L'Oeuvre Poètique de Charles Baudelaire: Les Fleurs du Mal

Part 9

Chapter 93,666 wordsPublic domain

Vous pouvez mépriser les yeux les plus célèbres, Beaux yeux de mon enfant, par où filtre et s'enfuit Je ne sais quoi de bon, de doux comme la Nuit! Beaux yeux, versez sur moi vos charmantes ténèbres!

Grands yeux de mon enfant, arcanes adorés, Vous ressemblez beaucoup à ces grottes magiques Où, derrière l'amas des ombres léthargiques, Scintillent vaguement des trésors ignorés!

Mon enfant a des yeux obscurs, profonds et vastes, Comme toi, Nuit immense, éclairés comme toi! Leurs feux sont ces pensers d'Amour, mêlés de Foi, Qui pétillent au fond, voluptueux ou chastes.

HYMNE

A la très chère, à la très belle Qui remplit mon cœur de clarté, A l'ange, à l'idole immortelle, Salut en immortalité!

Elle se répand dans ma vie Comme un air imprégné de sel, Et dans mon âme inassouvie Verse le goût de l'éternel.

Sachet toujours frais qui parfume L'atmosphère d'un cher réduit. Encensoir oublié qui fume En secret à travers la nuit.

Comment, amour incorruptible, T'exprimer avec vérité? Grain de musc qui gis, invisible, Au fond de mon éternité!

A la très bonne, à la très belle Qui fait ma joie et ma santé, A l'ange, à l'idole immortelle, Salut en immortalité!

VERS POUR LE PORTRAIT DE M. HONORÉ DAUMIER

Celui dont nous t'offrons l'image, Et dont l'art, subtil entre tous, Nous enseigne à rire de nous, Celui-là, lecteur, est un sage.

C'est un satirique, un moqueur; Mais l'énergie avec laquelle Il peint le Mal et sa séquelle Prouve la beauté de son cœur.

Son rire n'est pas la grimace De Melmoth ou de Méphisto Sous la torche de l'Alecto Qui les brûle, mais qui nous glace:

Leur rire, hélas! de la gaîté N'est que la douloureuse charge; Le sien rayonne, franc et large, Comme un signe de sa bonté!

LOLA DE VALENCE

Inscription pour le Tableau D'Edouard Manet

Entre tant de beautés que partout on peut voir, Je comprends bien, amis, que le désir balance; Mais on voit scintiller en Lola de Valence Le charme inattendu d'un bijou rose et noir.

SUR _LE TASSE EN PRISON_

D'EUGÈNE DELACROIX

Le poète au cachot, débraillé, maladif, Roulant un manuscrit sous son pied convulsif, Mesure d'un regard que la terreur enflamme L'escalier de vertige où s'abîme son âme.

Les rires enivrants dont s'emplit la prison Vers l'étrange et l'absurde invitent sa raison; Le Doute l'environne, et la Peur ridicule, Hideuse et multiforme, autour de lui circule.

Ce génie enfermé dans un taudis malsain, Ces grimaces, ces cris, ces spectres dont l'essaim Tourbillonne, ameuté derrière son oreille,

Ce rêveur que l'horreur de son logis réveille, Voilà bien ton emblème, Ame aux songes obscurs, Que le Réel étouffe entre ses quatre murs!

LA VOIX

Mon berceau s'adossait à la bibliothèque, Babel sombre, où roman, science, fabliau, Tout, la cendre latine et la poussière grecque, Se mêlaient. J'étais haut comme un in-folio. Deux voix me parlaient. L'une, insidieuse et ferme, Disait: «La Terre est un gâteau plein de douceur; Je puis (et ton plaisir serait alors sans terme!) Te faire un appétit d'une égale grosseur.» Et l'autre: «Viens! oh! viens voyager dans les rêves, Au delà du possible, au delà du connu!» Et celle-là chantait comme le vent des grèves, Fantôme vagissant, on ne sait d'où venu, Qui caresse l'oreille et cependant l'effraie. Je te répondis: «Oui! douce voix!» C'est d'alors Que date ce qu'on peut, hélas! nommer ma plaie Et ma fatalité. Derrière les décors De l'existence immense, au plus noir de l'abîme, Je vois distinctement des mondes singuliers, Et, de ma clairvoyance extatique victime, Je traîne des serpents qui mordent mes souliers. Et c'est depuis ce temps que, pareil aux prophètes, J'aime si tendrement le désert et la mer; Que je ris dans les deuils et pleure dans les fêtes, Et trouve un goût suave au vin le plus amer; Que je prends très souvent les faits pour des mensonges, Et que, les yeux au ciel, je tombe dans des trous. Mais la Voix me console et dit: «Garde tes songes; Les sages n'en ont pas d'aussi beaux que les fous!»

