L'oiseau

Chapter 15

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Page 38. _Buffon_.--Je trouve qu'aujourd'hui on oublie trop que ce grand généralisateur n'en a pas moins reçu, enregistré nombre d'observations très-exactes, que lui transmettaient des hommes spéciaux, officiers de vénerie, gardes-chasse, marins et gens de tous métiers.

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Page 40. _Le pingouin_.--Frère du manchot, mais plus dégrossi, il porte ses ailes comme un véritable oiseau; ce ne sont plus des membranes flottantes sur une poitrine évidée. L'air plus raréfié de notre pôle boréal, où il vit, a déjà dilaté ses poumons, et le sternum veut faire saillie. Les jambes, plus dégagées du corps, gardent mieux l'équilibre, et le port gagne en assurance. Il y a une différence notable entre les produits analogues des deux hémisphères.

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Page 47. _Le pétrel, effroi du marin_.--La légende du pétrel marchant sur les eaux, autour du vaisseau qu'il semble mener à la perdition, est originairement hollandaise. Cela devait être ainsi. Les hollandais, qui naviguent en famille et emmènent leurs femmes, leurs enfants, jusqu'aux animaux domestiques, ont été plus impressionnés du sinistre présage que les autres navigateurs. Les plus hardis de tous peut-être, vrais amphibies, ils n'en ont pas moins été soucieux et imaginatifs, ne risquant pas seulement leurs corps, mais leurs affections, livrant aux hasards fantasques de la mer le cher foyer, un monde de tendresse. Ce gros petit bateau lourd, qui est plutôt une maison flottante, va pourtant toujours roulant à travers les mers du Nord, le grand océan Boréal et la sauvage Baltique, faisant sans cesse les traversées les plus dangereuses, comme celle d'Amsterdam à Cronstadt. On rit de ces massives embarcations d'une forme surannée; mais celui qui les sent si heureusement combinées pour le double aménagement de la cargaison et de la famille, ne peut les voir dans les ports de Hollande sans s'y intéresser et sans les combler de voeux.

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Page 59. _Épiornis_.--Voir au Muséum les restes de ce gigantesque oiseau et son oeuf énorme. On a calculé qu'il devait être cinq fois plus gros que l'autruche.

Combien il est regrettable que notre riche collection de fossiles reste enterrée, en majeure partie, dans les tiroirs du Muséum, faute de place. Pour trente ou quarante mille francs on élèverait une galerie de bois où l'on pourrait tout étaler.

En attendant, l'on raisonne comme si ces vastes études, qui commencent, étaient déjà épuisées. Qui ne sait que l'homme a à peine vu l'entrée du prodigieux monde des morts! Il a gratté à peine la surface du globe. L'exploration plus profonde où le conduisent mille nécessités nouvelles d'art et d'industrie (celle par exemple de percer les Alpes pour le nouveau chemin de fer) pourra ouvrir à la science des perspectives inattendues. La paléontologie est bâtie jusqu'ici sur la base étroite d'un nombre minime de faits. Si l'on songe que les morts (de tant de milliers d'années que ce globe a déjà vécu) sont énormément plus nombreux que les vivants, on trouve bien audacieuse cette manière de raisonner sur quelques spécimens. Il y a cent, mille à parier contre un, que tant de millions de morts, une fois déterrés, nous convaincront d'avoir erré au moins par _énumération incomplète_.

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Page 60. _L'homme eût péri cent fois_.--C'est là une des causes premières de l'étroite fédération où furent originairement l'homme et l'animal, pacte oublié par notre orgueil ingrat, et sans lequel pourtant l'homme n'était pas possible.

Quand les oiseaux gigantesques dont nous voyons les débris lui eurent préparé le globe, subordonné la vie grouillante et rampante qui dominait; quand l'homme arriva sur la terre, en face de ce qui restait des reptiles, en face des nouveaux hôtes du globe, non moins redoutables, les tigres et les lions, il trouva l'oiseau, le chien, l'éléphant à côté de lui.

