Chapter 2
«Elle ne fut pas ingrate, et lui donna le bonheur de sa vie. Il avait quitté toute fonction pour la carrière plus libre de l'enseignement. Il enseignait à la Louisiane. Cette France coloniale, isolée, détachée par les événements de sa mère, et mêlée de tant d'éléments, aspire toujours le souffle de la France. Mon père, entre autres élèves, avait une orpheline, d'origine anglaise et allemande. Il la prit toute petite, aux premiers éléments; elle grandit entre ses mains, l'aima de plus en plus; elle se retrouvait une famille, un père; elle sentit le coeur paternel, avec un charme de jeune vivacité que gardent dans l'âge mûr nos français du midi. Elle n'avait que trois défauts: riche et jolie, très-jeune, trente ans de moins que mon père; mais ni l'un ni l'autre ne s'en aperçut. Et ils ne s'en sont souvenus jamais. Ma mère a été inconsolable de la mort de mon père, et elle en a toujours porté le deuil.
«Ma mère désirait voir la France, et mon père, si fier d'elle, était ravi de montrer au vieux monde cette brillante fleur conquise sur le nouveau. Mais quelque désireux qu'il fût de maintenir à la jeune dame créole la position et l'état de fortune qu'elle avait toujours eus, il ne s'embarqua pas sans accomplir, de son consentement, un acte religieux et sacré. Ce fut d'affranchir ses esclaves, ceux du moins qui étaient majeurs; pour les enfants, que la loi américaine interdit d'affranchir, ils reçurent de lui leur liberté future, et purent, à leur majorité, rejoindre leurs parents; jamais il ne les perdit de vue. Il les avait présents, savait leur nom, leur âge et l'heure de leur libération. Dans son séjour en France, il notait ces moments, disait aux siens avec bonheur: «Aujourd'hui, un tel devient libre.»
«Voilà mon père dans sa patrie, heureux à la campagne tout près de sa ville natale, bâtissant et plantant, élevant sa famille, centre d'un jeune monde où tout venait de lui: la maison, le jardin étaient sa création; sa femme aussi, par lui formée et élevée, et qu'on eût crue sa fille; ma mère était si jeune que sa fille aînée semblait sa soeur. Cinq autres enfants survinrent, presque d'année en année, entourant promptement mon père d'une vivante couronne qui faisait son orgueil. Peu de familles plus variées de tendance et de caractères; les deux mondes y étaient distinctement représentés, ceux-ci nés français du Midi avec la vivacité brillante du Languedoc, ceux-là colons plus graves de la Louisiane ou marqués en naissant des apparences flegmatiques du caractère américain.
«Il fut réglé cependant qu'à l'exception de l'aînée, déjà compagne de ma mère et associée au gouvernement de la maison, les cinq plus jeunes recevraient une éducation commune. Un seul maître, mon père. Il se fit, à son âge, précepteur et maître d'école. Sa journée tout entière nous appartenait, de six heures à six heures du soir. Il ne se réservait pour ses correspondances, ses lectures favorites, que les premières heures du matin, ou pour mieux dire les dernières de la nuit. Couché de très-bonne heure, il se levait à trois heures tous les jours, sans égard à sa délicate poitrine. Avant tout, il ouvrait sa porte, et devant les étoiles, ou l'aurore, selon la saison, il bénissait Dieu, et Dieu aussi devait bénir cette tête blanchie par les épreuves, non par les passions humaines. En été, il faisait après sa prière une petite promenade au jardin et voyait s'éveiller les insectes et les plantes. Il les connaissait à merveille, et bien souvent après le déjeuner, me prenant par la main, il me disait le tempérament de chaque fleur, m'indiquait le refuge des petits animaux qu'il avait surpris au réveil. Un de ces animaux était une couleuvre que la vue de mon père n'effrayait pas du tout; chaque fois qu'il allait s'asseoir près de son domicile, elle ne manquait guère de sortir la tête curieusement et de le regarder. Lui seul savait qu'elle fût là, et il me le dit à moi seule: ce secret resta entre nous.
