L'oiseau bleu: Féerie en six actes et douze tableaux

Part 4

Chapter 43,700 wordsPublic domain

[Comme un des Spectres s'avance de ce côté, il fuit à toutes jambes, en poussant des hurlements d'épouvante.]

LA NUIT, [à trois Spectres qu'elle a pris au collet.]

Par ici, vous autres!... [A Tyltyl.] Rouvre un peu la porte.... [Elle pousse les Spectres dans la caverne.] Là, ça va bien.... [Le Chien en ramène deux autres.] Et encore ceux-ci.... Voyons, vite, rangez-vous.... Vous savez bien que vous ne sortez plus qu'à la Toussaint.

[Elle referme la porte.]

TYLTYL, [allant à une autre porte.]

Qu'y a-t-il derrière celle-ci?...

LA NUIT

A quoi bon?... Je te l'ai déjà dit, l'Oiseau-Bleu n'est jamais venu par ici.... Enfin, comme tu voudras.... Ouvre-la si ça te fait plaisir.... Ce sont les Maladies....

TYLTYL, [la clef dans la serrure.]

Est-ce qu'il faut prendre garde en ouvrant?...

LA NUIT

Non, ce n'est pas la peine.... Elles sont bien tranquilles, les pauvres petites.... Elles ne sont pas heureuses.... L'Homme, depuis quelque temps, leur fait une telle guerre!... Surtout depuis la découverte des microbes.... Ouvre donc, tu verras....

[Tyltyl ouvre la porte toute grande. Rien ne paraît.]

TYLTYL

Elles ne sortent pas?...

LA NUIT

Je t'avais prévenu, presque toutes sont souffrantes et bien découragées.... Les médecins ne sont pas gentils pour elles.... Entre donc un instant, tu verras....

[Tyltyl entre dans la caverne et ressort aussitôt après.]

TYLTYL

L'Oiseau-Bleu n'y est pas.... Elles ont l'air bien malades, vos Maladies.... Elles n'ont même pas levé la tête.... [Une petite Maladie, en pantoufles, robe de chambre et bonnet de coton, s'échappe de la caverne et se met à gambader dans la salle.] Tiens!... Une petite qui s'évade!... Qu'est-ce que c'est?...

LA NUIT

Ce n'est rien, c'est la plus petite, c'est le Rhume de cerveau.... C'est une de celles qu'on persécute le moins et qui se portent le mieux.... [Appelant le Rhume de cerveau] Viens ici, ma petite.... C'est trop tôt; il faut attendre le printemps....

[Le Rhume de cerveau, éternuant, toussant et se mouchant, rentre dans la caverne dont Tyltyl referme la porte.]

TYLTYL, [allant à la porte voisine.]

Voyons donc celle-ci.... Qu'est-ce que c'est?...

LA NUIT

Prends garde.... Ce sont les Guerres.... Elles sont plus terribles et plus puissantes que jamais.... Dieu sait ce qui arriverait si l'une d'elles s'échappait!... Heureusement, elles sont assez obèses et manquent d'agilité.... Mais tenons-nous prêts à repousser la porte tous ensemble, pendant que tu jetteras un rapide coup d'œil dans la caverne....

[Tyltyl, avec mille précautions, entrebâille la porte de manière qu'il n'y ait qu'une petite fente où il puisse appliquer l'œil. Aussitôt, il s'arc-boute en criant:]

TYLTYL

Vite! vite!... Poussez donc!... Elles m'ont vu!... Elles viennent toutes!... Elles ouvrent la porte!...

LA NUIT

Allons, tous!... Poussez ferme!... Voyons, le Pain, que faites-vous?... Poussez tous!... Elles ont une force!... Ah! voilà! Ça y est.... Elles cèdent.... Il était temps!... As-tu vu?...

TYLTYL

Oui, oui!... Elles sont énormes, épouvantables!... Je crois qu'elles n'ont pas l'Oiseau-Bleu....

LA NUIT

Bien sûr qu'elles ne l'ont point.... Elles le mangeraient tout de suite.... Eh bien, en as-tu assez?... Tu vois bien qu'il n'y a rien à faire....

