L'Oeuvre Poètique de Charles Baudelaire: Les Fleurs du Mal

Part 8

Chapter 83,861 wordsPublic domain

Il n'était pas voûté, mais cassé, son échine Faisant avec sa jambe un parfait angle droit, Si bien que son bâton, parachevant sa mine, Lui donnait la tournure et le pas maladroit

D'un quadrupède infirme ou d'un juif à trois pattes. Dans la neige et la boue il allait s'empêtrant, Comme s'il écrasait des morts sous ses savates, Hostile à l'univers plutôt qu'indifférent.

Son pareil le suivait: barbe, œil, dos, bâton, loques, Nul trait ne distinguait, du même enfer venu, Ce jumeau centenaire, et ces spectres baroques Marchaient du même pas vers un but inconnu.

A quel complot infâme étais-je donc en butte, Ou quel méchant hasard ainsi m'humiliait? Car je comptais sept fois, de minute en minute, Ce sinistre vieillard qui se multipliait!

Que celui-là qui rit de mon inquiétude, Et qui n'est pas saisi d'un frisson fraternel, Songe bien que malgré tant de décrépitude Ces sept monstres hideux avaient l'air éternel!

Aurais-je, sans mourir, contemplé le huitième, Sosie inexorable, ironique et fatal, Dégoûtant Phénix, fils et père de lui-même? --Mais je tournai le dos au cortège infernal.

Exaspéré comme un ivrogne qui voit double, Je rentrai, je fermai ma porte, épouvanté, Malade et morfondu, l'esprit fiévreux et trouble, Blessé par le mystère et par l'absurdité!

Vainement ma raison voulait prendre la barre; La tempête en jouant déroutait ses efforts,

Et mon âme dansait, dansait, vieille gabarre Sans mâts, sur une mer monstrueuse et sans bords!

LES PETITES VIEILLES

A Victor Hugo

Dans les plis sinueux des vieilles capitales, Où tout, même l'horreur, tourne aux enchantements, Je guette, obéissant à mes humeurs fatales, Des êtres singuliers, décrépits et charmants.

Ces monstres disloqués furent jadis des femmes, Éponine ou Laïs!--Monstres brisés, bossus Ou tordus, aimons-les! ce sont encor des âmes. Sous des jupons troués et sous de froids tissus

Ils rampent, flagellés par les bises iniques, Frémissant au fracas roulant des omnibus, Et serrant sur leur flanc, ainsi que des reliques, Un petit sac brodé de fleurs ou de rébus;

Ils trottent, tout pareils à des marionnettes; Se traînent, comme font les animaux blessés, Ou dansent, sans vouloir danser, pauvres sonnettes Où se pend un Démon sans pitié! Tout cassés

Qu'ils sont, ils ont des yeux perçants comme une vrille, Luisants comme ces trous où l'eau dort dans la nuit; Ils ont les yeux divins de la petite fille Qui s'étonne et qui rit à tout ce qui reluit.

--Avez-vous observé que maints cercueils de vieilles Sont presque aussi petits que celui d'un enfant? La Mort savante met dans ces bières pareilles Un symbole d'un goût bizarre et captivant,

Et lorsque j'entrevois un fantôme débile Traversant de Paris le fourmillant tableau, Il me semble toujours que cet être fragile S'en va tout doucement vers un nouveau berceau,

A moins que, méditant sur la géométrie, Je ne cherche, à l'aspect de ces membres discords. Combien de fois il faut que l'ouvrier varie La forme de la boîte où l'on met tous ces corps.

--Ces yeux sont des puits faits d'un million de larmes, Des creusets qu'un métal refroidi pailleta... Ces yeux mystérieux ont d'invincibles charmes Pour celui que l'austère Infortune allaita!

II

De Frascati défunt Vestale énamourée; Prêtresse de Thalie, hélas! dont le souffleur Défunt, seul, sait le nom; célèbre évaporée Que Tivoli jadis ombragea dans sa fleur,

Toutes m'enivrent! mais parmi ces êtres frêles Il en est qui, faisant de la douleur un miel, Ont dit au Dévouement qui leur prêtait ses ailes: «Hippogriffe puissant, mène-moi jusqu'au ciel!»

