L'otage: Drame en trois actes

Part 2

Chapter 24,153 wordsPublic domain

Mais à ce moment où je rentre au pays, comme l'Enfant prodigue chez le père qui lui a partagé sa substance,

Nul n'est là pour lui tomber sur le cou, père ou mère,

Ni enfant, ni épouse, car tout cela est tombé de moi.

SYGNE.--Mais moi du moins, moi du moins, Georges, je reste!

COUFONTAINE, _la regardant_.--Est-ce que vous voulez m'épouser, ma cousine?

SYGNE.--O Georges, je suis bien assez à vous sans cela!

COUFONTAINE.--Il est vrai. Nous sommes trop semblables; rien de nouveau ne peut sortir de nous.

SYGNE.--Qui donc continuera la race?

COUFONTAINE.--Vous êtes jeune, vous êtes riche. Gardez ces biens que vous avez réunis et qui seraient de nul fruit à cet homme retranché.

Quelqu'un viendra.

SYGNE.--Ne vous moquez pas de moi ainsi!

COUFONTAINE.--Quelque beau chasseur à la barbe rousse,

Quelque jeune étourdi plein de guerre, et il me prendra par la main cette perfide Judith aux yeux verts,

Sainte Théologie qui dans ce lieu conventuel tient toute seule chapitre,

La vierge bien tempérée dont le sourire modeste ne va pas aux coins de la bouche.

Jusqu'à faire trois rides tracées comme avec le crayon le plus fin, ô Sygne qui riez entre ces guillemets!

Et il me prendra pour toujours ma Cousine-aux-bois-de-France, le laurier de Dormant, la «_virgo admirabilis!_»

SYGNE.--O Georges, je ne pensais pas que vous m'aviez autant regardée!

COUFONTAINE.--Il est vrai. Pas plus que l'on ne se regarde ou s'écoute soi-même. Vous n'étiez pas au dehors.

Que connais-je de vous, Sygne? sinon cette brave petite main dans la mienne le jour de la Saint-Jean,

Et plus tard votre figure claire et dessinée devant moi comme un plan d'église, bien calculé avec la règle et le compas,

Et votre main encore sur mon front les nuits de fièvre, lorsque j'étais blessé, malade et poursuivi,

Ou votre front encore sous la lampe lorsque l'on cachète des dépêches et que l'on compte des rouleaux de louis.

SYGNE.--Je suis celle qui reste et qui est toujours là.

COUFONTAINE.--Ah! de la tête aux pieds vous êtes Coûfontaine, et l'on ne peut causer avec vous, et il n'y a pas un trait de vous et manière d'être que je ne comprenne.

Et vous n'avez qu'à tourner la tête, et il y a autant d'images de nous-mêmes en vous que de portraits jadis dans cette galerie du château.

SYGNE.--Je ne porterai donc pas à un autre cela qui est de Coûfontaine seul.

COUFONTAINE.-- Ces choses seules sont à moi qui sont mortes, vaincues et impossibles.

SYGNE.--Mais moi, Georges, je ne suis pas morte, je ne suis pas vaincue, et je ne suis pas impossible!

COUFONTAINE.--Il y a ceci de différent, que vous avez moins de trente ans et que j'en ai plus de quarante. Nous ne sommes pas du même siècle.

Je suis la souche écimée et sans branches, et je vois dans votre œil brun le vert de la jeune feuille.

Nous ne faisons pas notre ombre du même côté, la vôtre vous entraîne,

La mienne est attachée à mes talons et je ne vois rien de moi devant moi.

SYGNE.--Laisse-moi donc renoncer à l'avenir!

Laisse-moi prêter serment comme un nouveau chevalier! O mon seigneur! ô mon aîné! laisse-moi entre tes mains.

Jurer comme une nonne qui fait profession!

O mâle de ma race! ô reste et principe de mon peuple! je ne te laisserai point sans attestation.

La terre nous manque, la force nous est soustraite, mais la foi de l'homme à l'homme.

Demeure, l'âme pure qui trouve son chef et qui reconnaît ses couleurs!