TYLTYL

Il faut que je voie tout.... La Lumière l'a dit....

LA NUIT

La Lumière l'a dit.... C'est facile à dire quand on a peur et qu'on reste chez soi....

TYLTYL

Allons à la suivante.... Qu'est-ce?...

LA NUIT

Ici, j'enferme les Ténèbres et les Terreurs....

TYLTYL

Est-ce qu'on peut ouvrir?...

LA NUIT

Parfaitement.... Elles sont assez tranquilles; c'est comme les Maladies....

TYLTYL, [entr'ouvrant la porte avec une certaine méfiance et risquant un regard dans la caverne.]

Elles n'y sont pas....

LA NUIT, [regardant à son tour dans la caverne.]

Eh bien, les Ténèbres, que faites-vous?... Sortez donc un instant, ça vous fera du bien, ça vous dégourdira. Et les Terreurs aussi.... Il n'y a rien à Craindre.... [Quelques Ténèbres et quelques Terreurs, sous la figure de femmes couvertes, les premières de voiles noirs, les dernières de voiles verdâtres, risquent piteusement quelques pas hors de la caverne, et, sur un geste qu'ébauche Tyltyl, rentrent précipitamment.] Voyons, tenez-vous donc.... C'est un enfant, il ne vous fera pas de mal.... [A Tyltyl]. Elles sont devenues extrêmement timides; excepté les grandes, celles que tu vois au fond....

TYLTYL, [regardant vers le fond de la caverne.]

Oh! qu'elles sont effrayantes!...

LA NUIT

Elles sont enchaînées.... Ce sont les seules qui n'aient pas peur de l'Homme.... Mais referme la porte, de crainte qu'elles ne se fâchent....

TYLTYL, [allant à la porte suivante.]

Tiens!... Celle-ci est plus sombre.... Qu'est-ce que c'est?...

LA NUIT

Il y a plusieurs Mystères derrière celle-ci.... Si tu y tiens absolument, tu peux l'ouvrir aussi.... Mais n'entre pas.... Sois bien prudent, et puis préparons-nous à repousser la porte, comme nous avons fait pour les Guerres....

TYLTYL, [entr'ouvrant avec des précautions inouïes, et passant craintivement la tête dans l'entrebâillement.]

Oh!... Quel froid!... Mes yeux cuisent!... Fermez vite!... Poussez donc! On repousse!... [La Nuit, le Chien, la Chatte et le Sucre repoussent la porte.] Oh! j'ai vu!...

LA NUIT

Quoi donc?...

TYLTYL, [bouleversé.]

Je ne sais pas, c'était épouvantable!... Ils étaient tous assis comme des monstres sans yeux.... Quel était le géant qui voulait me saisir?...

LA NUIT

C'est probablement le Silence; il a la garde de cette porte.... Il paraît que c'était effrayant?... Tu en es encore tout pâle et tout tremblant....

TYLTYL

Oui, je n'aurais pas cru.... Je n'avais jamais vu.... Et j'ai les mains gelées....

LA NUIT

Ce sera bien pis tout à l'heure si tu continues....

TYLTYL, [allant à la porte suivante.]

Et celle-ci?... Est-elle aussi terrible?...

LA NUIT

Non, il y a un peu de tout.... J'y mets les Étoiles sans emploi, mes parfums personnels, quelques Lueurs qui m'appartiennent, tels que feux-follets, vers luisants, lucioles; on y serre aussi la Rosée, le Chant des Rossignols, etc..

TYLTYL

Justement, les Étoiles, le Chant des Rossignols.... Ce doit être celle-là.

LA NUIT

Ouvre-donc si tu veux; tout cela n'est pas bien méchant....

[Tyltyl ouvre la porte toute grande. Aussitôt les Étoiles, sous la forme de belles jeunes filles voilées de lueurs versicolores, s'échappent de leur prison, se répandent dans la salle et forment sur les marches et autour des colonnes de gracieuses rondes baignées d'une sorte de lumineuse pénombre. Les Parfums de la Nuit, presque invisibles, les Feux-follets, les Lucioles, la Rosée transparente se joignent à elles, cependant que le Chant des Rossignols, sortant à flots de la caverne, inonde le palais nocturne.]

