Chapter 2
Puis elle le quitta comme les autres fois, mais sans prononcer les paroles, pour ainsi dire sacramentelles, qui terminaient ses entretiens de chaque nuit. Franz, ivre de joie, erra tout le jour dans la ville, sans pouvoir s'arrêter nulle part. Il admirait le ciel, souriait aux lagunes, saluait les maisons, et parlait au vent. Tous ceux qui le rencontraient le prenaient pour un fou et le lui montraient par leurs regards. Il s'en apercevait, et riait de la folie de ceux qui raillaient la sienne. Quand ses amis lui demandaient ce qu'il avait fait depuis un mois qu'on ne le voyait plus, il leur répondait: «Je vais être heureux», et passait. Le soir venu, il alla acheter une magnifique écharpe et des épaulettes neuves, rentra chez lui pour s'habiller, mit le plus grand soin à sa toilette, et se rendit ensuite, revêtu de son uniforme, au palais Servilio.
Le bal était magnifique; tout le monde, excepté les officiers de la garnison, était venu déguisé, selon la teneur des lettres d'invitation, et cette multitude de costumes variés et élégants, se mêlant et s'agitant au son d'un nombreux orchestre, offrait l'aspect le plus brillant et le plus animé. Franz parcourut toutes les salles, s'approcha de tous les groupes, et jeta les yeux sur toutes les femmes. Plusieurs étaient remarquablement belles, et pourtant aucune ne lui parut digne d'arrêter ses regards.
«Elle n'est pas ici, se dit-il en lui-même. J'en étais sûr; ce n'est pas encore son heure.»
Il alla se placer derrière une colonne, auprès de l'entrée principale, et attendit, les yeux fixés sur la porte. Bien des fois cette porte s'ouvrit; bien des femmes entrèrent sans faire battre le coeur de Franz. Mais, au moment où l'horloge allait sonner onze heures, il tressaillit, et s'écria assez haut pour être entendu de ses voisins:
«La voilà!»
Tous les yeux se tournèrent vers lui, comme pour lui demander le sens de son exclamation. Mais, au même instant, les portes s'ouvrirent brusquement, et une femme qui entra attira sur elle tous les regards. Franz la reconnut tout de suite. C'était la jeune fille du tableau, vêtue en dogaresse du XVe siècle, et rendue plus belle encore par la magnificence de son costume. Elle s'avançait d'un pas lent et majestueux, regardant avec assurance autour d'elle, ne saluant personne, comme si elle eût été la reine du bal. Personne, excepté Franz, ne la connaissait; mais tout le monde, subjugué par sa merveilleuse beauté et son air de grandeur, s'écartait respectueusement et s'inclinait presque sur son passage. Franz, à la fois ébloui et enchanté, la suivait d'assez loin. Au moment où elle arrivait dans la dernière salle, un beau jeune homme, portant le costume de Tasso, chantait, en s'accompagnant sur la guitare, une romance en l'honneur de Venise. Elle marcha droit à lui, et, le regardant fixement, lui demanda qui il était pour oser porter un pareil costume et chanter Venise. Le jeune homme, atterré par ce regard, baissa la tête en pâlissant, et lui tendit sa guitare. Elle la prit, et, promenant au hasard sur les cordes ses doigts blancs comme l'albâtre, elle entonna à son tour, d'une voix harmonieuse et puissante, un chant bizarre et souvent entrecoupé:
«Dansez, riez, chantez, gais enfants de Venise! Pour vous, l'hiver n'a point de frimas, la nuit pas de ténèbres, la vie pas de soucis. Vous êtes les heureux du monde, et Venise est la reine des nations. Qui a dit non? Qui donc ose penser que Venise n'est pas toujours Venise? Prenez garde! Les yeux voient, les oreilles entendent, les langues parlent; craignez le conseil des Dix, si vous n'êtes pas de bons citoyens. Les bons citoyens dansent, rient et chantent, mais ne parlent pas. Dansez, riez, chantez, gais enfants de Venise!--Venise, seule ville qui n'ait pas été créée par la main, mais par l'esprit de l'homme, toi qui sembles faite pour servir de demeure passagère aux âmes des justes, et placée comme un degré pour elles de la terre aux cieux; murs qu'habitèrent les fées, et qu'anime encore un souffle magique; colonnades aériennes qui tremblez dans la brume; aiguilles légères qui vous confondez avec les mâts flottants des navires; arcades qui semblez contenir mille voix pour répondre à chaque voix qui passe; myriades d'anges et de saints qui semblez bondir sur les coupoles et agiter vos ailes de marbre et de bronze quand la brise court sur vos fronts humides; cité qui ne gis pas, comme les autres, sur un sol morne et fangeux, mais qui flottes, comme une troupe de cygnes, sur les ondes, réjouissez-vous, réjouissez-vous, réjouissez-vous! Une destinée nouvelle s'ouvre pour vous, aussi belle que la première. L'aigle noir flotte au-dessus du lion de Saint-Marc, et des pieds tudesques valsent dans le palais des doges!--Taisez-vous, harmonie de la nuit! Éteignez-vous, bruits insensés du bal! Ne te fais plus entendre, saint cantique des pêcheurs; cesse de murmurer, voix de l'Adriatique! Meurs, lampe de la Madone; cache-toi pour jamais, reine argentée de la nuit! il n'y a plus de Vénitiens dans Venise!--Rêvons-nous, sommes-nous en fête? Oui, oui, dansons, rions, chantons! C'est l'heure où l'ombre de Faliero descend lentement l'escalier des Géants, et s'assied immobile sur la dernière marche. Dansons, rions, chantons! car tout à l'heure la voix de l'horloge dira: Minuit! et le choeur des morts viendra crier à nos oreilles! Servitude! servitude!»
