L'Œuvre

Chapter 15

Chapter 153,912 wordsPublic domain

Seulement, que de peine encore, que d'inconnu devant lui! Et il se plaignait avec amertume de ces écoles du gouvernement, où l'on trimait tant d'années, et qui n'assuraient même pas une position à tous ceux qu'elles jetaient sur le pavé.

Brusquement, il s'arrêta au milieu du sentier. Les haies de sureau débouchaient en plaine rase, et la Richaudière apparaissait, au milieu de ses grands arbres.

«Tiens! c'est vrai, s'écria Claude, je n'avais pas compris... Tu vas dans cette baraque. Ah! les magots, ont-ils de sales têtes!» Dubuche, l'air vexé de ce cri d'artiste, protesta d'un air gourmé.

«N'empêche que le père Margaillan, tout crétin qu'il te semble, est un fier homme dans sa partie. Il faut le voir sur ses chantiers, au milieu de ses bâtisses: une activité du diable, un sens étonnant de la bonne administration, un flair merveilleux des rues à construire et des matériaux à acheter. Du reste, on ne gagne pas des millions sans être un monsieur... Et puis, pour ce que je veux faire de lui, moi! Je serais bien bête de n'être pas poli à l'égard d'un homme qui peut m'être utile.» Tout en parlant, il barrait l'étroit chemin, il empêchait son ami d'avancer, sans doute par crainte d'être compromis, si on les voyait ensemble, et pour lui faire entendre qu'ils devaient se séparer là. Claude allait l'interroger sur les camarades de Paris; mais il se tut. Pas un mot de Christine ne fut même prononcé. Et il se résignait à le quitter, il tendait la main, lorsque cette question sortit malgré lui de ses lèvres tremblantes:

«Sandoz va bien?

--Oui, pas mal. Je le vois rarement... Il m'a encore parlé de toi, le mois dernier. Il est toujours désolé que tu nous aies mis à la porte.--Mais je ne vous ai pas mis à la porte! cria Claude hors de lui; mais, je vous en supplie, venez me voir; Je serais si heureux!

--Alors, c'est ça, nous viendrons. Je lui dirai de venir, parole d'honneur!... Adieu, adieu, mon vieux. Je suis pressé.» Et Dubuche s'en alla vers la Richaudière, et Claude le regarda qui se rapetissait au milieu des cultures, avec la soie luisante de son chapeau et la tache noire de sa redingote. Il rentra lentement, le coeur gros d'une tristesse sans cause. Il ne dit rien à sa femme de cette rencontre.

Huit jours plus tard, Christine était allée chez les Faucheur acheter une livre de vermicelle, et elle s'attardait au retour, elle causait avec une voisine, son enfant au bras, lorsqu'un monsieur, qui descendait du bac, s'approcha et lui demanda:

«Monsieur Claude Lantier? c'est par ici, n'est-ce pas?» Elle resta saisie, elle répondit simplement:

«Oui, monsieur. Si vous voulez bien me suivre...» Pendant une centaine de mètres, ils marchèrent côte à côte. L'étranger, qui semblait la connaître, l'avait regardée avec un bon sourire; mais, comme elle hâtait le pas, cachant son trouble sous un air grave, il se taisait.

Elle ouvrit la porte, elle l'introduisit dans la salle, en disant: «Claude, une visite pour toi.» Il y eut une grande exclamation, les deux hommes étaient déjà dans les bras l'un de l'autre.

«Ah! mon vieux Pierre, ah! que tu es gentil d'être venu!... Et Dubuche?

--Au dernier moment, une affaire l'a retenu, et il m'a envoyé une dépêche pour que je parte sans lui.

--Bon! je m'y attendais un peu... Mais te voilà, toi! Ah! tonnerre de Dieu, que je suis content!».

