L'oiseau bleu: Féerie en six actes et douze tableaux
Part 2
Cela va sans dire!... Je n'aime pas les questions inutiles.... L'âme du sucre n'est pas plus intéressante que celle du poivre.... Voilà, je vous donne ce que j'ai pour vous aider dans la recherche de l'Oiseau-Bleu.... Je sais bien que l'Anneau-qui-rend-invisible ou le Tapis-Volant vous seraient plus utiles.... Mais j'ai perdu la clef de l'armoire où je les ai serrés.... Ah! j'allais oublier.... [Montrant le Diamant.] Quand on le tient ainsi, tu vois.... un petit tour de plus, on revoit le Passé.... Encore un petit tour, et l'on voit l'Avenir.... C'est curieux et pratique et ça ne fait pas de bruit....
TYLTYL
Papa me le prendra....
LA FÉE
Il ne le verra pas; personne ne peut le voir tant qu'il est sur ta tête.... Veux-tu l'essayer?... [Elle coiffe Tyltyl du petit chapeau vert.] A présent, tourne le Diamant.... Un tour et puis après....
[A peine Tyltyl a-t-il tourné le Diamant, qu'un changement soudain et prodigieux s'opère en toutes choses. La vieille fée est tout à coup une belle princesse merveilleuse; les cailloux dont sont bâtis les murs de la cabane s'illuminent, bleuissent comme des saphirs, deviennent transparents, scintillent, éblouissent à l'égal des pierres les plus précieuses. Le pauvre mobilier s'anime et resplendit; la table de bois blanc s'affirme aussi grave, aussi noble qu'une table de marbre, le cadran de l'horloge cligne de l'œil et sourit avec aménité, tandis que la porte derrière quoi va et vient le balancier s'entr'ouvre et laisse s'échapper les Heures, qui, se tenant les mains et riant aux éclats, se mettent à danser aux sons d'une musique délicieuse. Effarement légitime de Tyltyl qui s'écrie en montrant les Heures.]
TYLTYL
Qu'est-ce que c'est que toutes ces belles dames?...
LA FÉE
N'aie pas peur; ce sont les heures de ta vie qui sont heureuses d'être libres et visibles un instant....
TYLTYL
Et pourquoi que les murs sont si clairs?... Est-ce qu'ils sont en sucre ou en pierres précieuses?...
LA FÉE
Toutes les pierres sont pareilles, toutes les pierres sont précieuses: mais l'homme n'en voit que quelques-unes....
[Pendant qu'ils parlent ainsi, la féerie continue et se complète. Les âmes des Pains-de-quatre-livres, sous la forme de bonshommes en maillots couleur croûte-de-pain, ahuris et poudrés de farine, se dépêtrent de la huche et gambadent autour de la table où ils sont rejoints par le Feu, qui, sorti de l'âtre en maillot soufre et vermillon, les poursuit en se tordant de rire.]
TYLTYL
Qu'est-ce que c'est que ces vilains bonshommes?...
LA FÉE
Rien de grave; ce sont les âmes des Pains-de-quatre-livres qui profitent du règne de la vérité pour sortir de la huche où elles se trouvaient à l'étroit....
TYLTYL
Et le grand diable rouge qui sent mauvais?...
LA FÉE
Chut!... Ne parle pas trop haut, c'est le Feu.... Il a mauvais caractère.
[Ce dialogue n'a pas interrompu la féerie. Le Chien et la Chatte, couchés en rond au pied de l'armoire, poussant simultanément un grand cri, disparaissent dans une trappe, et à leur place surgissent deux personnages, dont l'un porte un masque de bouledogue, et l'autre une tête de chatte. Aussitôt, le petit homme au masque de bouledogue--que nous appellerons dorénavant le Chien--se précipite sur Tyltyl qu'il embrasse violemment et accable île bruyantes et impétueuses caresses, cependant que la petite femme au masque de chatte--que nous appellerons plus simplement la Chatte--se donne un coup de peigne, se lave les mains et se lisse la moustache, avant de s'approcher de Mytyl.]