On montra à Alexandre les rares et derniers individus de ces chiens géants, qui pouvaient étrangler un lion. Ce ne fut pas par terreur que ces animaux formidables se mirent avec l'homme, mais par sympathie naturelle, et par l'horreur très-spéciale qu'ils ont pour l'espèce féline, pour le chat géant (tigre ou lion).

Sans l'alliance du chien contre les bêtes féroces et celle de l'oiseau contre les serpents et les crocodiles (que l'oiseau tue dans l'oeuf même), l'homme à coup sûr était perdu.

L'utile amitié du cheval lui vint de même. On la devine à l'horreur inexprimable et convulsive que tout jeune cheval éprouve à la seule odeur du lion; il se serre et se livre à l'homme.

S'il n'avait eu le cheval, le boeuf, le chameau, s'il eût tiré de son cou et de son échine les fardeaux énormes dont ils lui sauvent la charge, il serait resté le serf misérable de sa faible organisation. Dominé par la disproportion habituelle des poids et des forces, ou il aurait renoncé au travail, eût vécu de proie fortuite, sans art ni progrès, ou bien il aurait été l'éternel portefaix, courbé, traînant et tirant, tête basse, sans regarder le ciel, sans penser, sans s'élever jamais à l'invention.

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Page 79. _Sur la puissance des insectes_.--Ce n'est pas seulement sous les tropiques qu'ils sont redoutables. Au commencement du dernier siècle, la moitié de la Hollande faillit périr, parce que les pilotis de ses digues s'étaient rompus à la fois, invisiblement minés par le ver qu'on nomme _taret_.

Ce redoutable rongeur, qui a souvent un pied de long, ne se trahit nullement; il ne travaille qu'au dedans. Un matin, la poutre se brise, le pilotis cède, le navire dévoré sombre dans les flots.

Comment l'atteindre et le trouver? Un oiseau le sait, le vanneau: c'est le gardien de la Hollande! Et c'est aussi une insigne imprudence de détruire, comme on fait, ses oeufs. (Quatrefages, _Souvenirs d'un naturaliste_.)

La France, depuis près d'un siècle, a subi l'importation d'un monstre non moins à craindre, le _termite_, qui dévore le bois sec, comme le taret le bois mouillé. L'unique femelle de chaque essaim a l'horrible fécondité de pondre, par jour, 80 000 oeufs. La Rochelle commence à craindre le sort de cette ville d'Amérique qui est suspendue en l'air, les termites ayant dévoré toutes les substructions et creusé dessous d'immenses catacombes.

À la Guyane, les demeures de termites sont d'énormes monticules de quinze pieds de haut, qu'on n'ose attaquer que de loin et avec la poudre. Qu'on juge de l'importance du fourmilier (ailé ou à quatre pattes) qui ose entrer dans ce gouffre, et chercher l'horrible femelle d'où sort ce torrent maudit. (Smeathmann, _Mémoire sur les termites_.)

Le climat nous sauve-t-il? Les termites prospèrent en France. Le hanneton y prospère; jusque sur les pentes septentrionales des Alpes, sous le souffle des glaciers, il dévore la végétation. En présence d'un tel ennemi, tout oiseau insectivore devrait être respecté. Tout au moins le canton de Vaud vient-il de mettre l'hirondelle sous la protection de la loi. (Voy. l'ouvrage de _Tschudi_.)

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Page 81. _Vous y sentez fréquemment une forte odeur de musc_.--La plaine de Cumana, dit M. de Humboldt, présente, après de fortes ondées, un phénomène extraordinaire. La terre, humectée et réchauffée par les rayons du soleil, répand cette odeur de musc qui, sous la zone torride, est commune à des animaux de classes très-différentes, au jaguar, aux petites espèces de chat-tigre, au cabiaï, au vautour galinazo, au crocodile, aux vipères, au serpent à sonnettes. Les émanations gazeuses qui sont les véhicules de cet arome ne semblent se dégager qu'à mesure que le terreau renfermant les dépouilles d'une innombrable quantité de reptiles, de vers et d'insectes, commence à s'imprégner d'eau. Partout où l'on remue le sol, on est frappé de la masse de substances organiques qui tour à tour se développent, se transforment ou se décomposent. La nature, dans ces climats, paraît plus active, plus féconde, on dirait plus prodigue de la vie.

