L'oiseau bleu: Féerie en six actes et douze tableaux
Part 7
Naturellement, nous jouons souvent avec elles.... Voici d'abord: devant les autres, la Grande-Joie-d'être-juste, qui sourit chaque fois qu'une injustice est réparée,--je suis trop jeune, je ne l'ai pas encore vu sourire. Derrière elle, c'est la Joie-d'être-bonne, qui est la plus heureuse, mais la plus triste; et qu'on a bien du mal à empêcher d'aller chez les Malheurs qu'elle voudrait consoler. A droite, c'est la Joie-du-travail-accompli à côté de la Joie-de-penser. Ensuite, c'est la Joie-de-comprendre qui cherche toujours son frère, le Bonheur-de-ne-rien-comprendre....
TYLTYL
Mais je l'ai vu, son frère!... Il est allé chez les Malheurs avec les Gros Bonheurs....
LE BONHEUR
J'en étais sûr!... Il a mal tourné, de mauvaises fréquentations l'ont entièrement perverti.... Mais n'en parle pas à sa sœur. Elle voudrait aller le chercher et nous y perdrions une des plus belles joies.... Voici encore, parmi les plus grandes, la Joie-de-voir-ce-qui-est-beau, qui ajoute chaque jour quelques rayons à la lumière qui règne ici....
TYLTYL
Et là, au loin, au loin, dans les nuages d'or, celle que j'ai peine à voir en me dressant tant que je peux sur la pointe des pieds?...
LE BONHEUR
C'est la grande Joie-d'aimer.... Mais tu auras beau faire, tu es bien trop petit pour la voir tout entière....
TYLTYL
Et là-bas, tout au fond, celles qui sont voilées et ne s'approchent pas?...
LE BONHEUR
Ce sont celles que les Hommes ne connaissent pas encore....
TYLTYL
Que nous veulent les autres?... Pourquoi s'écartent-elles?...
LE BONHEUR
C'est devant une Joie nouvelle qui s'avance, peut-être la plus pure que nous ayons ici..
TYLTYL
Qui est-ce?...
LE BONHEUR
Tu ne la reconnais pas encore?... Mais regarde donc mieux, ouvre donc tes deux yeux jusqu'au cœur de ton âme!... Elle t'a vu, elle t'a vu!... Elle accourt en te tendant les bras!... C'est la Joie de ta mère, c'est la Joie-sans-égale-de-l'amour-maternel!...
[Après l'avoir acclamée, les autres Joies, accourues de toutes parts, s'écartent en silence devant la Joie-de-l'amour-maternel.]
L'AMOUR MATERNEL
Tyltyl! Et puis Mytyl!... Comment, c'est vous, c'est vous que je retrouve ici!... Je ne m'attendais pas!... J'étais bien seule à la maison, et voici que tous deux vous montez jusqu'au ciel où rayonnent dans la Joie l'âme de toutes les mères!... Mais d'abord des baisers, des baisers tant qu'on peut!... Tous les deux dans mes bras, il n'y a rien au monde qui donne plus de bonheur!... Tyltyl, tu ne ris pas?... Ni toi non plus, Mytyl?... Vous ne connaissez pas l'amour de votre mère?... Mais regardez-moi donc, et n'est-ce pas mes yeux, mes lèvres et mes bras?...
TYLTYL
Mais si, je reconnais, mais je ne savais pas.... Tu ressembles à maman, mais tu es bien plus belle....
L'AMOUR MATERNEL
Évidemment, moi, je ne vieillis plus.... Et chaque jour qui passe m'apporte de la force, de la jeunesse et du bonheur.... Chacun de tes sourires m'allège d'une année.... A la maison, cela ne se voit pas, mais ici l'on voit tout, et c'est la vérité....
TYLTYL, [émerveillé, la contemplant et l'embrassant tour à tour.]
Et cette belle robe, en quoi donc qu'elle est faite?... Est-ce que c'est de la soie, de l'argent ou des perles?...
L'AMOUR MATERNEL
Non, ce sont des baisers, des regards, des caresses.... chaque baiser qu'on donne y ajoute un rayon de lune ou de soleil....
TYLTYL
C'est drôle, je n'aurais jamais cru que tu étais si riche.... Où donc la cachais-tu?... Était-elle dans l'armoire dont papa a la clef?...