L'IMPRÉVU

Harpagon, qui veillait son père agonisant, Se dit, rêveur, devant ces lèvres déjà blanches: «Nous avons au grenier un nombre suffisant, Ce me semble, de vieilles planches!»

Célimène roucoule et dit: «Mon cœur est bon, Et naturellement Dieu m'a faite très belle.» --Son cœur! cœur racorni, fumé comme un jambon, Recuit à la flamme éternelle!

Un gazetier fumeux, qui se croit un flambeau, Dit au pauvre, qu'il a noyé dans les ténèbres: «Où donc l'aperçois-tu, ce Créateur du Beau, Ce Redresseur que tu célèbres?»

Mieux que tous, je connais certain voluptueux Qui bâille nuit et jour, et se lamente et pleure, Répétant, l'impuissant et le fat: «Oui, je veux Être vertueux, dans une heure!»

L'horloge, à son tour, dit à voix basse: «Il est mûr, Le damné! J'avertis en vain la chair infecte. L'homme est aveugle, sourd, fragile, comme un mur Qu'habite et que ronge un insecte!»

Et puis, Quelqu'un paraît, que tous avaient nié, Et qui leur dit, railleur et fier: «Dans mon ciboire, Vous avez, que je crois, assez communié, A la joyeuse Messe noire!

«Chacun de vous m'a fait un temple dans son cœur; Vous avez, en secret, baisé ma fesse immonde. Reconnaissez Satan à son rire vainqueur. Énorme et laid comme le monde!

«Avez-vous donc pu croire, hypocrites surpris, Qu'on se moque du maître, et qu'avec lui l'on triche, Et qu'il soit naturel de recevoir deux prix, D'aller au Ciel et d'être riche?

«Il faut que le gibier paye le vieux chasseur Qui se morfond longtemps à l'affût de la proie. Je vais vous emporter à travers l'épaisseur, Compagnons de ma triste joie,

«A travers l'épaisseur de la terre et du roc, A travers les amas confus de votre cendre, Dans un palais aussi grand que moi, d'un seul bloc, Et qui n'est pas de pierre tendre;

«Car il est fait avec l'universel Péché Et contient mon orgueil, ma douleur et ma gloire!» --Cependant, tout en haut de l'univers juché, Un ange sonne la victoire

De ceux dont le cœur dit: «Que béni soit ton fouet, Seigneur! que la douleur, ô Père, soit bénie! Mon âme dans tes mains n'est pas un vain jouet, Et ta prudence est infinie.»

Le son de la trompette est si délicieux, Dans ces soirs solennels de célestes vendanges, Qu'il s'infiltre comme une extase dans tous ceux Dont elle chante les louanges.

LA RANÇON

L'homme a, pour payer sa rançon, Deux champs au tuf profond et riche, Qu'il faut qu'il remue et défriche Avec le fer de la raison;

Pour obtenir la moindre rose, Pour extorquer quelques épis, Des pleurs salés de son front gris Sans cesse il faut qu'il les arrose.

L'un est l'Art et l'autre l'Amour. --Pour rendre le juge propice, Lorsque de la stricte justice Paraîtra le terrible jour,

Il faudra lui montrer des granges Pleines de moissons et des fleurs Dont les formes et les couleurs Gagnent le suffrage des Anges.

