Chapter 27
«Et, surtout, mon chéri, ne te fais pas de chagrin, quoi qu'il arrive.» Claude étouffa un peu en entrant dans le salon d'honneur, le coeur battant d'avoir monté vite le grand escalier. Il faisait dehors un limpide ciel de mai, le velum de toile, tendu sous les vitres du plafond, tamisait le soleil en une vive lumière blanche; et, par des portes voisines, ouvertes sur la galerie du jardin, venaient des souffles humides, d'une fraîcheur frissonnante. Lui, un moment, reprit haleine, dans cet air qui s'alourdissait déjà, gardant une vague odeur de vernis, au milieu du musc discret des femmes. Il parcourut d'un coup d'oeil les tableaux des murs, une immense scène de massacre en face, ruisselant de rouge, une colossale et pâle sainteté à gauche, une commande de l'État, la banale illustration d'une fête officielle à droite, puis des portraits, des paysages, des intérieurs, tous éclatant en notes aigres, dans l'or trop neuf des cadres. Mais la peur qu'il gardait du public fameux de cette solennité, lui fit ramener ses regards sur la foule peu à peu grossie. Le pouf circulaire, placé au centre, et d'où jaillissait une gerbe de plantes vertes, n'était occupé que par trois dames, trois monstres, abominablement mises, installées pour une journée de médisances. Derrière lui, il entendit une voix rauque broyer de dures syllabes: c'était un Anglais en veston à carreaux, expliquant la scène de massacre à une femme jaune, enfouie au fond d'un cache-poussière de voyage. Des espaces restaient vides, des groupes se fourraient, s'émiettaient, allaient se reformer plus loin; toutes les têtes étaient levées, les hommes avaient des cannes, des paletots sur le bras, les femmes marchaient doucement, s'arrêtaient en profil perdu; et son oeil de peintre était surtout accroché par les fleurs de leurs chapeaux, très aiguës de ton, parmi les vagues sombres des hauts chapeaux de soie noire. Il aperçut trois prêtres, deux simples soldats tombés là on ne savait d'où, des queues ininterrompues de messieurs décorés, des cortèges de jeunes filles et de mères barrant la circulation. Cependant, beaucoup se connaissaient, il y avait, de loin, des sourires, des saluts, parfois une poignée de main rapide, au passage. Les voix demeuraient discrètes; couvertes par le roulement continu des pieds.
Alors, Claude se mit à chercher son tableau. Il tâcha de s'orienter d'après les lettres, se trompa, suivit les salles de gauche. Toutes les portes s'ouvraient à la file, c'était une profonde perspective de portières en vieille tapisserie, avec des angles de tableaux entrevus. Il alla jusqu'à la grande salle de l'Ouest, revint par l'autre enfilade, sans trouver sa lettre. Et, quand il retomba dans le salon d'honneur, la cohue y avait grandi rapidement, on commençait à y marcher avec peine. Cette fois, ne pouvant avancer, il reconnut des peintres, le peuple des peintres, chez lui ce jour-là, et qui faisait les honneurs de la maison: un surtout, un ancien ami de l'atelier Boutin, jeune, dévoré d'un besoin de publicité, travaillant pour la médaille, racolant tous les visiteurs de quelque influence et les amenant de force voir ses tableaux; puis, le peintre, célèbre, riche, qui recevait devant son oeuvre, un sourire de triomphe aux lèvres, d'une galanterie affichante avec les femmes, dont il avait une cour sans cesse renouvelée; puis, les autres, les rivaux qui s'exècrent en se criant à pleine voix des éloges, les farouches guettant d'une porte les succès des camarades, les timides qu'on ne ferait pas pour un empire passer dans leurs salles, les blagueurs cachant sous un mot drôle la plaie saignante de leur défaite, les sincères absorbés, tâchant de comprendre, distribuant déjà les médailles; et il y avait aussi les familles des peintres, une jeune femme, charmante, accompagnée d'un enfant coquettement pomponné, une bourgeoise revêche, maigre, flanquée de deux laiderons en noir, une grosse mère, échouée sur une banquette Au milieu de toute une tribu de mioches mal mouchés, une dame mûre, belle encore, qui regardait, avec sa grande fille, passer une gueuse, la maîtresse du père, toutes deux au courant, très calmes, échangeant un sourire; et il y avait encore les modèles, des femmes qui se tiraient par les bras, qui se montraient leurs corps les unes aux autres, dans les nudités des tableaux, parlant haut, habillées sans goût, gâtant leurs chairs superbes sous de telles robes, qu'elles semblaient bossues à côté des poupées bien mises, des Parisiennes dont rien ne serait resté, au déballage.
