L'oiseau bleu: Féerie en six actes et douze tableaux
Part 8
J'apporte trois maladies: la fièvre scarlatine, la coqueluche et la rougeole....
TYLTYL
Eh bien, si c'est tout ça!... Et après, que feras-tu?...
L'ENFANT
Après?... Je m'en irai....
TYLTYL
Ce sera bien la peine de venir!...
L'ENFANT
Est-ce qu'on a le choix?...
[A ce moment, on entend s'élever et se répandre une sorte de vibration prolongée, puissante et cristalline qui semble émaner des colonnes et des portes d'opale que touche une lumière plus vive.]
TYLTYL
Qu'est-ce que c'est?...
UN ENFANT
C'est le Temps!... Il va ouvrir les portes!...
[Aussitôt, un vaste remous se propage dans la foule des Enfants-Bleus. La plupart quittent leurs machines et leurs travaux, de nombreux dormeurs s'éveillent, et les uns comme les autres tournent les yeux vers les portes d'opale et se rapprochent de celles-ci.]
LA LUMIÈRE [rejoignant Tyltyl.]
Tâchons de nous dissimuler derrière les colonnes.... Il ne faut pas que le Temps nous découvre....
TYLTYL
D'où vient ce bruit?...
UN ENFANT
C'est l'Aurore qui se lève.... C'est l'heure où les enfants qui naîtront aujourd'hui vont descendre sur Terre....
TYLTYL
Comment qu'ils descendront?... Il y a des échelles?...
L'ENFANT
Tu vas voir.... Le Temps tire les verrous....
TYLTYL
Qu'est-ce que c'est le Temps?...
L'ENFANT
C'est un vieil homme qui vient appeler ceux qui partent....
TYLTYL
Est-ce qu'il est méchant?...
L'ENFANT
Non, mais il n'entend rien.... On a beau supplier, quand ce n'est pas leur tour, il repousse tous ceux qui voudraient s'en aller....
TYLTYL
Est-ce qu'ils sont heureux de partir?
L'ENFANT
On n'est pas content quand on reste; mais on est triste quand on s'en va.... Là! Là!... Voilà qu'il ouvre!...
[Les grandes portes opalines roulent lentement sur leurs gonds. On entend, comme une musique lointaine, les rumeurs de la Terre. Une clarté rouge et verte pénètre dans la salle: et le Temps, haut vieillard à la barbe flottante, armé de sa faux et de son sablier, paraît sur le seuil, tandis qu'on aperçoit l'extrémité des voiles blanches et dorées d'une galère amarrée à une sorte de quai que forment les vapeurs roses de l'Aurore.]
LE TEMPS, [sur le seuil.]
Ceux dont l'heure est sonnée sont-ils prêts?...
DES ENFANTS-BLEUS, [fendant la roule et accourant de toutes parts.]
Nous voici!... Nous voici!... Nous voici!...
LE TEMPS, [d'une voix bourrue, aux enfants qui défilent devant lui pour sortir.]
Un à un!... Il s'en présente encore beaucoup plus qu'il n'en faut!... C'est toujours la même chose!... On ne me trompe pas!... [Repoussant un enfant.] Ce n'est pas ton tour!... Rentre, c'est pour demain.... Toi non plus, rentre donc et reviens dans dix ans.... Un treizième berger?... Il n'en fallait que douze; on n'en a plus besoin, nous ne sommes plus au temps de Théocrite ou de Virgile.... Encore des médecins?... Il y en a déjà trop; on s'en plaint sur la Terre.... Et les ingénieurs, où sont-ils?... On veut un honnête homme, un seul, comme phénomène.... Où donc est l'honnête homme?... C'est toi?... [L'enfant fait signe que oui.] Tu m'as l'air bien chétif.... tu ne vivras pas longtemps!... Holà, vous autres, là, pas si vite!... Et toi, qu'apportes-tu?... Rien du tout? les mains vides?... Alors on ne passe pas.... Prépare quelque chose, un grand crime, si tu veux, ou une maladie, moi, cela m'est égal.... mais il faut quelque chose.... [Avisant un petit que d'autres poussent en avant et qui résiste de toutes ses forces.] Eh bien, toi, qu'as-tu donc?... Tu sais bien que c'est l'heure.... On demande un héros qui combatte l'Injustice; c'est toi, il faut partir....