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Pages 83, 84. _Oiseaux-mouches et colibris_, etc.--Les éminents naturalistes (Lesson, Azara, Stedmann, etc.) qui nous ont donné tant de descriptions excellentes des lépidoptères, ne sont pas malheureusement aussi riches en détails sur leurs moeurs, leurs caractères, leur nourriture, etc.

Quant à la terrible insalubrité des lieux où ils vivent (et d'une vie si intense! ) les récits des vieux voyageurs, des Labat et autres, sont pleinement confirmés par les modernes. MM. Durville et Lesson, dans leur voyage à la Nouvelle-Guinée, ont à peine osé passer le seuil de ses profondes forêts vierges, d'une beauté étrange et terrible.

Le côté le plus fantastique de ces forêts, leur prodigieuse féerie d'illumination nocturne par des milliards de mouches brillantes, est attesté et très-bien décrit, pour les contrées voisines de Panama, par un voyageur français, M. Caqueray, qui les a visitées récemment. (Voy. son journal dans la nouvelle _Revue française_, 10 juin 1855.)

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Page 107. _La suppression de la douleur_.--Celle de la mort est sans doute impossible; mais on pourra allonger la vie. On pourra, à la longue, rendre rare, moins cruelle et presque _supprimer la douleur_.

Que le vieux monde endurci rie de ce mot, à la bonne heure! Nous avons eu ce spectacle qu'aux jours où notre Europe, barbarisée par la guerre, mit toute la médecine dans la chirurgie, ne sut guérir que par le fer, par une horrible prodigalité de douleurs, la jeune Amérique trouva le miracle de ce profond rêve où la douleur est annulée.

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Page 104. _Précieux musée d'imitations anatomiques_, celui de M. le docteur Auzoux.--Je ne puis trop remercier, à cette occasion, notre cher et habile professeur, qui daigne nous initier, nous autres ignorants, gens de lettres, gens du monde et femmes. Il a voulu que l'anatomie descendît à tous, devînt populaire, et cela s'est fait. Ses imitations admirables, ses lucides démonstrations, accomplissent peu à peu cette grande révolution dont on sent déjà la portée. Oserai-je dire ma pensée aux savants? Eux-mêmes auraient avantage à avoir toujours sous la main ces objets d'étude sous une forme si commode et dans des proportions grossies, qui diminuent tellement la fatigue d'attention. Mille objets qu'on croit différents, parce qu'ils diffèrent de grosseur, reparaissent analogues et dans leurs vrais rapports de forme, par le simple grossissement.

L'Amérique paraît du reste sentir ces avantages beaucoup mieux que nous. Un spéculateur américain eût voulu que M. Auzoux lui fournît par an deux mille exemplaires de sa figure de l'homme, étant sûr de la placer dans toutes les petites villes, et même dans les villages. Tel village d'Amérique, dit M. Ampère, travaille à avoir un petit Muséum, un Observatoire, etc.

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Page 109. _Aplatissement du cerveau_.--Le poids du cerveau est, relativement au poids du corps, pour l'

Autruche 1 : 1200 Oie 1 : 360 Canard 1 : 257 Aigle 1 : 160 Pluvier 1 : 122 Faucon 1 : 102 Perroquet 1 : 45 Rouge-gorge 1 : 32 Geai 1 : 28 Pinson, coq, moineau, chardonneret 1 : 25 Mésange nonette 1 : 16 Mésange à tête bleue 1 : 12

(calcul d'Haller et de Leuret).--Je dois cette note à l'obligeance de notre illustre micrographe et anatomiste, M. Robin.

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Page 109. _Le noble faucon_.--Les oiseaux _nobles_ (faucon, gerfaut, sacre, etc.) sont ceux qui _lient_ la proie de la _main_ et tuent du bec; leur bec, à cet effet, est dentelé. Ils sont rameurs. Les oiseaux _ignobles_ (l'aigle, le milan, etc.), sont la plupart voiliers; ils agissent des griffes, déchirent et étouffent la proie. Les rameurs ont peine à monter, ce qui fait que les voiliers leur échappent plus aisément. La tactique des rameurs est de faire préalablement l'effort de monter très-haut; alors, n'ayant qu'à se laisser tomber, ils déjouent la manoeuvre des voiliers. (Huber, _Vol des oiseaux de proie_, 1784, in-4º C'est le premier de cette savante dynastie: Huber des oiseaux, Huber des abeilles, Huber des fourmis.)