Quand il se fut dégagé, Claude enfila les portes de droite. Sa lettre était de ce côté. Il visita les salles marquées d'un L, ne trouva rien. Peut-être sa toile, égarée, confondue, avait-elle servi à boucher un trou ailleurs.
Alors, comme il était arrivé dans la grande salle de l'Est, il se lança au travers des autres petites salles en retour, cette queue reculée, moins fréquentée, où les tableaux semblent se rembrunir d'ennui, et qui est la terreur des peintres. Là encore, il ne découvrit rien. Ahuri, désespéré, il vagabonda, sortit sur la galerie du jardin, continua de chercher, parmi le trop-plein des numéros débordant au-dehors, blafards et grelottants sous la lumière crue; puis, après d'autres courses lointaines, il retomba pour la troisième fois dans le salon d'honneur. On s'y écrasait, maintenant. Le Paris célèbre, riche, adoré, tout ce qui éclate en vacarme, le talent, le million, la grâce, les maîtres du roman, du théâtre et du journal, les hommes de cercle, de cheval ou de Bourse, les femmes de tous les rangs, catins, actrices, mondaines, affichées ensemble, montaient en une houle accrue sans cesse; et, dans la colère de ses vaines recherches, il s'étonnait de la vulgarité des visages, vus de la sorte en masse, du disparate des toilettes, peu d'élégantes pour beaucoup de communes, du manque de majesté de ce monde, à tel point que la peur dont il avait tremblé se changeait en mépris. Était-ce donc ces gens qui allaient encore huer son tableau, si on le retrouvait? Deux petits reporters blonds complétaient une liste des personnes à citer. Un critique affectait de prendre des notes sur les marges de son catalogue; un autre professait, au centre d'un groupé de débutants; un autre, les mains derrière le dos, solitaire, demeurait planté, accablait chaque oeuvre d'une impassibilité auguste. Et ce qui le frappait surtout, c'était cette bousculade de troupeau, cette curiosité en bande sans jeunesse ni passion, l'aigreur des voix, la fatigue des visages, un air de souffrance mauvaise. Déjà, l'envie était à l'oeuvre: le monsieur qui fait de l'esprit avec les dames: celui qui, sans un mot, regarde, hausse terriblement les épaules, puis s'en va; les deux qui restent un quart d'heure, coude à coude, appuyés à la planchette de la cimaise, le nez sur une petite toile, chuchotant les bas, avec des regards torves de conspirateurs.
Mais Fagerolles venait de paraître; et, au milieu du flux continuel des groupes, il n'y avait plus que lui, la main tendue, se montrant partout à la fois, se prodiguant dans son double rôle de jeune motive et de membre influent du jury. Accablé d'éloges, de remerciements, de réclamations, il avait une réponse pour chacun, sans rien perdre de sa bonne grâce. Depuis le matin, il supportait l'assaut des petits peintres de sa clientèle qui se trouvaient mal placés. C'était le galop ordinaire de la première heure, tous se cherchant, courant se voir, éclatant en récriminations, en fureurs bruyantes, interminables: on était trop haut, le jour tombait mal, les voisinages tuaient l'effet, on parlait de décrocher son tableau et de l'emporter. Un surtout s'acharnait, un grand maigre, relançant de salle en salle Fagerolles, qui avait beau lui expliquer son innocence: il n'y pouvait rien, on suivait l'ordre des numéros de classement, les panneaux de chaque mur étaient disposés par terre, puis accrochés, sans qu'on favorisât personne. Et il poussa l'obligeance jusqu'à promettre son intervention, lors du remaniement des salles, après les médailles, sans arriver à calmer le grand maigre, qui continua de le poursuivre.
