L'oiseau

Chapter 11

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C'est justement la belle histoire du fameux forgeron d'Anvers, Quintin Metzys, qui aima la fille d'un peintre et qui, pour se faire aimer, devint le plus grand peintre de la Flandre au XVIe siècle.

D'un noir Vulcain, l'amour fit un Apelle.

Donc un matin le pic devient sculpteur. Avec la précision sévère, le parfait arrondissement que donnerait le compas, il creuse une élégante voûte d'un beau demi-globe. Le tout reçoit le poli du marbre et de l'ivoire. Les précautions hygiéniques et stratégiques ne manquent pas. Une entrée sinueuse, étroite, dont la pente incline au dehors pour que l'eau n'y pénètre pas, favorise la défense; il suffit d'une tête et d'un bec courageux pour la fermer.

Quel coeur résisterait à cela? Qui n'accepterait cet artiste, ce pourvoyeur laborieux des besoins de la famille, ce défenseur intrépide? Qui ne croirait pouvoir sûrement, derrière le généreux rempart de ce champion dévoué, accomplir le délicat mystère de la maternité?

Aussi l'on ne résiste plus, et les voilà installés. Il ne manque ici qu'un hymne (Hymen! ô hymenæe!). Ce n'est pas la faute du pic si la nature, à son génie, a refusé la muse mélodieuse. Du moins dans son âpre voix on ne méconnaîtra pas le véhément accent du coeur.

Qu'ils soient heureux! qu'une jeune et aimable génération éclose et croisse sous leurs yeux! Les oiseaux de proie ne pourraient aisément pénétrer ici. Puisse seulement le serpent, l'affreux serpent noir, ne pas visiter ce nid! Puisse la main de l'enfant n'en pas arracher cruellement la douce espérance! Puisse surtout l'ornithologiste, l'ami des oiseaux, se tenir loin de ces lieux!

Si le travail persévérant, l'ardent amour de la famille, l'héroïque défense de la liberté, pouvaient imposer le respect, arrêter les mains cruelles de l'homme, nul chasseur ne toucherait à ce digne oiseau. Un jeune naturaliste, qui en étouffa un pour l'empailler, m'a dit qu'il resta malade de cette lutte acharnée, et plein de remords; il lui semblait qu'il eût fait un assassinat.

Wilson paraît avoir eu une impression analogue. «La première fois, dit-il, que j'observai cet oiseau, dans la Caroline du Nord, je le blessai légèrement à l'aile, et, lorsque je le pris, il poussa un cri tout à fait semblable à celui d'un enfant, mais si fort et si lamentable que mon cheval effrayé faillit me renverser. Je l'apportai à Wilmington: en passant dans les rues, les cris prolongés de l'oiseau attirèrent aux portes et aux fenêtres une foule de personnes, surtout de femmes remplies d'effroi. Je continuai ma route et, en rentrant dans la cour de l'hôtel, je vis venir le maître de la maison et beaucoup de gens alarmés de ce qu'ils entendaient. Jugez comme augmenta cette alarme quand je demandai ce qu'il fallait pour mon enfant et pour moi. Le maître resta pâle et stupide, et les autres furent muets d'étonnement. Après m'être amusé à leurs dépens une minute ou deux, je découvris mon pic, et un éclat de rire universel se fit entendre. Je le montai, le plaçai dans ma chambre, le temps de voir mon cheval et d'en prendre soin. J'y retournai au bout d'une heure, et, en ouvrant la porte, j'entendis de nouveau le même cri terrible, qui cette fois paraissait venir de la douleur d'avoir été découvert dans ses tentatives d'évasion. Il était monté le long de la fenêtre, presque jusqu'au plafond, immédiatement au-dessous duquel il avait commencé de creuser. Le lit était couvert de larges morceaux de plâtre, la latte du plafond à découvert dans l'étendue d'à peu près quinze pouces carrés, et un trou capable de laisser passer le poing, déjà formé dans les abat-jour; de sorte que dans l'espace d'une heure encore, il serait certainement parvenu à se frayer une issue. Je lui attachai au cou une corde que je fixai à la table et le laissai: je voulais lui conserver la vie, et j'allai lui chercher de la nourriture. En remontant, j'entendis qu'il s'était remis à l'ouvrage, et à mon entrée je vis qu'il avait presque détruit la table à laquelle il avait été attaché et contre laquelle il avait tourné toute sa colère. Lorsque je voulus en prendre le dessin, il me coupa plusieurs fois avec son bec, et il déploya un si noble et indomptable courage que j'eus la tentation de le rendre à ses forêts natales. Il vécut avec moi à peu près trois jours, refusant toute nourriture, et j'assistai à sa mort avec regret.»