«À ces heures matinales, tout ce qu'il rencontrait devenait un texte fécond de ses effusions religieuses. Sans phrases, et d'un sentiment vrai, il me parlait de la bonté de Dieu pour qui il n'y a ni grands ni petits, mais tous frères et égaux.
«Associée aux travaux de mes frères, je ne l'étais pas moins à ceux de ma mère et de ma soeur. Si je quittais la grammaire, le calcul, c'était pour prendre l'aiguille.
«Heureusement pour moi, notre vie, naturellement mêlée à celle des champs, était, bon gré mal gré, fréquemment variée des incidents charmants qui rompent toute habitude. L'étude est commencée, on s'applique sans distraction; mais quoi? voici venir l'orage, les foins seront gâtés; vite, il faut les rentrer; tout le monde s'y met, les enfants même y courent, l'étude est ajournée; vaillamment on travaille, et la journée se passe. C'est dommage, la pluie n'est pas venue; l'orage est suspendu du côté de Bordeaux; ce sera pour demain.
«Aux moissons, on nous passait bien aussi quelque glanage. Dans ces grands moments de récolte, qui sont des travaux et des fêtes, toute application sédentaire est impossible; la pensée est aux champs. Nous échappions sans cesse, avec la vélocité de l'alouette; nous disparaissions aux sillons, petits sous les grands blés, dans la forêt des épis mûrs.
«Il est bien entendu qu'aux vendanges il n'y avait point à songer à l'étude: ouvriers nécessaires, nous vivions aux vignes; c'était notre droit. Mais, avant le raisin, nous avions bien d'autres vendanges, celles des arbres à fruits, cerises, abricots, pêches. Même après, les pommes et les poires nous imposaient de grands travaux auxquels nous nous serions fait conscience de ne pas employer nos mains. Et, ainsi, jusque dans l'hiver, revenaient ces nécessités d'agir, de rire et ne rien faire. Les dernières, déjà en plein novembre, peut-être étaient les plus charmantes; une brume légère parait alors toute chose; je n'ai rien vu de tel ailleurs; c'était un rêve, un enchantement. Tout se transfigurait sous les plis ondoyants du grand voile gris de perle qui, au souffle du tiède automne, se posait amoureusement ici et là, comme un baiser d'adieu.
«La digne hospitalité de ma mère, le charme de mon père et sa piquante conversation, nous attiraient aussi les distractions imprévues des visites de la ville, suspensions obligées de l'étude, dont nous ne pleurions pas. Mais la grande et continuelle visite, c'étaient les pauvres qui connaissaient cette maison, cette main inépuisablement ouverte par la charité. Tous y participaient, les animaux eux-mêmes, et c'était une chose curieuse et divertissante de voir les chiens du voisinage, patiemment, silencieusement assis sur leur derrière, attendre que mon père levât les yeux de son livre; ils savaient bien qu'il ne résistait pas à leur prière muette. Ma mère, plus raisonnable, aurait été d'avis d'éloigner ces convives indiscrets qui se priaient eux-mêmes. Mon père sentait qu'il avait tort, et pourtant il ne manquait guère de leur jeter à la dérobée quelque reste qui les renvoyait satisfaits.
«Ils le connaissaient bien. Un jour, un nouvel hôte, maigre, hérissé, peu rassurant, nous arrive, tenant du chien, du loup; c'était en effet un métis des deux espèces, né aux forêts de la Grésigne. Il était très-féroce, fort irascible, et beaucoup trop semblable à la louve, sa mère. Du reste, intelligent, et d'un instinct très-sûr, il se donna tout d'abord à mon père, et, quoi qu'on fît, il ne le quitta plus. Il ne nous aimait guère; nous le lui rendions bien, saisissant toute occasion de lui jouer cent tours. Il grondait et grinçait les dents, toutefois, par égard pour mon père, s'abstenant de nous dévorer. Pour les pauvres, il était furieux, implacable, très-dangereux; ce qui décida à permettre qu'on le perdît. Mais il n'y avait pas moyen. Il revenait toujours. Ses nouveaux maîtres l'enchaînèrent au piquet; piquet, chaînes, il arracha tout, rapporta tout à la maison. C'était trop pour mon père; il ne put jamais le quitter.