MYTYL, [ravie, battant des mains.]

Oh! les jolies madames!...

TYLTYL

Et qu'elles dansent bien!...

MYTYL

Et qu'elles sentent bon!...

TYLTYL

Et qu'elles chantent bien!...

MYTYL

Qu'est-ce que c'est, ceux-là, qu'on ne voit presque pas?...

LA NUIT

Ce sont les Parfums de mon ombre....

TYLTYL

Et les autres, là-bas, qui sont en verre filé?...

LA NUIT

C'est la Rosée des forêts et des plaines.... Mais en voilà assez.... Ils n'en finiraient pas.... C'est le diable de les faire rentrer une fois qu'ils se sont mis à danser.... [Frappant dans ses mains.] Allons, vite, les Étoiles!... Ce n'est pas le moment de danser.... Le ciel est couvert, il y a de gros nuages.... Allons, vite, rentrez tous, sinon j'irai chercher un rayon de soleil....

[Fuite épouvantée des Étoiles, Parfums, etc...., qui se précipitent dans la caverne que l'on referme sur eux. En même temps s'éteint le Chant des Rossignols.]

TYLTYL, [allant à la porte du fond.]

Voici la grande porte du milieu....

LA NUIT, gravement.

N'ouvre pas celle-ci....

TYLTYL

Pourquoi?...

LA NUIT

Parce que c'est défendu....

TYLTYL

C'est donc là que se cache l'Oiseau-Bleu; la Lumière me l'a dit....

LA NUIT, [maternelle.]

Écoute-moi, mon enfant.... J'ai été bonne et complaisante.... J'ai fait pour toi ce que je n'avais fait jusqu'ici pour personne.... Je t'ai livré tous mes secrets.... Je t'aime bien, j'ai pitié de ta jeunesse et de ton innocence et je te parle comme une mère.... Écoute-moi et crois-moi, mon enfant, renonce, ne va point plus avant, ne tente pas le Destin, n'ouvre pas cette porte....

TYLTYL, [assez ébranlé.]

Mais pourquoi?...

LA NUIT

Parce que je ne veux pas que tu te perdes.... Parce que nul de ceux, entends-tu, nul de ceux qui l'ont entr'ouverte, ne fût-ce que de l'épaisseur d'un cheveu, n'est revenu vivant à la lumière du jour.... Parce que tout ce qu'on peut imaginer d'épouvantable, parce que toutes les terreurs, toutes les horreurs dont on parle sur terre, ne sont rien, comparées à la plus innocente de celles qui assaillent un homme dès que son œil effleure les premières menaces de l'abîme auquel personne n'ose donner un nom.... C'est au point que moi-même, si tu t'obstines, malgré tout, à toucher cette porte, je te demanderai d'attendre que je sois à l'abri dans ma tour sans fenêtres.... Maintenant c'est à toi de savoir, à toi de réfléchir....

[Mytyl, tout en larmes, pousse des cris de terreur inarticulés et cherche à entraîner Tyltyl.]

LE PAIN, [claquant des dents.]

Ne le faites pas, mon petit maître!... [Se jetant à genoux.] Ayez pitié de nous!... Je vous le demande à genoux.... Vous voyez que la Nuit a raison....

LA CHATTE

C'est notre vie à tous que vous sacrifiez....

TYLTYL

Je dois l'ouvrir....

MYTYL, [trépignant parmi des sanglots.]

Je ne veux pas!... Je ne veux pas!...

TYLTYL

Que le Sucre et le Pain prennent Mytyl par la main et se sauvent avec elle.... Je vais ouvrir....

LA NUIT

Sauve qui peut!... Venez vite!... Il est temps!...

[Elle fuit.]

LE PAIN, [fuyant éperdument.]

Attendez au moins que nous soyons au bout de la salle!...

LA CHATTE, [fuyant également.]

Attendez!... attendez!...

Ils se cachent derrière les colonnes à l'autre bout de la salle. Tyltyl reste seul avec le Chien, près de la porte monumentale.

LE CHIEN, [haletant et hoquetant d'épouvante contenue.]