LE CHANT.

Il n'est personne qui n'ait remarqué que des oiseaux tenus en cage dans un salon ne manquent guère, s'il vient des visiteurs, si la conversation s'anime, d'y prendre part à leur manière, de jaser ou de chanter.

C'est leur instinct universel et même en liberté. Ils sont l'écho et de Dieu et de l'homme. Ils s'associent aux bruits, aux voix, y ajoutent leur poésie, leurs rhythmes naïfs et sauvages. Par analogie, par contraste, ils augmentent et complètent les grands effets de la nature. Au sourd battement des flots, l'oiseau de mer oppose ses notes aiguës, stridentes; au monotone bruissement des arbres agités, la tourterelle et cent oiseaux donnent une douce et triste assonance; au réveil des campagnes, à la gaieté des champs, l'alouette répond par son chant, elle porte au ciel les joies de la terre.

Ainsi, partout, sur l'immense concert instrumental de la nature, sur ses soupirs profonds, sur les vagues sonores qui s'échappent de l'orgue divin, une musique vocale éclate et se détache, celle de l'oiseau, presque toujours par notes vives qui tranchent sur ce fond grave, par d'ardents coups d'archet.

Voix ailées, voix de feu, voix d'anges, émanations d'une vie intense, supérieure à la nôtre, d'une vie voyageuse et mobile, qui donne au travailleur fixé sur son sillon des pensées plus sereines et le rêve de la liberté.

De même que la vie végétale se renouvelle au printemps par le retour des feuilles, la vie animale est renouvelée, rajeunie, par le retour des oiseaux, par leurs amours et par leurs chants. Rien de pareil dans l'hémisphère austral, jeune monde à l'état inférieur, qui, encore en travail, aspire à trouver une voix. Cette suprême fleur de l'âme et de la vie, le chant, ne lui est pas donnée encore.

Le beau, le grand phénomène de cette face supérieure du monde, c'est qu'au moment où la nature commence par les feuilles et les fleurs son silencieux concert, sa chanson de mars et d'avril, sa symphonie de mai, tous nous vibrons à cet accord; hommes, oiseaux, nous prenons le rhythme. Les plus petits, à ce moment, sont poëtes, souvent chanteurs sublimes. Ils chantent pour leurs compagnes dont ils veulent gagner l'amour. Ils chantent pour ceux qui les écoutent, et plus d'un fait des efforts inouïs d'émulation. L'homme aussi répond à l'oiseau. Le chant de l'un fait chanter l'autre. Accord inconnu aux climats brûlants. Les éclatantes couleurs qui y remplacent l'harmonie ne créent pas un lien comme elle. Dans une robe de pierreries, l'oiseau n'est pas moins solitaire.

Bien différent de cet être d'élite, éblouissant, étincelant, l'oiseau de nos contrées, humble d'habit, riche de coeur, est près du pauvre. Peu, très-peu, cherchent les beaux jardins, les allées aristocratiques, l'ombrage des grands parcs. Tous vivent avec le paysan. Dieu les a mis partout. Bois et buissons, clairières, champs, vignobles, prairies humides, roseaux des étangs, forêts des montagnes, même les sommets couverts de neiges, il a doué chaque lieu de sa tribu ailée, n'a déshérité nul pays, nul site, de cette harmonie, de sorte que l'homme ne pût aller nulle part, si haut monter, si bas descendre, qu'il n'y trouvât un chant de joie et de consolation.

Le jour commence à peine, à peine de l'étable sonne la clochette des troupeaux, que la bergeronnette est prête à les conduire et sautille autour d'eux. Elle se mêle au bétail et familièrement s'associe au berger. Elle sait qu'elle est aimée et de l'homme et des bêtes qu'elle défend contre les insectes. Elle pose hardiment sur la tête des vaches et le dos des moutons. Le jour elle ne les quitte guère, et les ramène fidèlement au soir.