«Plus que les chiens encore, les chats étaient dans sa faveur. Cela tenait à son éducation, aux cruelles années du collége; son frère et lui, battus et rebutés, entre les duretés de la famille et les cruautés de l'école, avaient eu deux chats pour consolateurs. Cette prédilection passa dans la famille; chacun de nous, enfant, avait son chat. La réunion était belle au foyer; tous, en grande fourrure, siégeant dignement sous les chaises de leurs jeunes maîtres. Un seul manquait au cercle: c'était un malheureux, trop laid pour figurer avec les autres; il en avait conscience, et se tenait à part, dans une timidité sauvage que rien ne pouvait vaincre. Comme en toute réunion (triste malignité de notre nature!) il faut un plastron, un souffre-douleur sur qui tombent les coups, il remplissait ce rôle. Si ce n'étaient des coups, du moins, c'étaient des moqueries: on l'appelait Moquo. Infirme et mal fourni de poil, plus que les autres il eût eu besoin du foyer; mais les enfants lui faisaient peur; ses camarades même, mieux fourrés dans leur chaude hermine, semblaient n'en faire grand cas et le regarder de travers. Il fallait que mon père allât à lui, le prît; le reconnaissant animal se couchait sous cette main aimée et prenait confiance. Enveloppé de son habit et réchauffé de sa chaleur, lui aussi il venait, invisible, au foyer. Nous le distinguions bien; et, s'il passait un poil, un bout d'oreille, les rires et les regards le menaçaient, malgré mon père. Je vois encore cette ombre se ramasser, se fondre, pour ainsi dire, dans le sein de son protecteur, fermant les yeux et s'anéantissant, préférant ne rien voir.
«Tout ce que j'ai lu des indiens, de leur tendresse pour la nature, me rappelle mon père. C'était un brame. Plus que les brames même, il aimait toute chose vivante. Il avait vécu dans un temps de sang et de guerre; il avait été témoin des plus grandes destructions d'hommes qui se soient faites jamais, et il semblait que cette prodigalité terrible du bien irréparable qui est la vie, lui avait donné le respect de toute vie, une aversion insurmontable pour toute destruction.
«Cela, en lui, était au point qu'il eût voulu pouvoir se nourrir uniquement de végétaux. Jamais de viande sanglante; elle lui faisait horreur. À peine un morceau de poulet, ou bien un oeuf ou deux pour son dîner. Et souvent il dînait debout.
«Ce régime était loin de le fortifier. Il ne se ménageait pas davantage, dépensant largement en leçons, en conversations, et dans l'épanchement habituel d'un coeur trop bienveillant qui vivait en tous, s'intéressait à tous. L'âge venait, et quelques chagrins: de la famille? Non; mais des voisins jaloux, ou des débiteurs peu fidèles. La crise des banques américaines lui porta coup dans sa fortune. Il prit la résolution extrême, malgré sa santé et son âge, d'aller encore une fois en Amérique, comptant que son activité personnelle et ses soins rétabliraient les choses et assureraient le sort de sa femme et de ses enfants.
«Ce départ fut terrible. Un autre coup le précédait pour moi. J'avais quitté la maison, la campagne; j'étais entrée dans une pension de la ville. Cruel servage qui m'ôtait à la fois tout ce qui avait fait ma vie, l'air même et la respiration. Partout des murs. J'en serais morte, sans les visites fréquentes de ma mère et celles plus rares de mon père que j'attendais dans une impatience délirante, que peut-être n'eut jamais l'amour. Mais voici que mon père s'en va lui-même. Terre et ciel, tout s'abîme. De quelque espoir de réunion qu'on me berçât, une voix intérieure, nette et terrible comme on l'a dans les grandes circonstances, me disait qu'il ne reviendrait plus.
«La maison fut vendue, et nos plantations, faites par nous, nos arbres, qui étaient de la famille, abandonnés. Nos animaux, visiblement, restaient inconsolables du départ de mon père. Le chien, je ne sais combien de jours, s'en allait s'asseoir sur la route qu'il avait suivie en partant, hurlait et revenait. Le plus déshérité de tous, le chat Moquo, ne se fia plus à personne; il vint encore furtivement regarder la place vide. Puis il prit son parti, s'enfuit aux bois sans que nous pussions jamais le rappeler; il reprit la vie de son enfance, misérable et sauvage.