A UNE MALABARAISE

Tes pieds sont aussi fins que tes mains, et ta hanche Est large à faire envie à la plus belle blanche; A l'artiste pensif ton corps est doux et cher; Tes grands yeux de velours sont plus noirs que ta chair. Aux pays chauds et bleus où ton Dieu t'a fait naître Ta tâche est d'allumer la pipe de ton maître, De pourvoir les flacons d'eaux fraiches et d'odeurs, De chasser loin du lit les moustiques rôdeurs, Et, dès que le matin fait chanter les platanes, D'acheter au bazar ananas et bananes. Tout le jour, où tu veux tu mènes tes pieds nus, Et fredonnes tout bas de vieux airs inconnus; Et quand descend le soir au manteau d'écarlate, Tu poses doucement ton corps sur une natte, Où tes rêves flottants sont pleins de colibris, Et toujours, comme toi, gracieux et fleuris. Pourquoi, l'heureuse enfant, veux-tu voir notre France, Ce pays trop peuplé que fauche la souffrance, Et, confiant ta vie aux bras forts des marins, Faire de grands adieux à tes chers tamarins? Toi, vêtue à moitié de mousselines frêles, Frissonnante là-bas sous la neige et les grêles, Comme tu pleurerais tes loisirs doux et francs, Si, le corset brutal emprisonnant tes flancs, Il te fallait glaner ton souper dans nos fanges Et vendre le parfum de tes charmes étranges, L'œil pensif et suivant, dans nos sales brouillards, Des cocotiers absents les fantômes épars!

VARIANTE

_Cette pièce parut d'abord dans_ l'Artiste _du 13 décembre 1846, sous le titre_ A une Indienne. _Elle était terminée par les six vers suivants_:

Amour de l'inconnu, jus de l'antique pomme, Vieille perdition de la femme et de l'homme, O curiosité, toujours tu leur feras Déserter, comme font les oiseaux, ces ingrats, Pour un lointain mirage et des cieux moins prospères Le toit qu'ont parfumé les cercueils de leurs pères.

PIÈCES EXTRAITES DE L'ÉDITION POSTHUME DITE "DÉFINITIVE" (1868)

A THÉODORE DE BANVILLE

1842

Vous avez empoigné les crins de la Déesse Avec un tel poignet, qu'on vous eût pris, à voir Et cet air de maîtrise et ce beau nonchaloir. Pour un jeune ruffian terrassant sa maîtresse.

L'œil clair et plein du feu de la précocité, Vous avez prélassé votre orgueil d'architecte Dans des constructions dont l'audace correcte Fait voir quelle sera votre maturité.

Poète, notre sang nous fuit par chaque pore; Est-ce que par hasard la robe du Centaure Qui changeait toute veine en funèbre ruisseau,

Était teinte trois fois dans les baves subtiles De ces vindicatifs et monstrueux reptiles Que le petit Hercule étranglait au berceau?

LE CALUMET DE PAIX

IMITÉ DE LONGFELLOW

I

Or Gitche Manito[14], le Maître de la Vie, Le Puissant, descendit dans la verte prairie, Dans l'immense prairie aux coteaux montueux; Et là, sur les rochers de la Rouge Carrière, Dominant tout l'espace et baigné de lumière, Il se tenait debout, vaste et majestueux.

Alors il convoqua les peuples innombrables, Plus nombreux que ne sont les herbes et les sables. Avec sa main terrible il rompit un morceau Du rocher, dont il fit une pipe superbe, Puis, au bord du ruisseau, dans une énorme gerbe, Pour s'en faire un tuyau, choisit un long roseau.

Pour la bourrer il prit au saule son écorce; Et lui, le Tout-Puissant, Créateur de la Force, Debout, il alluma, comme un divin fanal, La Pipe de la Paix. Debout sur la Carrière Il fumait, droit, superbe et baigné de lumière. Or pour les nations c'était le grand signal.

Et lentement montait la divine fumée Dans l'air doux du matin, onduleuse, embaumée. Et d'abord ce ne fut qu'un sillon ténébreux; Puis la vapeur se fit plus bleue et plus épaisse, Puis blanchit; et montant, et grossissant sans cesse, Elle alla se briser au dur plafond des deux.

Des plus lointains sommets des Montagnes Rocheuses, Depuis les lacs du Nord aux ondes tapageuses, Depuis Tawasentha, le vallon sans pareil, Jusqu'à Tuscaloosa, la forêt parfumée, Tous virent le signal et l'immense fumée Montant paisiblement dans le matin vermeil.

Les Prophètes disaient: «Voyez-vous cette bande De vapeur, qui, semblable à la main qui commande, Oscille et se détache en noir sur le soleil? C'est Gitche Manito, le Maître de la Vie, Qui dit aux quatre coins de l'immense prairie: «Je vous convoque tous, guerriers, à mon conseil!»