L'AMOUR MATERNEL
Mais non, je l'ai toujours, mais on ne la voit pas, parce qu'on ne voit rien quand les yeux sont fermés.... Toutes les mères sont riches quand elles aiment leurs enfants.... Il n'en est pas de pauvres, il n'en est pas de laides, il n'en est pas de vieilles.... Leur amour est toujours la plus belle des Joies.... Et quand elles semblent tristes, il suffit d'un baiser qu'elles reçoivent ou qu'elles donnent pour que toutes leurs larmes deviennent des étoiles dans le fond de leurs yeux....
TYLTYL, [la regardant avec étonnement.]
Mais oui, c'est vrai, tes yeux, ils sont remplis d'étoiles.... Et ce sont bien tes yeux, mais ils sont bien plus beaux.... Et c'est ta main aussi, elle a sa petite bague.... Elle a même la brûlure que tu t'es faite un soir en allumant la lampe.... Mais elle est bien plus blanche et qu'elle a la peau fine!... On dirait qu'on y voit couler de la lumière.... Elle ne travaille pas comme celle de la maison?...
L'AMOUR MATERNEL
Mais si, c'est bien la même; tu n'avais donc pas vu qu'elle devient toute blanche et s'emplit de lumière dès qu'elle te caresse?...
TYLTYL
C'est étonnant, maman, c'est bien ta voix aussi; mais tu parles bien mieux que chez nous....
L'AMOUR MATERNEL
Chez nous on a bien trop à faire et l'on n'a pas le temps.... Mais ce qu'on ne dit pas, on l'entend tout de même.... Maintenant que tu m'as vue, me reconnaîtras-tu, sous ma robe déchirée, lorsque tu rentreras demain dans la chaumière?...
TYLTYL
Je ne veux pas rentrer.... Puisque tu es ici, j'y veux rester aussi, tant que tu y seras....
L'AMOUR MATERNEL
Mais c'est la même chose, c'est là-bas que je suis, c'est là-bas que nous sommes.... Tu n'es venu ici que pour te rendre compte et pour apprendre enfin comment il faut me voir quand tu me vois là-bas.... Comprends-tu, mon Tyltyl?... Tu te crois dans le ciel; mais le ciel est partout où nous nous embrassons.... Il n'y a pas deux mères, et tu n'en as pas d'autre.... Chaque enfant n'en a qu'une et c'est toujours la même et toujours la plus belle; mais il faut la connaître et savoir regarder.... Mais comment as-tu fait pour arriver ici et trouver une route que les Hommes ont cherchée depuis qu'ils habitent la Terre?...
TYLTYL, [montrant la Lumière qui, par discrétion, s'est un peu écartée.]
C'est elle qui m'a conduit....
L'AMOUR MATERNEL
Qui est-ce?...
TYLTYL
La Lumière....
L'AMOUR MATERNEL
Je ne l'ai jamais vue.... On m'avait dit qu'elle vous aimait bien et qu'elle était très bonne.... Mais pourquoi se cache-t-elle?... Elle ne montre jamais son visage?...
TYLTYL
Mais si, mais elle a peur que les Bonheurs aient peur s'ils y voyaient trop clair....
L'AMOUR MATERNEL
Mais elle ne sait donc pas que nous n'attendons qu'elle!... [Appelant les autres Grandes Joies.] Venez, venez, mes sœurs! Venez, accourez toutes, c'est la Lumière qui vient enfin nous visiter!...
[Frémissement parmi les Grandes Joies qui se rapprochent. Cris: «La Lumière est ici!... La Lumière, la Lumière!...»]
LA JOIE-DE-COMPRENDRE, [écartant toutes les autres pour venir embrasser la Lumière.]
Vous êtes la Lumière et nous ne savions pas!... Et voici des années, des années, des années que nous vous attendons!... Me reconnaissez-vous?... C'est la Joie-de-comprendre qui vous a tant cherchée.... Nous sommes très heureuses, mais nous ne voyons pas au delà de nous-mêmes....
LA JOIE-D'ÊTRE-JUSTE, [embrassant la Lumière à son tour.]