LES ENFANTS-BLEUS
Il ne veut pas, monsieur....
LE TEMPS
Comment?... Il ne veut pas?... Où donc se croit-il, ce petit avorton?... Pas de réclamations, nous n'avons pas le temps....
LE PETIT, [que l'on pousse.]
Non, non!... Je ne veux pas!... J'aime mieux ne pas naître!... J'aime mieux rester ici!...
LE TEMPS
Il ne s'agit pas de ça.... Quand c'est l'heure, c'est l'heure!... Allons, vite, en avant!...
UN ENFANT, [s'avançant.]
Oh! laissez-moi passer!... J'irai prendre sa place!... On dit que mes parents sont vieux et m'attendent depuis si longtemps!...
LE TEMPS
Pas de ça.... L'heure est l'heure et le temps est le temps.... On n'en finirait pas si l'on vous écoutait.... L'un veut, l'autre refuse, c'est trop tôt, c'est trop tard.... [Écartant des enfants qui ont envahi le seuil.] Pas si près, les petits.... Arrière les curieux.... Ceux qui ne partent pas n'ont rien à voir dehors.... Maintenant vous avez hâte; puis, votre tour venu, vous aurez peur et vous reculerez.... Tenez, en voilà quatre qui tremblent comme des feuilles.... [A un enfant qui, sur le point de franchir le seuil, rentre brusquement.] Eh bien, quoi?... Qu'as-tu donc?...
L'ENFANT
J'ai oublié la boîte qui contient les deux crimes que je devrai commettre....
UN AUTRE ENFANT
Et moi le petit pot qui renferme l'idée pour éclairer les foules....
TROISIÈME ENFANT
J'ai oublié la greffe de ma plus belle poire!...
LE TEMPS
Courez vite les chercher!... Il ne nous reste plus que six cent douze secondes.... La galère de l'Aurore bat déjà des voiles pour montrer qu'elle attend.... Vous arriverez trop tard et vous ne naîtrez plus.... Allons, vite, embarquons!... [Saisissant un enfant qui veut lui passer entre les jambes pour gagner le quai.] Ah! toi, non, par exemple!... C'est la troisième fois que tu essayes de naître avant ton tour.... Que je ne t'y prenne plus, sinon ce sera l'attente éternelle près de ma sœur l'Éternité; et tu sais qu'on ne s'y amuse pas.... Mais voyons, sommes-nous prêts?... Tout le monde est à son poste?... [Parcourant du regard les enfants réunis sur le quai ou déjà assis dans la galère.] Il en manque encore un.... Il a beau se cacher, je le vois dans la foule.... On ne me trompe pas.... Allons, toi, le petit qu'on appelle l'Amoureux, dis adieu à ta belle....
[Les deux petits qu'on appelle «les Amoureux», tendrement enlacés et le visage livide de désespoir, s'avancent vers le Temps et s'agenouillent à ses pieds.]
PREMIER ENFANT
Monsieur le Temps, laissez-moi partir avec lui!...
DEUXIÈME ENFANT
Monsieur le Temps, laissez-moi rester avec elle!...
LE TEMPS
Impossible!... Il ne nous reste plus que trois cent quatre-vingt-quatorze secondes..
PREMIER ENFANT
J'aime mieux ne pas naître!...
LE TEMPS
On n'a pas le choix....
DEUXIÈME ENFANT, [suppliant.]
Monsieur le Temps, j'arriverai trop tard!...
PREMIER ENFANT
Je ne serai plus là quand elle descendra!...
DEUXIÈME ENFANT
Je ne le verrai plus!...
PREMIER ENFANT
Nous serons seuls au monde!...
LE TEMPS
Tout ça ne me regarde pas.... Réclamez auprès de la Vie.... Moi, j'unis, je sépare, selon ce qu'on m'a dit.... [Saisissant l'un des enfants.] Viens!...
PREMIER ENFANT, se débattant.
Non, non, non!... Elle aussi!...
DEUXIÈME ENFANT, [s'accrochant aux vêtements du premier.]