Un instant; Claude fendit la foule pour lui demander où l'on avait mis sa toile. Mais une fierté l'arrêta, à le voir si entouré. N'était-ce pas imbécile et douloureux, ce continuel besoin d'un autre? Du reste, il réfléchissait brusquement qu'il devait avoir sauté toute une file de salons, à droite; et, en effet, il y avait là des lieues nouvelles de peinture. Il finit par déboucher dans une salle, où la foule s'étouffait, en tas devant un grand tableau qui occupait le panneau d'honneur, au milieu.
D'abord, il ne put le voir, tant le flot des épaules moutonnait, une muraille épaissie de têtes, en rempart de chapeaux. On se ruait, dans une admiration béante. Enfin, à force de se hausser sur la pointe des pieds, il aperçut la merveille, il reconnut le sujet, d'après ce qu'on lui en avait dit.
C'était le tableau de Fagerolles. Et il retrouvait son _Plein air_, dans ce Déjeuner, la même note blonde, la même formule d'art, mais combien adoucie, truquée, gâtée, d'une élégance d'épidémie, arrangée avec une adresse infinie pour les satisfactions basses du public. Fagerolles n'avait pas commis la faute de mettre ses trois femmes nues; seulement, dans leurs toilettes osées de mondaines, il les avait déshabillées, l'une montrant sa gorge sous la dentelle transparente du corsage, l'autre découvrant sa jambe droite jusqu'au genou, en se renversant pour prendre une assiette, la troisième qui ne livrait pas un coin de sa peau, vêtue d'une robe si étroitement ajustée, qu'elle en était troublante l'indécence, avec sa croupe tendue de cavale. Quant aux deux messieurs, galants, en vestons de campagne, ils réalisaient le rêve du distingué; tandis qu'un valet, au loin, tirait encore un panier du landau, arrêté derrière les arbres. Tout cela, les figures, les étoffes, la nature morte du déjeuner, s'enlevait gaiement en plein soleil, sur les verdures assombries du fond; et l'habileté suprême était dans cette forfanterie d'audace, dans cette force menteuse qui bousculait juste assez la foule pour la faire se pâmer. Une tempête dans un pot de crème.
Claude, ne pouvant s'approcher, écoutait des mots, autour de lui. Enfin, en voilà un qui faisait de la vraie vérité! Il n'appuyait pas comme ces goujats de l'école nouvelle, il savait tout mettre sans rien mettre. Ah! les nuances, l'art des sous-entendus, le respect du public, les suffrages de la bonne compagnie! Et avec ça une finesse, un chantre, un esprit! Ce n'était pas lui qui se fâchait incongrûment en morceaux passionnés, d'une création débordante; non, quand il avait pris trois notes sur nature, il donnait les trois notes, pas une de plus. Un chroniqueur qui arrivait, s'extasia, trouva le mot: une peinture bien parisienne. On le répéta, on ne passa plus sans déclarer ça bien parisien.
Ces dos enflés, ces admirations montant en une marée d'échines finissaient par exaspérer Claude; et, pris du besoin de voir les têtes dont se composait un succès, il tourna le tas, il manoeuvra de façon à s'adosser contre la cimaise. Là, il avait le public de face, dans le jour gris que filait la toile du plafond, éteignant le milieu de la salle; tandis que la lumière vive, glissée des bords de l'écran, éclairait les tableaux des murs d'une nappe blanche, où l'or des cadres prenait le ton chaud du soleil.
Tout de suite, il reconnut les gens qui l'avaient hué, autrefois: si ce n'était pas ceux-là, c'étaient leurs frères; mais sérieux, extasiés, embellis de respectueuse attention.
L'air mauvais des figures, cette fatigue de la lutte, cette bile de l'envie tirant et jaunissant la peau, qu'il avait remarquées d'abord, s'attendrissaient ici, dans l'unanime régal d'un mensonge aimable. Deux grosses dames, la bouche ouverte, bâillaient d'aise. De vieux messieurs arrondissaient les yeux, d'un air entendu. Un mari expliquait tout bas le sujet à sa jeune femme, qui hochait le menton, dans un joli mouvement du col. Il y avait des émerveillements béats, étonnés, profonds, gais, austères, des sourires inconscients, des airs mourants de tête. Les chapeaux noirs se renversaient à demi, les fleurs des femmes coulaient sur leurs nuques. Et tous ces visages s'immobilisaient une minute, étaient poussés, remplacés par d'autres qui leur ressemblaient, continuellement.