«Et moi aussi, je quittai le toit paternel, le foyer de mes jeunes ans, blessée pour toujours. Ma mère, ma soeur, mes frères, les douces amitiés de l'enfance disparurent derrière moi. J'entrai dans une vie d'épreuve et d'isolement. À Bayonne pourtant, où je vécus d'abord, la mer de Biarritz me parlait de mon père; la vague qui s'y brise, d'Amérique en Europe, me répétait sa mort; les blancs oiseaux de mer semblaient me dire: «Nous l'avons vu.»
«Que me restait-il? Mon climat et ma terre natale, ma langue. Je perdis tout cela. Il me fallut aller au Nord, dans une langue inconnue et sous un ciel hostile, où la terre est six mois en deuil. Pendant ces longues neiges, ma santé défaillante éteignant l'imagination, j'avais peine à me recréer mon Midi idéal. Un chien m'eût un peu consolée; au défaut, je me fis deux petites amies, ressemblantes, à s'y tromper, aux tourterelles de ma mère. Elles me connaissaient, m'aimaient, jouaient à mon foyer; je leur donnais l'été que n'avait pas mon coeur.
«Profondément atteinte, je devins très-malade et crus toucher l'autre rivage. Quelque attentive et bonne que pût être pour moi l'hospitalité étrangère, il me fallut rentrer en France. Les soins affectueux, un mariage où je retrouvai le coeur et les bras paternels, furent longs à me remettre. J'avais vu la mort de si près, disons mieux, j'y étais entrée si loin, que la nature elle-même, la nature vivante, ce premier amour et ce ravissement de mes jeunes années, eut longtemps peu de prise, et elle seule en eût eu. Rien n'y eût suppléé. L'histoire et les récits du mouvant drame humain effleuraient mon esprit; rien n'y influait fortement que l'immuable, Dieu et la nature.
«Elle est immuable et mobile; c'est son charme éternel. Son activité infatigable, sa fantasmagorie de tout instant ne trouble point, n'agite point; ce mouvement harmonique porte en soi un repos profond.
«J'y revins par les fleurs, par les soins qu'elles demandent et l'espèce de maternité qu'elles sollicitent. Mon imperceptible jardin de douze arbres et trois plates-bandes n'était pas sans me rappeler le grand verger fécond où je suis née; et je trouvais aussi quelque douceur, près d'un esprit ardent, hâlé aux longues routes, aux déserts de l'histoire humaine, à lui ménager ces eaux vives et le charme de quelques fleurs.»
* * * * *
Je reprends.
Me voilà arraché de la ville par cette chère inquiétude, par mes craintes pour une malade qu'il s'agissait de replacer dans les conditions de son premier âge et dans l'air libre de la campagne. Je quittai Paris, ma ville, que je n'avais jamais quittée, cette ville qui contient les trois mondes, ce foyer d'art et de pensée.
J'y retournais tous les jours pour les devoirs et les affaires; mais je me hâtais de rentrer. Ses bruits, son roulement lointain, le coup et le contre-coup des révolutions avortées m'engageaient à aller plus loin. Ce fut très-volontiers qu'au printemps de 1852, je me détachai, je rompis avec toutes mes habitudes; j'enfermai ma bibliothèque avec une joie amère, je mis sous la clef mes livres, les compagnons de ma vie, qui avaient cru certainement me tenir pour toujours. J'allai tant que terre me porta, et ne m'arrêtai qu'à Nantes, non loin de la mer, sur une colline qui voit les eaux jaunes de Bretagne aller joindre, dans la Loire, les eaux grises de Vendée.
Nous nous établîmes dans une assez grande maison de campagne, parfaitement isolée, au milieu des pluies constantes dont nos plages de l'ouest sont noyées en cette saison. À cette distance de la mer, on n'en a pas l'influence saline; les pluies sont des tempêtes d'eau douce. La maison, du style Louis XV, inhabitée et fermée depuis longtemps, semblait d'abord un peu triste. Assise dans un lieu élevé, elle n'en était pas moins assombrie, d'un côté par d'épaisses charmilles, de l'autre par de grands arbres, et par un nombre infini de cerisiers non taillés. Le tout, sur un vert gazon, que les eaux sans écoulement maintenaient, même en été, dans un bel état de fraîcheur.