Moi, je reste, je reste.... Je n'ai pas peur.... Je reste!... Je reste près de mon petit dieu.... Je reste!... Je reste....

TYLTYL, [caressant le Chien.]

C'est bien, Tylô, c'est bien!... Embrasse-moi.... Nous sommes deux.... Maintenant gare à nous!... [Il met la clef dans la serrure. Un cri d'épouvante part de l'autre bout de la salle où se sont réfugiés les fuyards. A peine la clef a-t-elle touché la porte que les hauts ballants de celle-ci s'ouvrent par le milieu, glissent latéralement et disparaissent, à droite et à gauche, dans l'épaisseur des murs, découvrant tout à coup, irréel, infini, ineffable, le plus inattendu des jardins de rêve et de lumière nocturne, où, parmi les étoiles et les planètes, illuminant tout ce qu'ils touchent, volant sans cesse de pierreries en pierreries, de rayons de lune en rayons de lune, de féeriques oiseaux bleus évoluent perpétuellement et harmonieusement jusqu'aux confins de l'horizon, innombrables au point qu'ils semblent être le souffle, l'atmosphère azurée, la substance même du jardin merveilleux.--Tyltyl, ébloui, éperdu, debout dans la lumière du jardin:] Oh!... le ciel!... [Se tournant vers ceux qui oui fui.] Venez vite!... Ils sont là!... C'est eux! c'est eux! c'est eux!...Nous les tenons enfin!... Des milliers d'oiseaux bleus! Des millions!... Des milliards!... Il y en aura trop!... Viens, Mytyl!... Viens, Tylô!... Venez tous!... Aidez-moi!... [S'élançant parmi les oiseaux.] On les prend à pleines mains!... Ils ne sont pas farouches!... Ils n'ont pas peur de nous!... Par ici! par ici!... [Mytyl et les autres accourent. Ils entrent tous dans le jardin éblouissant, hormis la Nuit et la Chatte.] Vous voyez!... Ils sont trop!... Ils viennent dans mes mains!... Regardez donc, ils mangent les rayons de la lune!... Mytyl, où donc es-tu?... Il y a tant d'ailes bleues, tant de plumes qui tombent qu'on n'y voit plus du tout!... Tylô! ne les mord pas.... Ne leur fais pas de mal!... Prends-les très doucement!

MYTYL, [enveloppée d'oiseaux bleus.]

J'en ai déjà pris sept!... Oh! qu'ils battent des ailes!... Je ne puis les tenir!...

TYLTYL

Moi non plus!... J'en ai trop!... Ils s'échappent!... Ils reviennent!... Tylô en a aussi!... Ils vont nous entraîner!... nous porter dans le ciel!... Viens, sortons par ici!... La Lumière nous attend!... Elle sera contente!... Par ici, par ici!...

[Ils s'évadent du jardin, les mains pleines d'oiseaux qui se débattent, et, traversant toute la salle parmi l'affolement des ailes azurées, sortent à droite, par où ils sont entrés, suivis du Pain et du Sucre qui n'ont pas pris d'oiseaux. --Restés seuls, la Nuit et la Chatte remontent vers le fond et regardent anxieusement dans le jardin.]

LA NUIT

Ils ne l'ont pas?...

LA CHATTE

Non.... Je le vois là sur ce rayon de lune.... Ils n'ont pas pu l'atteindre, il se tenait trop haut....

[Le rideau tombe. Aussitôt après, devant le rideau tombé, entrent simultanément, à gauche la Lumière, à droite Tyltyl, Mytyl et le Chien, accourant tout couverts des oiseaux qu'ils viennent de capturer. Mais déjà ceux-ci paraissent inanimés et, la tête pendante et les ailes brisées, ne sont plus dans leurs mains que d'inertes dépouilles.]

LA LUMIÈRE

Eh bien, l'avez-vous-pris?...