Alors, Claude s'oublia, stupide devant ce triomphe. La salle devenait trop petite, toujours des bandes nouvelles s'y entassaient. Ce n'étaient plus les vides de la première heure, les souffles froids montés du jardin, l'odeur de vernis errante encore; maintenant, l'air s'échauffait, s'aigrissait du parfum des toilettes. Bientôt, ce qui domina, ce fut l'odeur de chien mouillé. Il devait pleuvoir, une de ces averses brusques de printemps, car les derniers venus apportaient une humidité, des vêtements lourds qui semblaient fumer, dès qu'ils entraient dans la chaleur de la salle. En effet, des coups de ténèbres passaient, depuis un instant, sur l'écran du plafond. Claude, qui leva les yeux, devina un galop de grandes nuées fouettées, de bise, des trombes d'eau battant les vitres de la baie. Une moire d'ombres courait le long des murs, tous les tableaux s'obscurcissaient, le public se noyait de nuit; jusqu'à ce que la nuée emportée, le peintre revît sortir les têtes de ce crépuscule, avec les mêmes bouches rondes, les mêmes yeux ronds de ravissement imbécile.
Mais une autre amertume était réservée à Claude. Il aperçut, sur le panneau de gauche, le tableau de Bongrand, en pendant à celui de Fagerolles. Et, devant celui-là, personne ne se bousculait, les visiteurs défilaient avec indifférence. C'était pourtant l'effort suprême, le coup que le grand peintre cherchait à porter depuis des années, une dernière oeuvre enfantée dans le besoin de se prouver la virilité de son déclin. La haine qu'il nourrissait contre _La Noce au village_, ce premier chef-d'oeuvre dont on avait écrasé sa vie de travailleur, venait de le pousser à choisir le sujet contraire et symétrique: L'Enterrement au village, un convoi de jeune fille, débandé parmi des champs de seigle et d'avoine. Il luttait contre lui-même, on verrait bien s'il était fini, si l'expérience de ses soixante ans ne valait pas la fougue heureuse de sa jeunesse; et l'expérience était battue, l'oeuvre allait être un insuccès morne, une de ces chutes sourdes de vieil homme, qui n'arrêtent même pas les passants. Des morceaux de maître s'indiquaient toujours, l'enfant de choeur tenant la croix, le groupe des filles de la Vierge portant la bière, et dont les robes blanches, plaquées sur des chairs rougeaudes, faisaient un joli contraste avec l'endimanchement noir du cortège, au travers des verdures; seulement, le prêtre en surplis, la fille à la bannière, la famille derrière le corps, toute la toile d'ailleurs était d'une facture sèche, désagréable de science, raidie par l'obstination. Il y avait là un retour inconscient, fatal, au romantisme tourmenté, d'où était parti l'artiste, autrefois.
Et c'était bien le pis de l'aventure, l'indifférence du public avait sa raison dans cet art d'une autre époque, dans cette peinture cuite et un peu terne, qui ne l'accrochait plus au passage, depuis la vogue des grands éblouissements de lumière.
Justement, Bongrand, avec l'hésitation d'un débutant timide, entra dans la salle, et Claude eut le coeur serré en le voyant jeter un coup d'oeil à son tableau solitaire, puis un autre à celui de Fagerolles, qui faisait émeute.
En cette minute, le peintre dut avoir la conscience aiguë de sa fin. Si, jusque-là, la peur de sa lente déchéance l'avait dévoré, ce n'était qu'un doute; et, maintenant, il avait une brusque certitude, il se survivait, son talent était mort, jamais plus il n'enfanterait des oeuvres vivantes. Il devint très pâle, il eut un mouvement pour fuir, lorsque le sculpteur Chambouvard, qui arrivait par l'autre porte, avec sa queue ordinaire de disciples, l'interpella, de sa voix grasse, sans se soucier des personnes présentes.