Par le chemin des eaux, par la route des plaines, Par les quatre côtés d'où soufflent les haleines Du vent, tous les guerriers de chaque tribu, tous, Comprenant le signal du nuage qui bouge, Vinrent docilement à la Carrière Rouge Où Gitche Manito leur donnait rendez-vous.

Les guerriers se tenaient sur la verte prairie, Tous équipés en guerre, et la mine aguerrie, Bariolés ainsi qu'un feuillage automnal; Et la haine qui fait combattre tous les êtres, La haine qui brûlait les yeux de leurs ancêtres Incendiait encor leurs yeux d'un feu fatal.

Et leurs yeux étaient pleins de haine héréditaire. Or Gitche Manito, le Maître de la Terre, Les considérait tous avec compassion, Comme un père très bon, ennemi du désordre, Qui voit ses chers petits batailler et se mordre. Tel Gitche Manito pour toute nation.

Il étendit sur eux sa puissante main droite Pour subjuguer leur cœur et leur nature étroite, Pour rafraîchir leur fièvre à l'ombre de sa main; Puis il leur dit avec sa voix majestueuse, Comparable à la voix d'une eau tumultueuse Qui tombe et rend un son monstrueux, surhumain:

II

«O ma postérité, déplorable et chérie! O mes fils! écoutez la divine raison. C'est Gitche Manito, le Maître de la Vie, Qui vous parle! celui qui dans votre patrie A mis l'ours, le castor, le renne et le bison.

Je vous ai fait la chasse et la pêche faciles; Pourquoi donc le chasseur devient-il assassin? Le marais fut par moi peuplé de volatiles; Pourquoi n'êtes-vous pas contents, fils indociles? Pourquoi l'homme fait-il la chasse à son voisin?

Je suis vraiment bien las de vos horribles guerres. Vos prières, vos vœux même sont des forfaits! Le péril est pour vous dans vos humeurs contraires Et c'est dans l'union qu'est votre force. En frères Vivez donc, et sachez vous maintenir en paix.

Bientôt vous recevrez de ma main un Prophète Qui viendra vous instruire et souffrir avec vous. Sa parole fera de la vie une fête; Mais si vous méprisez sa sagesse parfaite, Pauvres enfants maudits, vous disparaîtrez tous!

Effacez dans les flots vos couleurs meurtrières. Les roseaux sont nombreux et le roc est épais; Chacun en peut tirer sa pipe. Plus de guerres, Plus de sang! Désormais vivez comme des frères, Et, tous unis, fumez le Calumet de Paix!»

III

Et soudain tous, jetant leurs armes sur la terre, Lavent dans le ruisseau les couleurs de la guerre Qui luisaient sur leurs fronts cruels et triomphants Chacun creuse une pipe et cueille sur la rive Un long roseau qu'avec adresse il enjolive. Et l'Esprit souriait à ses pauvres enfants!

Chacun s'en retourna l'âme calme et ravie. Et Gitche Manito, le Maître de la Vie, Remonta par la porte entr'ouverte des cieux. --A travers la vapeur splendide du nuage Le Tout-Puissant montait, content de son ouvrage Immense, parfumé, sublime, radieux!

LA PRIÈRE D'UN PAÏEN

Ah! ne ralentis pas tes flammes; Réchauffe mon cœur engourdi, Volupté, torture des âmes! _Diva! supplicem exaudi!_

Déesse dans l'air répandue, Flamme dans notre souterrain! Exauce une âme morfondue, Qui te consacre un chant d'airain.

Volupté, sois toujours ma reine! Prends le masque d'une sirène Faite de chair et de velours,

Ou verse-moi tes sommeils lourds Dans le vin informe et mystique, Volupté, fantôme élastique!

LE COUVERCLE

En quelque lieu qu'il aille, ou sur mer ou sur terre. Sous un climat de flamme ou sous un soleil blanc. Serviteur de Jésus, courtisan de Cythère, Mendiant ténébreux ou Crésus rutilant,

Citadin, campagnard, vagabond, sédentaire, Que son petit cerveau soit actif ou soit lent, Partout l'homme subit la terreur du mystère, Et ne regarde en haut qu'avec un œil tremblant.