L'une, par sa patrie au malheur exercée, L'autre, que son époux surchargea de douleurs, L'autre, par son enfant Madone transpercée, Toutes auraient pu faire un fleuve avec leurs pleurs!

III

Ah! que j'en ai suivi, de ces petites vieilles! Une, entre autres, à l'heure où le soleil tombant Ensanglante le ciel de blessures vermeilles, Pensive, s'asseyait à l'écart sur un banc,

Pour entendre un de ces concerts, riches de cuivre, Dont les soldats parfois inondent nos jardins, Et qui, dans ces soirs d'or où l'on se sent revivre, Versent quelque héroïsme au cœur des citadins.

Celle-là droite encor, fière et sentant la règle, Humait avidement ce chant vif et guerrier; Son œil parfois s'ouvrait comme l'œil d'un vieil aigle; Son front de marbre avait l'air fait pour le laurier!

IV

Telles vous cheminez, stoïques et sans plaintes, A travers le chaos des vivantes cités, Mères au cœur saignant, courtisanes ou saintes, Dont autrefois les noms par tous étaient cités.

Vous qui fûtes la grâce ou qui fûtes la gloire, Nul ne vous reconnaît! un ivrogne incivil Vous insulte en passant d'un amour dérisoire; Sur vos talons gambade un enfant lâche et vil.

Honteuses d'exister, ombres ratatinées, Peureuses, le dos bas, vous côtoyez les murs; Et nul ne vous salue, étranges destinées! Débris d'humanité pour l'éternité mûrs!

Mais moi, moi qui de loin tendrement vous surveille L'œil inquiet, fixé sur vos pas incertains, Tout comme si j'étais votre père, ô merveille! Je goûte à votre insu des plaisirs clandestins:

Je vois s'épanouir vos passions novices; Sombres ou lumineux, je vis vos jours perdus, Mon cœur multiplié jouit de tous vos vices! Mon âme resplendit de toutes vos vertus!

Ruines! ma famille! ô cerveaux congénères!

Je vous fais chaque soir un solennel adieu! Où serez-vous demain, Èves octogénaires, Sur qui pèse la griffe effroyable de Dieu?

VARIANTE DE L'ÉDITION DÉFINITIVE

_II_, 1er _vers._

De l'ancien Frascati Vestale énamourée:

LES AVEUGLES

Contemple-les, mon âme; ils sont vraiment affreux! Pareils aux mannequins; vaguement ridicules; Terribles, singuliers comme les somnambules; Dardant on ne sait où leurs globes ténébreux.

Leurs yeux, d'où la divine étincelle est partie, Comme s'ils regardaient au loin, restent levés Au ciel; on ne les voit jamais vers les pavés Pencher rêveusement leur tête appesantie.

Ils traversent ainsi le noir illimité, Ce frère du silence éternel. O cité! Pendant qu'autour de nous tu chantes, ris et beugles,

Éprise du plaisir jusqu'à l'atrocité, Vois, je me traîne aussi! mais, plus qu'eux hébété, Je dis: Que cherchent-ils au Ciel, tous ces aveugles?

A UNE PASSANTE

La rue assourdissante autour de moi hurlait. Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse, Une femme passa, d'une main fastueuse Soulevant, balançant le feston et l'ourlet;

Agile et noble, avec sa jambe de statue. Moi, je buvais, crispé comme un extravagant, Dans son œil, ciel livide où germe l'ouragan, La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.

Un éclair... puis la nuit!--Fugitive beauté Dont le regard m'a fait soudainement renaître, Ne te verrai-je plus que dans l'éternité?

Ailleurs, bien loin d'ici! trop tard! _jamais_ peut-être: Car j'ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais, O toi que j'eusse aimée, ô toi qui le savais!

LE SQUELETTE LABOUREUR

I

Dans les planches d'anatomie Qui traînent sur ces quais poudreux Où maint livre cadavéreux Dort comme une antique momie,

Dessins auxquels la gravité Et le soir d'un vieil artiste, Bien que le sujet en soit triste, Ont communiqué la Beauté,

On voit, ce qui rend plus complètes Ces mystérieuses horreurs, Bêchant comme des laboureurs, Des Écorchés et des Squelettes.