Et, se tournant vers Christine, qui souriait, gagnée par la joie: «C'est vrai, je ne t'ai pas conté. J'ai rencontré l'autre jour Dubuche, qui se rendait là-haut, à la propriété de ces monstres...» Mais il s'interrompit de nouveau, pour crier avec un geste fou:

--»Je perds la tête, décidément! Vous ne vous êtes jamais parlé, et je vous laisse là...! Ma chérie, tu vois ce monsieur: c'est mon vieux camarade Pierre Sandoz, que j'aime comme un frère... Et toi, mon brave, je te présente ma femme. Et vous allez vous embrasser tous les deux.» Christine se mit à rire franchement, et elle tendit la joue, de grand coeur. Tout de suite, Sandoz lui avait plu, avec sa bonhomie, sa solide amitié, l'air de sympathie paternelle dont il la regardait. Une émotion mouilla ses yeux, lorsqu'il lui retint les mains entre les siennes, en disant:

«Vous êtes bien gentille d'aimer Claude, et il faut vous aimer toujours, car c'est encore ce qu'il y a de meilleur.» Puis, se penchant pour baiser le petit, qu'elle avait au bras:

«Alors, en voilà déjà un?»«Que veux-tu? ça pousse sans qu'on y songe!» Claude garda Sandoz dans la salle, pendant que Christine révolutionnait la maison pour le déjeuner. En deux mots, il lui conta leur histoire, qui elle était, comment il l'avait connue, quelles circonstances les avaient fait se mettre en ménage; et il parut s'étonner, lorsque son ami voulut savoir pourquoi ils ne se mariaient pas. Mon Dieu! pourquoi? parce qu'ils n'en avaient même jamais causé, parce qu'elle ne semblait pas y tenir, et qu'ils n'en seraient certainement ni plus ni moins heureux. Enfin, c'était une chose sans conséquence. «Bon! dit l'autre. Moi, ça de me gêne point... Tu l'as eue honnête, tu devrais l'épouser.

--Mais quand elle voudra, mon vieux! Bien sûr que je ne songe pas à la planter là avec un enfant.» Ensuite, Sandoz s'émerveilla des études pendues aux murs. Ah! le gaillard avait joliment employé son temps! Quelle justesse de ton, quel coup de vrai soleil! Et Claude, qui l'écoutait, ravi, avec des rires d'orgueil, allait le questionner sur les camarades, sur ce qu'ils faisaient tous, lorsque Christine rentra, en criant:

«Venez vite, les oeufs sont sur la table.» On déjeuna dans la cuisine, un déjeuner extraordinaire, une friture de goujons après les oeufs à la coque, puis le bouilli de la veille assaisonné en salade, avec des pommes de terre et un hareng saur. C'était délicieux, l'odeur forte et appétissante du hareng que Mélie avait culbuté sur la braise, la chanson du café qui passait goutte à goutte dans le filtre, au coin du fourneau.

Et, quand le dessert parût, des fraises cueillies à l'instant, un fromage qui sortait de la laiterie d'une voisine, on causa sans fin, les coudes carrément sur la table. À Paris? mon Dieu! à Paris, les camarades ne faisaient rien de bien neuf. Pourtant, dame! ils jouaient des coudes, ils se poussaient à qui se caserait le premier. Naturellement, les absents avaient tort, il était bon d'y être, lorsqu'on ne voulait pas se laisser trop oublier. Mais est-ce que le talent n'était pas le talent? est-ce qu'on n'arrivait pas toujours, lorsqu'on en avait la volonté et la force? Ah! oui, c'était le rêve, vivre à la campagne, y entasser des chefs-d'oeuvre, puis un beau jour écraser Paris, en ouvrant ses malles! Le soir, lorsque Claude accompagna Sandoz à la gare, ce dernier lui dit:

«À propos, je comptais te faire une confidence... Je crois que je vais me marier.» Du coup, le peintre éclata de rire.

«Ah! farceur, je comprends pourquoi tu me sermonnais ce matin!» En attendant le train, ils causèrent encore. Sandoz expliqua ses idées sur le mariage, qu'il considérait bourgeoisement comme la condition même du bon travail, de la besogne réglée et solide, pour les grands producteurs modernes. La femme dévastatrice, la femme qui tue l'artiste, lui broie le coeur et lui mange le cerveau, était une idée romantique contre laquelle les faits protestaient.

Lui, d'ailleurs, avait le besoin d'une affection gardienne de sa tranquillité, d'un intérieur de tendresse où il pût se cloîtrer, afin de consacrer sa vie entière à l'oeuvre énorme dont il promenait le rêve. Et il ajoutait que tout dépendait du choix, il croyait avoir trouvé celle qu'il cherchait, une orpheline, la simple fille de petits commerçants sans un sou, mais belle, intelligente. Depuis six mois, après avoir donné sa démission d'employé, il s'était lancé dans le journalisme, où il gagnait plus largement sa vie. Il venait d'installer sa mère dans une petite maison des Batignolles, il y voulait l'existence à trois, deux femmes pour l'aimer, et lui des reins assez forts pour nourrir tout son monde.