Coûfontaine, je suis à vous! Prends et fais de moi ce que tu veux,

Soit que je sois une épouse, soit que déjà plus loin que la vie, où le corps ne sert plus,

Nos âmes l'une à l'autre se soudent sans aucun alliage!

COUFONTAINE.--Sygne retrouvée la dernière, ne me trompez pas comme le reste. Y aura-t-il donc à la fin pour moi

Quelque chose à moi de solide hors de ma propre volonté?

Car depuis que j'ai quitté cette terre, enfant encore, je n'ai plus que la mer sous les pieds,

La mer de l'eau marine et celle qui est faite d'hommes, et cette chose fausse entre mes bras comme un élément. Tout a passé.

Monsieur d'Ajac qui était novice avec moi sur le «Saint-Esprit»,--(Comme nous causions dans la nuit noire du poste tandis que nos hamacs se heurtaient dans le ressac!),

Je l'ai vu couper en deux sous mes yeux par un boulet.

Et puis, ce qu'il y avait de plus saint pour moi, ce fut leur tour, mon père et ma mère avec les vôtres, Sygne.

Je les ai vu tuer comme des animaux, j'ai reçu leur sang sur la face, qui leur sortait du corps et j'en ai respiré la vapeur.

Le Roi qui était mon roi, le droit qui était mon droit,

Cette femme qui était mon droit, ces enfants qui étaient les miens, le nom même que je porte et la terre avec le fief,

Tout cela m'a menti, tout cela a fui, et la place même où ces choses étaient n'est plus.

Et je mène cette vie de bête traquée, sans une cache qui soit sûre, embusqué toujours ou blotti, dangereux et poursuivi, menaçant et menacé.

Et je me souviens de ce que disent les moines Indiens, que toute cette vie mauvaise

Est une vaine apparence, et qu'elle ne reste avec nous que parce que nous bougeons avec elle,

Et qu'il nous suffirait seulement de nous asseoir et de demeurer

Pour qu'elle passe de nous.

Mais ce sont des tentations viles; moi du moins dans cette chute de tout

Je reste le même, l'honneur et le devoir le même.

Mais toi, Sygne, songe à ce que tu dis. Ne va pas faillir comme le reste, à cette heure où je touche à ma fin.

Ne me trompe point qui ai vraiment faim et soif de ton cœur hors de moi, de la loyauté dans ton cœur hors de moi,

Et non pas d'une chose qui soit sûre, mais d'une qui soit infaillible.

SYGNE.--Dieu seul est infaillible.

COUFONTAINE.--Encore Dieu! Laisse-le où il est. De lui plus tard.

Plus tard de lui aussi nous allons savoir ce qu'il en va.

Car s'il tient tant à rester caché qu'il ne nous laisse point d'otage.

SYGNE.--Je ne comprends point vos paroles.

_(Faible bruit d'une sonnette qui tinte)_

COUFONTAINE.--Eh?

SYGNE.--C'est M. le curé qui est venu dire la messe comme il l'a promis.

COUFONTAINE.--Vous avez eu tort de le mêler à nos affaires.

SYGNE.--Que Dieu qu'il offre en ce moment sur l'autel entende nos paroles!

Lui qui se donne dans l'azyme et ne sait pas se reprendre.

A nous aussi il a donné ce sacrement de se donner et de ne pas se reprendre.

Accepte, reprends avec toi tout ce qui est ta race et ton nom,

Et qu'à Coûfontaine du moins Coûfontaine ne fasse pas défaut.

COUFONTAINE.--J'accepte, Sygne, sois ajoutée à l'enjeu de cette partie que je joue.

O femme, la dernière de ma race, engage-toi donc comme tu le veux et reçois de ton seigneur la foi suivant la forme antique.

Coûfontaine, reçois mon gant!

_(Il lui donne son gant)_

SYGNE.--Je l'accepte, Georges, et tu ne me le reprendras plus.

_(Pause)_

COUFONTAINE, _levant le doigt_.--Tout va être décidé. Il se pèse avec le monde entier notre sort.

