Chapter 10
J'ai vécu dans les climats où l'olivier, l'oranger, conservent leur verdure éternelle. Sans méconnaître la beauté de ces arbres d'élite et leur distinction spéciale, je ne pouvais m'habituer à la fixité monotone de leur costume immuable, dont la verdure répondait à l'immuable bleu du ciel. J'attendais toujours quelque chose, un renouvellement qui ne venait pas. Les jours passaient, mais identiques. Pas une feuille de moins sur la terre, pas un léger nuage au ciel. «Grâce, disais-je, nature éternelle! Au coeur changeant que tu m'as fait accorde au moins un changement. Pluie, boue, orage, j'accepte tout; mais que du ciel ou de la terre l'idée du mouvement me revienne, l'idée de rénovation; que chaque année le spectacle d'une création nouvelle me rafraîchisse le coeur, me rende l'espoir que mon âme pourra se refaire et revivre, et, par les alternatives de sommeil, de mort ou d'hiver, se créer de nouveaux printemps.»
Homme, oiseau, toute la nature, nous disons la même chose. Nous sommes par le changement. À ces fortes alternatives de chaud, de froid, de brume et de soleil, de tristesse et de gaieté, nous devons la trempe, la puissante personnalité de notre Occident. La pluie ennuie aujourd'hui: le beau temps viendra demain. Les splendeurs de l'Orient, les merveilles des tropiques, ne valent pas, mises ensemble, la première violette de Pâques, la première chanson d'avril, l'aubépine en fleur, la joie de la jeune fille qui remet sa robe blanche.
Au matin, une voix puissante, d'une fraîcheur, d'une netteté singulière, d'un mordant timbre d'acier, la voix du merle retentit, et il n'est pas de coeur malade, pas de vieillesse chagrine, qui puisse s'empêcher de sourire.
Un printemps, allant, à Lyon, dans les vignes mâconnaises qu'on travaillait à relever, j'entendais une pauvre femme, misérable, vieille, aveugle, qui chantait avec un accent de gaieté extraordinaire cette vieille chanson villageoise:
Nous quittons nos grands habits, Pour en prendre de plus petits.
L'OISEAU, OUVRIER DE L'HOMME.
L'_avare_ agriculteur, mot juste et senti de Virgile. Avare, aveugle, réellement, qui proscrit les oiseaux destructeurs des insectes et défenseurs de ses moissons.
Pas un grain à celui qui, dans les hivers pluvieux, poursuivant l'insecte à venir, cherchait les nids des larves, examinait, retournait chaque feuille, détruisait chaque jour des milliers de futures chenilles. Mais des sacs de froment aux insectes adultes, des champs aux sauterelles que l'oiseau aurait combattues!
Les yeux sur le sillon, sur le moment présent, sans voir et sans prévoir, aveugle sur la grande harmonie qu'on ne rompt pas en vain, il a partout sollicité ou applaudi les lois qui supprimaient l'aide nécessaire de son travail, l'oiseau destructeur des insectes. Et ceux-ci ont vengé l'oiseau. Il a fallu en hâte rappeler le proscrit. À l'île Bourbon, par exemple, la tête du martin était à prix; il disparaît, et alors les sauterelles prennent possession de l'île, dévorant, desséchant, brûlant d'une âcre aridité ce qu'elles ne dévorent pas. Il en a été de même dans l'Amérique du Nord pour l'étourneau, défenseur du maïs. Le moineau même, qui, attaque le grain, mais qui le protége encore plus, le moineau, pillard et bandit, flétri de tant d'injures et frappé de malédiction, on a vu en Hongrie qu'on périssait sans lui, que lui seul pouvait soutenir la guerre immense des hannetons et des mille ennemis ailés qui règnent sur les basses terres; on a révoqué le bannissement, rappelé en hâte cette vaillante _landwehr_ qui, peu disciplinable, n'en est pas moins le salut du pays.
Naguère près de Rouen, et dans la vallée de Monville, les corneilles avaient été proscrites quelque temps. Les hannetons, dès lors, tellement profitèrent, leurs larves multipliées à l'infini poussèrent si bien leurs travaux souterrains, qu'une prairie entière qu'on me montra avait séché à la surface; toute racine d'herbe était rongée, et la prairie entière, aisément détachée, roulée sur elle-même, pouvait s'enlever comme un tapis.