LE CHIEN, [hurlant, sautant, bousculant tout, insupportable.]
Mon petit dieu!... Bonjour! bonjour, mon petit dieu!... Enfin, enfin, on peut parler! J'avais tant de choses à te dire!... J'avais beau aboyer et remuer la queue!... Tu ne comprenais pas!... Mais maintenant!... Bonjour! bonjour!... Je t'aime!... Je t'aime!... Veux-tu que je fasse quelque chose d'étonnant?... Veux-tu que je fasse le beau?... Veux-tu que je marche sur les mains ou que je danse à la corde?...
TYLTYL, à la Fée.
Qu'est-ce que c'est que ce monsieur à tête de chien?...
LA FÉE
Mais tu ne vois donc pas?... C'est l'âme de Tylô que tu as délivrée....
LA CHATTE, [s'approchant de Mytyl et lui tendant la main, cérémonieusement, avec circonspection.]
Bonjour, Mademoiselle.... Que vous êtes jolie ce matin!...
MYTYL
Bonjour, Madame.... [A la Fée.] Qui est-ce?...
LA FÉE
C'est facile à voir; c'est l'âme de Tylette qui te tend la main.... Embrasse-la....
LE CHIEN, [bousculant la Chatte.]
Moi aussi!... J'embrasse le petit dieu!... J'embrasse la petite fille!... J'embrasse tout le monde!... Chic!... On va s'amuser!... Je vais faire peur à Tylette!... Hou! hou! hou!...
LA CHATTE
Monsieur, je ne vous connais pas....
LA FÉE, [menaçant le Chien de sa baguette.]
Toi, tu vas te tenir bien tranquille; sinon tu rentreras dans le silence, jusqu'à la fin des temps....
[Cependant, la féerie a poursuivi son cours: le Rouet s'est mis à tourner vertigineusement dans son coin en filant de splendides rayons de lumière; la Fontaine, dans l'autre angle, se prend à chanter d'une voix sur-aiguë et, se transformant en fontaine lumineuse, inonde l'évier de nappes de perles et d'émeraudes, à travers lesquelles s'élance l'âme de l'Eau, pareille à une jeune fille ruisselante, échevelée, pleurarde, qui va incontinent se battre avec le feu.]
TYLTYL
Et la dame mouillée?...
LA FÉE
N'aie pas peur, c'est l'Eau qui sort du robinet....
[Le Pot-au-lait se renverse, tombe de la table, se brise sur le sol; et du lait répandu s'élève une grande forme blanche et pudibonde qui semble avoir peur de tout.]
TYLTYL
Et la dame en chemise qui a peur?...
LA FÉE
C'est le Lait qui a cassé son pot....
[Le Pain-de-sucre posé au pied de l'armoire grandit, s'élargit et crève son enveloppe de papier d'où émerge un être doucereux: et papelard, vêtu d'une souquenille mi-partie de blanc et de bleu, qui, souriant béatement, s'avance vers Mytyl.]
MYTYL, [avec inquiétude.]
Que veut-il?...
LA FÉE
Mais c'est l'âme du Sucre!...
MYTYL, [rassurée.]
Est-ce qu'il a des sucres d'orge?...
LA FÉE
Mais il n'a que ça dans ses poches, et chacun de ses doigts en est un....
[La Lampe tombe de la table, et aussitôt tombée, sa flamme se redresse et se transforme en une lumineuse vierge d'une incomparable beauté. Elle est vêtue de longs voiles transparents et éblouissants, et se tient immobile en une sorte d'extase.]
TYLTYL
C'est la Reine!
MYTYL
C'est la Sainte Vierge!...
LA FÉE
Non, mes enfants, c'est la Lumière....
[Cependant, les casseroles, sur les rayons, tournent comme des toupies hollandaises, l'armoire à linge claque ses battants et commence un magnifique déroulement d'étoffes couleur de lune et de soleil, auquel se mêlent, non moins splendides, des chiffons et des guenilles qui descendent l'échelle du grenier. Mais voici que trois coups assez rudes sont frappés à la porte de droite.]