Me reconnaissez-vous?... C'est la Joie-d'être-juste qui vous a tant priée.... Nous sommes très heureuses, mais nous ne voyons pas au delà de nos ombres....
LA JOIE-DE-VOIR-CE-QUI-EST-BEAU, [l'embrassant également.]
Me reconnaissez-vous?... C'est la Joie-des-beautés qui vous a tant aimée... Nous sommes très heureuses, mais nous ne voyons pas au delà de nos songes....
LA JOIE-DE-COMPRENDRE
Voyez, voyez, ma sœur, ne nous faites plus attendre.... Nous sommes assez fortes, nous sommes assez pures.... Écartez donc ces voiles qui nous cachent encore les dernières vérités et les derniers bonheurs.... Voyez, toutes mes sœurs s'agenouillent à vos pieds.... Vous êtes notre reine et notre récompense....
LA LUMIÈRE, [resserrant ses voiles.]
Mes sœurs, mes belles sœurs, j'obéis à mon Maître.... L'heure n'est pas venue, elle sonnera peut-être et je vous reviendrai sans craintes et sans ombres.... Adieu, relevez-vous, embrassons-nous encore comme des sœurs retrouvées, en attendant le jour qui paraîtra bientôt....
L'AMOUR MATERNEL, [embrassant la Lumière.]
Vous avez été bonne pour mes pauvres petits....
LA LUMIÈRE
Je serai toujours bonne autour de ceux qui s'aiment....
LA JOIE-DE-COMPRENDRE, [s'approchant de la Lumière.]
Que le dernier baiser soit posé sur mon front....
[Elles s'embrassent longuement, et, quand elles se séparent et relèvent la tète, on voit des larmes dans leurs yeux.]
TYLTYL, [étonné.]
Pourquoi pleurez-vous?....[regardant les autres Joies]
Tiens! vous pleurez aussi.... Mais pourquoi tout le monde a-t-il des larmes plein les yeux?...
LA LUMIÈRE
Silence, mon enfant....
RIDEAU
ACTE CINQUIÈME
DIXIÈME TABLEAU
LE ROYAUME DE L'AVENIR
Les salles immenses du Palais d'Azur, où attendent les enfants qui vont naître.--Infinies perspectives de colonnes de saphir soutenant des voûtes de turquoise. Tout ici, depuis la lumière et les dalles de lapis-lazuli jusqu'aux pulvérulences du fond où se perdent les derniers arceaux, jusqu'aux moindres objets, est d'un bleu irréel, intense, féerique. Seuls les chapiteaux et les socles des colonnes, les clefs de voûte, quelques sièges quelques bancs circulaires sont de marbre blanc ou d'albâtre.--A droite, entre les colonnes, de grandes portes opalines. Ces portes, dont le Temps, vers la fin de la scène, écartera les battants, s'ouvrent sur la Vie actuelle et les quais de l'Aurore. Partout, peuplant harmonieusement la salle, une foule d'enfants vêtus de longues robes azurées.--Les uns jouent, d'autres se promènent, d'autres causent ou songent; beaucoup sont endormis, beaucoup aussi travaillent, entre les colonnades, aux inventions futures; et leurs outils, leurs instruments, les appareils qu'ils construisent, les plantes, les fleurs et les fruits qu'ils cultivent ou qu'ils cueillent sont du même bleu surnaturel et lumineux que l'atmosphère générale du Palais.--Parmi les enfants, revêtues d'un azur plus pâle et plus diaphane, passent et repassent quelques figures de haute taille, d'une beauté souveraine et silencieuse, qui paraissent être des anges.
* * * * *
[Entrent à gauche, comme à la dérobée, en se glissant parmi les colonnes du premier plan, Tyltyl, Mytyl et la Lumière. Leur arrivée provoque un certain mouvement parmi les Enfants-Bleus qui bientôt accourent de toutes parts et se groupent autour des insolites visiteurs qu'ils contemplent avec curiosité.]
MYTYL
Où est le Sucre, la Chatte et le bon Pain?...
LA LUMIÈRE
Ils ne peuvent pas entrer ici; ils connaîtraient l'Avenir et n'obéiraient plus....
TYLTYL
Et le Chien?...
LA LUMIÈRE
Il n'est pas bon, non plus, qu'il sache ce qui l'attend dans la suite des siècles.... Je les ai emprisonnés dans les souterrains de l'église....