Tout travail, tout appel de l'homme à la nature, suppose l'intelligence de l'ordre naturel. L'ordre est tel, et telle est sa loi. _La vie a autour d'elle, en elle, son ennemi, le plus souvent son hôte, le parasite qui la mine et la ronge._
La vie inerte et sans défense, la végétale surtout, privée de locomotion, y succomberait sans l'appui supérieur de l'infatigable ennemi du parasite, âpre chasseur, vainqueur ailé des monstres.
Guerre extérieure sous les tropiques où partout ils surgissent. Guerre intérieure dans nos climats où tout est plus caché, plus mystérieux et plus profond.
Dans la fécondité exubérante de la zone torride, les insectes, ces destructeurs terribles des végétaux, consommaient le trop-plein. Ils volent ici le nécessaire. Là, ils fourragaient dans le luxe prodigue des plantes spontanées, des semences perdues, des fruits dont la nature jonche le désert. Ici, dans le champ resserré qu'arrose la sueur de l'homme, ils récoltent à sa place, dévorent son travail et son fruit; ils s'attaquent à sa vie même.
Ne dis pas: «L'hiver est pour moi, il tuera l'ennemi.» L'hiver tue l'ennemi qui mourrait de lui-même; il tue surtout les éphémères, dont la durée était déjà mesurée à celle de la fleur, de la feuille où fut liée leur existence. Mais, avant de mourir, le prévoyant atome garantit sa postérité; il abrite, cache et dépose profondément son avenir, le germe de sa reproduction. Comme oeufs ou larves, ou même en leur propre personne, vivants, adultes; armés, ces invisibles, dans le sein de la terre, dorment en attendant le temps. Est-elle immobile, cette terre? Dans les prairies, je la vois onduler, le noir mineur, la taupe, continue son travail. Plus haut, dans les lieux secs, s'étendent des greniers où le rat philosophe, sur un bon tas de blé, prend la saison en patience.
Tout cela va surgir au printemps. D'en haut, d'en bas, à droite, à gauche, ces peuples rongeurs, échelonnés par légions qui se succèdent et se relayent chacun à son mois, à son jour, immense, irrésistible conscription de la nature, marchera à la conquête des oeuvres de l'homme. La division du travail est parfaite. Chacun a son poste d'avance et ne se trompera pas. Chacun tout droit ira à son arbre, à sa plante. Et tel sera leur nombre épouvantable, qu'il n'y aura pas une feuille qui n'ait sa légion.
Que feras-tu, pauvre homme? Comment te multiplieras-tu? as-tu des ailes pour les suivre? as-tu même des yeux pour les voir? Tu peux en tuer à ton plaisir; leur sécurité est complète: tue, écrase à millions; ils vivent par milliards. Où tu triomphes par le fer et le feu en détruisant la plante même, tu entends à côté le bruissement léger de la grande armée des atomes, qui ne songe guère à ta victoire et qui ronge invisiblement.
Écoute, je vais te donner deux conseils. Examine, choisis le meilleur.
Le premier remède à cela, que l'on commence à suivre, c'est d'empoisonner tout. Trempe-moi les semences dans le sulfate de cuivre; mets ton blé sous la protection du vert-de-gris. L'ennemi ne s'attend pas à cela; il est déconcerté. S'il y touche, il meurt ou languit. Toi aussi, il est vrai, tu n'es guère florissant; ton hardi stratagème peut aider aux fléaux qui dévastent notre âge. Heureux temps! le bon laboureur empoisonne d'abord; ce blé cuivré, transmis au boulanger artiste, fermente par le sulfate de cuivre; moyen simple, agréable, qui fait lever, gonfler la pâte légère qu'on va se disputer.
Non, fais mieux. Prends-en ton parti. Contre tant d'ennemis, reculer n'est pas honte. Laisse faire, et croise tes bras. Couche-toi et regarde. Fais comme, au soir de Waterlo, fit ce brave qui, blessé et couché, se releva encore et regarda à l'horizon; mais il y vit Blücher, la grande nuée de l'armée noire. Il retomba alors, en disant: «Ils sont trop!»
Et combien plus tu as droit de le dire! tu es seul contre l'universelle conjuration de la vie. Tu peux dire aussi: «Ils sont trop!»