TYLTYL, [effrayé.]
C'est papa!... Il nous a entendus!...
LA FÉE
Tourne le Diamant!... De gauche à droite!...
[Tyltyl tourne vivement le diamant.] Pas si vite!... Mon Dieu! Il est trop tard!... Tu l'as tourné trop brusquement. Ils n'auront pas le temps de reprendre leur place, et nous aurons bien des ennuis.... [La Fée redevient vieille femme, les murs de la cabane éteignent leurs splendeurs, les Heures rentrent dans l'horloge, le Rouet s'arrête, etc. Mais dans la hâte et le désarroi général, tandis que le Feu court follement autour de la pièce, à la recherche de la cheminée, un des Pains-de-quatre-livres, qui n'a pu retrouver place dans la huche, éclate en sanglots tout en poussant des rugissements d'épouvante.] Qu'y a-t-il?...
LE PAIN, [tout en larmes.]
Il n'y a plus de place dans la huche!...
LA FÉE, [se penchant sur la huche.]
Mais si, mais si.... [Poussant les autres pains qui ont repris leur place primitive.] Voyons, vite, rangez-vous....
[On heurte encore la porte.]
LE PAIN, [éperdu, s'efforçant vainement d'entrer dans la huche.]
Il n'y a pas moyen!... Il me mangera le premier!...
LE CHIEN, [gambadant autour de Tyltyl.]
Mon petit dieu!... Je suis encore ici!... Je puis encore parler! Je puis encore t'embrasser!... Encore! encore! encore!...
LA FÉE
Comment, toi aussi?... Tu es encore là?...
LE CHIEN
J'ai de la veine.... Je n'ai pas pu rentrer dan le silence; la trappe s'est refermée trop vite..
LA CHATTE
La mienne aussi.... Que va-t-il arriver?... Est-ce que c'est dangereux?
LA FÉE
Mon Dieu, je dois vous dire la vérité: tous ceux qui accompagneront les deux enfants, mourront à la fin du voyage....
LA CHATTE
Et ceux qui ne les accompagneront pas?...
LA FÉE
Ils survivront quelques minutes....
LA CHATTE, [au Chien.]
Viens, rentrons dans la trappe....
LE CHIEN
Non, non!... Je ne veux pas!... Je veux accompagner le petit dieu!... Je veux lui parler tout le temps!...
LA CHATTE
Imbécile!...
[On heurte encore à la porte.]
LE PAIN, [pleurant à chaudes larmes.]
Je ne veux pas mourir à la fin du voyage!... Je veux rentrer tout de suite dans ma huche!...
LE FEU, [qui n'a cessé de parcourir vertigineusement la pièce en poussant des sifflements d'angoisse.]
Je ne trouve plus ma cheminée!...
L'EAU, [qui tente vainement de rentrer dans le robinet.]
Je ne peux plus rentrer dans le robinet!...
LE SUCRE, [qui s'agite autour de son enveloppe de papier.]
J'ai crevé mon papier d'emballage!...
LE LAIT, [lymphatique et pudibond.]
On a cassé mon petit pot!...
LA FÉE
Sont-ils bêtes, mon Dieu!... Sont-ils bêtes et poltrons!... Vous aimeriez donc mieux continuer de vivre dans vos vilaines boîtes, dans vos trappes et dans vos robinets que d'accompagner les enfants qui vont chercher l'Oiseau?...
TOUS, [à l'exception du Chien et de la Lumière.]
Oui! oui! Tout de suite!... Mon robinet!... Ma huche!... Ma cheminée!... Ma trappe!...
LA FÉE, [à la Lumière qui regarde rêveusement les débris de sa lampe.]
Et toi, la Lumière, qu'en dis-tu?...
LA LUMIÈRE
J'accompagnerai les enfants....
LE CHIEN, [hurlant de joie.]
Moi aussi! moi aussi!...