La violence arrive à sa dissipation et la masse avec l'homme de la terre

Retrouve son poids et son moment.

SYGNE.--Je ne sais rien de la politique. On m'a dit que le pape n'est plus à Rome.

COUFONTAINE.--Et savez-vous où il est?

SYGNE.--Je ne sais.

COUFONTAINE.--Ici, sous ce toit même et derrière ce mur.

_(Geste d'émotion)_

César est d'un côté, mais j'ai pris l'homme de Dieu pour nous.

--Maintenant laissez-nous, car nous avons à parler.

_(Elle sort)_

[1] _Elle parle d'une voix claire et mélodieuse, avec quelques notes d'une sonorité étrange et presque pénible._

[2] _Il parle sans hâte, d'une voix toujours égale et un peu basse, et comme mesurée._

SCÈNE II

_Un serviteur a ouvert les volets et la pièce tout entière apparaît. Le petit jour._

_Il fait grand vent et il pleut à verse. La pluie flaquée avec violence ruisselle sur les carreaux. De grands arbres dont les branches touchent presque les fenêtres assombrissent la pièce. On entend par intervalle le cri âpre d'une girouette rouillée. Un chien au poil hérissé est couché devant la porte d'entrée._

_Soudain un panneau de la bibliothèque s'écarte, découvrant pendant un moment l'ouverture d'une porte secrète. On aperçoit dans le fond la flamme d'un cierge et le coin d'un autel couvert de sa nappe avec le Missel. Entre un vieillard en soutane noire, la tête coiffée d'une calotte blanche._

LE PAPE PIE.--Mon fils, que la paix soit avec vous. C'est moi.

_COUFONTAINE qui était debout, pensif à l'une des fenêtres, se retourne vivement et s'agenouille devant le vieillard qui lui donne sa main à baiser._

COUFONTAINE, _relevé_.--Saint Père, mangez et buvez, car la route a été longue et rude jusqu'ici, et votre repos court jusqu'à cette messe matinale.

LE PAPE PIE.--Quel est ce pain que vous voulez me donner à manger?

COUFONTAINE.--Un pain de loyale farine. Une maison chrétienne vous abrite.

LE PAPE PIE.--J'ai reconnu un bien ecclésiastique.

COUFONTAINE.--C'est ici l'abbaye des Cisterciens de Coûfontaine, que mes pères ont fondée et nourrie.

Ma cousine

Sygne l'a achetée sous dispense, le château étant brûlé,

Dormant brûlé, pour la dérober à la destruction, la gardant aux mains légitimes.

LE PAPE PIE.--Elle est cette pieuse jeune femme que j'ai communiée cette nuit?

COUFONTAINE.--Et je suis le Vicomte Ulysse Agénor Georges de Coûfontaine et Dormant, lieutenant du roi Louis en France pour Champagne et Lorraine.

LE PAPE PIE.--Quel est cet acte violent? Pourquoi m'avez-vous enlevé de ma prison?

COUFONTAINE, _tirant un papier de sa poche_.--Ordre signé de l'Empereur. C'est moi qui me suis chargé de l'exécuter,

Le porteur se trouvant empêché.

La chose a été faite comme il faut. Moscou est loin. Eh, qui n'honorerait une telle signature?

Une vraie traite en blanc sur tout l'Empire. Ils m'ont tous obéi comme à un ange du ciel.

_(Il tend le papier au Pape qui le lit en silence et le lui rend)_

Ainsi à moi tout seul j'ai tiré Pierre de sa prison.

LE PAPE PIE.--Je vous remercie, mon fils.

COUFONTAINE.--Vous êtes ici en sûreté. Qui viendrait vous chercher dans ce coin de la Marne?

C'est ici une vieille demeure secrète à l'écart,

Avec des sorties secrètes par les bois sur trois routes et deux vallées,

Pleine de caches et d'issues.

Je m'en suis servi bien des fois dans cette guerre que je fais.

LE PAPE PIE.--Et c'est de vous maintenant que Nous sommes le prisonnier?

COUFONTAINE.--Il est vrai. Mon père, vous êtes le prisonnier de votre fils.

