L'oiseau bleu: Féerie en six actes et douze tableaux

Part 1

Chapter 12,985 wordsPublic domain

L'OISEAU BLEU

par

MAURICE MAETERLINCK

FÉERIE EN SIX ACTES ET DOUZE TABLEAUX

_Représentée pour la première fois,_ _sur le Théâtre Artistique de Moscou, le 30 Septembre 1908,_ _et à Paris, sur la scène du Théâtre Réjane,_ _le 2 Mars 1911._

PARIS

Librairie CHARPENTIER et FASQUELLE

EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR

11, RUE DE GRENELLE, 11

1911

COSTUMES

TYLTYL: Costume du Petit-Poucet dans les contes de Perrault: petite culotte rouge-vermillon, courte veste bleu tendre, bas blancs, souliers ou bottines de cuir fauve.

MYTYL: Costume de Grethel ou bien du Petit Chaperon rouge.

LA LUMIÈRE: Robe couleur de lune, c'est-à-dire d'or pâle à reflets d'argent, gazes scintillantes, formant des rayons, etc. Style néo-grec ou anglo-grec genre Walter Crane ou même plus ou moins Empire.--Taille haute, bras nus, etc.--Coiffure: sorte de diadème ou même de couronne légère.

LA FÉE BÉRYLUNE, LA VOISINE BERLINGOT: Costume classique des pauvresses de contes de fées. On pourrait supprimer au premier acte la transformation de la Fée en princesse.

LE PÈRE TYL, LA MÈRE TYL, GRAND-PAPA TYL, GRAND'MAMAN TYL: Costumes légendaires des bûcherons et des paysans allemands dans les contes de Grimm.

LES FRÈRES ET SŒURS DE TYLTYL: Variantes du costume du Petit-Poucet.

LE TEMPS: Costume classique du Temps: vaste manteau noir ou gros bleu, barbe blanche et flottante, faulx, sablier.

L'AMOUR MATERNEL: Costume à peu près semblable à celui de la Lumière, c'est-à-dire voiles souples et presque transparents de statue grecque, blancs autant que possible. Perles et pierreries aussi riches et aussi nombreuses qu'on voudra, pourvu qu'elles ne rompent pas l'harmonie pure et candide de l'ensemble.

LES GRANDES JOIES: Comme il est dit dans le texte, robes lumineuses aux subtiles et suaves nuances: réveil de rose, sourire d'eau, rosée d'ambre, azur d'aurore, etc.

LES BONHEURS DE LA MAISON: Robes de diverses couleurs, ou si l'on veut, costumes de paysans, de bergers, de bûcherons, etc., mais idéalisés et féeriquement interprétés.

LES GROS BONHEURS: Avant la transformation: amples et lourds manteaux de brocarts rouges et jaunes, bijoux énormes et épais, etc. Après la transformation: maillots café ou chocolat, donnant l'impression de pantins en baudruche.

LA NUIT: Amples vêtements noirs mystérieusement constellés, à reflets mordorés. Voiles, pavots sombres, etc.

LA PETITE FILLE DE LA VOISINE: Chevelure blonde et lumineuse, longue robe blanche.

LE CHIEN: Habit rouge, culotte blanche, bottes vernies, chapeau ciré; costume rappelant plus ou moins celui de John Bull.

LA CHATTE: Maillot de soie noire à paillettes

Il convient que les têtes de ces deux personnages soient discrètement animalisées.

LE PAIN: Somptueux costume de pacha. Ample robe de soie ou de velours cramoisi, broché d'or. Vaste turban. Cimeterre. Ventre énorme, face rouge et extrêmement joufflue.

LE SUCRE: Robe de soie, dans le genre de celles des eunuques, mi-partie de blanc et de bleu pour rappeler le papier d'emballage des pains de sucre; Coiffure des gardiens du sérail.

LE FEU: Maillot rouge, manteau vermillon à reflets chatoyants, doublé d'or. Aigrette de flammes versicolores.

L'EAU: Robe couleur du temps du conte de Peau d'Ane, c'est-à-dire bleuâtre ou glauque, à reflets transparents, effets de gaze ruisselante, également style néo ou anglo-grec, mais plus ample, plus flottant. Coiffure de fleurs et d'algues ou de roseaux.

LES ANIMAUX: Costumes populaires ou paysans.