Laissez-le!.... Laissez-le!...
LE TEMPS
Mais voyons, ce n'est pas pour mourir, c'est pour vivre!... [Entraînant le premier enfant.] Viens!...
DEUXIÈME ENFANT, [tendant éperdument les bras vers l'enfant qu'on enlève.]
Un signe!... Un seul signe!... Dis-moi, comment te retrouver!...
PREMIER ENFANT
Je t'aimerai toujours!...
DEUXIÈME ENFANT
Je serai la plus triste!... Tu me reconnaîtras!...
[Elle tombe et reste étendue sur le sol.]
LE TEMPS
Vous feriez beaucoup mieux d'espérer.... Et maintenant, c'est tout.... [Consultant son sablier.] Il ne nous reste plus que soixante-trois secondes....
[Derniers et violents remous parmi les enfants qui partent et qui demeurent.--On échange des adieux précipités: «Adieu, Pierre!... Adieu Jean....--As-tu tout ce qu'il faut?... Annonce ma pensée!...--N'as-tu rien oublié?...--Tâche de me reconnaître!...--Je te retrouverai!...--Ne perds pas tes idées?...--Ne te penche pas trop sur l'Espace!...--Donne-moi de tes nouvelles!...--On dit qu'on ne peut pas!...--Si, si!... essaie toujours!...--Tâche de dire si c'est beau!... --J'irai à ta rencontre!...--Je naîtrai sur un trône!...», etc., etc.]
LE TEMPS, [agitant ses clefs et sa faux.]
Assez! assez!... L'ancre est levée!...
Les voiles de la galère passent et disparaissent. Ou entend s'éloigner les cris des enfants dans la galère: «Terre!... terre!... Je la vois!... Elle est belle!... Elle est claire!... Elle est grande!...». Puis, comme sortant du fond de l'abîme, un chant extrêmement lointain d'allégresse et d'attente.
TYLTYL, [à la Lumière.]
Qu'est-ce?... Ce n'est pas eux qui chantent.... On dirait d'autres voix....
LA LUMIÈRE
Oui, c'est le chant des Mères qui viennent à leur rencontre...
[Cependant, le Temps referme les portes opalines. Il se retourne pour jeter un dernier regard dans la salle, et soudain aperçoit Tyltyl, Mytyl et la Lumière.]
LE TEMPS, [stupéfait et furieux.]
Qu'est-ce que c'est?... Que faites-vous ici?... Qui êtes-vous?... Pourquoi n'êtes-vous pas bleus?... Par où êtes-vous entrés?...
[Il s'avance en les menaçant de sa faux.]
LA LUMIÈRE, [à Tyltyl.]
Ne réponds pas!... J'ai l'Oiseau-Bleu.... Il est caché sous ma mante.... Sauvons-nous.... Tourne le Diamant, il perdra notre trace....
[Ils s'esquivent à gauche, entre les colonnes du premier plan.]
RIDEAU
ONZIÈME TABLEAU
L'ADIEU
La scène représente un mur percé d'une petite porte. C'est la pointe du jour.
* * * * *
[Entrent: Tyltyl, Mytyl, la Lumière, le Pain, le Sucre, le Feu et le Lait.]
LA LUMIÈRE
Tu ne devinerais jamais où nous sommes....
TYLTYL
Bien sûr que non, la Lumière, puisque je ne sais pas....
LA LUMIÈRE
Tu ne reconnais pas ce mur et cette petite porte?...
TYLTYL
C'est un mur rouge et une petite porte verte....
LA LUMIÈRE
Et ça ne te rappelle rien?...
TYLTYL
Ça me rappelle que le Temps nous a mis à la porte....
LA LUMIÈRE
Qu'on est bizarre quand on rêve.... On ne reconnaît pas sa propre main....
TYLTYL
Qui est-ce qui rêve?... Est-ce moi?...
LA LUMIÈRE
C'est peut-être moi.... Qu'en sait-on?... En attendant, ce mur entoure une maison que tu as vue plus d'une fois depuis ta naissance....
TYLTYL
Une maison que j'ai vue plus d'une fois?
LA LUMIÈRE
Mais oui, petit endormi!... C'est la maison que nous avons quittée un soir, il y a tout juste, jour pour jour, une année....