Tu insistes: «Voici pourtant des champs qui donnaient espérance; voici un pâturage humide où je prendrais plaisir à voir mes boeufs perdus dans l'herbe. Menons-y les troupeaux.»
Ils y sont attendus. Que deviendraient sans eux ces vivants nuages d'insectes qui n'aiment que le sang? Le sang du boeuf est bon, et le sang de l'homme est meilleur. Entre, assois-toi au milieu d'eux; tu seras bien reçu, car tu es le festin. Ces dards, ces trompes et ces tenailles trouveront en ta chair d'exquises délices; une orgie sanguinaire s'ouvrira sur ton corps pour la danse effrénée de ce monde famélique, qui ne lâchera pas à moins de défaillir; tu en verras plus d'un tournoyer et mourir sur la source enivrante que s'est creusée son dard. Blessé, sanglant, gonflé de plaies bouffies, n'espère pas de repos. D'autres viennent, et puis d'autres, et toujours, et sans fin. Car si le climat est moins âpre que dans les zones du Midi, en revanche, la pluie éternelle, cet océan d'eau douce et tiède qui noie infatigablement nos plages, enfante dans une fécondité désespérante ces vies commencées et avides, qui sont impatientes de monter, naître et s'achever par la destruction des vies supérieures.
J'ai vu, non pas dans les marais, mais sur les hauteurs de l'Ouest, aimables et verdoyantes collines, couvertes de bois ou de prairies, j'ai vu d'immenses eaux pluviales séjourner sans écoulement, puis, bues d'un rayon de soleil, laisser la terre couverte d'une riche et plantureuse production animale, limaces, limaçons, insectes de mille sortes, tous gens de terrible appétit, nés dentus, armés d'appareils admirables, d'ingénieuses machines à détruire. Impuissants contre l'irruption d'un monde inattendu qui grouillait, s'agitait, montait, entrait, nous eût mangé nous-mêmes, nous luttions au moyen de quelques poules intrépides et voraces, qui ne comptaient pas les ennemis, ne discutaient pas, avalaient. Ces poules bretonnes et vendéennes, braves du génie de la contrée, faisaient cette campagne d'autant mieux, qu'elles guerroyaient chacune à sa manière. La _noire_, la _grise_ et la _pondeuse_ (c'étaient leurs noms de guerre) allaient ensemble en corps d'armée, et ne reculaient devant rien; la rêveuse ou la _philosophe_ aimait mieux chouanner, et n'en faisait que plus d'ouvrage. Un superbe chat noir, leur compagnon de solitude, étudiait tout le jour la trace du mulot, du lézard, chassait la guêpe, mangeait la cantharide, du reste devant les poules respectueux et toujours à distance.
Un mot encore sur elles, et un regret. Tout finit, il fallut partir. Et que deviendraient-elles? Données, elles allaient être mangées certainement. Longuement nous délibérâmes. Puis, par un parti vigoureux, d'après la vieille foi des sauvages, qui croient qu'il vaut mieux mourir par ceux qu'on aime, et pensent, en mangeant des héros, devenir héroïque, nous en fîmes, non sans gémir, un funèbre banquet.
C'est un très-grand spectacle de voir contre cet effrayant frétillement du monstre universel qui s'éveille au printemps, sifflant, bruissant, coassant, bourdonnant, dans son immense faim, de voir descendre (on peut le dire) du ciel l'universel Sauveur, en cent formes et cent légions diverses d'armes et de caractère, mais toutes ayant des ailes, précipitant au divin privilége du Saint-Esprit, d'être présent partout.
À l'universelle présence de l'insecte, à l'ubiquité du nombre, répond celle de l'oiseau, de la célérité, de l'aile. Le grand moment, c'est celui où l'insecte, se développant par la chaleur, trouve l'oiseau en face, l'oiseau multiplié, l'oiseau qui, n'ayant point de lait, doit nourrir à ce moment une nombreuse famille de sa chasse et de proie vivante. Chaque année, le monde serait en péril, si l'oiseau allaitait, si l'alimentation était le travail d'un individu, d'un estomac. Mais voici la couvée bruyante exigeante et criante, qui appelle la proie par dix, quinze ou vingt becs; et l'exigence est telle, telle est la fureur maternelle pour répondre à ces cris, que la mésange, qui a vingt enfants, désespérée, ne pouvant les faire taire avec trois cents chenilles par jour, ira même au nid des oiseaux ouvrir la cervelle aux petits.