II

De ce terrain que vous fouillez, Manants résignés et funèbres, De tout l'effort de vos vertèbres Ou de vos muscles dépouillés,

Dites, quelle moisson étrange, Forçats arrachés au charnier, Tirez-vous, et de quel fermier Avez-vous à remplir la grange?

Voulez-vous (d'un destin trop dur Épouvantable et clair emblème!) Montrer que dans la fosse même Le sommeil promis n'est pas sûr;

Qu'envers nous le Néant est traître; Que tout, même la Mort, nous ment. Et que sempiternellement. Hélas! il nous faudra peut-être

Dans quelque pays inconnu Écorcher la terre revêche Et pousser une lourde bêche Sous notre pied sanglant et nu?

DANSE MACABRE

A Ernest Christophe

Fière, autant qu'un vivant, de sa noble stature, Avec son gros bouquet, son mouchoir et ses gants, Elle a la nonchalance et la désinvolture D'une coquette maigre aux airs extravagants.

Vit-on jamais au bal une taille plus mince? Sa robe exagérée, en sa royale ampleur, S'écroule abondamment sur un pied sec que pince Un soulier pomponné, joli comme une fleur.

La ruche qui se joue au bord des clavicules, Comme un ruisseau lascif qui se frotte au rocher, Défend pudiquement des lazzi ridicules Les funèbres appas qu'elle tient à cacher.

Ses yeux profonds sont faits de vide et de ténèbres, Et son crâne, de fleurs artistement coiffé, Oscille mollement sur ses frêles vertèbres. --O charme d'un néant follement attifé!

Aucuns t'appelleront une caricature, Qui ne comprennent pas, amants ivres de chair, L'élégance sans nom de l'humaine armature. Tu réponds, grand squelette, à mon goût le plus cher!

Viens-tu troubler, avec ta puissante grimace, La fête de la Vie? ou quelque vieux désir, Éperonnant encor ta vivante carcasse, Te pousse-t-il, crédule, au sabbat du Plaisir?

Au chant des violons, aux flammes des bougies, Espères-tu chasser ton cauchemar moqueur, Et viens-tu demander au torrent des orgies De rafraîchir l'enfer allumé dans ton cœur?

Inépuisable puits de sottise et de fautes! De l'antique douleur éternelle alambic! A travers le treillis recourbé de tes côtes Je vois, errant encor, l'insatiable aspic.

Pour dire vrai, je crains que ta coquetterie Ne trouve pas un prix digne de ses efforts; Qui, de ces cœurs mortels, entend la raillerie? Les charmes de l'horreur n'enivrent que les forts!

Le gouffre de tes yeux, plein d'horribles pensées, Exhale le vertige, et les danseurs prudents Ne contempleront pas sans d'amères nausées Le sourire éternel de tes trente-deux dents.

Pourtant, qui n'a serré dans ses bras un squelette Et qui ne s'est nourri des choses du tombeau? Qu'importe le parfum, l'habit ou la toilette? Qui fait le dégoûté montre qu'il se croit beau.

Bayadère sans nez, irrésistible gouge, Dis donc à ces danseurs qui font les offusqués: «Fiers mignons, malgré l'art des poudres et du rouge, Vous sentez tous la mort! O squelettes musqués,

«Antinoüs flétris, dandys à face glabre, Cadavres vernissés, lovelaces chenus, Le branle universel de la danse macabre Vous entraîne en des lieux qui ne sont pas connus!

«Des quais froids de la Seine aux bords brûlants du Gange, Le troupeau mortel saute et se pâme, sans voir Dans un trou du plafond la trompette de l'Ange Sinistrement béante ainsi qu'un tromblon noir.

«En tout climat, sous ton soleil, la Mort t'admire En tes contorsions, risible Humanité, Et souvent, comme toi, se parfumant de myrrhe. Mêle son ironie à ton insanité!»