En achevant ces mots, elle laissa tomber sa guitare qui rendit un son funèbre en heurtant les dalles, et l'horloge sonna. Tout le monde écouta sonner les douze coups dans un silence sinistre. Alors le maître du palais s'avança vers l'inconnue d'un air moitié effrayé, moitié irrité.
«Madame, lui dit-il d'une voix émue, qui m'a fait l'honneur de vous amener chez moi?
--Moi, s'écria Franz en s'avançant; et si quelqu'un le trouve mauvais, qu'il parle.»
L'inconnue, qui n'avait pas paru faire attention à la question du maître, leva vivement la tête en entendant la voix du comte.
«Je vis, s'écria-t-elle avec enthousiasme, je vivrai.»
Et elle se retourna vers lui avec un visage rayonnant. Mais, quand elle l'eut vu, ses joues pâlirent, et son front se chargea d'un sombre nuage.
«Pourquoi avez-vous pris ce déguisement? lui dit-elle d'un ton sévère en lui montrant son uniforme.
--Ce n'est point un déguisement, répondit-il, c'est...»
Il n'en put dire davantage. Un regard terrible de l'inconnue l'avait comme pétrifié. Elle le considéra quelques secondes en silence, puis laissa tomber de ses yeux deux grosses larmes. Franz allait s'élancer vers elle. Elle ne lui en laissa pas le temps.
«Suivez-moi», lui dit-elle d'une voix sourde.
Puis elle fendit rapidement la foule étonnée, et sortit du bal suivie du comte.
Arrivée au bas de l'escalier du palais, elle sauta dans sa gondole, et dit à Franz d'y monter après elle et de s'asseoir. Quand il l'eut fait, il jeta les yeux autour de lui, et n'apercevant point de gondolier:
«Qui nous conduira? dit-il.
--Moi, répondit-elle en saisissant la rame d'une main vigoureuse.
--Laissez-moi plutôt.
--Non. Les mains autrichiennes ne connaissent pas la rame de Venise.»
Et, imprimant à la gondole une forte secousse, elle la lança comme une flèche sur le canal. En peu d'instants ils furent loin du palais. Franz, qui attendait de l'inconnue l'explication de sa colère, s'étonnait et s'inquiétait de lui voir garder le silence.
«Où allons-nous? dit-il après un moment de réflexion.
--Où la destinée veut que nous allions,» répondit-elle d'une voix sombre; et, comme si ces mots eussent ranimé sa colère, elle se mit à ramer avec plus de vigueur encore. La gondole, obéissant à l'impulsion de sa main puissante, semblait voler sur les eaux. Franz voyait l'écume courir avec une éblouissante rapidité le long des flancs de la barque, et les navires qui se trouvaient sur leur passage, fuir derrière lui comme des nuages emportés par l'ouragan. Bientôt les ténèbres s'épaissirent, le vent se leva, et le jeune homme n'entendit plus rien que le clapotement des flots et les sifflements de l'air dans ses cheveux; et il ne vit plus rien devant lui que la grande forme blanche de sa compagne au milieu de l'ombre. Debout à la poupe, les mains sur la rame, les cheveux épars sur les épaules, et ses longs vêtements blancs en désordre abandonnés au vent, elle ressemblait moins à une femme qu'à l'esprit des naufrages se jouant sur la mer orageuse.
«Où sommes-nous? s'écria Franz d'une voix agitée.
--Le capitaine a peur?» répondit l'inconnue avec un rire dédaigneux.
Franz ne répondit pas. Il sentait qu'elle avait raison et que la peur le gagnait. Ne pouvant la maîtriser, il voulait au moins la dissimuler, et résolut de garder le silence. Mais, au bout de quelques instants, saisi d'une sorte de vertige, il se leva et marcha vers l'inconnue.
«Asseyez-vous», lui cria celle-ci.
Franz, que sa peur rendait furieux, avançait toujours.
«Asseyez-vous», lui répéta-t-elle d'une voix furieuse; et, voyant qu'il continuait à avancer, elle frappa du pied avec tant de violence, que la barque trembla, comme si elle eût voulu chavirer. Franz fut renversé par la secousse et tomba évanoui au fond de la barque. Quand il revint à lui, il vit l'inconnue qui pleurait, couchée à ses pieds. Touché de son amère douleur, et oubliant tout ce qui venait de se passer, il la saisit dans ses bras, la releva et la fit asseoir à côté de lui; mais elle ne cessait pas de pleurer.