TYLTYL
Où sommes-nous?...
LA LUMIÈRE
Nous sommes dans le Royaume de l'Avenir, au milieu des enfants qui ne sont pas encore nés. Puisque le Diamant nous permet de voir clair en cette région que les Hommes n'aperçoivent pas, nous y trouverons fort probablement l'Oiseau-Bleu....
TYLTYL
Bien sûr que l'Oiseau sera bleu, puisque tout y est bleu.... [Regardant tout autour de soi.] Dieu que c'est beau tout ça!...
LA LUMIÈRE
Regarde les enfants qui accourent....
TYLTYL
Est-ce qu'ils sont fâchés?...
LA LUMIÈRE
Pas du tout.... Tu vois bien, ils sourient, mais ils sont étonnés....
LES ENFANTS-BLEUS, [accourant de plus en plus nombreux.]
Des petits Vivants.... Venez voir les petits Vivants!...
TYLTYL
Pourquoi qu'ils nous appellent «les petits Vivants»?...
LA LUMIÈRE
Parce qu'eux, ils ne vivent pas encore....
TYLTYL
Qu'est-ce qu'ils font alors?...
LA LUMIÈRE
Ils attendent l'heure de leur naissance....
TYLTYL
L'heure de leur naissance?...
LA LUMIÈRE
Oui; c'est d'ici que viennent tous les enfants qui naissent sur notre Terre. Chacun attend son jour.... Quand les Pères et les Mères désirent des enfants, on ouvre les grandes portes que tu vois là, à droite; et les petits descendent....
TYLTYL
Y en a-t-il! Y en a-t-il!...
LA LUMIÈRE
Il y en a bien davantage.... On ne les voit pas tous.... Pense donc, il en faut de quoi peupler la fin des temps.... Personne ne saurait les compter....
TYLTYL
Et ces grandes personnes bleues, qu'est-ce que c'est?...
LA LUMIÈRE
On ne sait plus au juste.... On croit que ce sont des gardiennes.... On dit qu'elles viendront sur Terre après les Hommes.... Mais il n'est pas permis de les interroger....
TYLTYL
Pourquoi?
LA LUMIÈRE
Parce que c'est le secret de la Terre....
TYLTYL
Et les autres, les petits, on peut leur parler?...
LA LUMIÈRE
Bien sûr, il faut faire connaissance.... Tiens, en voilà un plus curieux que les autres.... Approche-toi, parle-lui....
TYLTYL
Qu'est-ce qu'il faut lui dire?...
LA LUMIÈRE
Ce que tu voudras, comme à un petit camarade....
TYLTYL
Est-ce qu'on peut lui donner la main?
LA LUMIÈRE
Évidemment, il ne te fera pas de mal.... Mais voyons, n'aie donc pas l'air si emprunté.... Je vais vous laisser seuls, vous serez plus à l'aise entre vous.... J'ai d'ailleurs à causer avec la Grande-personne Bleue....
TYLTYL, [s'approchant de l'Enfant-Bleu et lui tendant la main.]
Bonjour!... [Touchant du doigt la robe bleue de l'Enfant.] Qu'est-ce que c'est que ça?
L'ENFANT, [touchant gravement du doigt le chapeau de Tyltyl.]
Et ça?...
TYLTYL
Ça?... C'est mon chapeau.... Tu n'as pas de chapeau?...
L'ENFANT
Non; pourquoi c'est faire?...
TYLTYL
C'est pour dire bonjour.... Et puis, pour quand fait froid....
L'ENFANT
Qu'est-ce que c'est faire froid?...
TYLTYL
Quand on tremble comme ça: brrr! brrr!... qu'on souffle dans ses mains et qu'on fait aller les bras comme ceci....
[Il se brasse vigoureusement.]
L'ENFANT
Il fait froid sur la Terre?...
TYLTYL
Mais oui, des fois, l'hiver, quand on n'a pas de feu....
L'ENFANT
Pourquoi qu'on n'en a pas?...
TYLTYL
Parce que ça coûte cher et qu'il faut de l'argent pour acheter du bois....
L'ENFANT
Quoi que c'est de l'argent?
TYLTYL
C'est avec quoi l'on paie....