De nos fenêtres qui donnent sur le Luxembourg, nous observions dès l'hiver commencer cet utile guerre de l'oiseau contre l'insecte. Nous le voyions, en décembre, ouvrir le travail de l'année. L'honnête et respectable ménage du merle, qu'on peut appeler tourne-feuilles, faisait par couples sa besogne; au rayon qui suivait la pluie, ils arrivaient aux mares, levaient les feuilles une à une avec adresse et conscience, ne laissant rien passer sans un attentif examen.
Ainsi, dans les plus tristes mois, où le sommeil de la nature ressemble de si près à la mort, l'oiseau nous continuait le spectacle de la vie. Sur la neige même, le merle nous saluait au réveil. Aux sérieuses promenades d'hiver, nous avions toujours près de nous le roitelet à huppe d'or, son petit chant rapide, son rappel doux et flûté. Les moineaux, plus familiers, paraissaient sur nos balcons; exacts aux heures, ils savaient qu'ils trouveraient deux fois par jour le couvert mis, sans qu'il en coûtât à leur liberté.
Du reste, honnêtes travailleurs, lorsque le printemps est venu, ils se font scrupule de rien demander. Dès que leurs enfants éclos ont commencé à voler, ils les ont joyeusement amenés à la fenêtre, comme pour remercier et bénir.
LE TRAVAIL.
LE PIC.
Dans les calomnies ineptes dont les oiseaux sont l'objet, nulle ne l'est plus que de dire, comme on a fait, que le pic, qui creuse les arbres, choisit les arbres sains et durs, ceux qui présentent le plus de difficultés et peuvent augmenter son travail. Le bon sens indique assez que le pauvre animal, qui vit de vers et d'insectes, cherche les arbres malades, cariés, qui résistent moins et qui lui promettent, d'ailleurs, une proie plus abondante. La guerre obstinée qu'il fait à ces tribus destructives qui gagneraient les arbres sains, c'est un signalé service qu'il nous rend. L'État lui devrait, sinon les appointements, du moins le titre honorifique de conservateur des forêts. Que fait-on? pour tout salaire, d'ignorants administrateurs ont souvent mis sa tête à prix.
Mais le pic ne serait pas l'idéal du travailleur, s'il n'était calomnié et persécuté. Sa corporation modeste, répandue dans les deux mondes, sert l'homme, l'enseigne et l'édifie. L'habit varie; le signe commun de reconnaissance est le chaperon écarlate dont ce bon ouvrier couvre généralement sa tête, son crâne épais et solide. L'instrument de son état, qui sert de pioche et d'alêne, de ciseau et de doloire, c'est son bec, carrément taillé. Ses jambes nerveuses, armées de forts ongles noirs d'une prise ferme et solide, l'assurent parfaitement sur sa branche, où il reste les jours entiers dans une attitude incommode, frappant toujours de bas en haut. Sauf le matin où il s'agite, remue ses membres en tous sens, comme font les meilleurs travailleurs qui s'apprêtent quelques moments pour ne plus se déranger, il pioche toute une longue journée avec une application singulière. On l'entend tard encore, qui prolonge le travail dans la nuit et gagne ainsi quelques heures.
Sa constitution répond à une vie si appliquée. Ses muscles, toujours tendus, rendent sa chair dure et coriace. La vésicule du fiel, très-grande chez lui, semble accuser une grande disposition bilieuse, acharnée, violente au travail, du reste aucunement colérique.
Les opinions qu'on a prises de cet être singulier devaient être très-diverses. On a jugé en bien ou en mal le grand travailleur, selon qu'on estimait ou mésestimait le travail, selon qu'on était soi-même plus ou moins laborieux, et qu'on regardait une vie sédentaire et appliquée comme maudite ou bénie du ciel.