La lavandière, non moins exacte, est à son poste: elle voltige autour des laveuses; elle court sur ses longues jambes jusque dans l'eau et demande des miettes; par un étrange instinct mimique, elle baisse et relève la queue, comme pour imiter le mouvement du battoir sur le linge, pour travailler aussi et gagner son salaire.

L'oiseau des champs par excellence, l'oiseau du laboureur, c'est l'alouette, sa compagne assidue, qu'il retrouve partout dans son sillon pénible pour l'encourager, le soutenir, lui chanter l'espérance. _Espoir_, c'est la vieille devise de nos Gaulois, et c'est pour cela qu'ils avaient pris comme oiseau national cet humble oiseau si pauvrement vêtu, mais si riche de coeur et de chant.

La nature semble avoir traité sévèrement l'alouette. La disposition de ses ongles la rend impropre à percher sur les arbres. Elle niche à terre, tout près du pauvre lièvre et sans abri que le sillon. Quelle vie précaire, aventurée, au moment où elle couve! Que de soucis, que d'inquiétudes! À peine une motte de gazon dérobe au chien, au milan, au faucon, le doux trésor de cette mère. Elle couve à la hâte, elle élève à la hâte la tremblante couvée. Qui ne croirait que cette infortunée participera à la mélancolie de son triste voisin, le lièvre?

Cet animal est triste et la crainte le ronge. (LA FONT.)

Mais le contraire a lieu par un miracle inattendu de gaieté et d'oubli facile, de légèreté, si l'on veut, et d'insouciance française: l'oiseau national, à peine hors de danger, retrouve toute sa sérénité, son chant, son indomptable joie. Autre merveille: ses périls, sa vie précaire, ses épreuves cruelles, n'endurcissent pas son coeur; elle reste bonne autant que gaie, sociable et confiante, offrant un modèle, assez rare parmi les oiseaux, d'amour fraternel; l'alouette, comme l'hirondelle, au besoin, nourrira ses soeurs.

Deux choses la soutiennent et l'animent: la lumière et l'amour. Elle aime la moitié de l'année. Deux fois, trois fois, elle s'impose le périlleux bonheur de la maternité, le travail incessant d'une éducation de hasards. Mais quand l'amour lui manque, la lumière lui reste et la ranime. Le moindre rayon de lumière suffit pour lui rendre son chant.

C'est la fille du jour. Dès qu'il commence, quand l'horizon s'empourpre et que le soleil va paraître, elle part du sillon comme une flèche, porte au ciel l'hymne de joie. Sainte poésie, fraîche comme l'aube, pure et gaie comme un coeur enfant! Cette voix sonore, puissante, donne le signal aux moissonneurs. «Il faut partir, dit le père; n'entendez-vous pas l'alouette?» Elle les suit, leur dit d'avoir courage; aux chaudes heures, les invite au sommeil, écarte les insectes. Sur la tête penchée de la jeune fille à demi éveillée elle verse des torrents d'harmonie.

«Aucun gosier, dit Toussenel, n'est capable de lutter avec celui de l'alouette pour la richesse et la variété du chant, l'ampleur et le velouté du timbre, la tenue et la portée du son, la souplesse et l'infatigabilité des cordes de la voix. L'alouette chante une heure d'affilée sans s'interrompre d'une demi-seconde, s'élevant verticalement dans les airs jusqu'à des hauteurs de mille mètres, et courant des bordées dans la région des nues pour gagner plus haut, et sans qu'une seule de ses notes se perde dans ce trajet immense.

«Quel rossignol pourrait en faire autant?»

C'est un bienfait donné au monde que ce chant de lumière, et vous le retrouvez presque en tout pays qu'éclaire le soleil. Autant de contrées différentes, autant d'espèces d'alouettes: alouettes de bois, alouettes de prés, de buissons, de marais, alouettes de la Crau de Provence, alouettes des craies de la Champagne, alouettes des contrées boréales de l'un et l'autre mondes; vous les trouvez encore dans les steppes salés, dans les plaines brûlées du vent du nord de l'affreuse tartarie. Persévérante réclamation de l'aimable nature, tendres consolations de la maternité de Dieu!