Et je vous dirai comme Jacob quand il tenait l'ange si ferme:

Je ne vous lâcherai point que vous ne m'ayez béni.

LE PAPE PIE.--Pauvre enfant! vous voyez que Nous sommes capture difficile.

COUFONTAINE.--C'est Dieu même qui vous donne au Roi de France.

LE PAPE PIE, _se tournant gravement vers le crucifix_.--_Ave, Domine Jesu._

COUFONTAINE.--C'est Notre-Seigneur-de-devant-Rheims, et le Roi lui ôtait son chapeau quand il allait se faire sacrer.

LE PAPE PIE.--Quelles nouvelles de toute la terre?

Car aucun bruit ne pénétrait jusqu'à Nous dans notre prison.

COUFONTAINE.--L'Usurpateur est à Moscou.

Il n'y a aucun bruit sur la terre que le pas des armées sur les routes et le roulement des roues qui roulent vers l'Orient.

Là-bas on dit qu'il y a eu je ne sais quoi,

Des villes de bois qui brûlent, une victoire vaguement gagnée. L'Europe est vide et personne ne parle sur la terre.

Il n'y a que l'attente du monde comme un homme surmonté et surchargé.

LE PAPE PIE.--Et c'est de Moscou que l'Empereur a trouvé le temps de penser à Nous, vieillard?

COUFONTAINE.--Vous êtes le refus de Dieu dans le silence de tous les hommes.

LE PAPE PIE.--Quel est ce fort de Joux dont parle votre lettre?

COUFONTAINE.--Une casemate dans la neige d'où l'on ne ressort pas.

LE PAPE PIE.--Il a plu à Dieu de nous retirer de la main ennemie.

COUFONTAINE.--Ensuite

Quelque conclave réuni au milieu des baïonnettes,

Quelque cardinal Fesch ou Maury

Fait pape, comme il a fait rois ses frères,

Aumônier du Grand Empereur.

LE PAPE PIE, _levant le doigt_.--Il y avait sur les routes de Judée des possédés qui, dès qu'ils voyaient Notre-Seigneur, se jetaient devant lui en pleurant et en criant.

Et tout en le poursuivant avec des injures et des pierres, ils ne cessaient de répéter: Jésus de Nazareth, pourquoi nous persécutes-tu?

Ainsi pendant tous les siècles les hommes impies avec le Vicaire du Christ.

Il n'y a plus de paix pour les hommes depuis qu'il est apparu entre eux comme une personne dénuée.

Ils arrangent entre eux de petits pactes pour un jour qu'ils appellent lois, sociétés, constitutions, états, royaumes,

Selon la puissance qui leur est donnée pour un jour et qui est bonne et bénie en elle-même.

Et ils pensent qu'ils ont arrêté la marche du monde, réglant toute chose pour toujours avec leur volonté particulière,

Et parce qu'ils ne savent là-dedans quelle part au juste Lui faire, il arrive qu'ils se mettent en colère contre Dieu

Qui ne veut point part.

_(Il se tourne gravement vers le Christ)_

Il est nu sans aucune chose qui lui appartienne.

_(Silence)_

Et ils voudraient L'arrêter et L'emprisonner, avec des règles et des barrières, des libertés et des concordats.

Et Notre devoir est de Nous prêter à leur fantaisie, comme un pêcheur sur la mer qui s'arrange du temps qu'il fait, n'en ayant point le choix.

Pour le bien des âmes, jusques au point permis.

--Et pour cet Empereur d'aujourd'hui, il est comme un enfant gâté que l'on contrarie.

Il fait le maître et il ne sait pas qu'il est un de mes pauvres enfants comme tous les autres.

Vainqueur des hommes, comme il dit, voyez-le aujourd'hui qui veut fixer et contraindre Dieu et le mettre de son parti, prenant son vicaire comme otage.