LES ARBRES: Robes, nuances variées du vert ou de la teinte tronc d'arbres. Attributs, feuilles ou branches qui les fassent reconnaître.

TABLEAUX

1er TABLEAU (acte I): _La Cabane du Bûcheron._

2e TABLEAU (acte II): _Chez la Fée._

3e TABLEAU (acte II): _Le Pays du Souvenir._

4e TABLEAU (acte III): _Le Palais de la Nuit._

5e TABLEAU (acte III): _La Forêt._

6e TABLEAU (acte IV): _Devant le Rideau._

7e TABLEAU (acte IV): _Le Cimetière._

8e TABLEAU (acte IV): _Devant le Rideau._

9e TABLEAU (acte IV): _Le Palais des Bonheurs._

10e TABLEAU (acte V): _Le Royaume de l'Avenir._

11e TABLEAU (acte VI): _L'Adieu._

12e TABLEAU (acte VI): _Le Réveil._

PERSONNAGES

(dans l'ordre de leur entrée en scène)

LA MÈRE TYL -- Mlle Méthivet. TYLTYL -- M. Delphin. MYTYL -- Mlle Odette Carlia. LA FÉE -- Mme Gina Barbieri. LE PAIN -- MM. R.L. Fugère. LE FEU -- Aurèle Sydney. L'EAU -- Mlles Isis. LE LAIT -- Diris. LE SUCRE -- MM. Bosman. LE CHIEN -- Séverin-Mars. LE CHAT -- Stephen. LA LUMIÈRE -- Mme Georgette Leblanc. { Mlles Nini Mano. { Henriette Maillefer. { Fernande Fayeret. { Blanche Faveret. { Suzanne Bailly. LES HEURES -- { Raymonde Faveret. { Laurence Petit. { Jane Faveret. { Berthe Libovitz. { Antoinette Raymond. { Deroissy. { Georges.

LE PÈRE TYL -- M. Félix Barré. GRAND'MÈRE TYL -- Mme Daynes Grassot. GRAND-PÈRE TYL -- M. Maillard. PIERROT -- Mlles Suterre. ROBERT -- Maria Fromet. JEANNETTE -- Jeanne Evrard. MADELEINE -- Giavelli. PIERRETTE -- Henriette Gallet. PAULINE -- Henriette Maillefer. RIQUETTE -- Nini Mano LA NUIT -- Clarel. LE SOMMEIL -- Louise Starck. LA MORT -- Rachel Horelick. LE RHUME DE CERVEAU -- Renée Dahon. 1er ENFANT BLEU -- Maria Fromet. 2e -- -- Laura Walter. 3e -- -- Maria Dumont. 4e -- -- Fernande Faveret. 5e -- -- Maud Loti. 6e -- -- Suterre. 7e -- -- Suzanne Bailly. 8e -- -- Giavelli. 9e -- -- Madeleine Fromet. LE ROI DES NEUF PLANÈTES -- Batistina Rousseau. 11e ENFANT BLEU -- Renée Pré. 12e -- -- Henriette Maillefer. 13e -- -- Béatrice Raymond. 14e -- -- Jeanne Corrège. L'AMOUREUX -- Lucy Fleury. L'AMOUREUSE -- Blanche Borelli. LE TEMPS -- M. Garry. LE PETIT FRÈRE A NAITRE. -- Mlle Maria Fromet. { Mlles Berthe Libovitz. { Fernande Faveret. { Suzanne Faveret. { Blanche Faveret. { Raymonde Faveret. LES AUTRES ENFANTS BLEUS: -- { Mlles Henriette Gallet. { Jeanne Evrard. { Denise Choquet. { Léa Dumont. { Marcelle Malherbe. { Juliette Malherbe. { Lucienne Chezeaux. { Dupechier.

{ Mlles Deroissy. { George. LES GARDIENNES -- { Théloz. { Albert.

LE CHEF DES GROS BONHEURS. M. Barré. LES AUTRES BONHEURS { MM. Alfroy. { Adalbert, etc.

{ Mlle Lucienne Chezaux. { Nini Mano. { Jeanne Corrège. LES PETITS BONHEURS -- { Henriette Maillefer. { Fernand Faveret. { Blanche Faveret. { Louise Starck. { Rachel Horelick.