L'ENFANT
Ah!...
TYLTYL
Il y en a qui en ont, d'autres qui n'en ont point....
L'ENFANT
Pourquoi?...
TYLTYL
C'est qu'ils ne sont pas riches.... Est-ce que tu es riche?... Quel âge as-tu?...
L'ENFANT
Je vais naître bientôt.... Je naîtrai dans douze ans.... Est-ce que c'est bon, naître?...
TYLTYL
Oh oui!... C'est amusant!...
L'ENFANT
Comment que tu as fait?...
TYLTYL
Je ne me rappelle plus.... Il y a si longtemps!...
L'ENFANT
On dit que c'est si beau, la Terre et les Vivants!...
TYLTYL
Mais oui, ce n'est pas mal.... Il y a des oiseaux, des gâteaux, des jouets.... Quelques-uns les ont tous; mais ceux qui n'en ont pas peuvent regarder les autres....
L'ENFANT
On nous dit que les mères attendent à la porte.... Elles sont bonnes, est-ce vrai?...
TYLTYL
Oh oui!... Elles sont meilleures que tout ce qu'il y a!... Les bonnes-mamans aussi; mais elles meurent trop vite....
L'ENFANT
Elles meurent?... Qu'est-ce que c'est ça?...
TYLTYL
Elles s'en vont un soir, et ne reviennent plus....
L'ENFANT
Pourquoi?...
TYLTYL
Est-ce qu'on sait?... Peut-être qu'elles sont tristes....
L'ENFANT
Elle est partie, la tienne?...
TYLTYL
Ma bonne-maman?...
L'ENFANT
Ta maman ou ta bonne-maman, est-ce que je sais, moi?...
TYLTYL
Ah! mais, ça n'est pas la même chose!... Les bonnes-mamans s'en vont d'abord; c'est déjà assez triste.... La mienne était très bonne....
L'ENFANT
Qu'est-ce qu'ils ont, tes yeux?... Est-ce qu'ils font des perles?...
TYLTYL
Mais non; c'est pas des perles....
L'ENFANT Qu'est-ce que c'est alors?...
TYLTYL
C'est rien, c'est tout ce bleu qui m'éblouit un peu....
L'ENFANT
Comment que ça s'appelle?...
TYLTYL
Quoi?...
L'ENFANT
Là, ce qui tombe?...
TYLTYL
C'est rien, c'est un peu d'eau....
L'ENFANT
Est-ce qu'elle sort des yeux?...
TYLTYL
Oui, des fois, quand on pleure....
L'ENFANT
Qu'est-ce que c'est pleurer?
TYLTYL
Moi, je n'ai pas pleuré; c'est la faute à ce bleu.... Mais si j'avais pleuré ce serait la même chose....
L'ENFANT
Est-ce qu'on pleure souvent?...
TYLTYL
Pas les petits garçons, mais les petites filles.... On ne pleure pas ici?...
L'ENFANT
Mais non, je ne sais pas....
TYLTYL
Eh bien, tu apprendras.... Avec quoi que tu joues, ces grandes ailes bleues?...
L'ENFANT
Ça?... C'est pour l'invention que je ferai sur Terre....
TYLTYL
Quelle invention?... Tu as donc inventé quelque chose?...
L'ENFANT
Mais oui, tu ne sais pas?... Quand je serai sur Terre, il faudra que j'invente la Chose qui rend Heureux....
TYLTYL
Est-elle bonne à manger?... Est-ce qu'elle fait du bruit?...
L'ENFANT
Mais non, on n'entend rien....
TYLTYL
C'est dommage....
L'ENFANT
J'y travaille chaque jour.... Elle est presque achevée.... Veux-tu voir?...
TYLTYL
Bien sûr.... Où donc est-elle?...
L'ENFANT
Là, on la voit d'ici, entre ces deux colonnes...?
UN AUTRE ENFANT-BLEU, [s'approchant de Tyltyl et le tirant par la manche.]
Veux-tu voir la mienne, dis?...
TYLTYL
Mais quoi, qu'est-ce que c'est?...
DEUXIÈME ENFANT
Les trente-trois remèdes pour prolonger la vie.... Là, dans ces flacons bleus....
TROISIÈME ENFANT, [sortant de la foule.]