En haut, le Ciel! ce mur de caveau qui l'étouffe. Plafond illuminé pour un opéra bouffe Où chaque histrion foule un sol ensanglanté;

Terreur du libertin, espoir du fol ermite; Le Ciel! couvercle noir de la grande marmite Où bout l'imperceptible et vaste Humanité.

L'EXAMEN DE MINUIT

La pendule, sonnant minuit, Ironiquement nous engage A nous rappeler quel usage Nous fîmes du jour qui s'enfuit: --Aujourd'hui, date fatidique, Vendredi, treize, nous avons, Malgré tout ce que nous savons, Mené le train d'un hérétique.

Nous avons blasphémé Jésus, Des Dieux le plus incontestable! Comme un parasite à la table De quelque monstrueux Crésus,

Nous avons, pour plaire à la brute, Digne vassale des Démons, Insulté ce que nous aimons Et flatté ce qui nous rebute;

Contristé, servile bourreau, Le faible qu'à tort on méprise Salué l'énorme Bêtise, La Bêtise au front de taureau; Baisé la stupide Matière Avec grande dévotion, Et de la putréfaction Béni la blafarde lumière.

Enfin, nous avons, pour noyer Le vertige dans le délire, Nous, prêtre orgueilleux de la Lyre, Dont la gloire est de déployer L'ivresse des choses funèbres, Bu sans soif et mangé sans faim!... --Vite soufflons la lampe, afin De nous cacher dans les ténèbres!

MADRIGAL TRISTE

Que m'importe que tu sois sage? Sois belle! et sois triste! Les pleurs Ajoutent un charme au visage. Comme le fleuve au paysage; L'orage rajeunit les fleurs.

Je t'aime surtout quand la joie S'enfuit de ton front terrassé; Quand ton cœur dans l'horreur se noie; Quand sur ton présent se déploie Le nuage affreux du passé.

Je t'aime quand ton grand œil verse Une eau chaude comme le sang; Quand, malgré ma main qui te berce, Ton angoisse, trop lourde, perce Comme un râle d'agonisant.

J'aspire, volupté divine! Hymne profond, délicieux! Tous les sanglots de ta poitrine, Et crois que ton cœur s'illumine Des perles que versent tes yeux!

Je sais que ton cœur, qui regorge De vieux amours déracinés. Flamboie encor comme une forge, Et que tu couves sous ta gorge Un peu de l'orgueil des damnés;

Mais tant, ma chère, que tes rêves N'auront pas reflété l'Enfer, Et qu'en un cauchemar sans trêves, Songeant de poisons et de glaives, Éprise de poudre et de fer,

N'ouvrant à chacun qu'avec crainte, Déchiffrant le malheur partout, Te convulsant quand l'heure tinte, Tu n'auras pas senti l'étreinte De l'irrésistible Dégoût,

Tu ne pourras, esclave reine Qui ne m'aimes qu'avec effroi, Dans l'horreur de la nuit malsaine, Me dire, l'âme de cris pleine: «Je suis ton égale, ô mon Roi!»

L'AVERTISSEUR

Tout homme digne de ce nom A dans le cœur un Serpent jaune, Installé comme sur un trône, Qui, s'il dit: «Je veux!» répond: «Non!»

Plonge tes yeux dans les yeux fixes Des Satyresses ou des Nixes, La Dent dit: «Pense à ton devoir!»

Fais des enfants, plante des arbres, Polis des vers, sculpte des marbres, La Dent dit: «Vivras-tu ce soir?»

Quoi qu'il ébauche ou qu'il espère, L'homme ne vit pas un moment Sans subir l'avertissement De l'insupportable Vipère.

LE REBELLE

Un Ange furieux fond du ciel comme un aigle, Du mécréant saisit à plein poing les cheveux Et dit, le secouant: «Tu connaîtras la règle! (Car je suis ton bon Ange, entends-tu?) Je le veux!

Sache qu'il faut aimer, sans faire la grimace, Le pauvre, le méchant, le tortu, l'hébété, Pour que tu puisses faire à Jésus, quand il passe, Un tapis triomphal avec ta charité.

Tel est l'Amour! Avant que ton cœur ne se blase, A la gloire de Dieu rallume ton extase; C'est la Volupté vraie aux durables appas!»

Et l'Ange, châtiant autant, ma foi! qu'il aime. De ses poings de géant torture l'anathème; Mais le damné répond toujours: «Je ne veux pas!»

