L'oiseau bleu: Féerie en six actes et douze tableaux
Part 6
[Alors, de toutes les tombes béantes monte graduellement une floraison d'abord grêle et timide comme une vapeur d'eau, puis blanche et virginale et de plus en plus touffue, de plus en plus haute, surabondante et merveilleuse, qui peu à peu, irrésistiblement, envahissant toutes choses, transforme le cimetière en une sorte de jardin féerique et nuptial, sur lequel ne tardent pas à se lever les premiers rayons de l'aube. La rosée scintille, les fleurs s'épanouissent, le vent murmure dans les feuilles, les abeilles bourdonnent, les oiseaux s'éveillent et inondent l'espace des premières ivresses de leurs hymnes au soleil et à la vie. Stupéfaits, éblouis, Tyltyl et Mytyl, se tenant par la main, font quelques pas parmi les fleurs en cherchant la trace des tombes.]
MYTYL, [cherchant dans le gazon.]
Où sont-ils, les morts?...
TYLTYL, [cherchant de même.]
Il n'y a pas de morts....
RIDEAU
HUITIÈME TABLEAU
DEVANT LE RIDEAU QUI REPRÉSENTE DE BEAUX NUAGES
Entrent: Tyltyl, Mytyl, la Lumière, le Chien, la Chatte, le Pain, le Feu, le Sucre, l'Eau et le Lait.
* * * * *
LA LUMIÈRE
Je crois que cette fois nous tenons L'Oiseau-Bleu. J'aurais dû y penser dès la première étape.... Ce n'est que ce matin, en reprenant mes forces dans l'aurore, que l'idée m'est venue comme un rayon du ciel.... Nous sommes à l'entrée des jardins enchantés où se trouvent réunis sous la garde du Destin, toutes les Joies, tous les Bonheurs des Hommes....
TYLTYL
Il y en a beaucoup? Est-ce qu'on en aura? Est-ce qu'ils sont petits?...
LA LUMIÈRE
Il en est de petits et de grands, de gros et de délicats, de très beaux et d'autres qui sont moins agréables.... Mais les plus vilains furent, il y a quelque temps, expulsés des jardins et cherchèrent refuge chez les Malheurs. Car il faut remarquer que les Malheurs habitent un autre contigu, qui communique avec le jardin des Bonheurs et n'en est séparé que par une sorte de vapeur ou de rideau subtil que le vent qui souffle des hauteurs de la Justice ou du fond de l'Éternité soulève à chaque instant.... Maintenant, il s'agit de s'organiser et de prendre certaines précautions. En général, les Bonheurs sont fort bons, pourtant il en est quelques-uns qui sont plus dangereux et plus perfides que les plus grands Malheurs....
LE PAIN
J'ai une idée! S'ils sont dangereux et perfides, ne serait-il pas préférable que nous attendissions tous à la porte, afin d'être à même de prêter main-forte aux enfants s'ils étaient obligés de fuir?...
LE CHIEN
Pas du tout! pas du tout!... Je veux aller partout avec mes petits dieux!... Que tous ceux qui ont peur restent donc à la porte!... Nous n'avons pas besoin [Regardant le Pain]. de poltrons, [Regardant la Chatte] ni de traîtres....
LE FEU
Moi, j'y vais!... Il paraît que c'est amusant!... On y danse tout le temps....
LE PAIN
Est-ce qu'on y mange aussi?...
L'EAU, [gémissant.]
Je n'ai jamais connu le plus petit Bonheur!... Je veux en voir enfin!...
LA LUMIÈRE
Taisez-vous! Personne ne demande vos avis.... Voici ce que j'ai décidé: le Chien, le Pain et le Sucre accompagneront les enfants. L'Eau n'entrera pas, parce qu'elle est trop froide, ni le Feu qui est trop turbulent. J'engage vivement le Lait à rester à la porte, parce qu'il est trop impressionnable; quant à la Chatte, elle fera comme elle voudra....
LE CHIEN
Elle a peur!...