«Marie-toi, mon vieux, dit Claude. On doit faire ce que l'on sent... Et adieu, voici ton train. N'oublie pas ta promesse de revenir nous voir.» Sandoz revint très souvent. Il tombait au hasard, quand son journal le lui permettait, libre encore, ne devant se mettre en ménage qu'à l'automne. C'étaient des journées heureuses, des après-midi entiers de confidences; les anciennes volontés de gloire reprises en commun.

Un jour, seul avec Claude, dans une île, étendus côte à côte, les yeux perdus au ciel, il lui conta sa vaste ambition, il se confessa tout haut.

«Le journal, vois-tu, ce n'est qu'un terrain de combat.

Il faut vivre et il faut se battre pour vivre... Puis, cette gueuse de presse, malgré les dégoûts du métier, est une sacrée puissance, une antre invincible aux mains d'un gaillard convaincu... Mais, si je suis forcé de m'en servir, je n'y vieillirai pas, ah! non! Et je tiens mon affaire, oui, je tiens ce que je cherchais, une machine à crever de travail, quelque chose où je vais m'engloutir pour n'en pas ressortir peut-être.» Un silence tomba des feuillages immobiles dans la grosse chaleur. Il reprit d'une voix ralentie, en phrases sans suite: «Hein? étudier l'homme tel qu'il est, non plus leur pantin métaphysique, mais l'homme physiologique, déterminé par le milieu, agissant sous le jeu de tous ses organes... N'est-ce pas une farce que cette étude continue et exclusive de la fonction du cerveau, sous le prétexte que le cerveau est l'organe noble?... La pensée, la pensée, eh! tonnerre de Dieu! la pensée est le produit du corps entier. Faites donc penser un cerveau tout seul, voyez donc ce que devient la noblesse du cerveau, quand le ventre est malade!... Non! c'est imbécile, la philosophie n'y est plus, la science n'y est plus, nous sommes des positivistes, des évolutionnistes, et nous garderions le mannequin littéraire des temps classiques, et nous continuerions à dévider les cheveux emmêlés de la raison pure! Qui dit psychologue dit traître à la vérité. D'ailleurs, physiologie, psychologie, cela ne signifie rien: l'une a pénétré l'autre, toutes deux ne sont qu'une aujourd'hui, le mécanisme de l'homme aboutissant à la somme totale de ses fonctions... Ah! la formule est là, notre révolution moderne n'a pas d'autre base, c'est la mort fatale de l'antique société, c'est la naissance d'une société nouvelle, et c'est nécessairement la poussée d'un nouvel art, dans ce nouveau terrain... Oui, on verra, on verra la littérature qui va germer pour le prochain siècle de science et de démocratie!»

Son cri monta, se perdit au fond du ciel immense. Pas un souffle ne passait, il n'y avait, le long des saules, que le glissement muet de la rivière. Et il se tourna brusquement vers son compagnon, il lui dit dans la face:

«Alors, j'ai trouvé ce qu'il me fallait, à moi. Oh! pas grand-chose, un petit coin seulement, ce qui suffit pour une vie humaine, même quand on a des ambitions trop vastes... Je vais prendre une famille, et j'en étudierai les membres, un à un, d'où ils viennent, où ils vont, comment ils réagissent les uns sur les autres; enfin, une humanité en petit, la façon dont l'humanité pousse et se comporte...

D'autre part, je mettrai mes bonshommes dans une période historique déterminée, ce qui me donnera le milieu et les circonstances, un morceau d'histoire... Hein? tu comprends, une série de bouquins, quinze, vingt bouquins, des épisodes qui se tiendront, tout en ayant chacun son cadre à part, une suite de romans à me bâtir une maison pour mes vieux jours, s'ils ne m'écrasent pas!» Il retomba sur le dos, il élargit les bras dans l'herbe, parut vouloir entrer dans la terre, riant, plaisantant.