BIEN LOIN D'ICI

C'est ici la case sacrée Où cette fille très parée, Tranquille et toujours préparée.

D'une main éventant ses seins, Et son coude dans les coussins, Écoute pleurer les bassins:

C'est la chambre de Dorothée. --La brise et l'eau chantent au loin Leur chanson de sanglots heurtée Pour bercer cette enfant gâtée.

Du haut en bas, avec grand soin, Sa peau délicate est frottée D'huile odorante et de benjoin. --Des fleurs se pâment dans un coin.

LE GOUFFRE

Pascal avait son gouffre, avec lui se mouvant. --Hélas! tout est abîme,--action, désir, rêve, Parole! et sur mon poil qui tout droit se relève Maintes fois de la Peur je sens passer le vent.

En haut, en bas, partout, la profondeur, la grève, Le silence, l'espace affreux et captivant... Sur le fond de mes nuits Dieu de son doigt savant Dessine un cauchemar multiforme et sans trêve.

J'ai peur du sommeil comme on a peur d'un grand trou, Tout plein de vague horreur, menant on ne sait où; Je ne vois qu'infini par toutes les fenêtres,

Et mon esprit, toujours du vertige hanté, Jalouse du néant l'insensibilité. --Ah! ne jamais sortir des Nombres et des Êtres.

LES PLAINTES D'UN ICARE

Les amants des prostituées Sont heureux, dispos et repus; Quant à moi, mes bras sont rompus Pour avoir étreint des nuées.

C'est grâce aux astres nonpareils, Qui tout au fond du ciel flamboient, Que mes yeux consumés ne voient Que des souvenirs de soleils.

En vain j'ai voulu de l'espace Trouver la fin et le milieu; Sous je ne sais quel oeil de feu Je sens mon aile qui se casse;

Et brûlé par l'amour du beau, Je n'aurai pas l'honneur sublime De donner mon nom à l'abîme Qui me servira de tombeau.

RECUEILLEMENT

Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille. Tu réclamais le Soir; il descend; le voici: Une atmosphère obscure enveloppe la ville, Aux uns portant la paix, aux autres le souci.

Pendant que des mortels la multitude vile, Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci, Va cueillir des remords dans la fête servile, Ma Douleur, donne-moi la main; viens par ici.

Loin d'eux. Vois se pencher les défuntes Années, Sur les balcons du ciel, en robes surannées; Surgir du fond des eaux le Regret souriant;

Le Soleil moribond s'endormir sous une arche, Et, comme un long linceul traînant à l'Orient, Entends, ma chère, entends la douce nuit qui marche!

LA LUNE OFFENSÉE

O Lune qu'adoraient discrètement nos pères, Du haut des pays bleus où, radieux sérail, Les astres vont te suivre en pimpant attirail, Ma vieille Cynthia, lampe de nos repaires,

Vois-tu les amoureux sur leurs grabats prospères, De leur bouche en dormant montrer le frais émail? Le poète buter du front sur son travail? Ou sous les gazons secs s'accoupler les vipères?

Sous ton domino jaune, et d'un pied clandestin, Vas-tu, comme jadis, du soir jusqu'au matin, Baiser d'Endymion tes grâces surannées?

«--Je vois ta mère, enfant de ce siècle appauvri, Qui vers son miroir penche un lourd amas d'années, Et plâtre artistement le sein qui t'a nourri!»

ÉPIGRAPHE POUR UN LIVRE CONDAMNÉ

Lecteur paisible et bucolique, Sobre et naïf homme de bien, Jette ce livre saturnien, Orgiaque et mélancolique.

Si tu n'as fait ta rhétorique Chez Satan, le rusé doyen, Jette! tu n'y comprendrais rien, Ou tu me croirais hystérique.

Mais si, sans se laisser charmer, Ton œil sait plonger dans les gouffres, Lis-moi, pour apprendre à m'aimer;

Ame curieuse qui souffres Et vas cherchant ton paradis, Plains-moi!... Sinon, je te maudis!

[Footnote 14: Prononcez: _Guitchi Manitou._ (_Note de Baudelaire._)]

ORDRE DE L'ÉDITION POSTHUME DITE «DÉFINITIVE»

1868

PRÉFACE (C'est la pièce intitulée _Au lecteur_, dans les éditions précédentes.)

SPLEEN ET IDÉAL