LA FÉE
Voilà qui est des mieux. Du reste, il est trop tard pour reculer; vous n'avez plus le choix, vous sortirez tous avec nous.... Mais toi, le Feu, ne t'approche de personne, toi, le Chien, ne taquine pas la Chatte, et toi, l'eau, tiens-toi droite et tâche de ne pas couler partout....
[Des coups violents sont encore frappés à la porte de droite.]
TYLTYL, [écoutant.]
C'est encore papa!... Cette fois, il se lève, je l'entends marcher....
LA FÉE
Sortons par la fenêtre.... Vous viendrez tous chez moi, où j'habillerai convenablement les animaux et les phénomènes.... [Au Pain.] Toi, le Pain, prends la cage dans laquelle on mettra l'Oiseau-Bleu.... Tu en auras la garde.... Vite, vite, ne perdons pas de temps....
[La fenêtre s'allonge brusquement, comme une porte. Ils sortent tous, après quoi la fenêtre reprend sa forme primitive et se referme innocemment. La chambre est redevenue obscure, et les deux petits lits sont plongés dans l'ombre. La porte à droite s'entr'ouvre, et dans l'entrebâillement paraissent les têtes du père et de la mère Tyl.]
LE PÈRE TYL
Ce n'était rien.... C'est le grillon qui chante....
LA MÈRE TYL
Tu les vois?...
LE PÈRE TYL
Bien sûr.... Ils dorment tranquillement....
LA MÈRE TYL
Je les entends respirer....
[La porte se referme.]
RIDEAU
ACTE DEUXIÈME
DEUXIÈME TABLEAU
CHEZ LA FÉE
Un magnifique vestibule dans le palais de la Fée Bérylune. Colonnes de marbre clair à chapiteaux d'or et d'argent, escaliers, portiques, balustrades, etc.
* * * * *
[Entrent au fond, à droite, somptueusement habillés, la Chatte, le Sucre et le Feu. Ils sortent d'un appartement d'où émanent des rayons de lumière; c'est la garde-robe de la Fée. La Chatte a jeté une gaze légère sur son maillot de soie noire, le Sucre a revêtu une robe de soie, mi-partie de blanc et de bleu tendre, et le Feu, coiffé d'aigrettes multicolores, un long manteau cramoisi doublé d'or. Ils traversent toute la salle et descendent au premier plan, à droite, où la Chatte les réunit sous un portique.]
LA CHATTE
Par ici. Je connais tous les détours de ce palais.... La Fée Bérylune l'a hérité de Barbe-Bleue.... Pendant que les enfants et la Lumière rendent visite à la petite fille de la Fée, profitons de notre dernière minute de liberté.... Je vous ai fait venir ici, afin de vous entretenir de la situation qui nous est faite.... Sommes-nous tous présents?...
LE SUCRE
Voici le Chien qui sort de la garde-robe de la Fée....
LE FEU
Comment diable s'est-il habillé?...
LA CHATTE
Il a pris la livrée d'un des laquais du carrosse de Cendrillon.... C'est bien ce qu'il lui fallait.... Il a une âme de valet.... Mais dissimulons-nous derrière la balustrade.... Je m'en méfie étrangement.... Il vaudrait mieux qu'il n'entende pas ce que j'ai à vous dire....
LE SUCRE
C'est inutile.... Il nous a éventés.... Tiens, voilà l'Eau qui sort en même temps de la garde-robe.... Dieu! qu'elle est belle!...
[Le Chien et l'Eau rejoignent le premier groupe.]
LE CHIEN, gambadant.
Voilà! voilà!... Sommes-nous beaux! Regardez donc ces dentelles, et puis ces broderies!... C'est de l'or et du vrai!...
LA CHATTE, [à l'Eau.]
C'est la robe «couleur-du-temps» de Peau-d'Âne?... Il me semble que je la connais....
L'EAU
Oui, c'est encore ce qui m'allait le mieux....
LE FEU, [entre les dents.]
Elle n'a pas son parapluie....
L'EAU
Vous dites?...
LE FEU
Rien, rien....
L'EAU
Je croyais que vous parliez d'un gros nez rouge que j'ai vu l'autre jour....