On s'est demandé aussi si le pic était triste ou gai, et l'on a fait diverses réponses, peut-être également bonnes, selon l'espèce et le climat. Je crois aisément que Wilson, Audubon, qui parlent surtout du beau pic aux ailes d'or qu'on trouve aux Carolines sur la lisière des tropiques, l'ont vu plus gai, plus remuant; ce pic gagne aisément sa vie, dans un pays chaud et riche en insectes; son bec courbé, élégant, moins dur que le bec du nôtre, semble dire aussi qu'il travaille des bois moins rebelles. Pour le pic de France et d'Allemagne, qui a à percer l'enveloppe de nos vieux chênes européens, il a un tout autre instrument, un bec carré, lourd et fort. Il est probable qu'il donne bien plus d'heures de travail que l'autre. C'est un ouvrier placé dans des conditions plus dures, travaillant plus et gagnant moins. Dans les sécheresses surtout, son métier est misérable; la proie le fuit, se retire au plus loin, cherchant la fraîcheur. Aussi, il appelle la pluie, criant toujours: _Plieu! Plieu!_ Le peuple comprend ainsi son cri; il l'appelle dans la Bourgogne le _Procureur du meunier_; pic et meunier, si l'eau ne tombe, chôment et risquent de jeûner.
Notre grand ornithologiste, excellent et ingénieux observateur, Toussenel, ne se méprend-il pas pourtant sur le caractère du pic en le jugeant gai? Sur quoi? sur les courbettes amusantes qu'il fait pour gagner sa femelle. Mais qui de nous, et des plus sérieux, en ce cas, n'en fait pas de même? Il l'appelle aussi farceur, bateleur, parce qu'à sa vue le pic tournait rapidement. Pour un oiseau dont le vol est fort médiocre, c'était peut-être le plus sage, en présence surtout d'un si excellent tireur. Et ceci prouve son bon sens. Devant un chasseur vulgaire, le pic, qui sait sa chair mauvaise, se serait laissé approcher. Mais devant un tel connaisseur, un ardent ami des oiseaux, il avait grandement à craindre de s'en aller empaillé orner une collection.
Je prie l'illustre écrivain de considérer encore les habitudes morales et l'humeur que doit donner un travail si persévérant. La _papillonne_ n'est pour rien ici, et la longueur de telles journées dépasse infiniment la mesure commode de ce que Fourier appelle travail attrayant. Le pic est un ouvrier solitaire et à son compte; il ne se plaint pas sans doute; il sent qu'il a intérêt de travailler beaucoup, longtemps. Ferme sur ses fortes jambes, dans une attitude pénible, il reste là tout le jour, et persiste encore au delà. Est-il heureux? je le crois. Gai? j'en doute. Triste? nullement. Le travail passionné, qui nous rend si sérieux, en revanche bannit les tristesses.
L'inintelligent travailleur, ou le pauvre surmené, qui ne conçoit le bonheur que dans l'immobilité, ne pouvait manquer de voir dans une vie si assidue la malédiction du sort. L'artisan des villes allemandes assure que c'est un boulanger qui, oisif dans son comptoir, affamait le pauvre peuple, le trompait, vendait à faux poids. En punition, maintenant, il travaille et travaillera jusqu'au jour du Jugement, ne vivant plus que d'insectes.
Triste et baroque explication. J'aime mieux la vieille fable italienne. Picus, fils du Temps (de Saturne), était un héros austère qui dédaigna l'amour trompeur et les illusions de Circé. Pour la fuir, il a pris des ailes et s'est enfui dans les forêts. S'il n'a plus la figure humaine, il a mieux, un génie divin, prévoyant et fatidique; il entend ce qui est à naître, il voit ce qui n'est pas encore.
Un jugement fort sérieux sur le pic, c'est celui des Indiens du nord de l'Amérique. Ces héros ont bien vu que le pic était un héros. Ils aiment à porter la tête de celui qu'on nomme _pic à bec d'ivoire_, et croient que son ardeur, son courage passera en eux. Croyance très-fondée, comme l'expérience le prouve. Le plus ferme coeur se sent affermi, en voyant sans cesse sur lui ce parlant symbole; il se dit: «Je serai tel pour la force et pour la constance.»
Seulement, il faut remarquer que, si le pic est un héros, c'est le héros pacifique du travail. Il ne réclame rien de plus. Son bec qui pourrait être redoutable, ses ergots très-forts, sont préparés cependant pour tout autre chose que pour le combat. Le travail l'a pris tellement qu'aucune rivalité ne le conduit à la guerre. Il l'absorbe, exige de lui tout l'effort de ses facultés.
