--Non, répondit ce dernier, nous allons avec vous... Où allez-vous?» Claude, les regards perdus, murmura:
«Je ne sais pas... Par là.» Ils tournèrent sur le quai d'Orsay, ils le remontèrent jusqu'au pont de la Concorde. Et, devant le Corps législatif, le peintre reprit, indigné:
«Quel sale monument!...
--L'autre jour, dit Jory, Jules Favre a fait un fameux discours... Ce qu'il a embêté Rouher!» Mais les trois autres ne le laissèrent pas continuer, la querelle recommença. Qui ça, Jules Favre? qui ça, Rouher?
Est-ce que ça existait! Des idiots, dont personne ne parlerait plus, dix ans après leur mort! Ils s'étaient engagés sur le pont, ils haussaient les épaules de pitié. Puis, lorsqu'ils se trouvèrent au milieu de la place de la Concorde, ils se turent.