«Ah! farceur, je vous y prends, à vous admirer!» Lui, cette année-là, avait une Moissonneuse exécrable, une de ces figures stupidement ratées, qui semblaient des gageures, sorties de ses puissantes mains et il n'en était pas moins rayonnant, certain d'un chef-d'oeuvre de plus, promettant son infaillibilité de dieu, au milieu de la foule, qu'il n'entendait pas rire.
Sans répondre, Bongrand le regarda de ses yeux brûlés de fièvre.
«Et ma machine, en bas, continua l'autre, l'avez-vous vue?... Qu'ils y viennent donc, les petits d'à présent! Il n'y a que nous, la vieille France!»
Déjà, il s'en allait, suivi de sa cour, saluant le public étonné.
«Brute!» murmura Bongrand, étranglé de chagrin, révolté comme de l'éclat d'un rustre dans la chambre d'un mort.
Il avait aperçu Claude, il s'approcha. N'était-ce pas lâche de fuir cette salle? Et il voulait montrer son courage, son âme haute, où l'envie n'était jamais entrée.
«Dites donc, notre ami Fagerolles en a, un succès!...
Je mentirais, si je m'extasiais sur son tableau, que je n'aime guère; mais lui est très gentil, vraiment... Et puis, vous savez qu'il a été tout à fait bien pour vous.» Claude s'efforçait de trouver un mot d'admiration sur L'Enterrement.
«Le petit cimetière, au fond, est si joli!... Est-il possible que le public...» D'une voix rude, Bongrand l'arrêta.
«Hein! mon ami, pas de condoléances... Je vois clair.» À ce moment, quelqu'un les salua d'un geste familier, et Claude reconnut Naudet, un Naudet grandi, enflé, doré par le succès des affaires colossales qu'il brassait à présent.
L'ambition lui tournant la tête, il parlait de couler tous les autres marchands de tableaux, il avait fait bâtir un palais, où il se posait en roi du marché, centralisant les chefs-d'oeuvre, ouvrant les grands magasins modernes de l'art. Des bruits de millions sonnaient dès son vestibule, il installait chez lui des expositions, montait au-dehors des galeries, attendait en mai l'arrivée des amateurs américains, auxquels il vendait cinquante mille francs ce qu'il avait acheté dix mille; et il menait un train de prince, femme, enfants, maîtresse, chevaux, domaine en Picardie, grandes chasses. Ses premiers gains venaient de la hausse des morts illustres, niés de leur vivant, Courbet, Millet, Rousseau; ce qui avait fini par lui donner le mépris de toute oeuvre signée du nom d'un peintre encore dans la lutte. Cependant, d'assez mauvais bruits couraient déjà. Le nombre des toiles connues étant limité, et celui des amateurs ne pouvant guère s'étendre, l'époque arrivait où les affaires allaient devenir difficiles. On parlait d'un syndicat, d'une entente avec des banquiers pour soutenir les hauts prix; à la salle Drouot, on en était à l'expédient des ventes fictives, des tableaux rachetés très cher par le marchand lui-même; et la faillite semblait être fatalement au bout de ces opérations de Bourse, une culbute dans l'outrance et les mensonges de l'agio.
«Bonjour, cher maître, dit Naudet, qui s'était avancé.
Hein? vous venez, comme tout le monde, admirer mon Fagerolles.» Son attitude n'avait plus pour Bongrand l'humilité câline et respectueuse d'autrefois. Et il causa de Fagerolles comme d'un peintre à lui, d'un ouvrier à ses gages, qu'il gourmandait souvent. C'était lui qui l'avait installé avenue de Villiers, le forçant à avoir un hôtel, le meublant ainsi qu'une fille, l'endettant par des fournisseurs de tapis et de bibelots, pour le tenir ensuite à sa merci; et, maintenant, il commençait à l'accuser de manquer d'ordre, de se compromettre en garçon léger. Par exemple, ce tableau, jamais un peintre sérieux ne l'aurait envoyé au Salon; sans doute, cela faisait du tapage, on parlait même de la médaille d'honneur; mais rien n'était plus mauvais pour les hauts prix. Quand on voulait avoir les Américains, il fallait savoir rester chez soi, comme un bon dieu au fond de son tabernacle.