«Ô mon amour! s'écria Franz en la serrant contre son coeur, pourquoi ces larmes?
--Le Lion! le Lion!» lui répondit-elle en levant vers le ciel son bras de marbre.
Franz porta ses regards vers le point du ciel qu'elle lui montrait, et vit en effet la constellation du Lion qui brillait solitaire au milieu des nuages.
«Qu'importe? Les astres ne peuvent rien sur nos destinées; et s'ils pouvaient quelque chose, nous trouverions des constellations favorables pour lutter contre les étoiles funestes.
--Vénus est couchée, hélas! et le Lion se lève. Et là-bas! regarde là-bas! qui peut lutter contre ce qui vient là-bas!»
Elle prononça ces mots avec une sorte d'égarement, en abaissant le bras vers l'horizon. Franz tourna les yeux vers le côté qu'elle désignait, et vit un point noir qui se dessinait sur les flots au milieu d'une auréole de feu.
«Qu'est-ce là? dit-il avec un profond étonnement.
--C'est le destin, répondit-elle, qui vient chercher sa victime. Laquelle? vas-tu dire. Celle que je voudrai. Tu as bien entendu parler de ces gentilshommes autrichiens qui montèrent avec moi dans ma gondole, et ne reparurent jamais?
--Oui. Mais cette histoire est fausse.
--Elle est vraie. Il faut que je dévore ou que je sois dévorée. Tout homme de ta nation qui m'aime et que je n'aime pas, meurt. Et tant que je n'en aimerai pas un, je vivrai et je ferai mourir. Et si j'en aime un, je mourrai. C'est mon sort.
--Ô mon Dieu! qui donc es-tu?
--Comme il avance! Dans une minute il sera sur nous. Entends-tu? entends-tu?»
Le point noir s'était approché avec une inconcevable rapidité, et avait pris la forme d'un immense bateau. Une lumière rouge sortait de ses flancs et l'entourait de toutes parts; de grands fantômes se tenaient immobiles sur le pont, et une quantité innombrable de rames s'élevait et s'abaissait en cadence, frappant l'onde avec un bruit sinistre, et des voix caverneuses chantaient le _Dies iræ_ en s'accompagnant de bruits de chaînes.
«Ô la vie! ô la vie! reprit l'inconnue avec désespoir, Ô Franz! voici le navire! le reconnais-tu?
--Non; je tremble devant cette apparition terrible, mais je ne la connais pas.
--C'est le _Bucentaure_. C'est lui qui a englouti tes compatriotes. Ils étaient ici, à cette même place, à cette même heure, assis à côté de moi, dans cette gondole. Le navire s'est approché comme il s'approche. Une voix m'a crié: Qui vive? j'ai répondu: Autriche. La voix m'a crié: Hais-tu ou aimes-tu? J'ai répondu: Je hais; et la voix m'a dit: Vis. Puis le navire a passé sur la gondole, a englouti tes compatriotes, et m'a portée en triomphe sur les flots.
--Et aujourd'hui?...
--Hélas! la voix va parler.»
En effet, une voix lugubre et solennelle, imposant silence au funèbre équipage du _Bucentaure_, cria: «Qui vive?
--Autriche», répondit la voix tremblante de l'inconnue.
Un choeur de malédiction éclata sur le _Bucentaure_ qui s'approchait avec une rapidité toujours croissante. Puis un nouveau silence se fit, et la voix reprit:
«Hais-tu ou aimes-tu?»
L'inconnue hésita un moment; puis, d'une voix éclatante comme le tonnerre, elle s'écria: «J'aime!»
Alors la voix dit:
«Tu as accompli ta destinée. Tu aimes l'Autriche! Meurs, Venise!»
Un grand cri, un cri déchirant. désespéré, fendit l'air, et Franz disparut dans les flots. En remontant à la surface, il ne vit plus rien, ni la gondole, ni le _Bucentaure_, ni sa bien-aimée. Seulement, à l'horizon, brillaient de petites lumières; c'étaient les fanaux des pêcheurs de Murano. Il nagea du côté de leur île, et y arriva au bout d'une heure. Pauvre Venise!»
Beppa avait fini de parler; des larmes coulaient de ses yeux. Nous les regardâmes couler en silence, sans chercher à la consoler. Mais tout d'un coup elle les essuya, et nous dit avec sa vivacité capricieuse: «Eh bien! qu'avez-vous donc à être si tristes? Est-ce là l'effet que produisent sur vous les contes de fées? N'avez-vous jamais entendu parler de l'_Orco_, le _Trilby_ vénitien? Ne l'avez-vous jamais rencontré le soir dans les églises ou au Lido? C'est un bon diable, qui ne fait de mal qu'aux oppresseurs et aux traîtres. On peut dire que c'est le véritable génie de Venise. Mais le vice-roi, ayant appris indirectement et confusément l'aventure périlleuse du comte de Lichtenstein, fît prier le patriarche de faire un grand exorcisme sur les lagunes, et depuis ce temps l'_Orco_ n'a point reparu.»