LA CHATTE
J'irai saluer en passant quelques Malheurs qui sont de vieux amis et habitent à côté des Bonheurs....
TYLTYL
Et toi, la Lumière, est-ce que tu ne viens pas?...
LA LUMIÈRE
Je ne peux pas entrer ainsi chez les Bonheurs; la plupart ne me supportent pas.... Mais j'ai ici le voile épais dont je me couvre quand je visite les gens heureux.... [Elle déplie un long voile dont elle s'enveloppe soigneusement.] Il ne faut pas qu'un rayon de mon âme les effraye, car il est beaucoup de Bonheurs qui ont peur et ne sont pas heureux.... Voilà, de cette façon, les moins jolis et les plus gros eux-mêmes n'auront plus rien à redouter....
[Le rideau s'ouvre pour découvrir le neuvième tableau.]
NEUVIÈME TABLEAU
LES JARDINS DES BONHEURS
Quand s'ouvre le rideau, on découvre, prise sur les premiers plans des jardins, une sorte de salle formée de hautes colonnes de marbre entre lesquelles, masquant tout le fond, sont tendues de lourdes draperies de pourpre que soutiennent des cordages d'or. Architecture rappelant les moments les plus sensuels et les plus somptueux de la Renaissance (vénitienne ou flamande Véronèse et Rubens). Guirlandes, cornes d'abondance, torsades, vases, statues, dorures prodigués de toutes parts.--Au milieu, massive et féerique table de jaspe et de vermeil, encombrée de flambeaux, de cristaux, de vaisselle d'or et d'argent et surchargée de mets fabuleux.--Autour de la table, mangent, boivent, hurlent, chantent, s'agitent, se vautrent ou s'endorment parmi les venaisons, les fruits miraculeux, les aiguières et les amphores renversées, les plus gros Bonheurs de la terre. Ils sont énormes, invraisemblablement obèses et rubiconds, couverts de velours et de brocarts, couronnés d'or, de perles et de pierreries. De belles esclaves apportent, sans cesse des plats empanachés et des breuvages écumiants.--Musique vulgaire, hilare et brutale où dominent les cuivres.--Une lumière lourde et rouge baigne la scène.
* * * * *
[Tyltyl, Mytyl, le Chien, le Pain et le Sucre, d'abord assez intimidés, se pressent, à droite, au premier plan, autour de la Lumière. La Chatte, sans rien dire, se dirige vers le fond, également à droite, soulève un rideau sombre et disparaît.]
TYLTYL
Qu'est-ce que ces gros messieurs qui s'amusent et mangent tant de bonnes choses?
LA LUMIÈRE
Ce sont les plus gros Bonheurs de la Terre, ceux qu'on peut voir à l'œil nu. Il est possible, bien qu'assez peu probable, que l'Oiseau-Bleu se soit un instant égaré parmi eux. C'est pourquoi ne tourne pas encore le Diamant. Nous allons, pour la forme, explorer tout 'd'abord cette partie de la salle.
TYLTYL
Est-ce qu'on peut s'approcher?
LA LUMIÈRE
Certainement. Ils ne sont pas méchants, bien que vulgaires et, d'habitude, assez mal élevés.
MYTYL
Qu'ils ont de beaux gâteaux!...
LE CHIEN
Et du gibier! et des saucisses! et des gigots d'agneau et du foie de veau!... [Proclamant.] Rien au monde n'est meilleur, rien n'est plus beau et rien ne vaut le foie de veau!...
LE PAIN
Excepté les Pains-de-quatre-livres pétris de fine fleur de froment! Ils en ont d'admirables!... Qu'ils sont beaux! qu'ils sont beaux!... Ils sont plus gros que moi!...
LE SUCRE
Pardon, pardon, mille pardons.... Permettez, permettez.... Je ne voudrais froisser personne; mais n'oubliez-vous pas les Sucreries qui sont la gloire de cette table et dont l'éclat et la magnificence surpassent, si j'ose m'exprimer ainsi, tout ce qu'il y a dans cette salle et peut-être en tout autre lieu....