TYLTYL
Il y a tout juste une année?... Mais alors?...
LA LUMIÈRE
N'ouvre pas des yeux comme des grottes de saphir.... C'est elle, c'est la bonne maison des parents....
TYLTYL, [s'approchant de la porte.]
Mais je crois.... En effet.... Il me semble.... Cette petite porte.... Je reconnais la chevillette.... Ils sont là?... Nous sommes près de Maman?... Je veux entrer tout de suite.... Je veux l'embrasser tout de suite!...
LA LUMIÈRE
Un instant.... Ils dorment profondément; il ne faut pas les réveiller en sursaut.... Du reste, la porte ne s'ouvrira que lorsque l'heure sonnera....
TYLTYL
Quelle heure?... Il y a longtemps à attendre?...
LA LUMIÈRE
Hélas, non!... quelques pauvres minutes....
TYLTYL
Tu n'es pas heureuse de rentrer?... Qu'as-tu donc, la Lumière?... Tu es pâle, on dirait que tu es malade..
LA LUMIÈRE
Ce n'est rien, mon enfant.... Je me sens un peu triste, parce que je vais vous quitter....
TYLTYL
Nous quitter?...
LA LUMIÈRE
Il le faut.... Je n'ai plus rien à faire ici; l'année est révolue, la Fée va revenir et te demander l'Oiseau-Bleu....
TYLTYL
Mais c'est que je ne l'ai pas, l'Oiseau-Bleu!... Celui du Souvenir est devenu tout noir, celui de l'Avenir est devenu tout rouge, ceux de la Nuit sont morts et je n'ai pas pu prendre celui de la Forêt.... Est-ce ma faute à moi s'ils changent de couleur, s'ils meurent ou s'ils s'échappent?... Est-ce que la Fée sera fâchée, et qu'est-ce qu'elle dira?...
LA LUMIÈRE
Nous avons fait ce que nous avons pu.... Il faut croire qu'il n'existe pas, l'Oiseau-Bleu; ou qu'il change de couleur lorsqu'on le met en cage....
TYLTYL
Où est-elle, la cage?...
LE PAIN
Ici, maître.... Elle fut confiée à mes soins diligents durant ce long et périlleux voyage; aujourd'hui que ma mission prend fin, je vous la restitue, intacte et bien fermée, telle que je la reçus.... [Comme un orateur qui prend la parole.] Maintenant, au nom de tous, qu'il me soit permis d'ajouter quelques mots....
LE FEU
Il n'a pas la parole!...
L'EAU
Silence!...
LE PAIX
Les interruptions malveillantes d'un ennemi méprisable, d'un rival envieux.... [Élevant la voix.] ne m'empêcheront pas d'accomplir mon devoir jusqu'au bout.... C'est donc au nom de tous....
LE FEU
Pas au mien.... J'ai une langue!...
LE PAIX
C'est donc au nom de tous, et avec une émotion contenue mais sincère et profonde, que je prends congé de deux enfants prédestinés, dont la haute mission se termine aujourd'hui. En leur disant adieu avec toute l'affliction et toute la tendresse qu'une mutuelle estime..
TYLTYL
Comment?... Tu dis adieu?... Tu nous quittes donc aussi?...
LE PAIN
Hélas! il le faut bien.... Je vous quitte, il est vrai; mais la séparation ne sera qu'apparente, vous ne m'entendrez plus parler....
LE FEU
Ce ne sera pas malheureux!...
L'EAU
Silence!...
LE PAIN, [très digne.]
Cela ne m'atteint point.... Je disais donc: vous ne m'entendrez plus, vous ne me verrez plus sous ma forme animée.... Vos yeux vont se fermer à la vie invisible des choses; mais je serai toujours là, dans la huche, sur la planche, sur la table, à côté de la soupe, moi qui suis, j'ose le dire, le plus fidèle commensal et le plus vieil ami de l'Homme....
LE FEU
Eh bien, et moi?...
LA LUMIÈRE
Voyons, les minutes passent, l'heure est près de sonner qui va nous faire rentrer dans le silence.... Hâtez-vous d'embrasser les enfants....
LE FEU, [se précipitant.]