TYLTYL

Oui, oui!... Tant qu'on voulait.... Il y en a des milliers!... Les voici!... Les vois-tu!... [Regardant les oiseaux qu'il tend vers la Lumière et s'apercevant qu'ils sont morts.] Tiens!... Ils ne vivent plus.... Qu'est-ce qu'on leur a fait?... Les tiens aussi, Mytyl?... Ceux de Tylô aussi. [Jetant avec colère les cadavres d'oiseaux.] Ah! non, c'est trop vilain!... Qui est-ce qui les a tués?... Je suis trop malheureux!...

[Il se cache la tête sous le bras et paraît tout secoué de sanglots.]

LA LUMIÈRE, [le serrant maternellement dans ses bras.]

Ne pleure pas, mon enfant.... Tu n'as pas pris celui qui peut vivre en plein jour.... Il est allé ailleurs.... Nous le retrouverons....

LE CHIEN, [regardant les oiseaux morts.]

Est-ce qu'on peut les manger?...

[Ils sortent tous à gauche.]

CINQUIÈME TABLEAU

LA FORÊT

Une forêt.--Il fait nuit.--Clair de lune.--Vieux arbres de diverses espèces, notamment: un chêne, un hêtre, un orme, un peuplier, un sapin, un cyprès, un tilleur, un marronnier, etc.

* * * * *

[Entre la Chatte.]

LA CHATTE, [saluant les arbres à la ronde.]

Salut à tous les arbres!...

MURMURE DES FEUILLAGES

Salut!...

LA CHATTE

C'est un grand jour que ce jour-ci!... Notre ennemi vient délivrer vos énergies et se livrer lui-même.... C'est Tyltyl, le fils du bûcheron qui vous a fait tant de mal.... Il cherche l'Oiseau-Bleu que vous cachez à l'Homme depuis le commencement du monde, et qui sait seul notre secret.... [Murmure dans les feuilles.] Vous dites?... Ah! c'est le Peuplier qui parle.... Oui, il possède un Diamant qui a la vertu de délivrer un instant nos esprits; il peut nous forcer à livrer l'Oiseau-Bleu, et nous serons dès lors, définitivement, à la merci de l'Homme.... [Murmure dans les feuilles.] Qui parle?... Tiens! c'est le Chêne.... Comment allez-vous?... [Murmure dans les feuilles du Chêne.] Toujours enrhumé?... La Réglisse ne vous soigne plus?... Toujours les rhumatismes?... Croyez-moi, c'est à cause de la mousse; vous en mettez trop sur vos pieds.... L'Oiseau-Bleu est toujours chez vous?... [Murmures dans les feuilles du Chêne.] Vous dites?... Oui, il n'y a pas à hésiter, il faut en profiter, il faut qu'il disparaisse.... [Murmure dans les feuilles.] Plaît-il?... Oui, il est avec sa petite sœur; il faut qu'elle meure aussi.... [Murmure dans les feuilles.] Oui, le Chien les accompagne; il n'y a pas moyen de l'éloigner.... [Murmure dans les feuilles.] Vous dites?... Le corrompre?... Impossible.... J'ai essayé de tout.... [Murmures parmi les feuilles.] Ah! c'est toi, le Sapin?... Oui, prépare quatre planches.... Oui, il y a encore le Feu, le Sucre, l'Eau, le Pain.... Ils sont tous avec nous, excepté le Pain qui est assez douteux.... Seule la Lumière est favorable à l'Homme; mais elle ne viendra pas.... J'ai fait croire aux petits qu'ils devaient s'échapper en cachette pendant qu'elle dormait.... L'occasion est unique.... [Murmure dans les feuilles.] Tiens! c'est la voix du Hêtre!... Oui, vous avez raison; il faut que l'on prévienne les Animaux.... Le Lapin a-t-il son tambour?... Il est chez vous?... Bien, qu'il batte le rappel, tout de suite.... Les voici!...

[On entend s'éloigner les roulements de tambour du Lapin.--Entrent Tyltyl, Mytyl et le Chien.]

TYLTYL

C'est ici?...

LA CHATTE, [obséquieuse, doucereuse, empressé se précipitant au-devant des enfants.]