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Page 108. _Le balancement utile de la vie et de la mort_.--De nombreuses espèces d'oiseaux ne font plus de halte en France. On les voit à peine voler à d'inaccessibles hauteurs, déployant leurs ailes en hâte, accélérant le passage, disant: «Passons! passons vite! Évitons la terre de mort, la terre de destruction!»

La Provence, et bien d'autres pays du Midi, sont ras, déserts, inhabités de toutes tribus vivantes; et d'autant la nature végétale en est appauvrie. On ne rompt pas impunément les harmonies naturelles. L'oiseau lève un droit sur la plante, mais il en est le protecteur.

Il est de notoriété que l'outarde a presque disparu de la Champagne et de la Provence. Le héron a passé, la cigogne est rare. À mesure que nous empiétons sur le sol, ces espèces amies des déserts poudreux et des marécages s'en vont chercher leur vie ailleurs. Nos progrès font en un sens notre pauvreté. En Angleterre, le même fait est signalé. (Voy. les excellents articles de _sport_ et d'histoire naturelle, traduits de Mm John, Knox, Gosse, et d'autres, dans la _Revue britannique_.) Le coq de bruyère se retire devant les pas du cultivateur, la caille passe en Irlande; les rangs des hérons s'éclaircissent chaque jour devant les _perfectionnements utilitaires_ du XIXe siècle. Mais il faut joindre à ces causes de disparition la barbarie de l'homme, qui détruit si légèrement une foule d'espèces innocentes. Nulle part, dit un voyageur français, M. Pavie, le gibier n'est plus fuyard que dans nos campagnes.

Malheur aux peuples ingrats!... Et ce mot veut dire ici, les peuples chasseurs, qui, sans mémoire de tant de biens que nous devons aux animaux, ont exterminé la vie innocente. Une sentence terrible du créateur pèse sur les tribus de chasseurs: _Elles ne peuvent rien créer_. Nulle industrie n'est sortie d'eux, nul art. Ils n'ont rien ajouté au patrimoine héréditaire de l'espèce humaine. Qu'a-t-il servi aux indiens de l'Amérique du nord d'être des héros? N'ayant rien organisé, rien fait de durable, ces races, d'une énergie unique, disparaissent de la terre devant des hommes inférieurs, les derniers émigrants d'Europe.

Ne croyez pas cet axiome: que les chasseurs deviennent peu à peu des agriculteurs. Point du tout, ils tuent ou meurent; c'est toute leur destinée. Nous le voyons bien par expérience. Celui qui a tué, tuera; celui qui a créé, créera.

Dans le besoin d'émotion que tout homme apporte en naissant, l'enfant qui y satisfait habituellement par le meurtre, par un petit drame féroce de surprise et de trahison, de torture du faible, ne trouvera pas grand goût aux douces et lentes émotions que donne le succès progressif du travail et de l'étude, de la petite industrie qui fait quelque chose d'elle-même. Créer, détruire, ce sont les deux ravissements de l'enfance: créer est long; détruire est court, facile. La moindre création implique les dons du Créateur et de la bonne Nature: la douceur et la patience.

Une chose choquante et hideuse, c'est de voir un enfant chasseur, de voir la femme goûter, admirer le meurtre, y encourager son enfant. Cette femme sensible et délicate ne lui donnerait pas un couteau, mais elle lui donne un fusil; tuer de loin, à la bonne heure! on ne voit pas la souffrance. Et telle mère, la voyant très-bien, trouvera bon qu'un enfant, captif à la chambre, se désennuie en arrachant l'aile aux mouches, en torturant un oiseau ou un petit chien.

Mère prévoyante! Elle saura plus tard ce que c'est qu'avoir formé un coeur dur. Vieille et faible, rebut du monde, elle sentira à son tour la brutalité de son fils.