Mais l'automne est venue. Pendant que l'alouette fait derrière la charrue sa récolte d'insectes, nous arrivent les hôtes des contrées boréales: la grive exacte à nos vendanges, et, fier sous sa couronne, l'imperceptible roi du nord. De Norwége, au temps des brouillards, nous vient le roitelet, et, sous un sapin gigantesque, le petit magicien chante sa chanson mystérieuse jusqu'à ce que l'excès du froid le décide à descendre, à se mêler, à se populariser parmi les petits troglodytes qui habitent avec nous et charment nos chaumières de leurs notes limpides.

La saison devient rude: tous se rapprochent de l'homme. Les honnêtes bouvreuils, couples doux et fidèles, viennent, avec un petit ramage mélancolique, solliciter et demander secours. La fauvette d'hiver quitte aussi ses buissons; craintive, vers le soir, elle s'enhardit à faire entendre aux portes une voix tremblotante, monotone et d'accent plaintif.

«Quand, par les premières brumes d'octobre, un peu avant l'hiver, le pauvre prolétaire vient chercher dans la forêt sa chétive provision de bois mort, un petit oiseau s'approche de lui, attiré par le bruit de la cognée; il circule à ses côtés et s'ingénie à lui faire fête en lui chantant tout bas ses plus douces chansonnettes. C'est le rouge-gorge, qu'une fée charitable a député vers le travailleur solitaire pour lui dire qu'il y a encore quelqu'un dans la nature qui s'intéresse à lui.

«Quand le bûcheron a rapproché l'un de l'autre les tisons de la veille, engourdis dans la cendre; quand le copeau et la branche sèche petillent dans la flamme, le rouge-gorge accourt en chantant pour prendre sa part du feu et des joies du bûcheron.

«Quand la nature s'endort et s'enveloppe de son manteau de neige; quand on n'entend plus d'autre voix que celle des oiseaux du nord, qui dessinent dans l'air leurs triangles rapides, ou celle de la bise qui mugit et s'engouffre au chaume des cabanes, un petit chant flûté, modulé à voix basse, vient protester encore au nom du travail créateur contre l'atonie universelle, le deuil et le chômage.»

Ouvrez, de grâce, donnez-lui quelques miettes, un peu de grain. S'il voit des visages amis, il entrera dans la chambre; il n'est pas insensible au feu; de l'hiver, par ce court été, le pauvre petit va plus fort rentrer dans l'hiver.

Toussenel s'indigne avec raison qu'aucun poëte n'ait chanté le rouge-gorge. Mais l'oiseau même est son poëte; si l'on pouvait écrire sa petite chanson, elle exprimerait parfaitement l'humble poésie de sa vie. Celui que j'ai chez moi et qui vole dans mon cabinet, faute d'auditeurs de son espèce, se met devant la glace, et, sans me déranger, à demi-voix, dit toutes ses pensées au rouge-gorge idéal qui lui apparaît de l'autre côté. En voici le sens à peu près, tel qu'une main de femme a essayé de le noter:

Je suis le compagnon Du pauvre bûcheron.

Je le suis en automne, Au vent des premiers froids, Et c'est moi qui lui donne Le dernier chant des bois.

Il est triste, et je chante Sous mon deuil mêlé d'or. Dans la brume pesante Je vois l'azur encor.

Que ce chant te relève Et te garde l'espoir! Qu'il te berce d'un rêve, Et te ramène au soir!

. . . . . . . . . . . .

Mais quand vient la gelée, Je frappe à ton carreau. Il n'est plus de feuillée, Prends pitié de l'oiseau!

C'est ton ami d'automne Qui revient près de toi. Le ciel, tout m'abandonne... Bûcheron, ouvre-moi!

Qu'en ce temps de disette, Le petit voyageur, Régalé d'une miette, S'endorme à ta chaleur!

Je suis le compagnon Du pauvre bûcheron.

LE NID.

ARCHITECTURE DES OISEAUX.

J'écris en face d'une jolie collection de nids d'oiseaux français, qu'un de mes amis a faite pour moi. Je suis à même d'apprécier, vérifier les descriptions des auteurs, de les améliorer peut-être, si les ressources bien limitées du style pouvaient donner idée d'un art tout spécial, moins analogue aux nôtres qu'on ne serait tenté de le croire au premier coup d'oeil. Rien ne supplée ici à la vue des objets. Il faut voir et toucher: on sent alors que toute comparaison est inexacte et fausse. Ce sont choses d'un monde à part. Faut-il dire _au-dessus_, _au-dessous_ des oeuvres humaines? Ni l'un ni l'autre; mais différentes essentiellement, et dont les rapports ne sont guère qu'extérieurs.