{ Jane Faveret. { Raymonde Faveret. LES ADOLESCENTS -- { Maud Loti. { Annette Libovitz. { Laurence Petit.

LE CHEF DES BONHEURS { Mlles Renée Beauval.

LE BONHEUR DE SE BIEN PORTER { Dorchèze. -- DE L'AIR PUR { Fleury. -- D'AIMER SES PARENTS { Gannoz. -- DU CIEL BLEU { Blanche Borelli. -- DE LA FORÊT { Diris.

LE BONHEUR DES HEURES DE SOLEIL { Mlles Boissière. -- DU PRINTEMPS { Renée Dahon. -- DES COUCHERS DE SOLEIL { Soyez. -- DE VOIR SE LEVER LES ÉTOILES { Georges. -- DE LA PLUIE { Darièze. -- DU FEU D'HIVER { Carène. -- DES PENSÉES INNOCENTES { Laura Walter. -- DE COURIR NU-PIEDS DANS LA ROSÉE { Antoinette Raymond.

LA JOIE D'ÊTRE JUSTE { Albert. -- D'ÊTRE BONNE { Bulaine. -- DE LA GLOIRE { Théloz. -- DE PENSER { Deroissy. -- DE COMPRENDRE { Lefebvre. -- DE VOIR CE QUI EST BEAU { Didier. -- D'AIMER { Dervil.

L'AMOUR MATERNEL { Méthivet.

{ Soyez. LES JOIES INCONNUES { Delettraz. { Dessoyer, etc.

LA VOISINE BERLINGOT { Mme Gina Barbieri.

SA PETITE FILLE { Mlle Juliette Malherbe.

L'OISEAU BLEU

ACTE PREMIER

PREMIER TABLEAU

LA CABANE DU BÛCHERON

Le théâtre représente l'intérieur d'une cabane de bûcheron, simple, rustique, mais non point misérable.--Cheminée à manteau où s'assoupit un feu de bûches.--Ustensiles de cuisine, armoire, huche, horloge à poids, rouet, fontaine, etc.--Sur une table, une lampe allumée.--Au pied de l'armoire, de chaque côté de celle-ci, endormis, pelotonnés, le nez sous la queue, un Chien et une Chatte.--Entre eux deux, un grand pain de sucre blanc et bleu.--Accrochée au mur, une cage ronde renfermant une tourterelle.--Au fond, deux fenêtres dont les volets intérieurs sont fermés.--Sous l'une des fenêtres, un escabeau.--A gauche, la porte d'entrée de la maison, munie d'un gros loquet.--A droite, une autre porte.--Échelle menant à un grenier.--Également à droite, deux petits lits d'enfant, au chevet desquels, sur deux chaises, des vêtements se trouvent soigneusement pliés.

* * * * *

[Au lever du rideau, Tyltyl et Mytyl sont profondément endormis dans leurs petits lits. La Mère Tyl les borde une dernière fois, se penche sur eux, contemple un moment leur sommeil, et appelle de la main le père Tyl qui passe la tête dans l'entrebâillement de la porte. La Mère Tyl met un doigt sur les lèvres pour lui commander le silence, puis sort à droite sur la pointe des pieds, après avoir éteint la lampe. La scène reste obscure un instant, puis une lumière dont l'intensité augmente peu à peu filtre par les lames des volets. La lampe sur la table se rallume d'elle-même. Les deux enfants semblent s'éveiller et se mettent sur leur séant.]

TYLTYL

Mytyl?

MYTYL

Tyltyl?

TYLTYL

Tu dors?

MYTYL

Et toi?...

TYLTYL

Mais non, je dors pas puisque je te parle....

MYTYL:

C'est Noël, dis?...

TYLTYL

Pas encore; c'est demain. Mais le petit Noël n'apportera rien cette année....

MYTYL

Pourquoi?...

TYLTYL

J'ai entendu maman qui disait qu'elle n'avait pu aller à la ville pour le prévenir.... Mais il viendra l'année prochaine....

MYTYL

C'est long, l'année prochaine?...

TYLTYL

Ce n'est pas trop court.... Mais il vient cette nuit chez les enfants riches....

MYTYL

Ah?...

TYLTYL

Tiens!... Maman a oublié la lampe!... J'ai une idée?...

MYTYL

?...

TYLTYL

Nous allons nous lever....