TYLTYL
Qu'ils ont l'air contents et heureux!... Et ils crient! et ils rient! et ils chantent!... Je crois qu'ils nous ont vus....
[En effet, une douzaine des plus Gros Bonheurs se sont levés de table et s'avancent péniblement, en soutenant leur ventre, vers le groupe des enfants.]
LA LUMIÈRE
Ne crains rien, ils sont très accueillants.... Ils vont probablement t'inviter à dîner.... N'accepte pas, n'accepte rien, de peur d'oublier ta mission....
TYLTYL
Quoi? Pas même un petit gâteau? Ils ont l'air si bons, si frais, si bien glacés de sucre, ornés de fruits confits et débordants de crème!...
LA LUMIÈRE
Ils sont dangereux et briseraient ta volonté. Il faut savoir sacrifier quelque chose au devoir qu'on remplit. Refuse poliment mais avec fermeté. Les voici....
LE PLUS GROS DES BONHEURS, [tendant la main à Tyltyl.]
Bonjour, Tyltyl!...
TYLTYL, [étonné.]
Vous me connaissez donc?... Qui êtes-vous?...
LE GROS BONHEUR
Je suis le plus gros des Bonheurs, le Bonheur-d'être-riche, et je viens, au nom de mes frères, vous prier, vous et votre famille, d'honorer de votre présence notre repas sans fin. Vous vous trouverez au milieu de tout ce qu'il y a de mieux parmi les vrais et gros Bonheurs de de cette Terre. Permettez que je vous présente les principaux d'entre eux. Voici mon gendre, le Bonheur-d'être-propriétaire, qui a le ventre en poire. Voici le Bonheur-de-la-vanité-satisfaite, dont le visage est si gracieusement bouffi. [Le Bonheur-de-la-vanité-satisfaite salue d'un air protecteur.] Voici le Bonheur-de-boire-quand-on-n'a-plus-soif et le Bonheur-de-manger-quand-on-n'a-plus-faim, qui sont jumeaux et ont les jambes en macaroni. [Ils saluent en chancelant.] Voici le Bonheur-de-ne-rien-savoir, qui est sourd comme une limande, et le Bonheur-de-ne-rien-comprendre, qui est aveugle comme une taupe. Voici le Bonheur-de-ne-rien-faire et le Bonheur-de-dormir-plus-qu'il-n'est-nécessaire, qui ont les mains en mie de pain et les yeux en gelée de pêche. Voici enfin le Rire-Épais qui est fendu jusqu'aux oreilles et auquel rien ne peut résister....
[Le Rire-Épais salue en se tordant.]
TYLTYL, [montrant du doigt un Gros Bonheur qui se tient un peu à l'écart.]
Et celui-là, qui n'ose pas approcher et nous tourne le dos?...
LE GROS BONHEUR
N'insistez pas, il est un peu gêné et n'est pas présentable à des enfants.... [Saisissant les mains de Tyltyl.] Mais venez donc! On recommence le festin.... C'est la douzième fois depuis l'aurore. On n'attend plus que vous.... Entendez-vous tous les convives qui vous réclament à grands cris?... Je ne puis vous les présenter tous, ils sont extrêmement nombreux.... [Offrant le bras aux deux enfants.] Permettez que je vous conduise aux deux places d'honneur....
TYLTYL
Je vous remercie bien, monsieur le Gros Bonheur.... Je regrette vivement.... Je ne peux pas pour le moment.... Nous sommes très pressés, nous cherchons l'Oiseau-Bleu. Vous ne sauriez pas, par hasard, où il se cache?
LE GROS BONHEUR
L'Oiseau-Bleu?... Attendez donc.... Oui, oui, je me rappelle.... On m'en a parlé dans le temps.... C'est, je crois, un oiseau qui n'est pas comestible.... En tout cas, il n'a jamais paru sur notre table.... C'est vous dire qu'on le tient en médiocre estime.... Mais ne vous mettez pas en peine; nous avons tant d'autres choses bien meilleures.... Vous allez vous mêler à notre vie, vous verrez tout ce que nous faisons....