LA CHATTE
Voyons, ne nous querellons pas, nous avons mieux à faire.... Nous n'attendons plus que le Pain: où est-il?...
LE CHIEN
Il n'en finissait pas de faire de l'embarras pour choisir son costume....
LE FEU
C'est bien la peine, quand on a l'air idiot et qu'on porte un gros ventre....
LE CHIEN
Finalement, il s'est décidé pour une robe turque, ornée de pierreries, un cimeterre et un turban....
LA CHATTE
Le voilà!... Il a mis la plus belle robe de Barbe-Bleue....
[Entre le Pain, dans le costume qu'on vient de décrire. La robe de soie est péniblement croisée sur son énorme ventre. Il tient d'une main la garde du cimeterre passé dans sa ceinture et de l'autre la cage destinée à l'Oiseau-Bleu.]
LE PAIN, [se dandidant vaniteusement.]
Eh bien?... Comment me trouvez-vous?...
LE CHIEN, [gambadant autour du Pain.]
Qu'il est beau! qu'il est bête! qu'il est beau! qu'il est beau!...
LA CHATTE, [au Pain.]
Les enfants sont-ils habillés?...
LE PAIN
Oui, Monsieur Tyltyl a pris la veste rouge, les bas blancs et la culotte bleue du Petit-Poucet; quant à Mademoiselle Mytyl, elle a la robe de Grethel et les pantoufles de Cendrillon.... Mais la grande affaire, ç'a été d'habiller la Lumière!...
LA CHATTE
Pourquoi?...
LE PAIN
La Fée la trouvait si belle qu'elle ne voulait pas l'habiller du tout!... Alors j'ai protesté au nom de notre dignité d'éléments essentiels et éminemment respectables; et j'ai fini par déclarer que, dans ces conditions, je refusais de sortir avec elle....
LE FEU
Il fallait lui acheter un abat-jour!...
LA CHATTE
Et la Fée, qu'a-t-elle répondu?...
LE PAIN
Elle m'a donné quelques coups de bâton sur la tête et le ventre....
LA CHATTE
Et alors?...
LE PAIN
Je fus promptement convaincu, mais au dernier moment, la Lumière s'est décidée pour la robe «couleur-de-lune» qui se trouvait au fond du coffre aux trésors de Peau-d'Ane....
LA CHATTE
Voyons, c'est assez bavardé, le temps presse.... Il s'agit de notre avenir.... Vous l'avez entendu, la Fée vient de le dire, la fin de ce voyage marquera en même temps la fin de notre vie.... Il s'agit donc de le prolonger autant que possible et par tous les moyens possibles.... Mais il y a encore autre chose; il faut que nous pensions au sort de notre race et à la destinée de nos enfants....
LE PAIN
Bravo! bravo!... La Chatte a raison!...
LA CHATTE
Écoutez-moi.... Nous tous ici présents, animaux, choses et éléments, nous possédons une âme que l'homme ne connaît pas encore. C'est pourquoi nous gardons un reste d'indépendance; mais, s'il trouve l'Oiseau-Bleu, il saura tout, il verra tout, et nous serons complètement à sa merci.... C'est ce que vient de m'apprendre ma vieille amie la Nuit, qui est en même temps la gardienne des mystères de la Vie.... Il est donc de notre intérêt d'empêcher à tout prix qu'on ne trouve cet oiseau, fallût-il aller jusqu'à mettre en péril la vie même des enfants....
LE CHIEN, indigné.
Que dit-elle, celle-là?... Répète un peu que j'entende bien ce que c'est?
LE PAIN
Silence!... Vous n'avez pas la parole!... Je préside l'assemblée....
LE FEU
Qui vous a nommé président?...
L'EAU, [au Feu.]
Silence!... De quoi vous mêlez-vous?...
LE FEU
Je me mêle de ce qu'il faut.... Je n'ai pas d'observations à recevoir de vous....
LE SUCRE, [conciliant.]
Permettez.... Ne nous querellons point.... L'heure est grave.... Il s'agit avant tout de s'entendre sur les mesures à prendre....