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Mais le tir? objectera-t-on. Ne faut-il pas que l'enfant l'apprenne en tuant, que, de meurtre en meurtre, il aille jusqu'à tuer l'hirondelle au vol? Le seul pays de l'Europe où tout le monde sache tirer, c'est celui où on tire le moins à l'oiseau. La patrie de Guillaume Tell a su montrer à ses enfants un but plus juste et plus sublime, quand ils affranchirent leur pays.

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La France n'est pas féroce. Pourquoi cet amour du meurtre, cette extermination des bêtes?

_C'est le peuple impatient, peuple jeune, peuple enfant_, et d'une rude et mobile enfance. S'il n'agit pas en créant, il agira en brisant.

Ce qu'il brise surtout, c'est lui-même. Une éducation violente, orageusement passionnée d'amour ou de sévérité, brise chez l'enfant, flétrit, étouffe la prime fleur morale de sensibilité native, ce qui restait de meilleur du lait maternel, germe d'amour universel qui refleurit bien rarement.

Une sécheresse incroyable attriste chez beaucoup d'enfants. Quelques-uns en reviennent, par le long circuit de la vie, quand ils sont devenus hommes, hommes expérimentés, éclairés. La lumière leur rend la tendresse. Mais la première fraîcheur de coeur? elle ne reviendra jamais.

Pourquoi ce peuple, du reste, si heureusement né, est-il (sauf de rares et locales exceptions) frappé d'une impuissance singulière pour _l'harmonie_? Il a ses chansons à lui, de petites mélodies charmantes de vivacité, de gaieté. Mais il lui faut un long effort, une éducation spéciale, pour arriver à l'harmonie.

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Page 129. _Quel bonheur le matin quand les terreurs s'enfuient_.--«Avant (dit Tschudi) que les teintes vermeilles de la rosée matinale aient annoncé l'approche du soleil, souvent même avant que la plus légère lueur ait signalé l'aube à l'orient, alors que les étoiles scintillent encore dans le sombre azur du ciel, un bruit sourd retentit sur le faîte d'un vieux sapin, bientôt suivi d'un caquetage de plus en plus accentué; puis les notes s'élèvent et une interminable série de sons aigus frappe l'air de toutes parts comme un cliquetis de lames continuellement heurtées l'une contre l'autre. C'est le temps de l'accouplement du coq des bois. L'oeil en feu, il danse et sautille sur sa branche, tandis qu'au-dessous de lui, dans le taillis, ses poules reposent tranquillement et contemplent avec respect les folles gambades de leur seigneur et maître. Il n'est pas longtemps seul à animer la forêt. Le merle s'élève à son tour, secouant la rosée de ses plumes brillantes. Le voilà qui aiguise son bec sur la branche, et, de rameau en rameau, sautille jusqu'au sommet de l'érable où il a dormi, étonné de voir que presque tout sommeille encore dans la forêt quand l'aube du jour a remplacé la nuit. Deux fois, trois fois, il lance sa fanfare aux échos de la montagne et de la vallée, qu'un épais brouillard lui dérobe encore.

«De minces colonnes de fumée blanchâtre s'échappent du toit des chaumières; les chiens jappent autour des fermes, et les clochettes sonnent au cou des vaches. Les oiseaux quittent alors leurs buissons, agitent leurs ailes et s'élancent dans les airs pour saluer le soleil, qui vient une fois de plus leur donner sa bienfaisante lumière. Plus d'un pauvre petit moineau se réjouit d'avoir échappé aux dangers de la nuit. Perché sur une petite branche, il avait cru pouvoir dormir sans crainte, la tête ensevelie sous ses plumes, quand, à la lueur d'une étoile, il a vu se glisser dans les arbres la chouette silencieuse, méditant quelque forfait. La fouine était venue du fond de la vallée, l'hermine était descendue du rocher, la martre des sapins avait quitté son nid, le renard rôdait dans les broussailles. Tous ces ennemis, le pauvre petit les avait vus pendant cette nuit terrible. Sur son arbre, à terre, dans l'air, partout la destruction le menaçait. Qu'elles avaient été longues, ces heures où, n'osant bouger, il n'avait pour protection que les jeunes feuilles qui le cachaient! Aussi maintenant, quel plaisir pour lui de s'élancer à tire-d'aile, de vivre en sécurité, protégé, défendu par la lumière!