MYTYL

C'est défendu....

TYLTYL

Puisqu'il n'y a personne.... Tu vois les volets?...

MYTYL

Oh! qu'ils sont clairs!...

TYLTYL

C'est les lumières de la fête.

MYTYL

Quelle fête?

TYLTYL

En face, chez les petits riches. C'est l'arbre de Noël. Nous allons les ouvrir....

MYTYL

Est-ce qu'on peut?

TYLTYL

Bien sûr, puisqu'on est seuls.... Tu entends la musique?... Levons-nous....

Les deux enfants se lèvent, courent à l'une des fenêtres, montent sur l'escabeau et poussent les volets. Une vive clarté pénètre dans la pièce. Les enfants regardent avidement au dehors.

TYLTYL

On voit tout!...

MYTYL, [qui ne trouve qu'une place précaire sur l'escabeau.]

Je vois pas....

TYLTYL

Il neige!... Voilà deux voitures à six chevaux!...

MYTYL Il en sort douze petits garçons!...

TYLTYL

T'es bête!... C'est des petites filles....

MYTYL

Ils ont des pantalons....

TYLTYL

Tu t'y connais.... Ne me pousse pas ainsi!...

MYTYL

Je t'ai pas touché.

TYLTYL, [qui occupe à lui seul tout l'escabeau.]

Tu prends toute la place....

MYTYL

Mais j'ai pas du tout de place!...

TYLTYL

Tais-toi donc, on voit l'arbre!...

MYTYL

Quel arbre?...

TYLTYL

Mais l'arbre de Noël!... Tu regardes le mur!...

MYTYL

Je regarde le mur parce qu'y a pas de place....

TYLTYL, [lui cédant une petite place avare sur l'escabeau.]

Là!... En as-tu assez?... C'est-y pas la meilleure?... Il y en a des lumières! Il y en a!...

MYTYL

Qu'est-ce qu'ils font donc ceux qui font tant de bruit?...

TYLTYL

Ils font de la musique.

MYTYL

Est-ce qu'ils sont fâchés?...

TYLTYL

Non, mais c'est fatigant.

MYTYL

Encore une voiture attelée de chevaux blancs!...

TYLTYL

Tais-toi!... Regarde donc!...

MYTYL

Qu'est-ce qui pend là, en or, après les branches?...

TYLTYL

Mais les jouets, pardi!... Des sabres, des fusils, des soldats, des canons....

MYTYL

Et des poupées, dis, est-ce qu'on en a mis?...

TYLTYL

Des poupées?... C'est trop bête; ça ne les amuse pas....

MYTYL

Et autour de la table, qu'est-ce que c'est tout ça?...

TYLTYL

C'est des gâteaux, des fruits, des tartes à la crème....

MYTYL

J'en ai mangé une fois, lorsque j'étais petite....

TYLTYL

Moi aussi; c'est meilleur que le pain, mais on en a trop peu....

MYTYL

Ils n'en ont pas trop peu.... Il y en a plein la table.... Est-ce qu'ils vont les manger?...

TYLTYL

Bien sûr; qu'en feraient-ils?...

MYTYL

Pourquoi qu'ils ne les mangent pas tout de suite?...

TYLTYL

Parce qu'ils n'ont pas faim....

MYTYL, stupéfaite.

Ils n'ont pas faim?... Pourquoi?...

TYLTYL

C'est qu'ils mangent quand ils veulent....

MYTYL, incrédule.

Tous les jours?...

TYLTYL

On le dit....

MYTYL

Est-ce qu'ils mangeront tout?... Est-ce qu'ils en donneront?...

TYLTYL

A qui?...

MYTYL

A nous....

TYLTYL

Ils ne nous connaissent pas....

MYTYL

Si on leur demandait?...

TYLTYL

Cela ne se fait pas.

MYTYL

Pourquoi?...

TYLTYL

Parce que c'est défendu.

MYTYL, battant des mains.

Oh! qu'ils sont donc jolis!...

TYLTYL, enthousiasmé.

Et ils rient et ils rient!...

MYTYL

Et les petits qui dansent!...

TYLTYL

Oui, oui, dansons aussi!...

Ils trépignent de joie sur l'escabeau.

MYTYL

Oh! que c'est amusant!...