Travail varié et compliqué. D'abord l'excellent forestier, plein de tact et d'expérience, éprouve son arbre au marteau, je veux dire au bec. Il ausculte comment résonne cet arbre, ce qu'il dit, ce qu'il a en lui. Le procédé d'auscultation, si récent en médecine, était l'art principal du pic, depuis des milliers d'années. Il interrogeait, sondait, voyait par l'ouïe les lacunes caverneuses qu'offrait le tissu de l'arbre. Tel, sain et fort en apparence, que, pour sa taille gigantesque, a désigné, marqué le marteau de la marine, le pic, bien autrement habile, le juge véreux, carié, susceptible de manquer de la manière la plus funeste, de plier en construction, ou de faire une voie d'eau et de causer un naufrage.
L'arbre éprouvé mûrement, le pic se l'adjuge, s'y établit; là il exercera son art. Ce bois est creux, donc gâté, donc peuplé; une tribu d'insectes y habite. Il faut frapper à la porte de la cité. Les citoyens, en tumulte, voudront fuir ou par-dessus les murailles de la ville, ou en bas, par les égouts. Il y faudrait des sentinelles; au défaut, l'unique assiégeant veille, et de moment en moment regarde derrière pour happer les fugitifs au passage, à quoi sert parfaitement une langue d'extrême longueur qu'il darde comme un petit serpent. L'incertitude de cette chasse, le bon appétit qu'il y gagne, le passionnent; il voit à travers l'écorce et le bois; il assiste aux terreurs et aux conseils du peuple ennemi. Parfois, il descend très-vite, pensant qu'une issue secrète pourrait sauver les assiégés.
Un arbre sain au dehors, rongé, pourri au dedans, c'est une terrible image pour le patriote qui rêve au destin des cités. Rome, aux temps où la république commençait à s'affaisser, se sentant semblable à cet arbre, frissonna un jour que le pic vint tomber en plein forum sur le tribunal, sous la main même du préteur. Le peuple s'émut grandement, et roulait de tristes pensées. Mais les devins mandés arrivent: si l'oiseau part impunément, la république mourra; s'il reste, il ne menace plus que celui qui l'a dans sa main, le préteur. Ce magistrat, qui était Ælius Tubero, tua l'oiseau à l'instant, mourut lui-même bientôt, et la république dura deux siècles encore.
Cela est grand, non ridicule. Elle dura par ce noble appel au dévouement du citoyen. Elle dura par cette réponse muette que lui fit un grand coeur. De tels actes sont féconds, ils font des hommes et des héros; ils font la durée des cités.
Pour revenir à notre oiseau, ce travailleur, ce solitaire, ce grand prophète n'échappe pas à la loi universelle. Deux fois par an, il se dément, sort de son austérité, et, faut-il le dire? devient ridicule. Heureux, dans l'espèce humaine, qui ne l'est que deux fois par an!
Ridicule? il ne l'est pas par cela qu'il est amoureux, mais il aime comiquement. Noblement endimanché et dans son meilleur plumage, relevant sa mine un peu sombre de sa belle grecque écarlate, il tourne autour de sa femelle; ses rivaux en font autant. Mais ces innocents travailleurs, faits aux oeuvres plus sérieuses, étrangers aux arts du beau monde, aux grâces des colibris, ne savent rien autre chose que présenter leurs devoirs et leurs très-humbles hommages par d'assez gauches courbettes. Du moins, gauches à notre sens, elles le sont moins pour l'objet dont elles captent l'attention. Elles plaisent, et c'est tout ce qu'il faut. Le choix prononcé par la reine, nulle bataille. Moeurs admirables des bons et dignes ouvriers! les autres, chagrins, se retirent, mais avec délicatesse conservent religieusement le respect de la liberté.
Le préféré et sa belle, vous croyez qu'ils vont faire l'amour oisifs, errer dans les forêts? Point du tout. Immédiatement, ils se mettent à travailler. «Prouve-moi tes talents, dit-elle, et que je ne me suis pas trompée.» Quelle occasion pour un artiste! Elle anime son génie. De charpentier il devient menuisier et ébéniste; de menuisier, géomètre! La régularité des formes, ce rhythme divin, lui apparaît dans l'amour.