«Ah! bonne terre, prends-moi, toi qui es la mère commune, l'unique source de la vie! toi l'éternelle, l'immortelle, où circule l'âme du monde, cette sève épandue jusque dans les pierres, et qui fait des arbres nos grands frères immobiles!... Oui, je veux me perdre en toi, c'est toi que je sens là, sous mes membres, m'étreignant et m'enflammant, c'est toi seule qui seras dans mon oeuvre comme la force première, le moyen et le but, l'arche immense, où toutes les choses s'animent du souffle de tous les êtres!» Mais, commencée en blague, avec l'enflure de son emphase lyrique, cette invocation s'acheva en un cri de conviction ardente, que faisait trembler une émotion profonde de poète; et ses yeux se mouillèrent; et, pour cacher cet attendrissement, il ajouta d'une voix brutale, avec un vaste geste qui embrassait l'horizon:

«Est-ce bête, une âme à chacun de nous, quand il y a cette grande âme!» Claude n'avait pas bougé, disparu au fond de l'herbe.

Après un nouveau silence, il conclut:

«Ça y est, mon vieux! crève-les tous!... Mais tu vas te faire assommer.

--Oh! dit Sandoz qui se leva et s'étira, j'ai les os trop durs. Ils se casseront les poignets... Rentrons, je ne veux pas manquer le train.» Christine s'était prise pour lui d'une vive amitié, en le voyant droit et robuste dans la vie; et elle osa enfin lui demander un service, celui d'être le parrain de Jacques.

Sans doute, elle ne mettait plus les pieds à l'église; mais à quoi bon laisser ce gamin en dehors de l'usage? Puis, ce qui surtout la décidait, c'était de lui donner un soutien, ce parrain qu'elle sentait si pondéré, si raisonnable, dans les éclats de sa force. Claude s'étonna, consentit avec un haussement d'épaules. Et le baptême eut lieu, on trouva une marraine, la fille d'une voisine. Ce fut une fête, on mangea un homard, apporté de Paris.

Justement, ce jour-là, comme on se séparait, Christine prit Sandoz à part, et lui dit, d'une voix suppliante:

«Revenez bientôt, n'est-ce pas? Il s'ennuie.» Claude, en effet, tombait dans des tristesses noires. Il abandonnait ses études, sortait seul, rôdait malgré lui devant l'auberge des Faucheur, à l'endroit où le bac abordait, comme s'il eût toujours compté voir Paris débarquer. Paris le hantait, il y allait chaque mois, en revenait désolé, incapable de travail. L'automne arriva, puis l'hiver, un hiver humide, trempé de boue; et il le passa dans un engourdissement maussade, amer pour Sandoz lui-même, lui, marié d'octobre, ne pouvait plus faire si souvent le voyage de Bennecourt. Il ne semblait s'éveiller qu'à chacune de ces visites, il en gardait une excitation pendant une semaine, ne tarissait pas en paroles fiévreuses sur les nouvelles de là-bas. Lui, qui, auparavant, cachait son regret de Paris, étourdissait maintenant Christine, l'entretenait du matin au soir, à propos d'affaires qu'elle ignorait et de gens qu'elle n'avait jamais vus.

C'était, au coin du feu, lorsque Jacques dormait, des commentaires sans fin. Il se passionnait, et il fallait encore qu'elle donnât son opinion, qu'elle se prononçât dans les histoires. Est-ce que Gagnière n'était pas idiot, à s'abrutir avec sa musique, lui qui aurait pu avoir un talent si consciencieux de paysagiste? Maintenant, disait-on, il prenait chez une demoiselle des leçons de piano, à son âge! Hein? qu'en pensait-elle? une vraie toquade! Et Jory qui cherchait à se remettre avec Irma Bécot, depuis que celle-ci avait un petit hôtel, rue de Moscou! Elle les connaissait, ces deux-là, deux bonnes rosses qui faisaient la paire, n'est-ce pas? Mais le malin des malins, c'était Fagerolles, auquel il flanquerait ses quatre vérités, quand il le verrait.

Comment! ce lâcheur venait de concourir pour le prix de Rome, qu'il avait raté, du reste! Un gaillard qui blaguait l'École, qui parlait de tout démolir! Ah! décidément, la démangeaison du succès, le besoin de passer sur le ventre des camarades et d'être salué par des crétins, poussait à faire de bien grandes saletés. Voyons, elle ne le défendait pas, peut-être? elle n'était pas assez bourgeoise pour le défendre? Et, quand elle avait dit comme lui, il retombait toujours avec de grands rires nerveux sur la même histoire, qu'il trouvait d'un comique extraordinaire: l'histoire de Mahoudeau et de Chaîne, qui avaient tué le petit Jabouille, le mari de Mathilde, la terrible herboriste: oui! tué, un soir que ce cocu phtisique avait eu une syncope, et que tous deux, appelés par la femme, s'étaient mis à le frictionner si dur, qu'il leur était resté dans les mains!