Ne comprenant point pourquoi il a plu au

Tout-Puissant de se faire représenter par ce qu'il y a au monde de plus faible,

Ce Vieillard que l'on nourrit d'un peu de miel et de poisson, ce pauvre sot prêtre qui ne sait rien que son catéchisme

Et parce qu'il ne sait quoi Nous donner, le voilà qui Nous prend même ce que Nous avons,

Les biens de Notre charge, la vigne de Naboth, le patrimoine de Pierre, l'anneau même du Pêcheur à Notre doigt,

En sorte que Notre-Seigneur est de nouveau sur la terre sans lieu comme aux jours de Galilée, et dans sa propre maison comme un captif et comme une personne tolérée;

Et Notre vie: comme si celui-là vivait qui est enseveli avec le Christ.

_(Violent coup de vent qui ébranle la maison. Sifflements et beuglements. Une nappe d'eau ruisselle sur les quatre croisées. Le pape frissonne et s'enveloppe plus étroitement dans son manteau, regardant avec effroi autour de lui)._

COUFONTAINE.--Ce n'est pas le soleil de Tivoli et la brise des monts Sabins.

LE PAPE PIE.--Une farouche demeure pour cette jeune femme seule qui l'habite.

COUFONTAINE.--Elle a un toit sur sa tête et ce pays est le sien.

Je ne vois pas ce qu'elle peut demander davantage.

Plût au ciel seulement que je fusse toujours sec la nuit et que j'eusse toujours la bonne terre de mon pays à mes bottes!

--C'est ici notre grande averse de septembre qui balaye la moisson et qui amollit la terre pour le labourage.

_(Nouveau coup de vent)_

LE PAPE PIE, _à demi-voix_.--Priez pour que votre fuite ne soit pas en hiver ou par un jour de sabbat.

COUFONTAINE _rêvant_.--Cela me rappelle l'ancien temps, la grosse mousson de Pondichéry qui nous débarrassait des frégates anglaises.

LE PAPE PIE.--Où sont les anciens maîtres de cette demeure?

COUFONTAINE.--Ils ne l'ont point quittée, ils n'ont point violé la clôture.

Ils sont rangés côte à côte en bon ordre, les pieds joints, dans le jardin conventuel, les six prêtres, les huit novices et les douze convers.

L'abbé au milieu avec le prieur à sa droite et tous les autres suivant le temps de leur profession.

Par les soins de mon frère de lait et de leur ancien novice qui conduisit leur exécution,

L'an de grâce mil sept cent quatre-vingt-treize,

Toussaint Turelure, fils du bûcheron et sorcier Turelure, aujourd'hui baron de l'Empire et préfet de la Marne,

Dans le domaine de qui j'ai conduit Votre Sainteté

LE PAPE PIE.--Nous irons prier sur les restes de ces martyrs.

_(Le chien dresse la tête et se lève tout droit contre l'une des fenêtres)._

COUFONTAINE.--Tout beau, tout beau, Sylla!

Qu'y a-t-il, ci-devant chien? C'est le nom de mon frère Toussaint qui te fait ainsi montrer les dents en silence?

Qui nous viendrait ici par une telle tempête?

_(Il écoute. Le chien retombe sur ses pattes)._

COUFONTAINE _montrant la table servie_.--Mangez, Saint-Père.

_(Le pape se met à table. COUFONTAINE se tient debout respectueusement à son côté, le servant. Le chien est allé se recoucher dans un coin)._

COUFONTAINE.--La bête est d'humeur sombre et il ne faut pas jouer avec elle.

C'est moi qui lui ai appris à ne pas parler.

Nous avons passé ensemble bien des heures, bien des jours et bien des temps sans jour, (la montre même éteinte à cause de son bruit),

Tapis dans quelque recoin précaire, dans quelque noire piécette,

Moi n'ayant avec moi que ce corps de bête, cette pauvre fidélité obscure.

Devenant un peu chien, comme lui un peu aristocrate.

_(Pause)_

Nous savons ce que c'est que le danger continuel.

_(Il rêve)_

C'est là que j'ai bien compris les ancêtres, les seigneurs épars de nos _fères_ et de nos _villes_ mérovingiennes,

Ils vivaient de la maigre nouaille vermineuse, ravagée de lapins et de sangliers, du carré de terre noire et pleine de chicots que l'on semait, toute chaude encore comme une galette du feu qui l'avait défrichée.