TYLTYL

On leur donne les gâteaux!... Ils peuvent y toucher!... Ils mangent! ils mangent! ils mangent!...

MYTYL

Les plus petits aussi!... Ils en ont deux, trois, quatre!...

TYLTYL, [ivre de joie.]

Oh! c'est bon!... Que c'est bon! que c'est bon!...

MYTYL, [comptant des gâteaux imaginaires.]

Moi, j'en ai reçu douze!...

TYLTYL

Et moi quatre fois douze!... Mais je t'en donnerai....

On frappe à la porte de la cabane.

TYLTYL, [subitement calmé et effrayé.]

Qu'est-ce que c'est?...

MYTYL, [épouvantée.]

C'est papa!...

Comme ils tardent à ouvrir, on voit le gros loquet se soulever de lui-même, en grinçant; la porte s'entrebâille pour livrer passage à une petite vieille habillée de vert et coiffée d'un chaperon rouge. Elle est bossue, boiteuse, borgne; le nez et le menton se rencontrent, et elle marche courbée sur un bâton. Il n'est pas douteux que ce ne soit une fée.

LA FÉE

Avez-vous ici l'herbe qui chante ou l'oiseau qui est bleu?...

TYLTYL

Nous avons de l'herbe, mais elle ne chante pas....

MYTYL

Tyltyl a un oiseau.

TYLTYL

Mais je ne peux pas le donner....

LA FÉE

Pourquoi?...

TYLTYL

Parce qu'il est à moi.

LA FÉE

C'est une raison, bien sûr. Où est-il, cet oiseau?...

TYLTYL, [montrant la cage.]

Dans la cage....

LA FÉE, [mettant ses besicles pour examiner l'oiseau.]

Je n'en veux pas; il n'est pas assez bleu. Il faudra que vous m'alliez chercher celui dont j'ai besoin.

TYLTYL

Mais je ne sais pas où il est....

LA FÉE

Moi non plus. C'est pourquoi il faut le chercher. Je puis à la rigueur me passer de l'herbe qui chante; mais il me faut absolument l'Oiseau Bleu. C'est pour ma petite fille qui est très malade.

TYLTYL

Qu'est-ce qu'elle a?...

LA FÉE

On ne sait pas au juste; elle voudrait être heureuse....

TYLTYL

Ah?...

LA FÉE

Savez-vous qui je suis?...

TYLTYL

Vous ressemblez un peu à notre voisine, Madame Berlingot....

LA FÉE, se fâchant subitement.

En aucune façon.... Il n'y a aucun rapport.... C'est abominable!... Je suis la Fée Bérylune....

TYLTYL

Ah! très bien....

LA FÉE

Il faudra partir tout de suite.

TYLTYL

Vous viendrez avec nous?...

LA FÉE

C'est absolument impossible à cause du pot-au-feu que j'ai mis ce matin et qui s'empresse de déborder chaque fois que je m'absente plus d'une heure.... [Montrant successivement le plafond, la cheminée et la fenêtre.] Voulez-vous sortir par ici, par là ou par là?...

TYLTYL, [montrant timidement la porte.]

J'aimerais mieux sortir par là....

LA FÉE, [se fâchant encore subitement.]

C'est absolument impossible, et c'est une habitude révoltante!... [Indiquant la fenêtre.] Nous sortirons par là.... Eh bien!... Qu'attendez-vous?... Habillez-vous tout de suite.... [Les enfants obéissent et s'habillent rapidement.] Je vais aider Mytyl....

TYLTYL

Nous n'avons pas de souliers....

LA FÉE

Ça n'a pas d'importance. Je vais vous donner un petit chapeau merveilleux. Où sont donc vos parents?...

TYLTYL, [montrant la porte à droite.]

Ils sont là; ils dorment....

LA FÉE

Et votre bon-papa et votre bonne-maman?...

TYLTYL

Ils sont morts....

LA FÉE

Et vos petits frères et vos petites sœurs.... Vous en avez?...

TYLTYL

Oui, oui; trois petits frères....

MYTYL

Et quatre petites sœurs....

LA FÉE

Où sont-ils?...

TYLTYL

Ils sont morts aussi....

LA FÉE

Voulez-vous les revoir?...

TYLTYL

Oh oui!... Tout de suite!... Montrez-les!...