«Mon cher, vous me croirez si vous voulez, j'aurais donné vingt mille francs de ma poche pour que ces imbéciles de journaux ne fissent pas tout ce vacarme autour de mon Fagerolles de cette année.»
Bongrand, qui écoutait bravement, malgré sa souffrance, eut un sourire.
«En effet, ils ont peut-être poussé les indiscrétions un peu loin... Hier, j'ai lu un article, où j'ai appris que Fagerolles mangeait tous les matins deux oeufs à la coque.» Il riait de ce coup brutal de publicité, qui, depuis une semaine, occupait Paris du jeune maître, à la suite d'un premier article sur son tableau, que personne encore n'avait vu. Toute la bande des reporters s'était mise en campagne, on le déshabillait, son enfance, son père le fabricant de zinc d'art, ses études, où il logeait, comment il vivait, jusqu'à la couleur de ses chaussettes, jusqu'à une manie qu'il avait de se pincer le bout du nez. Et il était la passion du moment, le jeune maître selon le goût du jour, ayant eu la chance de rater le prix de Rome et de rompre avec l'École, dont il gardait les procédés: fortune d'une saison que le vent apporte et remporte, caprice nerveux de la grande détraquée de ville, succès de l'à-peu-près, de l'audace gris perle, de l'accident qui bouleverse la foule le matin, pour se perdre le soir dans l'indifférence de tous.
Mais Naudet remarqua L'Enterrement au village.
«Tiens! c'est votre tableau?... Et, alors, vous avez voulu donner un pendant à la _Noce_? Moi, je vous en aurais détourné... Ah! La _Noce_. La _Noce_!» Bongrand l'écoutait toujours, sans cesser de sourire; et, seul, un pli douloureux coupait ses lèvres tremblantes.
Il oubliait ses chefs-d'oeuvre, l'immortalité assurée à son nom, il ne voyait plus que la vogue immédiate, sans effort, venant à ce galopin indigne de nettoyer sa palette, le poussant à l'oubli, lui qui avait lutté dix années avant d'être connu. Ces générations nouvelles, quand elles vous enterrent, si elles savaient quelles larmes de sang elles vous font pleurer dans la mort!
Puis, comme il se taisait, la peur le prit d'avoir laissé deviner son mal. Est-ce qu'il tomberait à cette bassesse de l'envie? Une colère contre lui-même le redressa, on devait mourir debout. Et, au lieu de la réponse violente qui lui montait aux lèvres, il dit familièrement:
«Vous avez raison, Naudet, j'aurais mieux fait d'aller me coucher, le jour où j'ai eu l'idée de cette toile.
--Ah! c'est lui, pardon!» cria le marchand, qui s'échappa.
C'était Fagerolles, qui se montrait à l'entrée de la salle.
Il n'entra pas, discret, souriant, portant sa fortune avec son aisance de garçon d'esprit. Du reste, il cherchait quelqu'un, il appela d'un signe un jeune homme et lui donna une réponse, heureuse sans doute, car ce dernier déborda de reconnaissance. Deux autres se précipitèrent pour le congratuler; une femme le retint, en lui montrant avec des gestes de martyre une nature morte, placée dans l'ombre d'une encoignure. Puis il disparut, après avoir jeté, sur le peuple en extase devant son tableau, un seul coup d'oeil. Claude, qui regardait et écoutait, sentit alors sa tristesse lui noyer le coeur. La bousculade augmentait toujours, il n'avait plus en face de lui que des figures béantes et suantes, dans la chaleur devenue intolérable. Par-dessus les épaules, d'autres épaulés montaient, jusqu'à la porte, d'où ceux qui ne pouvaient rien voir, se signalaient le tableau, du bout de leurs parapluies, ruisselant des averses du dehors. Et Bongrand restait là par fierté, tout droit dans sa défaite, solide sur ses vieilles jambes de lutteur, les regards clairs sur Paris ingrat. Il voulait finir en brave homme, dont la bonté est large. Claude, qui lui parla sans recevoir de réponse, vit bien que, derrière cette face calme et gaie, l'âme était absente, envolée dans le deuil, saignante d'un affreux tournent, et, saisi d'un respect effrayé, il n'insista pas, il partit, sans même que Bongrand s'en aperçut, de ses yeux vides.