«Le pinson lance à plein gosier sa note claire et sonore; le rouge-gorge chante au faîte du mélèze, le chardonneret dans les aunes, le bruant et le bouvreuil sous les ramées. La mésange, le roitelet et le troglodyte confondent leurs voix. Le pigeon ramier roucoule, et le pic frappe son arbre. Mais au-dessus de ces cris joyeux retentissent les notes mélodieuses de l'alouette des bois et l'inimitable chant de la grive.»

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Page 135. _Migrations_.--Pour l'Arabe affamé, le maigre habitant du désert, l'arrivée des oiseaux voyageurs, fatigués, lourds à cette époque et si faciles à prendre, est une bénédiction de Dieu, une manne céleste. La Bible nous dit les ravissements des Israélites, errants dans l'Arabie Pétrée, à jeun et défaillants, quand ils virent tout à coup descendre la nourriture ailée: non pas les sauterelles du sobre Élie, non pas le pain dont le corbeau nourrissait ses entrailles, mais la caille lourde de graisse, délicieuse et substantielle, qui d'elle-même tombait dans la main. Ils mangèrent à crever, et les grasses marmites de Pharaon ne leur laissèrent plus de regret.

J'excuse de bon coeur la gloutonnerie des affamés. Mais que dire des nôtres, dans les plus riches pays de l'Europe, qui, après moisson et vendange, les greniers et les celliers pleins, n'en poursuivent pas moins avec furie ces pauvres voyageurs? Gras ou maigre, tout leur est bon; ils mangeraient jusqu'aux hirondelles; ils dévorent les oiseaux chanteurs, «ceux qui n'ont que le son.» Leur frénésie sauvage met le rossignol à la broche, plume et tue l'hôte de la maison, le pauvre rouge-gorge, qui mangeait hier dans la main.

Le temps des migrations est un temps de carnage. La loi qui pousse au sud les tribus des oiseaux, pour des millions d'entre eux, c'est une loi de mort. Beaucoup partent, quelques-uns reviennent; à chaque station de la route, il leur faut payer un tribut de sang. L'aigle attend sur son roc, et l'homme attend dans la vallée. Ce qui échappera au tyran de l'air, celui de la terre le prendra. «Beau moment!» dit l'enfant ou le chasseur, enfant féroce dont le meurtre est le jeu. «Dieu l'a voulu ainsi! dit le pieux glouton; résignons-nous!» Voilà les jugements de l'homme sur cette fête de massacre. Nous n'en savons pas plus, l'histoire n'a pas écrit encore ce qu'en pensent les massacrés.

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--Les migrations sont des échanges pour tout pays (excepté les pôles à l'époque de l'hiver). Telle cause de climat ou de nourriture, qui décide le départ d'un oiseau, est précisément celle qui détermine l'arrivée d'une autre espèce. Quand l'hirondelle nous quitte aux pluies d'automne, nous voyons apparaître l'armée des pluviers et des vanneaux à la recherche des lombrics exilés de leur demeure par l'inondation. En octobre, et plus les froids avancent, les bruants, les cabarets, les roitelets remplacent les oiseaux chanteurs qui nous ont fuis. Les perdrix, les bécasses descendent de leurs montagnes au moment où la caille et la grive émigrent vers le Midi. C'est alors aussi que les grandes armées des espèces aquatiques quittent l'extrême Nord pour les contrées tempérées où les mers, les étangs et les lacs ne gèlent pas. Les oies sauvages, les cygnes, les plongeons, les canards, les sarcelles, fendent l'air en ordre de bataille et s'abattent sur les lacs d'Écosse, de Hongrie, sur nos étangs du Midi, etc. La cigogne au tempérament délicat fuit au Midi, quand la grue sa cousine va partir du Nord où manquent les vivres. Passant sur nos terres, elle y paye tribut en nous délivrant des derniers reptiles et batraciens qu'un souffle tiède d'automne avait fait revivre.