LA FÉE

Je ne les ai pas dans ma poche.... Mais ça tombe à merveille; vous les reverrez en passant par le pays du Souvenir. C'est sur la route de l'Oiseau-Bleu. Tout de suite à gauche, après le troisième carrefour.--Que faisiez-vous quand j'ai frappé?...

TYLTYL

Nous jouions à manger des gâteaux.

LA FÉE

Vous avez des gâteaux?... Où sont-ils?

TYLTYL

Dans le palais des enfants riches.... Venez voir, c'est si beau!...

[Il entraîne la Fée vers la fenêtre.]

LA FÉE, à la fenêtre.

Mais ce sont les autres qui les mangent!...

TYLTYL

Oui; mais puisqu'on voit tout....

LA FÉE

Tu ne leur en veux pas?...

TYLTYL

Pourquoi?...

LA FÉE

Parce qu'ils mangent tout. Je trouve qu'ils ont grand tort de ne pas t'en donner....

TYLTYL

Mais non, puisqu'ils sont riches.... Hein? que c'est beau chez eux!...

LA FÉE

Ce n'est pas plus beau que chez toi.

TYLTYL

Heu!... Chez nous c'est plus noir, plus petit, sans gâteaux....

LA FÉE

C'est absolument la même chose; c'est que tu n'y vois pas....

TYLTYL

Mais si, j'y vois très bien, et j'ai de très bons yeux. Je lis l'heure au cadran de l'église que papa ne voit pas....

LA FÉE, [se fâchant subitement.]

Je te dis que tu n'y vois pas!... Comment donc me vois-tu?... Comment donc suis-je faite?... [Silence gêné de Tyltyl.] Eh bien, répondras-tu? que je sache si tu vois?... Suis-je belle ou bien laide?... [Silence de plus en plus embarrassé.] Tu ne veux pas répondre?... Suis-je jeune ou bien veille?... Suis-je rose ou bien jaune?... j'ai peut-être une bosse?...

TYLTYL, [conciliant.]

Non, non, elle n'est pas grande....

LA FÉE

Mais si, à voir ton air, on la croirait énorme.... Ai-je le nez crochu et l'œil gauche crevé?...

TYLTYL

Non, non, je ne dis pas.... Qui est-ce qui l'a crevé?...

LA FÉE, de plus en plus irritée.

Mais il n'est pas crevé!... Insolent! misérable!... Il est plus beau que l'autre; il est plus grand, plus clair, il est bleu comme le ciel.... Et mes cheveux, vois-tu?... Ils sont blonds comme les blés.... on dirait de l'or vierge!... Et j'en ai tant et tant que la tête me pèse.... Ils s'échappent de partout.... Les vois-tu sur mes mains?...

[Elle étale deux maigres mèches de cheveux gris.]

TYLTYL

Oui, j'en vois quelques-uns....

LA FÉE, [indignée.]

Quelques-uns!... Des gerbes! des brassées! des touffes! des flots d'or!... Je sais bien que des gens disent qu'ils n'en voient point; mais tu n'es pas de ces méchantes gens aveugles, je suppose?...

TYLTYL

Non, non, je vois très bien ceux qui ne se cachent point....

LA FÉE

Mais il faut voir les autres avec la même audace!... C'est bien curieux, les hommes.... Depuis la mort des fées, ils n'y voient plus du tout et ne s'en doutent point.... Heureusement que j'ai toujours sur moi tout ce qu'il faut pour rallumer les yeux éteints.... Qu'est-ce que je tire de mon sac?...

TYLTYL

Oh! le joli petit chapeau vert!... Qu'est-ce qui brille ainsi sur la cocarde?...

LA FÉE

C'est le gros Diamant qui fait voir....

TYLTYL

Ah!...

LA FÉE

Oui; quand on a le chapeau sur la tête, on tourne un peu le Diamant: de droite à gauche, par exemple, tiens, comme ceci, vois-tu?... Il appuie alors sur une bosse de la tête que personne ne connaît, et qui ouvre les yeux....

TYLTYL

Ça ne fait pas de mal?...

LA FÉE

Au contraire, il est fée.... On voit à l'instant même ce qu'il y a dans les choses; l'âme du pain, du vin, du poivre, par exemple....

MYTYL

Est-ce qu'on voit aussi l'âme du sucre?...

LA FÉE, [subitement fâchée.]