Alors, si Christine ne s'égayait pas, Claude se levait et disait d'une voix bourrue:

«Oh! toi, rien ne te fait rire... Allons nous coucher, ça vaudra mieux.» Il l'adorait encore, il la possédait avec l'emportement désespéré d'un amant qui demande à l'amour l'oubli de tout, la joie unique. Mais il ne pouvait aller au-delà du baiser, elle ne suffisait plus, un autre tourment l'avait repris, invincible.

Au printemps, Claude, qui avait juré de ne plus exposer, par une affectation de dédain, s'inquiéta beaucoup du Salon. Quand il voyait Sandoz, il le questionnait sur les envois des camarades. Le jour de l'ouverture, il y alla, et revint le soir même, frémissant, très sévère. Il n'y avait qu'un buste de Mahoudeau, bien, sans importance; un petit paysage de Gagnière, reçu dans le tas, était aussi d'une jolie note blonde; puis rien autre, rien que le tableau de Fagerolles, une actrice devant sa glace, faisant sa figure. Il ne l'avait pas cité d'abord, il en parla ensuite avec des rires indignés. Ce Fagerolles, quel truqueur; Maintenant qu'il avait raté son prix, il ne craignait plus d'exposer, il lâchait décidément l'École, mais il fallait voir avec quelle adresse, pour quel compromis, une peinture qui jouait l'audace du vrai, sans une seule qualité originale! Et ça aurait du succès, les bourgeois aimaient trop qu'on les chatouillât, en ayant l'air de les bousculer. Ah! comme il était temps qu'un véritable peintre parût, dans ce désert morne du Salon, au milieu de ces malins et de ces imbéciles! Quelle place à prendre, tonnerre de Dieu! Christine, qui l'écoutait se fâcher, finit par dire en hésitant:

«Si tu voulais, nous rentrerions à Paris.

--Qui te parle de ça? cria-t-il. On ne peut causer avec toi, sans que tu cherches midi à quatorze heures.»

...Six semaines plus tard, il apprit une nouvelle qui l'occupa huit jours: son ami Dubuche épousait Mlle Régine Margaillan, la fille du propriétaire de la Richaudière; et c'était une histoire compliquée, dont les détails l'étonnaient et l'égayaient énormément. D'abord, cet animal de Dubuche venait de décrocher une médaille, pour un projet de pavillon au milieu d'un parc, qu'il avait exposé; ce qui était déjà très amusant, car le projet, disait-on, avait dû être remis debout par son patron Dequersonnière, lequel, tranquillement, l'avait fait médailler par le jury, qu'il présidait. Ensuite, le comble était que cette récompense attendue avait décidé le mariage. Hein? un joli trafic, si, maintenant, les médailles servaient à caser les bons élèves nécessiteux au sein des familles riches! Le père Margaillan, comme tous les parvenus, rêvait de trouver un gendre qui l'aidât, qui lui apportât, dans sa partie, des diplômes authentiques et d'élégantes redingotes; et, depuis quelque temps, il couvait des yeux ce jeune homme, cet élève de l'École des Beaux-Arts, dont les notes étaient excellentes, si appliqué, si recommandé par ses maîtres. La médaille l'enthousiasma, du coup il donna sa fille, il prit cet associé qui décuplerait les millions en caisse, puisqu'il savait ce qu'il était nécessaire de savoir pour bien bâtir. D'ailleurs, la pauvre Régine, toujours triste, d'une santé chancelante, aurait là un mari bien-portant.