Moi d'abord, d'abord moi!... [Il embrasse violemment les enfants.] Adieu, Tyltyl et Mytyl!... Adieu, mes chers petits.... Souvenez-vous de moi si jamais vous avez besoin de quelqu'un pour mettre le Feu quelque part....
MYTYL
Aïe! aïe!... Il me brûle!...
TYLTYL
Aïe! aïe! Il me roussit le nez!.....
LA LUMIÈRE
Voyons, le Feu, modérez un peu vos transports.... Vous n'avez pas affaire à votre cheminée....
L'EAU
Quel idiot!...
LE PAIN
Est-il mal élevé!...
L'EAU, [s'approchant des enfants.]
Je vous embrasserai sans vous faire de mal, tendrement, mes enfants....
LE FEU
Prenez garde, ça mouille!...
L'EAU
Je suis aimante et douce; je suis bonne aux humains....
LE FEU
Et les noyés?...
L'EAU
Aimez bien les Fontaines, écoutez les Ruisseaux.... Je serai toujours là....
LE FEU
Elle a tout inondé!...
L'EAU
Quand vous vous assiérez, le soir, au bord des Sources,--il y en a plus d'une ici, dans la forêt,--essayez de comprendre ce qu'elles essaient de dire.... Je ne peux plus.... Les larmes me suffoquent et m'empêchent de parler....
LE FEU
Il n'y paraît point!...
L'EAU
Souvenez-vous de moi lorsque vous verrez la carafe.... Vous me trouverez également dans le broc, dans l'arrosoir, dans la citerne et dans le robinet....
LE SUCRE, [naturellement papelard et doucereux.]
S'il reste une petite place, dans votre souvenir, rappelez-vous que parfois ma présence vous fut douce.... Je ne puis vous en dire davantage.... Les larmes sont contraires à mon tempérament, et me font bien du mal quand elles tombent sur mes pieds....
LE PAIN
Jésuite!...
LE FEU, [glapissant.]
Sucre d'orge! berlingots! caramels!...
TYLTYL
Mais où donc sont passés Tylette et Tylô?... Que font-ils?...
[Au même moment, on entend des cris aigus poussés par la Chatte.]
MYTYL, [alarmée.]
C'est Tylette qui pleure!... On lui fait du mal!...
[Entre en courant la Chatte, hérissée, dépeignée, les vêtements déchirés, et tenant son mouchoir sur la joue, comme si elle avait mal aux dents. Elle pousse des gémissements courroucés et est serrée de très près par le Chien qui l'accable de coups de tête, de coups de poing et de coups de pied.]
LE CHIEN, [battant la Chatte.]
Là!... En as-tu assez?... En veux-tu encore?... Là! là! là!...
LA LUMIÈRE, TYLTYL et MYTYL, [se précipitant pour les séparer.]
Tylô!... Es-tu fou?... Par exemple!... A bas!... Veux-tu finir!... A-t-on jamais vu!... Attends! attends!...
[On les sépare énergiquement.]
LA LUMIÈRE
Qu'est-ce que c'est?... Que s'est-il passé?...
LA CHATTE, [pleurnichant et s'essuyant les yeux.]
C'est lui, madame la Lumière.... Il m'a dit des injures, il a mis des clous dans ma soupe, il m'a tiré la queue, il m'a roué de coups, et je n'avais rien fait, rien du tout, rien du tout!...
LE CHIEN, [l'imitant.]
Rien du tout, rien du tout!... [A mi-voix, lui faisant la nique.] C'est égal, t'en as eu, t'en as eu, et du bon, et t'en auras encore!...
MYTYL, [serrant la Chatte dans ses bras.]
Ma pauvre Tylette, dis-moi donc où c'est que t'as mal.... Je vais pleurer aussi!...
LA LUMIÈRE, [au Chien, sévèrement.]
Votre conduite est d'autant plus indigne que vous choisissez pour nous donner ce triste spectacle le moment, déjà assez pénible par lui-même, où nous allons nous séparer de ces pauvres enfants....
LE CHIEN, [subitement dégrisé.]
Nous séparer de ces pauvres enfants?...