J'adore les jardins négligés, et celui-ci me rappelait les grandes _vignes_ abandonnées des villas italiennes; mais ce que n'ont pas ces villas, c'était un charmant pêle-mêle de légumes et de plantes de mille espèces; _toutes les herbes de la Saint-Jean_, et chaque herbe, haute et forte. Cette forêt de cerisiers, qui rompaient sous leurs fruits rouges, donnaient aussi l'idée d'une abondance inépuisable.
Ce n'était pas le _soave austero_ de l'Italie, c'était une efflorescence molle et débordante, sous un ciel humide, tiède et doux.
De vue, aucune, quoiqu'une grande ville fût tout près, et qu'une petite rivière, l'Erdre, passât sous la colline, d'où elle se traîne à la Loire. Mais ce luxe végétal, cette forêt vierge d'arbres fruitiers ôtait toute perspective. Pour voir, il fallait monter dans une sorte de tourelle, d'où le paysage commence à se révéler dans une certaine grandeur, avec ses bois et ses prairies, ses monuments lointains, ses tours. De cet observatoire même, la vue était encore limitée, la cité n'apparaissant que de profil, sans laisser apercevoir son fleuve immense, ses îles, son mouvement de navigation et de commerce. À deux pas de ce grand port que rien ne fait soupçonner, on se croirait dans un désert, dans les landes de la Bretagne ou les clairières de la Vendée.
Deux choses étaient grandioses et se détachaient de ce verger sombre. En perçant les vieilles charmilles et des allées de châtaigniers, on arrivait dans un coin de terrain argileux, stérile, d'où, parmi des lauriers-thyms et autres arbres fort rudes, s'élançait un cèdre énorme, vraie cathédrale végétale, telle, qu'un cyprès déjà très-haut y était étouffé, perdu. Ce cèdre, au-dessous dépouillé et chauve, était vivant, vigoureux du côté de la lumière; ses bras immenses, à trente pieds, commençaient à se vêtir de rares et piquantes feuilles; puis s'épaississait la voûte; la flèche devait atteindre environ à quatre-vingts pieds. On la voyait de trois lieues, des campagnes opposées des bords de la Sèvre nantaise et des bois de la Vendée. Notre asile, bas et tapi à côté de ce géant, n'en était pas moins signalé par lui dans un rayonnement immense, et peut-être lui devait son nom: la Haute-Forêt.
À l'autre bout de l'enclos, sur une profonde pièce d'eau, s'élevait un monticule, couronné d'un bouquet de pins. Ces beaux arbres, incessamment balancés au vent de mer, battus des vents opposés qui suivent les courants du grand fleuve et de ses deux rivières, gémissaient de ce combat, et jour et nuit animaient le profond silence du lieu d'une mélancolique harmonie. Parfois, on se fût cru en mer; ils imitaient le bruit des lames, celui du flux et du reflux.
À mesure que la saison devint un peu humide, ce séjour m'apparut dans son caractère réel, sérieux, mais plus varié qu'on n'eût cru au premier coup d'oeil, beau, d'une beauté touchante, qui peu à peu va à l'âme. Austère comme devait l'être la porte de la Bretagne, il avait la luxuriante verdure du côté vendéen.
J'aurais pu croire, en voyant les grenadiers en pleine terre, vigoureux et chargés de fleurs, que j'étais dans le Midi. Le magnolia, non chétif comme on le voit ailleurs, mais splendide, magnifique et à l'état de grand arbre, parfumait tout mon jardin de ses énormes fleurs blanches, qui dans leur épais calice contiennent en abondance je ne sais quelle huile suave, pénétrante, dont l'odeur vous suit partout; vous en êtes enveloppé.