«Crois-tu? répétait Claude à sa femme, faut-il aimer l'argent, pour épouser ce malheureux petit chat écorché!» Et, comme Christine, apitoyée, la défendait:

«Mais je ne tape pas sur elle. Tant mieux si le mariage ne l'achève pas! Elle est certainement innocente de ce que son maçon de père a eu l'ambition stupide, d'épouser une fille de bourgeois, et de ce qu'ils l'ont si mal fichue à eux deux, lui le sang gâté par des générations d'ivrognes, elle épuisée, la chair mangée de tous les virus des races finissantes. Ah! une jolie dégringolade, au milieu des pièces de cent sous! Gagnez, gagnez donc des fortunes, pour mettre vos foetus dans de l'esprit-de-vin!» Il tournait à la férocité, sa femme devait l'étreindre, le garder entre ses bras, et le baiser, et rire, pour qu'il redevînt le bon enfant des premiers jours. Alors, plus calme, il comprenait, il approuvait les mariages de ses deux vieux compagnons. C'était vrai, pourtant, que tous les trois avaient pris femme! Comme la vie était drôle! Une fois encore, l'été s'acheva, le quatrième qu'ils passaient à Bennecourt. Jamais ils ne devaient être plus heureux, l'existence leur était douce et à bon compte, au fond de ce village. Depuis qu'ils y habitaient, l'argent ne leur avait pas manqué, les mille francs de rente et les quelques toiles vendues suffisaient à leurs besoins; même ils faisaient des économies, ils avaient acheté dû linge.

De son côté, le petit Jacques, âgé de deux ans et demi, se trouvait admirablement de la campagne. Du matin au soir, il se traînait dans la terre, en loques et barbouillé, poussant à sa guise, d'une belle santé rougeaude. Souvent, sa mère ne savait plus par quel bout le prendre, pour le nettoyer un peu; et, lorsqu'elle le voyait bien manger, bien dormir, elle ne s'en préoccupait pas autrement, elle réservait ses tendresses inquiètes pour son autre grand enfant d'artiste, son cher homme, dont les humeurs noires l'emplissaient d'angoisse. Chaque jour, la situation empirait, ils avaient beau vivre tranquilles, sans cause de chagrin aucune, ils n'en glissaient pas moins à une tristesse, à un malaise qui se traduisait par une exaspération de toutes les heures. Et c'en était fait, des joies premières de la campagne.

Leur barque pourrie, défoncée, avait coulé au fond de la Seine. Du reste, ils n'avaient même plus l'idée de se servir du canot que les Faucheur mettaient à leur disposition. La rivière les ennuyait, une paresse leur était venue de ramer, ils répétaient, sur certains coins délicieux des îles, les exclamations enthousiastes d'autrefois, sans jamais être tentés d'y retourner voir. Même les promenades le long des berges avaient perdu de leur charme; on y était grillé l'été, on s'y enrhumait l'hiver; et, quant au plateau, à ces vastes terres plantées de pommiers qui dominaient le village, elles devenaient comme un pays lointain, quelque chose de trop reculé pour qu'on eût la folie d'y risquer ses jambes. Leur maison aussi les irritait, cette caserne où il fallait manger dans le graillon de la cuisine, où leur chambre était le rendez-vous des quatre vents du ciel. Par un surcroît de malchance, la récolte des abricots avait manqué, cette année-là, et les plus beaux des rosiers géants, très vieux, envahis d'une lèpre, étaient morts. Ah quelle usure mélancolique de l'habitude! comme l'éternelle nature avait l'air de se faire vieille, dans cette satiété lasse des mêmes horizons! Mais le pis était que, en lui, le peintre se dégoûtait de la contrée, ne trouvant plus un seul motif qui l'enflammât, battant les champs d'un pas morne, ainsi qu'un domaine vide désormais, dont il aurait épuisé la vie, sans y laisser l'intérêt d'un arbre ignoré, d'un coup de lumière imprévu. Non, c'était fini, c'était glacé, il ne ferait plus rien de bon, dans ce pays de chien!--Octobre arriva, avec son ciel noyé d'eau. Un des premiers soirs de pluie, Claude s'emporta, parce que le dîner n'était pas prêt. Il flanqua cette oie de Mélie à la porte, il gifla Jacques, qui se roulait dans ses jambes.

Alors, Christine, pleurante, l'embrassa, en disant:

«Allons-nous-en, oh! retournons à Paris!» Il se dégagea, il cria d'une voix de colère:

«Encore cette histoire!... Jamais, entends-tu!

--Fais-le pour moi, reprit-elle ardemment. C'est moi qui te le demande, c'est à moi que tu feras plaisir.

--Tu t'ennuies donc ici?

--Oui, j'y mourrai, si nous restons... Et puis, je veux que tu travailles, je sens bien que ta place est là-bas. Ce serait un crime de t'enterrer davantage.