LA LUMIÈRE
Oui, l'heure que vous savez va sonner.... Nous allons rentrer dans le Silence.... Nous ne pourrons plus leur parler....
LE CHIEN, [poussant tout à coup de véritables hurlements de désespoir et se jetant sur les enfants qu'il accable de caresses violentes et tumultueuses.]
Non, non!... Je ne veux pas!... Je ne veux pas!... Je parlerai toujours!... Tu me comprendras maintenant, n'est-ce pas, mon petit dieu?... Oui, oui, oui!.... Et l'on se dira tout, tout, tout!... Et je serai Lien sage.... Et j'apprendrai à lire, à écrire et à jouer aux dominos!... Et je serai toujours très propre.... Et je ne volerai plus rien dans la cuisine.... Veux-tu que je fasse quelque chose d'étonnant?... Veux-tu que j'embrasse la Chatte?...
MYTYL, [à la Chatte.]
Et toi, Tylette?... Tu n'as rien à nous dire.
LA CHATTE, [pincée, énigmatique.]
Je vous aime tous deux, autant que vous le méritez....
LA LUMIÈRE
Maintenant, qu'à mon tour, mes enfants, je vous donne le dernier baiser....
TYLTYL et MYTYL, [s'accrochant à la robe de la Lumière.]
Non, non, non, la Lumière!... Reste ici, avec nous!... Papa ne dira rien.... Nous dirons à Maman que tu as été bonne....
LA LUMIÈRE
Hélas! je ne peux pas.... Cette porte nous est fermée et je dois vous quitter...
TYLTYL
Où iras-tu toute seule?
LA LUMIÈRE
Pas bien loin, mes enfants; là-bas, dans le pays du Silence des choses..
TYLTYL
Non, non; je ne veux pas.... Nous irons avec toi.... Je dirai à Maman....
LA LUMIÈRE
Ne pleurez pas, mes chers petits.... Je n'ai pas de voix comme l'Eau; je n'ai que ma clarté que l'Homme n'entend point.... Mais je veille sur lui jusqu'à la fin des jours.... Rappelez-vous bien que c'est moi qui vous parle dans chaque rayon de lune qui s'épanche, dans chaque étoile qui sourit, dans chaque aurore qui se lève, dans chaque lampe qui s'allume, dans chaque pensée bonne et claire de votre âme.... [Huit heures sonnent derrière le mur.] Écoutez!... L'heure sonne.... Adieu!... La porte s'ouvre!... Entrez, entrez, entrez!...
[Elle pousse les enfants dans l'ouverture de la petite porte qui vient de s'entrebâiller et se referme sur eux.--Le Pain essuie une larme furtive, le Sucre, l'Eau, tout en pleurs, etc., fuient précipitamment et disparaissent à droite et à gauche, dans la coulisse. Hurlements du Chien à la cantonade. La scène reste vide un instant, puis le décor figurant le mur de la petite porte s'ouvre par le milieu, pour découvrir le dernier tableau.]
DOUZIÈME TABLEAU
LE RÉVEIL
Le même intérieur qu'au premier tableau, mais tout, les murs, l'atmosphère, y paraît incomparablement, féeriquement plus frais, plus riant, plus heureux.--La lumière du jour filtre gaiement par toutes les fentes des volets clos.
* * * * *
[A droite, au fond de la pièce, en leurs deux petits lits, Tyltyl et Mytyl sont profondément endormis.--La Chatte, le Chien et les Objets sont à la place qu'ils occupaient au premier tableau, avant l'arrivée de la Fée.--Entre la Mère Tyl.]
LA MÈRE TYL, [d'une voix allègrement grondeuse.]
Debout, voyons, debout! les petits paresseux!... Vous n'avez donc pas honte?... Huit heures sont sonnées, le soleil est déjà plus haut que la forêt!... Dieu! qu'ils dorment, qu'ils dorment!... [Elle se penche et embrasse les enfants.] Ils sont tout roses.... Tyltyl sent la lavande et Mytyl le muguet.... [Les embrassant encore.] Que c'est bon les enfants!... Ils ne peuvent pourtant pas dormir jusqu'à midi.... On ne peut pas en faire des paresseux.... Et puis, je me suis laissée dire que ce n'est pas trop bon pour la santé.... [Secouant doucement Tyltyl.] Allons, allons, Tyltyl....