L'AMOUR DU MENSONGE

Quand je te vois passer, ô ma chère indolente, Au chant des instruments qui se brise au plafond, Suspendant ton allure harmonieuse et lente Et promenant l'ennui de ton regard profond;

Quand je contemple, aux feux du gaz qui le colore, Ton front pâle, embelli par un morbide attrait, Où les torches du soir allument une aurore, Et tes yeux attirants comme ceux d'un portrait,

Je me dis: «Qu'elle est belle! et bizarrement fraîche! Le souvenir massif, royale et lourde tour, La couronne, et son cœur, meurtri comme une pêche, Est mûr, comme son corps, pour le savant amour.»

Es-tu le fruit d'automne aux saveurs souveraines? Es-tu vase funèbre attendant quelques pleurs, Parfum qui fait rêver aux oasis lointaines, Oreiller caressant, ou corbeille de fleurs?

Je sais qu'il est des yeux, des plus mélancoliques, Qui ne recèlent point de secrets précieux; Beaux écrins sans joyaux, médaillons sans reliques, Plus vides, plus profonds que vous-mêmes, ô Cieux.

Mais ne suffit-il pas que tu sois l'apparence, Pour réjouir un cœur qui fuit la vérité? Qu'importe ta bêtise ou ton indifférence? Masque ou décor, salut! j'adore ta beauté.

RÊVE PARISIEN

A Constantin Guys

I

De ce terrible paysage Que jamais œil mortel ne vit, Ce matin encore l'image, Vague et lointaine, me ravit.

Le sommeil est plein de miracles! Par un caprice singulier, J'avais banni de ces spectacles Le végétal irrégulier,

Et, peintre fier de mon génie, Je savourais dans mon tableau L'enivrante monotonie Du métal, du marbre et de l'eau.

Babel d'escaliers et d'arcades, C'était un palais infini, Plein de bassins et de cascades Tombant dans l'or mat ou bruni;

Et des cataractes pesantes, Comme des rideaux de cristal, Se suspendaient, éblouissantes, A des murailles de métal.

Non d'arbres, mais de colonnades Les étangs dormants s'entouraient, Où de gigantesques naïades, Comme des femmes, se miraient.

Des nappes d'eau s'épanchaient, bleues, Entre des quais roses et verts, Pendant des millions de lieues, Vers les confins de l'univers;

C'étaient des pierres inouïes Et des flots magiques; c'étaient D'immenses glaces éblouies Par tout ce qu'elles reflétaient!

Insouciants et taciturnes, Des Ganges, dans le firmament, Versaient le trésor de leurs urnes Dans des gouffres de diamant.

Architecte de mes féeries, Je faisais, à ma volonté, Sous un tunnel de pierreries Passer un océan dompté;

Et tout, même la couleur noire, Semblait fourbi, clair, irisé; Le liquide enchâssait sa gloire Dans le rayon cristallisé.

Nul astre d'ailleurs, nuis vestiges De soleil, même au bas du ciel. Pour illuminer ces prodiges, Qui brillaient d'un feu personnel!

Et sur ces mouvantes merveilles Planait (terrible nouveauté! Tout pour l'œil, rien pour les oreilles!) Un silence d'éternité.

II

En rouvrant mes yeux pleins de flamme J'ai vu l'horreur de mon taudis, Et senti, rentrant dans mon âme, La pointe des soucis maudits;

La pendule aux accents funèbres Sonnait brutalement midi, Et le ciel versait des ténèbres Sur ce triste monde engourdi.

LA FIN DE LA JOURNÉE

Sous une lumière blafarde Court, danse et se tord sans raison La Vie, impudente et criarde. Aussi, sitôt qu'à l'horizon

La nuit voluptueuse monte, Apaisant tout, même la faim. Effaçant tout, même la honte, Le Poète se dit: «Enfin!

Mon esprit, comme mes vertèbres, Invoque ardemment le repos; Le cœur plein de songes funèbres,

Je vais me coucher sur le dos Et me rouler dans vos rideaux, O rafraîchissantes ténèbres!»

LE RÊVE D'UN CURIEUX

A F. N.