Rappelons-nous d'abord que cet objet charmant, plus délicat qu'on ne peut dire, doit tout à l'art, à l'adresse, au calcul. Les matériaux, le plus souvent, sont fort rustiques, pas toujours ceux qu'eût préférés l'artiste. Les instruments sont très-défectueux. L'oiseau n'a pas la main de l'écureuil, ni la dent du castor. N'ayant que le bec et la patte (qui n'est point du tout une main), il semble que le nid doive lui être un problème insoluble. Ceux que j'ai sous les yeux sont la plupart formés d'un tissu ou enchevêtrement de mousses, petites branches flexibles ou longs filaments de végétaux; mais c'est moins encore un tissage qu'une condensation; un feutrage de matériaux mêlés, poussés et fourrés l'un dans l'autre avec effort, avec persévérance: art très-laborieux et d'opération énergique, où le bec et la griffe seraient insuffisants. L'outil, réellement, c'est le corps de l'oiseau lui-même, sa poitrine, dont il presse et serre les matériaux jusqu'à les rendre absolument dociles, les mêler, les assujettir à l'oeuvre générale.

Et au dedans, l'instrument qui imprime au nid la forme circulaire n'est encore autre que le corps de l'oiseau. C'est en se tournant constamment et refoulant le mur de tous côtés, qu'il arrive à former ce cercle.

Donc, la maison, c'est la personne même, sa forme et son effort le plus immédiat; je dirai sa souffrance. Le résultat n'est obtenu que par une pression constamment répétée de la poitrine. Pas un de ces brins d'herbe qui, pour prendre et garder la courbe, n'ait été mille et mille fois poussé du sein, du coeur, certainement avec trouble de la respiration, avec palpitation peut-être.

Tout autre est la demeure du quadrupède. Il naît vêtu; qu'a-t-il besoin de nid? Aussi, ceux qui bâtissent ou creusent travaillent pour eux-mêmes plus que pour leurs petits. La marmotte est un mineur habile dans son oblique souterrain, qui lui sauve le vent de l'hiver. L'écureuil, d'une main adroite, élève la jolie tourelle qui le défendra de la pluie. Le grand ingénieur des lacs, le castor, qui prévoit la crue des eaux, se fait plusieurs étages où il montera à volonté: tout cela pour l'individu. L'oiseau bâtit pour la famille. Insouciant, il vivait sous la claire feuillée, en butte à ses ennemis; mais dès qu'il n'est plus seul, la maternité prévue, espérée, le fait artiste. Le nid est une création de l'amour.

Aussi, l'oeuvre est empreinte d'une force de volonté extraordinaire, d'une passion singulièrement persévérante. Vous le sentirez surtout à ceci, qu'elle n'est pas, comme les nôtres, préparée par une charpente qui en fixe le plan, soutient et régularise le travail. Ici le plan est si bien dans l'artiste, l'idée si arrêtée, que sans charpente ni carcasse, sans appui préalable, le navire aérien se bâtit pièce à pièce, et pas une ne trouble l'ensemble. Tout vient s'y ajouter à propos, symétriquement, en parfaite harmonie: chose infiniment difficile dans un tel défaut d'instrument et dans ce rude effort de concentration et de feutrage par la pression de la poitrine.

La mère ne se fie point au mâle pour tout cela, mais elle l'emploie comme pourvoyeur. Il va chercher des matériaux, herbes, mousses, racines ou branchettes. Mais quand le bâtiment est fait, quand il s'agit de l'intérieur, du lit, du mobilier, l'affaire devient plus difficile. Il faut songer que cette couche doit recevoir un oeuf infiniment prenable au froid, dont tout point refroidi serait pour le petit un membre mort. Ce petit naîtra nu. Le ventre, au ventre de la mère bien appliqué, ne craindra pas le froid; mais le dos, dépouillé encore, le lit seul doit le réchauffer: la mère est là-dessus d'une précaution, d'une inquiétude bien difficiles à satisfaire. Le mari apporte du crin, mais c'est trop dur: il ne servirait que dessous, et comme un sommier élastique. Il apporte du chanvre, mais c'est trop froid: la soie ou le duvet soyeux de certaines plantes, le coton ou la laine, sont admis seuls; ou mieux, ses propres plumes, son duvet, qu'elle arrache et qu'elle met sous le nourrisson.