TYLTYL, [s'éveillant.]
Quoi?... La Lumière?... Où est-elle? Non, non, ne t'en vas pas....
LA MÈRE TYL
La Lumière?... mais bien sûr qu'elle est là.... Il y a déjà pas mal de temps.... Il fait aussi clair qu'à midi, bien que les volets soient fermés.... Attends un peu que je les ouvre.... [Elle pousse les volets, l'aveuglante clarté du grand jour envahit la pièce.] Là, voilà!... Qu'est-ce que t'as?... T'as l'air tout aveuglé...
TYLTYL, [se frottant les yeux.]
Maman, maman!... C'est toi!...
LA MÈRE TYL
Mais bien sûr que c'est moi.... Qui veux-tu que ce soit?...
TYLTYL
C'est toi.... Mais oui, c'est toi!...
LA MÈRE TYL
Mais oui, c'est moi.... Je n'ai pas changé de visage cette nuit.... qu'as-tu donc à me regarder comme un émerveillé?... J'ai peut-être le nez à l'envers?...
TYLTYL
Oh! que c'est bon de te revoir!... Il y a si longtemps, si longtemps!... Il faut que je t'embrasse tout de suite.... Encore, encore, encore!... Et puis, c'est bien mon lit!... Je suis dans la maison!...
LA MÈRE TYL
Qu'est-ce que t'as?... Tu ne t'éveilles pas?... T'es pas malade, au moins?... Voyons, montre ta langue.... Allons, lève-toi donc, et puis habille-toi....
TYLTYL
Tiens! je suis en chemise!...
LA MÈRE TYL
Bien sûr.... Passe ta culotte et ta petite veste.... Elles sont là, sur la chaise....
TYLTYL
Est-ce que j'ai fait ainsi tout mon voyage?...
LA MÈRE TYL
Quel voyage?...
TYLTYL
Mais oui, l'année dernière....
LA MÈRE TYL
L'année dernière?...
TYLTYL
Mais oui, donc!... A Noël, lorsque je suis parti....
LA MÈRE TYL
Lorsque t'es parti?... T'as pas quitté la chambre.... Je j'ai couché hier soir, et je te retrouve ce matin.... T'as donc rêvé tout ça?...
TYLTYL
Mais tu ne comprends pas!... C'était l'année passée, lorsque je suis parti avec Mytyl, la Fée, la Lumière.... elle est bonne, la Lumière! le Pain, le Sucre, l'Eau, le Feu. Ils se battaient tout le temps.... T'es pas fâchée?... T'as pas été trop triste?... Et Papa, qu'a-t-il dit?... Je ne pouvais pas refuser.... J'ai laissé un billet pour expliquer....
LA MÈRE TYL
Qu'est-ce que tu chantes là?... Bien sûr que t'es malade, ou bien tu dors encore.... [Elle lui donne une bourrade amicale.] Voyons, réveille-toi.... Voyons, ça va-t-il mieux?...
TYLTYL
Mais, Maman, je t'assure.... C'est toi qui dors encore....
LA MÈRE TYL
Comment! je dors encore?... Je suis debout depuis six heures.... J'ai fait tout le ménage et rallumé le feu....
TYLTYL
Mais demande à Mytyl si c'est pas vrai.... Ah! noirs en avons eu des aventures!...
LA MÈRE TYL
Comment, Mytyl?... Quoi donc?...
TYLTYL
Elle était avec moi.... Nous avons revu bon-papa et bonne-maman....
LA MÈRE TYL, [de plus en plus ahurie.]
Bon-papa et bonne-maman?...
TYLTYL
Oui, au Pays du Souvenir.... C'était sur notre route.... Ils sont morts, mais ils se portent bien.... Bonne-maman nous a fait une belle tarte aux prunes.... Et puis les petits frères, Robert, Jean, sa toupie, Madeleine et Pierrette, Pauline et puis Riquette...
MYTYL
Riquette, elle marche à quatre pattes!...
TYLTYL
Et Pauline a toujours son bouton sur le nez....
MYTYL
Nous t'avons vue aussi hier au soir.
LA MÈRE TYL