TYLTYL
Que faites-vous?
LE GROS BONHEUR
Mais nous nous occupons sans cesse à ne rien faire.... Nous n'avons pas une minute de repos.... Il faut boire, il faut manger, il faut dormir. C'est extrêmement absorbant....
TYLTYL
Est-ce que c'est amusant?
LE GROS BONHEUR
Mais oui.... Il le faut bien, il n'y a pas autre chose sur cette Terre....
LA LUMIÈRE
Croyez-vous?...
LE GROS BONHEUR, [indiquant du doigt la Lumière, bas, à Tyltyl.]
Quelle est cette jeune personne mal élevée?...
[Durant toute la conversation précédente, une foule de Gros Bonheurs de second ordre s'est occupée du Chien, du Sucre et du Pain, et les a entraînés vers l'orgie. Tyltyl aperçoit soudain ces derniers qui, attablés fraternellement avec leurs hôtes, mangent, boivent et se trémoussent follement.]
TYLTYL
Voyez donc, la Lumière!... Ils sont à table!...
LA LUMIÈRE
Rappelle-les! sinon cela finira mal!...
TYLTYL
Tylô!...Tylô! ici!... Veux-tu venir ici, tout de suite, entends-tu!... Et vous, là-bas, le Sucre et le Pain, qui donc vous a permis de me quitter?... Qu'est-ce que vous faites là, sans autorisation?...
LE PAIN, [la bouche pleine.]
Est-ce que tu ne pourrais pas nous parler plus poliment?...
TYLTYL
Quoi? C'est le Pain qui se permet de me tutoyer?... Mais qu'est-ce qui te prend?... Et toi, Tylô!... Est-ce ainsi qu'on obéit? Allons, viens ici, à genoux, à genoux!... Et plus vite que ça!...
LE CHIEN, [à mi-voix et du bout de la table.]
Moi, quand je mange, je n'y suis pour personne et je n'entends plus rien....
LE SUCRE, [mielleusement.]
Excusez-nous, nous ne saurions quitter ainsi, sans les froisser, d'aussi aimables hôtes....
LE GROS BONHEUR
Vous voyez!... Ils vous donnent l'exemple.... Venez, on vous attend.... Nous n'admettons pas de refus.... On vous fera une douce violence.... Allons, les Gros Bonheurs, aidez-moi!... Poussons-les de force vers la table, pour qu'ils soient heureux malgré eux!...
[Tous les Gros Bonheurs, avec des cris de joie et gambadant de leur mieux, entraînent les enfants qui se débattent, tandis que le Rire-Épais saisit vigoureusement la Lumière par la taille.]
LA LUMIÈRE
Tourne le Diamant, il est temps!...