Ah! voilà, mon petit maître!... Que vous avez bonne mine et que vous êtes joli, ce soir!... Je vous ai précédé pour annoncer votre arrivée.... Tout va bien. Cette fois nous tenons l'Oiseau-Bleu, j'en suis sûre.... Je viens d'envoyer le Lapin battre le rappel afin de convoquer les principaux Animaux du pays.... On les entend déjà dans le feuillage.... Écoutez!... Ils sont un peu timides et n'osent approcher.... [Bruits d'animaux divers, tels que vaches, porcs, chevaux, ânes, etc.--Bas à Tyltyl, le prenant à part.] Mais pourquoi avez-vous amené le Chien?... Je vous l'ai déjà dit, il est au plus mal avec tout le monde, même avec les arbres.... Je crains bien que sa présence odieuse ne fasse tout manquer....

TYLTYL

Je n'ai pu m'en débarasser.... [Au Chien, la menaçant] Veux-tu bien t'en aller, vilaine bête!...

LE CHIEN

Qui?... Moi!... Pourquoi?... Qu'est-ce que j'ai fait?...

TYLTYL

Je te dis de t'en aller!... On n'a que faire de toi, c'est bien simple.... Tu nous embêtes à la fin!...

LE CHIEN

Je ne dirai rien.... Je suivrai de loin.... On ne me verra pas.... Veux-tu que je fasse le beau?...

LA CHATTE, [bas, à Tyltyl.]

Vous tolérez pareille désobéissance?... Donnez-lui donc quelques coups de bâton sur le nez, il est vraiment insupportable!...

TYLTYL, [battant le Chien.]

Voilà qui t'apprendra à obéir plus vite!...

LE CHIEN, [hurlant.]

Aïe! Aïe! Aïe!...

TYLTYL

Qu'en dis-tu?...

LE CHIEN

Il faut que je t'embrasse puisque tu m'as battu!...

[Il embrasse et caresse violemment Tyltyl.]

TYLTYL

Voyons.... C'est, bien.... Ça suffit.... Va-t'en!...

MYTYL

Non, non; je veux qu'il reste.... J'ai peur de tout quand il n'est pas là....

LE CHIEN, [bondissant et renversant presque Mytyl, qu'il accable de caresses précipitées et enthousiastes.]

Oh! la bonne petite fille!... Qu'elle est belle! Qu'elle est bonne!... Qu'elle est belle, qu'elle est douce!... Il faut que je l'embrasse! Encore! encore! encore!...

LA CHATTE

Quel idiot!... Ma foi, nous verrons bien.... Ne perdons pas de temps.... Tournez le Diamant....

TYLTYL

Où faut-il me placer?

LA CHATTE

Dans ce rayon de lune; vous y verrez plus clair.... Là! tournez doucement....

[Tyltyl tourne le Diamant; aussitôt, un long frémissement agite les branches et les feuilles. Les troncs les plus anciens et les plus imposants s'entr'ouvrent pour livrer passage à l'âme que chacun d'eux renferme. L'aspect de ces âmes diffère suivant l'aspect et le caractère de l'arbre qu'elles représentent. Celle de l'Orme, par exemple, est une sorte de gnome poussif, ventru, bourru; celle du Tilleul est placide, familière, joviale: celle du Hêtre, élégante et agile; celle du Bouleau, blanche, réservée, inquiète; celle du Saule, rabougrie, échevelée, plaintive; celle du Sapin, longue, efflanquée, taciturne; celle du Cyprès, tragique; celle du Marronnier, prétentieuse, un peu snob; celle du Peuplier, allègre, encombrante, bavarde. Les unes sortent lentement de leur tronc, engourdies, s'étirant, comme après une captivité ou un sommeil séculaire, les autres s'en dégagent d'un bond, alertes, empressées, et toutes viennent se ranger autour des deux enfants, tout en se tenant autant que possible à proximité de l'arbre dont elles sont nées.]

LE PEUPLIER, [accourant le premier et criant à tue-tête.]

Des Hommes!... De petits Hommes!... On pourra leur parler!... C'est fini le Silence!... C'est fini!... D'où viennent-ils?... Qui est-ce?... Qui sont-ils?... [Au Tilleul qui s'avance en fumant tranquillement sa pipe.] Les connais-tu, toi, père Tilleul?...

LE TILLEUL

Je ne me rappelle pas les avoir vus....