LE PAIN
Je partage entièrement l'avis du Sucre et de la Chatte....
LE CHIEN
C'est idiot!... Il y a l'Homme, voilà tout!... Il faut lui obéir et faire tout ce qu'il veut!... Il n'y a que ça de vrai.... Je ne connais que lui!... Vive l'Homme!... A la vie, à la mort, tout pour l'Homme!... l'Homme est dieu!...
LE PAIN
Je partage entièrement l'avis du Chien.
LA CHATTE, [au Chien.]
Mais on donne ses raisons....
LE CHIEN
Il n'y a pas de raisons!... J'aime l'Homme, ça suffit!... Si vous faites quelque chose contre lui, je vous étranglerai d'abord et j'irai tout lui révéler....
LE SUCRE, [intervenant avec douceur.]
Permettez.... N'aigrissons pas la discussion.... D'un certain point de vue, vous avez raison, l'un et l'autre.... Il y a le pour et le contre....
LE PAIN
Je partage entièrement l'avis du Sucre!...
LA CHATTE
Est-ce que tous ici, l'Eau, le Feu, et vous-mêmes le Pain et le Chien, nous ne sommes pas victimes d'une tyrannie sans nom?... Rappelez-vous le temps où, avant la venue du despote, nous errions librement sur la face de la Terre.... l'Eau et le Feu étaient les seuls maîtres du monde; et voyez ce qu'ils sont devenus!... Quant à nous, les chétifs descendants des grands fauves.... Attention!... N'ayons l'air de rien.... Je vois s'avancer la Fée et la Lumière.... La Lumière s'est mise du parti de l'Homme; c'est notre pire ennemie.... Les voici....
[Entrent à droite, la Fée et la Lumière, suivies de Tyltyl et de Mytyl.]
LA FÉE
Eh bien?... qu'est-ce que c'est?... Que faites-vous dans ce coin?... Vous avez l'air de conspirer.... Il est temps de se mettre en route.... Je viens de décider que la Lumière sera votre chef.... Vous lui obéirez tous comme à moi-même et je lui confie ma baguète.... Les enfants visiteront ce soir leurs grand-parents qui sont morts.... Vous ne les accompagnerez pas, par discrétion.... Ils passeront la soirée au sein de leur famille décédée.... Pendant ce temps, vous préparerez tout ce qu'il faut pour l'étape de demain, qui sera longue.... Allons, debout, en route et chacun à son poste!...
LA CHATTE, [hypocritement.]
C'est tout juste ce que je leur disais, Madame la Fée.... Je les exhortais à remplir consciencieusement et courageusement tout leur devoir; malheureusement, le Chien qui ne cessait de m'interrompre....
LE CHIEN
Que dit-elle?... Attends un peu!...
[Il va bondir sur la chatte, mais Tyltyl, qui a prévenu son mouvement, l'arrête d'un geste menaçant.]
TYLTYL
A bas, Tylô!... Prends garde; et s'il t'arrive encore une seul fois de....
LE CHIEN
Mon petit dieu, tu ne sais pas, c'est elle qui....
TYLTYL, [le menaçant.]
Tais-toi!...
LA FÉE
Voyons, finissons-en.... Que le Pain, ce soir, remette la cage à Tyltyl.... Il est possible que l'Oiseau-Bleu se cache dans le Passé, chez les grands-parents.... En tout cas, c'est une chance qu'il convient de ne point négliger.... Eh bien, le Pain, cette cage?...
LE PAIN, [solennel.]
Un instant, s'il vous plaît, Madame le Fée.... [Comme un orateur qui prend la parole.] Vous tous, soyez temoins que cette cage d'argent qui me fut confiée par....
LA FÉE, [l'interrompant].
Assez!... Pas de phrases.... Nous sortirons par là, tandis que les enfants sortiront par ici....
TYLTYL, [avec inquiet.]
Nous sortirons tout seuls?...
MYTYL
J'ai faim!...
TYLTYL
Moi aussi!...