[Tyltyl fait ce qu'ordonne la Lumière. Aussitôt la scène s'illumine d'une clarté ineffablement pure, divinement rosée, harmonieuse et légère. Les lourds ornements du premier plan, les épaisses tentures rouges se détachent et disparaissent, dévoilant un fabuleux et doux jardin de paix légère et de sérénité, une sorte de palais de verdure aux perspectives harmonieuses, où la magnificence des feuillages, puissants et lumineux, exubérants et néanmoins disciplinés, où l'ivresse virginale des fleurs et la fraîche allégresse des eaux qui coulent, ruissellent et jaillissent de toutes parts semblent entraîner jusqu'aux confins de l'horizon l'idée même de la félicité. La table de l'orgie s'effondre sans laisser de traces; les velours, les brocarts, les couronnes des Gros Bonheurs, au souffle lumineux qui envahit la scène, se soulèvent, se déchirent et tombent, en même temps que les masques hilares, aux pieds des convives abasourdis. Ceux-ci se dégonflent à vue d'œil, comme des vessies crevées, s'entre-regardent, clignotent sous les rayons inconnus qui les blessent, et, se voyant enfin tels qu'ils sont en vérité, c'est-à-dire nus, hideux, flasques et lamentables, se mettent à pousser des hurlements de honte et d'épouvante, parmi lesquels on distingue très nettement ceux du Rire-Épais qui dominent tous les autres. Seul le Bonheur-de-ne-rien-comprendre demeure parfaitement calme, tandis que ses collègues s'agitent éperdument, cherchent à fuir, à se cacher dans les coins qu'ils espèrent plus sombres. Mais il n'y a plus d'ombre dans le jardin éblouissant. Aussi la plupart se décident-ils à franchir, en désespoir de cause, le rideau menaçant qui, sur là droite, dans un angle, ferme la voûte de la caverne des Malheurs. A chaque fois que l'un d'eux, dans la panique, soulève un pan de ce rideau, on entend s'élever du creux de l'antre une tempête d'injures, d'imprécations et de malédictions. Quant au Chien, au Pain et au Sucre, l'oreille basse, ils rejoignent le groupe des enfants, et, très penauds, se dissimulent derrière eux.]
TYLTYL, [regardant fuir les Gros Bonheurs.]
Dieu qu'ils sont laids!... Où vont-ils?...
LA LUMIÈRE
Ma foi, je crois qu'ils ont perdu la tête.... Ils vont se réfugier chez les Malheurs où je crains fort qu'on ne les retienne définitivement....
TYLTYL, [regardant autour de soi, émerveillé.]
Oh! le beau jardin, le beau jardin!... Où sommes-nous?...
LA LUMIÈRE
Nous n'avons pas changé de place; ce sont tes yeux qui ont changé de sphère.... Nous voyons à présent la vérité des choses; et nous allons apercevoir l'âme des Bonheurs qui supportent la clarté du Diamant.
TYLTYL
Que c'est beau!... Qu'il fait beau!... On se croirait en plein été.... Tiens! on dirait qu'on s'approche et qu'on va s'occuper de nous....
[En effet, les jardins commencent à se peupler de formes angéliques qui semblent sortir d'un long sommeil et glissent harmonieusement entre les arbres. Elles sont vêtues de robes lumineuses, aux subtiles et suaves nuances: réveil de rose, sourire d'eau, azur d'aurore, rosée d'ambre, etc.... ]
LA LUMIÈRE
Voici que s'avancent quelques Bonheurs aimables et curieux qui vont nous renseigner....
TYLTYL
Tu les connais?...
LA LUMIÈRE
Oui, je les connais tous; je viens souvent chez eux, sans qu'ils sachent qui je suis....
TYLTYL
Il y en a, il y en a!... Ils sortent de tous côtés!...
LA LUMIÈRE
Il y en avait beaucoup plus dans le temps. Les Gros Bonheurs leur ont fait bien du tort.
TYLTYL
C'est égal, il en reste pas mal....
LA LUMIÈRE
Tu en verras bien d'autres, à mesure que l'influence du Diamant se répandra parmi les jardins.... On trouve sur la Terre beaucoup plus de Bonheurs qu'on ne croit; mais la plupart des Hommes ne les découvrent point....
TYLTYL
En voici de petits qui s'avancent, courons à leur rencontre....
LA LUMIÈRE
C'est inutile; ceux qui nous intéressent passeront par ici. Nous n'avons pas le temps de faire la connaissance de tous les autres....
[Une bande de Petits Bonheurs, gambadant et riant aux éclats, accourt du fond des verdures et danse une ronde autour des enfants.]
TYLTYL
Qu'ils sont jolis, jolis!... D'où viennent-ils, qui sont-ils?...
LA LUMIÈRE
Ce sont les Bonheurs des enfants....
TYLTYL
Est-ce qu'on peut leur parler?...
LA LUMIÈRE
C'est inutile. Ils chantent, ils dansent, ils rient, mais ils ne parlent pas encore....