LE PEUPLIER

Mais si, voyons, mais si!... Tu connais tous les Hommes, tu es toujours à te promener autour de leurs maisons....

LE TILLEUL, [examinant les enfants.]

Mais non, je vous assure.... Je ne les connais pas.... Ils sont encore trop jeunes.... Je ne connais bien que les amoureux qui viennent me voir au clair de lune; ou les buveurs de bière qui trinquent sous mes branches....

LE MARRONNIER, [pincé, ajustant son monocle.]

Qu'est-ce que c'est que ça?... C'est des pauvres de la campagne?...

LE PEUPLIER

Oh! vous, monsieur le Marronnier, depuis que vous ne fréquentez plus que les boulevards des grandes villes....

LE SAULE, [s'avançant en sabots et geignard.]

Mon Dieu, mon Dieu!... Ils viennent encore me couper la tête et les bras pour en faire des fagots!...

LE PEUPLIER

Silence!... Voici le Chêne qui sort de son palais!... Il a l'air bien souffrant ce soir.... Ne trouvez-vous pas qu'il vieillit?... Quel âge peut-il avoir?... Le Sapin dit qu'il a quatre mille ans; mais je suis sûre qu'il exagère.... Attention, il va nous dire ce que c'est....

[Le Chêne s'avance lentement. Il est fabuleusement vieux, couronné de gui et vêtu d'une longue robe verte brodée de mousse et de lichen. Il est aveugle, sa barbe blanche flotte au vent. Il s'appuie d'une main sur un bâton noueux et de l'autre sur un jeune Chêneau qui lui sert de guide. L'Oiseau-Bleu est perché sur son épaule. À son approche, mouvement de respect parmi les arbres qui se rangent et s'inclinent.]

TYLTYL

Il a l'Oiseau-Bleu!... Vite! vite!... Par ici!... Donnez-le-moi!...

LES ARBRES

Silence!...

LA CHATTE, [à Tyltyl.]

Découvrez-vous, c'est le Chêne!...

LE CHÊNE, [à Tyltyl.]

Qui es-tu?...

TYLTYL

Tyltyl, monsieur.... Quand est-ce que je pourrai prendre l'Oiseau-Bleu?...

LE CHÊNE

Tyltyl, le fils du bûcheron?...

TYLTYL

Oui, monsieur....

LE CHÊNE

Ton père nous a fait bien du mal.... Dans ma seule famille il a mis à mort six cents de mes fils, quatre cent soixante-quinze oncles et tantes, douze cents cousins et cousines, trois cent quatre-vingts brus et douze mille arrière-petits-fils!...

TYLTYL

Je ne sais pas, monsieur.... Il ne l'a pas fait exprès....

LE CHÊNE

Que viens-tu faire ici, et pourquoi as-tu fait sortir nos âmes de leurs demeures?...

TYLTYL

Monsieur, je vous demande pardon de vous avoir dérangé.... C'est la Chatte qui m'a dit que vous alliez nous dire où se trouve l'Oiseau-Bleu....

LE CHÊNE

Oui, je sais, tu cherches l'Oiseau-Bleu, c'est-à-dire le grand secret des choses et du bonheur, pour que les Hommes rendent plus dur encore notre esclavage....

TYLTYL

Mais non, monsieur; c'est pour la petite fille de la Fée Bérylune qui est très malade....

LE CHÊNE, lui imposant silence.

Il suffit!... Je n'entends pas les Animaux.... Où sont-ils?... Tout ceci les intéresse autant que nous.... Il ne faut pas que nous, les Arbres, assumions seuls la responsabilité des mesures graves qui s'imposent.... Le jour où les Hommes apprendront que nous avons fait ce que nous allons faire, il y aura d'horribles représailles.... Il convient donc que notre accord soit unanime, pour que notre silence le soit également....

LE SAPIN, [regardant par-dessus les autres arbres.]

Les Animaux arrivent.... Ils suivent le Lapin.... Voici l'âme du Cheval, du Taureau, du Bœuf, de la Vache, du Loup, du Mouton, du Porc, du Coq, de la Chèvre, de l'Âne et de l'Ours....