LA FÉE, [au Pain.]
Ouvre ta robe turque et donne leur une tranche de ton bon ventre.
[Le Pain ouvre sa robe, tire son cimeterre et coupe, à même son gros ventre, deux tartines qu'il offre aux enfants.]
LE SUCRE, [s'approchant des enfants.]
Permettez-moi de vous offrir en même temps quelques sucres d'orge....
[Il casse un à un les cinq doigts de sa main gauche et les leur présente.]
MYTYL
Qu'est-ce qu'il fait?... Il casse tous ses doigts....
LE SUCRE, [engageant.]
Goûtez-les, ils sont excellents.... C'est de vrais sucres d'orge....
MYTYL, [suçant un des doigts.]
Dieu qu'il est bon!... Est-ce que tu en as beaucoup?...
LE SUCRE, [modeste.]
Mais qui, tant que je veux....
MYTYL
Est-ce que ça te fait mal quand tu les casses ainsi?...
LE SUCRE
Pas du tout.... Au contraire; c'est très avantageux, ils repoussent tout de suite, et de cette façon, j'ai toujours des doigts propres et neufs....
LA FÉE
Voyons, mes enfants, ne mangez pas trop de sucre. N'oubliez pas que vous souperez tout à l'heure chez vos grands-parents....
TYLTYL
Ils sont ici?...
LA FÉE
Vous allez les voir à l'instant....
TYLTYL
Comment les verrons-nous, puisqu'ils sont morts?...
LA FÉE
Comment seraient-ils morts puisqu'ils vivent dans votre souvenir?... Les hommes ne savent pas ce secret parce qu'ils savent bien peu de chose; au lieu que toi, grâce au Diamant, tu vas voir que les morts dont on se souvient aussi heureux que s'ils n'étaient point morts....
TYLTYL
La Luminière vient avec nous?...
LA LUMINIÈRE
Non, il est plus convenable que cela se passe en famille.... J'attendrai ici près pour ne point paraître indiscrète.... Ils ne m'ont pas invitée.
TYLTYL
Par où faut-il aller?...
LA FÉE
Par là.... Vous êtes au seuil du «Pays du Souvenir». Dès que tu auras tourné le Diamant, tu verras un gros arbre muni d'un écriteau, qui te montrera que tu es arrivé.... Mais n'oubliez pas que vous devez être rentré tous les deux à neuf heures moins le quart.... C'est extrêmement important.... Surtout soyez exacts, car tout serait perdu si vous vous mettiez en retard.... A bientôt.... [Appelant la Chatte, le Chien, la Lumière, etc.] Par ici.... Et les petits par là....
Elle sort à droite avec la Lumière, les animaux, etc., tandis que les enfants sortent à gauche.
RIDEAU
TROISIÈME TABLEAU
LE PAYS DU SOUVENIR
Un épais brouillard d'où émerge, à droite, au tout premier plan, le tronc d'un gros chêne muni d'un écriteau. Clarté laiteuse, diffuse, impénétrable.
* * * * *
[Tyltyl et Mytyl se trouvent au pied du chêne.]
TYLTYL
Voici l'arbre!...
MYTYL
Il y a l'écriteau!...
TYLTYL
Je ne peux pas lire.... Attends, je vais monter sur cette racine.... C'est bien ça.... C'est écrit: «Pays du Souvenir».
MYTYL
C'est ici qu'il commence?...
TYLTYL
Qui, il y a une flèche....
MYTYL
Eh bien, ou qu'ils sont, bon-papa et bonne-maman?
TYLTYL
Derrière le brouillard.... Nous allons voir....
MYTYL
Je ne vois rien du tout!... Je ne vois plus mes pieds ni mes mains .. [Pleurnichant.] J'ai froid!... Je ne veux plus voyager.... Je veux rentrer à la maison....
TYLTYL
Voyons, ne pleure pas tout le temps, comme l'Eau.... T'es pas honteuse? .. Une grande petite fille!... Regarde, le brouillard se lève déjà.... Nous allons voir ce qu'il y a dedans....