TYLTYL, frétillant.
Bonjour! Bonjour!... Oh! le gros, là, qui rit!... Qu'ils ont de belles joues, qu'ils ont de belles robes!... Ils sont tous riches ici?...
LA LUMIÈRE
Mais non, ici comme partout, il y a bien plus de pauvres que de riches....
TYLTYL
Où sont les pauvres?...
LA LUMIÈRE
On ne peut pas les distinguer.... Le Bonheur d'un enfant est toujours revêtu de ce qu'il y a de plus beau sur terre et dans les cieux.
TYLTYL, [ne tenant plus en place.]
Je voudrais danser avec eux....
LA LUMIÈRE
C'est absolument impossible, nous n'avons pas le temps.... Je vois qu'ils n'ont pas l'Oiseau-Bleu.... Du reste, ils sont pressés, tu vois, ils sont déjà passés.... Eux non plus n'ont pas de temps à perdre, car l'enfance est très brève....
[Une autre bande de Bonheurs, un peu plus grands que les précédents, se précipite dans le jardin, et chantant à tue-tête: «Les voilà! les voilà! Ils nous voient! Ils nous voient!...» danse autour des enfants une joyeuse farandole, à la fin de laquelle, celui qui paraît être le chef de la petite troupe s'avance vers Tyltyl en lui tendant la main.]
LE BONHEUR
Bonjour, Tyltyl!...
TYLTYL
Encore un qui me connaît!... [A la Lumière.] On commence à me connaître un peu partout.... Qui es-tu?...
LE BONHEUR
Tu ne me reconnais pas?... Je parie que tu ne reconnais aucun de ceux qui sont ici?...
TYLTYL, [assez embarrassé.]
Mais non.... Je ne sais pas.... Je ne me rappelle pas vous avoir vus....
LE BONHEUR
Vous entendez?... J'en étais sûr!... Il ne nous a jamais vus!... [Tous les autres Bonheurs de la bande éclatent de rire.] Mais, mon petit Tyltyl, tu ne connais que nous!... Nous sommes toujours autour de toi!... Nous mangeons, nous buvons, nous nous éveillons, nous respirons, nous vivons avec toi!...
TYLTYL
Oui, oui, parfaitement, je sais, je me rappelle.... Mais je voudrais savoir comment on vous appelle....
LE BONHEUR
Je vois bien que tu ne sais rien.... Je suis le chef des Bonheurs-de-ta-maison; et tous ceux-ci sont les autres Bonheurs qui l'habitent....
TYLTYL
Il y a donc des Bonheurs à la maison?...
[Tous les Bonheurs éclatent de rire.]
LE BONHEUR
Vous l'avez entendu!... S'il y a des Bonheurs dans ta maison!... Mais, petit malheureux, elle en est pleine à faire sauter les portes et les fenêtres!... Nous rions, nous chantons, nous créons de la joie à refouler les murs, à soulever les toits; mais nous avons beau faire, tu ne vois rien, tu n'entends rien.... J'espère qu'à l'avenir tu seras un peu plus raisonnable.... En attendant, tu vas serrer la main aux plus notables.... Une fois rentré chez toi, tu les reconnaîtras ainsi plus facilement.... Et puis, à la fin d'un beau jour, tu sauras les encourager d'un sourire, les remercier d'un mot aimable, car ils font vraiment tout ce qu'ils peuvent pour te rendre la vie légère et délicieuse.... Moi d'abord, ton serviteur, le Bonheur-de-se-bien-porter.... Je ne suis pas le plus joli, mais le plus sérieux. Tu me reconnaîtras?... Voici le Bonheur-de-l'air-pur, qui est à peu près transparent.... Voici le Bonheur-d'aimer-ses-parents, qui est vêtu de gris et toujours un peu triste, parce qu'on ne le regarde jamais.... Voici le Bonheur-du-ciel-bleu, qui est naturellement vêtu de bleu; et le Bonheur-de-la-forêt qui, non moins naturellement, est habillé de vert, et que tu reverras chaque fois que tu te mettras à la fenêtre.... Voici encore le bon Bonheur-des-heures-de soleil qui est couleur de diamant, et celui du-Printemps qui est d'émeraude folle....