Comme le poisson de proie dans un trou d'eau, comme l'araignée dans sa toile gluante.

Ils passaient la nuit et le jour à écouter, sensibles à l'homme et au gibier, embusqués sous la fraîche verdure tremblante mélangée de brume.

Qui leur communiquait les odeurs et les bruits ainsi qu'une eau subtile.

LE PAPE, _ayant fini de manger se lève et fait le signe de la croix_--_Deo gratias!_ Je vous remercie, mon fils, pour ce repas.

COUFONTAINE.--Rude accueil pour le plus grand roi de la terre!

Du moins vous êtes loin ici de M. le Comte de Chabrol, et du noble Borghèse, et du chrétien Portalis.

Votre Sainteté est en paix pour ces quelques jours.

LE PAPE PIE.--Où voulez-vous me mener?

COUFONTAINE.--En Angleterre où est le Roi de France.

LE PAPE PIE.--Mon enfant, ne Nous faites pas ce tort de remettre le Pape aux mains des hérétiques.

COUFONTAINE.--C'est pour eux que vous êtes ici, refusant de leur être fermé.

LE PAPE PIE.--Il est vrai. Comment donc me laisserais-je interdire de mes propres enfants?

COUFONTAINE.--La prison ne vous en sépare-t-elle pas?

LE PAPE PIE.--Où est la croix, là ne cesse pas l'Eglise.

COUFONTAINE.--Venez et soyez libre.

LE PAPE PIE.--Je ne veux pas être libre entre les morts.

COUFONTAINE.--Où vous conduire où César ne soit pas?

LE PAPE PIE.--Où est Pierre sur les os de qui je suis Pierre à mon tour.

COUFONTAINE.--A Rome, dites-vous?

Votre place y est prise par un préfet.

LE PAPE PIE.--Sur la terre, mais non pas au dessous où j'attends. Que les Catacombes de nouveau reçoivent le salut de tous les hommes!

Trois siècles a duré l'attente de l'Eglise. Et moi, ne puis-je attendre trois jours avec le Christ?

COUFONTAINE.--Laissez Rome et retrouvez l'univers.

LE PAPE PIE.--Où est le fondement là est Pierre.

COUFONTAINE.--Pierre dans sa vieillesse eut les mains liées et fut conduit où il ne voulait pas aller.

LE PAPE PIE.--Mon enfant, voici Nos mains et béni soit celui qui vient au nom du Seigneur!

COUFONTAINE.--Pourquoi ne vouloir obéir qu'à la force, lorsque l'amour vous appelle?

LE PAPE PIE.--L'autre volonté me retient de cette Eglise dont je suis l'époux indissoluble.

COUFONTAINE.--La pierre du monde ne servira-t-elle qu'à confirmer César?

LE PAPE PIE.--Elle est celle-là aussi contre qui s'est brisé le pied de l'idole hétérogène.

COUFONTAINE.--Saint Père, êtes-vous avec nous ou contre nous?

LE PAPE PIE.--Question que j'ai entendue souvent à Savone.

COUFONTAINE.--Mais nous sommes les fils demeurés fidèles et quel loyer avons-nous de notre obéissance?

LE PAPE PIE.--O fils aîné, que vous donner? car l'Enfant prodigue Nous a tout pris.

COUFONTAINE.--Certes, vieillard, il fallait que votre vue fût basse à cause du grand âge.

Quand vous avez béni le bouc au lieu de l'ouaille.

LE PAPE PIE.--Ne pouvais-je oindre un tel front

Quand Jésus même a baisé les pieds de Judas?

COUFONTAINE.--Saint Père, laissez-moi vous parler, expliquons-nous,

Puisque vous êtes ici et que je vous tiens avec moi, vicaire de Dieu,

Car j'en ai gros à vous dire, comme un jeune homme qui parle à son père confesseur, une fois par an.

Et d'ailleurs n'êtes-vous pas à nous tous? et une seule brebis est autant pour vous que toutes les autres ensemble.