Nous nous trouvions cette fois avoir un vrai jardin, un grand ménage, mille occupations domestiques dont jusque-là nous étions dispensés. Une sauvage fille bretonne n'aidait qu'aux choses grossières. Sauf une course par semaine que je faisais à la ville, nous étions fort solitaires, mais dans une solitude extrêmement occupée. Levés de très-grand matin, au premier réveil des oiseaux, et même avant le jour. Il est vrai que nous nous couchions de bonne heure et presque avec eux.
Cette abondance de fruits, de légumes, de plantes de toute sorte, nous permettait d'avoir beaucoup d'animaux domestiques: seulement, la difficulté était que les nourrissant, les connaissant un à un, et parfaitement connus d'eux, nous ne pouvions guère les manger. Nous plantions, et là nous trouvions un inconvénient tout contraire; presque toujours nos plantations étaient dévorées d'avance. Cette terre, féconde en végétaux, l'était autant ou davantage en animaux destructeurs: limaces énormes et gloutonnes, dévorants insectes. Le matin, on recueillait un grand baquet de limaçons. Le lendemain, il n'y paraissait pas. Ils semblaient au grand complet.
Nos poules travaillaient de leur mieux. Mais combien plus efficace eût été l'habile et prudente cigogne, l'expurgateur admirable de la Hollande et de tous les lieux humides, que nos contrées de l'Ouest devraient à tout prix adopter! On sait l'affectueux respect des Hollandais pour cet excellent oiseau. Dans leurs marchés, on le voit paisible, debout sur une patte, rêvant au milieu de la foule, se sentant aussi en sûreté qu'au sein des plus profonds déserts. Chose bizarre, mais très-certaine, le paysan hollandais qui parfois a eu le malheur de blesser sa cigogne et de lui casser la patte, lui en met une de bois.
Pour revenir, ce séjour de Nantes eût été d'un charme infini pour un esprit moins absorbé. Ce beau lieu, cette grande liberté de travail, cette solitude si douce dans une telle société, c'était une harmonie rare, comme on ne la rencontre presque jamais dans la vie. Cette douceur contrastait fortement avec les pensées du présent, avec le sombre passé qui alors occupait ma plume. J'écrivais 93. L'héroïque et funèbre histoire m'enveloppait, me possédait, le dirai-je? me consumait. Tous les éléments de bonheur que j'avais autour de moi, que je sacrifiais au travail, les ajournant pour un temps qui, selon toute apparence, devait m'être refusé, je les regrettais jour par jour, et j'y reportais sans cesse un triste regard. C'était un combat journalier de l'affection et de la nature contre les sombres pensées du monde de l'homme.
Ce combat même sera toujours pour moi un attachant souvenir. Le lieu m'est resté sacré en pensée. Il n'existe plus autrement. La maison est détruite, une autre bâtie à la place. Et c'est pour cela que je m'y suis arrêté un peu. Mon cèdre pourtant a survécu; chose rare, car les architectes ont la haine des arbres, en ce temps.
Quand j'approchai cependant de la fin de mon travail, quelques ombres s'éclaircirent de cette nuit sauvage. Mes tristesses étaient moins amères, sûr que j'étais désormais de laisser ce monument de cruelle, mais féconde expérience. Je recommençai à entendre les voix de la solitude, et mieux, je crois, qu'à tout autre âge, mais lentement, et d'une oreille inaccoutumée, comme celui qui serait mort quelque temps et reviendrait de là-bas.
Jeune, avant d'être saisi par cette implacable histoire, j'avais senti la nature, mais d'une chaleur aveugle, d'un coeur moins tendre qu'ardent. Plus récemment, établi dans la banlieue de Paris, ce sentiment m'avait repris. J'avais vu, non sans intérêt, mes fleurs maladives dans ce sol aride, si sensibles tous les soirs au bonheur de l'arrosement, visiblement reconnaissantes. Combien davantage à Nantes, entouré d'une nature si puissante et si féconde, voyant l'herbe pousser d'heure en heure et toute vie animale multiplier autour de moi, ne devais-je pas, moi aussi, germer et revivre de ce sentiment nouveau!
Si quelque chose eût pu y rappeler mon esprit et rompre le sombre enchantement, c'eût été une lecture que parfois nous faisions le soir, les _Oiseaux de France_ de Toussenel, heureuse et charmante transition de la pensée nationale à celle de la nature.