Moi, j'apporte une lumière que personne ne connaît!... [Il s'illumine tout entier d'une flamme extraordinaire.] C'est assez curieux, pas?...
QUATRIÈME ENFANT, [tirant Tyltyl par le bras.]
Viens donc voir ma machine qui vole dans les airs comme un oiseau sans ailes!...
CINQUIÈME ENFANT
Non, non; d'abord la mienne qui trouve les trésors qui se cachent dans la lune!...
[Les Enfants-Bleus s'empressent autour de Tyltyl et de Mytyl en criant tous ensemble: «Non, non, viens voir la mienne!... Non, la mienne est plus belle!... La mienne est étonnante!... La mienne est tout en sucre!... La sienne n'est pas curieuse.... il m'en a pris l'idée!..., etc.». Parmi ces exclamations désordonnées, on entraîne les petits Vivants du côté des ateliers bleus; et là, chacun des inventeurs met en mouvement sa machine idéale. C'est un tournoiement céruléen de roues, de disques, de volants, d'engrenages, de poulies, de courroies, d'objets étranges et encore innommés qu'enveloppent les bleuâtres vapeurs de l'irréel. Une foule d'appareils bizarres et mystérieux s'élancent et planent sous les voûtes, ou rampent au pied des colonnes, taudis que des enfants déroulent des cartes et des plans, ouvrent des livres, découvrent des statues azurées, apportent d'énormes fleurs, de gigantesques fruits qui semblent formés de saphirs et de turquoises.]
UN PETIT ENFANT-BLEU, [courbé sous le poids de colossales pâquerettes d'azur.]
Regardez donc mes fleurs!...3
TYLTYL
Qu'est-ce que c'est?... Je ne les connais pas....
LE PETIT ENFANT-BLEU
Ce sont des pâquerettes!...
TYLTYL
Pas possible!... Elles sont grandes comme des roues....
LE PETIT ENFANT-BLEU
Et ce qu'elles sentent bon!...
TYLTYL, [les humant.]
Prodigieux!...
LE PETIT ENFANT-BLEU
Elles seront comme ça quand je serai sur Terre....
TYLTYL
Quand donc?...
LE PETIT ENFANT-BLEU
Dans cinquante-trois ans, quatre mois et neuf jours....
[Arrivent deux Enfants-Bleus qui portent comme un lustre, pendue à une perche, une invraisemblable grappe de raisins dont les baies sont plus grosses que des poires.]
L'UN DES ENFANTS QUI PORTENT LA GRAPPE
Que dis-tu de mes fruits?...
TYLTYL
Une grappe de poires!...
L'ENFANT
Mais non, c'est des raisins!... Ils seront tous ainsi, lorsque j'aurai trente ans.... J'ai trouvé le moyen....
UN AUTRE ENFANT, [écrasé sous une corbeille de pommes bleues grosses comme des melons.]
Et moi!... Voyez mes pommes!...
TYLTYL
Mais ce sont des melons!...
L'ENFANT
Mais non!... Ce sont mes pommes, et les moins belles encore!... Toutes seront de même quand je serai vivant.... J'ai trouvé le système!...
UN AUTRE ENFANT, [apportant sur une brouette bleue des melons bleus plus gros que des citrouilles.]
Et mes petits melons?...
TYLTYL
Mais ce sont des citrouilles!...
L'ENFANT AUX MELONS
Quand je viendrai sur terre, les melons seront fiers!... Je serai le jardinier du Roi des neuf Planètes....
TYLTYL
Le Roi des neuf Planètes?... Où est-il?...
LE ROI DES NEUF PLANÈTES, [s'avançant fièrement. Il semble avoir quatre ans et peut à grand'peine se tenir debout sur ses petites jambes torses.]
Le voici!
TYLTYL
Eh bien! tu n'es pas grand....
LE ROI DES NEUF PLANÈTES, [grave et sentencieux.]
Ce que je ferai sera grand.
TYLTYL
Qu'est-ce que tu feras?
LE ROI DES NEUF PLANÈTES
Je fonderai la Confédération générale des Planètes solaires.
TYLTYL, [interloqué.]
Ah, vraiment?
LE ROI DE NEUF PLANÈTES
Toutes en feront partie, excepté Saturne, Uranus et Neptune qui sont à des distances exagérées et incommensurables.