Et dire que je me confesse tous les jours, non: la vie que je mène n'est pas celle d'une nonnette? Quand le Roi sera revenu, nous mettrons notre chemise blanche.

--Pourquoi nous scandalisez-vous comme Dieu?

Il abaisse les bons et il élève les méchants. Ça, ce sont ses voies et il n'y a rien à Lui dire.

Mais vous, vous êtes un homme. Capable de parler, n'avez-vous pas à nous répondre? Ou qui interrogerons-nous?

Ce qui est bien et mal pour nous ne l'est-il pas pour le pape? et le succès fait-il une différence?

Est-il bien qu'un homme prenne ce qui n'est pas à lui?

Et ce brigand qui vous a pris Rome, n'avait-il pas pris la France à son roi?

LE PAPE PIE.--Le monde peut se passer d'un roi, mais non point du Pape.

COUFONTAINE.--Peut-il se passer du droit? et le droit pour un homme est-il de ce qu'il a ou de ce qu'il n'a pas?

LE PAPE PIE.--L'homme n'a rien qu'il n'ait de Dieu seul.

COUFONTAINE.--Combien donc son avoir n'est-il pas sacré? Etre et avoir, ce sont les deux premiers verbes dont tous les autres sont faits.

La chose que l'on a est appelée _le bien_.

L'homme n'a rien qu'il n'ait de Dieu seul et dont il ne dispose entièrement.

Selon le mode du donateur, Dieu n'ayant fait aucune chose

Sans un homme pour l'achever et la conserver, en sorte que pour elle

Ce n'est pas être de ne pas être à lui.

Et qui ne sait point conserver son bien, je le veux, qu'un autre le lui prenne,

Comme Louis occupe le siège de Charles et de Clovis: de quoi je n'ai point grief.

LE PAPE PIE.--Et comme cet homme nouveau s'est assis à la place vacante.

COUFONTAINE.--Non point assis, mais vous le voyez inquiet et debout!

Saint Père, ce n'est point contre un homme que je viens vous demander la foudre,

Mais contre tout ce droit nouveau, car le droit pour l'homme est-il de ce qu'il a ou de ce qu'il n'a pas?

Vous avez entendu cette doctrine avec horreur.

Que tout chacun tient le même droit pareillement de propre nature,

En sorte que celui des autres est un tort qui lui est fait.

Ainsi il n'y a plus rien à donner. Voici qu'il n'y a plus rien de gratuit entre les hommes.

Est-ce que cela est approuvé par Dieu?

LE PAPE PIE.--C'est pour me poser des questions, pauvre vieillard, que vous vous êtes jeté sur moi comme un aigle?

COUFONTAINE.--Répondez qui avez autorité, car il est peine de faire son devoir dans la nuit.

LE PAPE PIE.--Le devoir est des choses prochaines sur lesquelles il n'y a point doute.

COUFONTAINE.--Qu'y a-t-il de plus prochain de moi dans la nuit que ma propre pensée?

Un homme pourchassé qui pense seul toute une nuit dans un fossé,

Toute une nuit de pensées sous la pluie, cela fait un noir café!

LE PAPE PIE.--Il faut dire son chapelet quand on ne dort pas et ne pas ajouter la nuit

Au jour à qui sa propre malice, suffit.

COUFONTAINE.--J'ai un chapelet dans mon cœur à dire quand je ne dors pas, grain par grain,

Les têtes coupées de mon père et de ma mère et de tous les miens.

Nous survivons seuls, Sygne et moi.

LE PAPE PIE.--Quelle est donc votre nuit où vous avez de telles lumières brillantes?

COUFONTAINE.--Elles nous montrent le terme et non pas le chemin.

LE PAPE PIE.--Ne vous mettez pas en peine de beaucoup de choses quand une seule suffit,

Considérant ces beaux lys du ciel qui ne travaillent ni ne filent.

COUFONTAINE.--Ceux de la terre sont-ils fanés pour toujours?

LE PAPE PIE.--La terre le sait qui garde le caïeu.