TYLTYL
Et vous êtes aussi beaux tous les jours?...
LE BONHEUR
Mais oui, c'est tous les jours dimanche, dans toutes les maisons, quand on ouvre les yeux.... Et puis, quand vient le soir, voici le Bonheur-des-couchers-de-soleil, qui est plus beau que tous les rois du monde; et que suit le Bonheur-devoir-se-lever-les-étoiles, doré comme un dieu d'autrefois.... Puis, quand il fait mauvais, voici le Bonheur-de-la-pluie qui est couvert de perles, et le Bonheur-du-feu-d'hiver qui ouvre aux mains gelées son beau manteau de pourpre.... Et je ne parle pas du meilleur de tous, parce qu'il est presque frère des grandes Joies limpides que vous verrez bientôt, et qui est le Bonheur-des-pensées-innocentes, le plus clair d'entre nous.... Et puis, voici encore.... Mais vraiment, ils sont trop!... Nous n'en finirions pas, et je dois prévenir d'abord les Grandes-Joies qui sont là-haut, au fond, près des portes du ciel, et ne savent pas encore que vous êtes arrivés.... Je vais leur dépêcher le Bonheur-de-courir-nu-pieds-dans-la-rosée, qui est le plus agile.... [Au Bonheur qu'il vient de nommer et qui s'avance en faisant des cabrioles.] Va!...
[A ce moment, une sorte de diablotin en maillot noir, bousculant tout le monde en poussant des cris inarticulés, s'approche de Tyltyl, et gambade follement en l'accablant de nasardes, taloches et coups de pied insaisissables.]
TYLTYL, [ahuri et profondément indigné.]
Qu'est-ce que c'est que ce sauvage?
LE BONHEUR
Bon! c'est encore le Plaisir-d'être-insupportable qui s'est échappé de la caverne des Malheurs. On ne sait où l'enfermer. Il s'évade de partout, et les Malheurs eux-mêmes ne veulent plus le garder.
[Le diablotin continue de lutiner Tyltyl qui essaye vainement de se défendre, puis, soudain, riant aux éclats, disparaît sans raison, comme il était venu.]
TYLTYL
Qu'est-ce qu'il a? Il est un peu fou?
LA LUMIÈRE
Je ne sais. Il paraît que c'est ainsi que tu es toi-même lorsque tu n'es pas sage. Mais en attendant, il faudrait s'informer de l'Oiseau-Bleu. Il se peut que le chef des Bonheurs-de-ta-maison n'ignore pas où il se trouve....
TYLTYL
Où est-il?...
LE BONHEUR
Il ne sait pas où se trouve l'Oiseau-Bleu!...
[Tous les Bonheurs-de-la-maison éclatent de rire.]
TYLTYL, [vexé.]
Mais non, je ne sais pas.... Il n'y a pas de quoi rire....
[Nouveaux éclats de rires.]
LE BONHEUR
Voyons, ne te fâche pas.... et puis, soyons sérieux.... Il ne sait pas, que voulez-vous, il n'est pas plus ridicule que la plupart des Hommes.... Mais voici que le petit Bonheur-de-courir-nu-pieds-dans-la-rosée a prévenu les Grandes-Joies qui s'avancent vers nous....
[En effet, les hautes et belles figures angéliques, vêtues de robes lumineuses, s'approchent lentement.]
TYLTYL
Qu'elles sont belles!... Pourquoi ne rient-elles pas?... Ne sont-elles pas heureuses?...
LA LUMIÈRE
Ce n'est pas quand on rit qu'on est le plus heureux....
TYLTYL
Qui sont-elles?...
LE BONHEUR
Ce sont les Grandes-Joies....
TYLTYL
Tu sais leurs noms?...
LE BONHEUR