[Il se retire avec dignité.]
TYLTYL
Il est intéressant....
UN ENFANT-BLEU
Et vois-tu celui-là?
TYLTYL
Lequel?
L'ENFANT
Là, le petit qui dort au pied de la colonne....
TYLTYL
Eh bien?
L'ENFANT
Il apportera la joie pure sur le Globe..
TYLTYL
Comment?...
L'ENFANT
Par des idées qu'on n'a pas encore eues....
TYLTYL
Et l'autre, le petit gros qui a les doigts dans le nez, qu'est-ce qu'il fera, lui?...
L'ENFANT
Il doit trouver le feu pour réchauffer la Terre quand le Soleil sera plus pâle....
TYLTYL
Et les deux qui se tiennent par la main et s'embrassent tout le temps: est-ce qu'ils sont frère et sœur?...
L'ENFANT
Mais non, ils sont très drôles.... Ce sont les Amoureux....
TYLTYL
Qu'est-ce que c'est?...
L'ENFANT
Je ne sais pas.... C'est le Temps qui les appelle ainsi pour s'en moquer.... Ils se regardent tout le jour dans les yeux, ils s'embrassent et se disent adieu....
TYLTYL
Pourquoi?
L'ENFANT
Il paraît qu'ils ne pourront pas partir ensemble....
TYLTYL
Et le petit tout rose, qui semble si sérieux et qui suce son pouce, qu'est-ce que c'est?...
L'ENFANT
Il paraît qu'il doit effacer l'Injustice sur la Terre....
TYLTYL
Ah?...
L'ENFANT
On dit que c'est un travail effrayant....
TYLTYL
Et le petit rousseau qui marche comme s'il n'y voyait pas. Est-ce qu'il est aveugle?...
L'ENFANT
Pas encore; mais il le deviendra.... Regarde-le bien; il paraît qu'il doit vaincre la Mort....
TYLTYL
Qu'est-ce que ça veut dire?...
L'ENFANT
Je ne sais pas au juste; mais on dit que c'est grand....
TYLTYL, [montrant une foule d'enfants endormis au pied des colonnes, sur les marches, les bancs, etc.]
Et tous ceux-là qui dorment,--comme il y en a qui dorment!--est-ce qu'ils ne font rien?...
L'ENFANT
Ils pensent à quelque chose....
TYLTYL
A quoi?...
L'ENFANT
Ils ne le savent pas encore; mais ils doivent apporter quelque chose sur la Terre; il est défendu de sortir les mains vides....
TYLTYL
Qui est-ce qui le défend?...
L'ENFANT
C'est le Temps qui se tient à la porte.... Tu verras quand il ouvrira.... Il est bien embêtant....
UN ENFANT, [accourant du fond de la salle, en fendant la foule.]
Bonjour, Tyltyl!...
TYLTYL
Tiens!... Comment sait-il mon nom?...
L'ENFANT, [qui vient d'accourir et qui embrasse Tyltyl et Mytyl avec effusion.]
Bonjour!... Ça va bien?...--Voyons, embrasse-moi, et toi aussi, Mytyl.... Ce n'est pas étonnant que je sache ton nom, puisque je serai ton frère.... On vient seulement de me dire que tu es là.... J'étais tout au bout de la salle, en train d'emballer mes idées....--Dis à maman que je suis prêt....
TYLTYL
Comment?... Tu comptes venir chez nous?
L'ENFANT
Bien sûr, l'année prochaine, le dimanche des Rameaux.... Ne me tourmente pas trop quand je serai petit.... Je suis bien content de vous avoir embrassés d'avance....--Dis à Papa qu'il répare le berceau....--Est-ce qu'on est bien chez nous?...
TYLTYL
Mais on n'y est pas mal.... Et Maman est si bonne!...
L'ENFANT
Et la nourriture?...
TYLTYL
Ça dépend.... Il y a même des jours où l'on a des gâteaux, n'est-il pas vrai, Mytyl?...
MYTYL
Au Nouvel An et le Quatorze Juillet.... C'est maman qui les fait....
TYLTYL
Qu'as-tu là, dans ce sac?... Tu nous apportes quelque chose?...
L'ENFANT, [très fièrement.]