Il est intéressant de voir le mâle en quête des matériaux, quête habile et furtive: il craint qu'en le suivant des yeux, on n'apprenne trop bien le chemin de son nid. Souvent, si vous le regardez, pour vous tromper, il prend un chemin différent. Cent petits vols ingénieux répondront aux désirs de la mère. Il suivra les brebis pour recueillir un peu de laine. Il prendra à la basse-cour les plumes tombées de la pondeuse. Il épiera, dans son audace, si la fermière, sous l'auvent, laisse un moment sa pelote ou sa quenouille, et s'en ira riche d'un fil dérobé.

Les collections de nids sont fort récentes, peu nombreuses, peu riches encore. Dans celle de Rouen, cependant, remarquable par l'arrangement, dans celle de Paris, où se voient plusieurs très-curieux spécimens, on distingue déjà les industries diverses qui créent ce chef-d'oeuvre du nid. Quelle en est la chronologie, le crescendo? non d'un art à un autre (non du maçonnage au tressage, par exemple). Mais dans chaque art, les oiseaux qui s'y livrent vont plus ou moins haut, selon l'intelligence des espèces, la facilité des matériaux ou l'exigence des climats.

Chez les oiseaux mineurs, le manchot, le pingouin, dont le petit, à peine né, sautera à la mer, se contentent de faire un trou. Mais le guêpier, l'hirondelle de mer, qui doivent élever leurs petits, se creusent sous la terre une véritable habitation, très-bien proportionnée, non sans quelque géométrie. Ils la meublent de plus et la jonchent de matières molles sur lesquelles le petit sentira moins la dureté ou la fraîcheur du sol humide.

Dans les oiseaux maçons, le flamant, qui élève la boue en pyramide pour isoler ses oeufs de la terre inondée, et les couve debout sous ses longues jambes, se contente d'une oeuvre grossière. C'est encore un manoeuvre. Le vrai maçon, c'est l'hirondelle qui suspend sa maison aux nôtres.

La merveille du genre est peut-être l'étonnant cartonnage que travaille la grive. Son nid, fort exposé sous l'humide abri des vignes, est de mousse au dehors et échappe aux yeux, mêlé à la verdure; mais regardez dedans: c'est une coupe admirable de propreté, de poli, de luisant, qui ne cède point au verre. On pourrait s'y mirer.

L'art rustique, et propre aux forêts, de la charpente, du menuisage, de la sculpture en bois, a son infime essai dans le toucan, dont le bec est énorme, mais faible et mince; il ne s'attaque qu'aux arbres vermoulus. Le pic, mieux armé, on l'a vu, peut davantage; c'est le vrai charpentier; mais l'amour vient, c'est le sculpteur.

Infinie en genres, en espèces, est la corporation des vanniers, des tisseurs. Marquer leur point de départ, leur progrès et le terme d'une industrie si variée, ce serait un très-long travail.

Les oiseaux de rivage tressent déjà, mais avec peu d'adresse. Pourquoi feraient-ils plus? Vêtus si bien par la nature d'une plume onctueuse et presque impénétrable, ils comptent moins avec les éléments. Leur grand art est la chasse; toujours au maigre et faiblement nourris, les piscivores sont dominés par un estomac exigeant.

Le tressage fort élémentaire des hérons, des cigognes, est dépassé déjà, non de beaucoup, par les vanniers des bois, par le geai, le moqueur, l'étourneau, le bouvreuil. Leur famille plus nombreuse leur impose un travail plus grand. Ils fondent des assises grossières, mais par-dessus adaptent un panier plus ou moins élégant, un tressage de racines et bûchettes fortement liées. La cistole entrelace délicatement trois roseaux dont les feuilles, mêlées au tissu, en font la base mobile et sûre; il ondule avec elle. La mésange suspend son berceau en forme de bourse par un côté, et se confie au vent pour bercer sa famille.