Connais-tu, comme moi, la douleur savoureuse, Et de toi fais-tu dire: « Oh! l'homme singulier!» --J'allais mourir. C'était dans mon âme amoureuse, Désir mêlé d'horreur, un mal particulier;

Angoisse et vif espoir, sans humeur factieuse. Plus allait se vidant le fatal sablier, Plus ma torture était âpre et délicieuse; Tout mon cœur s'arrachait au monde familier.

J'étais comme l'enfant avide du spectacle, Haïssant le rideau comme on hait un obstacle... Enfin la vérité froide se révéla:

J'étais mort sans surprise, et la terrible aurore M'enveloppait.--Eh quoi! n'est-ce donc que cela! La toile était levée et j'attendais encore.

VOYAGE

A Maxime Du Camp

I

Pour l'enfant, amoureux de cartes et d'estampes, L'univers est égal à son vaste appétit. Ah! que le monde est grand à la clarté des lampes! Aux yeux du souvenir que le monde est petit!

Un matin nous partons, le cerveau plein de flamme, Le cœur gros de rancune et de désirs amers, Et nous allons, suivant le rythme de la lame, Berçant notre infini sur le fini des mers:

Les uns, joyeux de fuir une patrie infâme; D'autres, l'horreur de leurs berceaux; et quelques-uns, Astrologues noyés dans les yeux d'une femme, La Circé tyrannique aux dangereux parfums.

Pour n'être pas changés en bêtes, ils s'enivrent D'espace et de lumière et de cieux embrasés; La glace qui les mord, les soleils qui les cuivrent Effacent lentement la marque des baisers.

Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent Pour partir; cœurs légers, semblables aux ballons, De leur fatalité jamais ils ne s'écartent, Et, sans savoir pourquoi, disent toujours: «Allons!»

Ceux-là dont les désirs ont la forme des nues, Et qui rêvent, ainsi qu'un conscrit le canon, De vastes voluptés, changeantes, inconnues, Et dont l'esprit humain n'a jamais su le nom!

II

Nous imitons, horreur! la toupie et la boule Dans leur valse et leurs bonds; même dans nos sommeils La Curiosité nous tourmente et nous roule, Comme un Ange cruel qui fouette des soleils.

Singulière fortune, où le but se déplace Et, n'étant nulle part, peut être n'importe où! Où l'Homme, dont jamais l'espérance n'est lasse, Pour trouver le repos court toujours comme un fou!

Notre âme est un trois-mâts cherchant son Icarie; Une voix retentit sur le pont: «Ouvre l'œil!» Une voix de la hune, ardente et folle, crie: «Amour... gloire... bonheur!» Enfer! c'est un écueil.

Chaque îlot signalé par l'homme de vigie Est un Eldorado promis par le Destin; L'Imagination qui dresse son orgie Ne trouve qu'un récif aux clartés du matin.

O le pauvre amoureux des pays chimériques! Faut-il le mettre aux fers, le jeter à la mer, Ce matelot ivrogne, inventeur d'Amériques Dont le mirage rend le gouffre plus amer?

Tel le vieux vagabond, piétinant dans la boue, Rêve, le nez en l'air, de brillants paradis; Son œil ensorcelé découvre une Capoue Partout où la chandelle illumine un taudis.

III

Étonnants voyageurs! quelles nobles histoires Nous lisons dans vos yeux profonds comme les mers! Montrez-nous les écrins de vos riches mémoires, Ces bijoux merveilleux, faits d'astres et d'éthers.

Nous voulons voyager sans vapeur et sans voile! Faites, pour égayer l'ennui de nos prisons, Passer sur nos esprits, tendus comme une toile, Vos souvenirs avec leur cadres d'horizons.

Dites, qu'avez-vous vu?

IV

«Nous avons vu des astres Et des flots; nous avons vu des sables aussi; Et, malgré bien des chocs et d'imprévus désastres, Nous nous sommes souvent ennuyés, comme ici.

«La gloire du soleil sur la mer violette, La gloire des cités dans le soleil couchant Allumaient dans nos cœurs une ardeur inquiète De plonger dans un ciel au reflet alléchant.

«Les plus riches cités, les plus grands paysages Jamais ne contenaient l'attrait mystérieux De ceux que le hasard fait avec les nuages, Et toujours le désir nous rendait soucieux!

«--La jouissance ajoute au désir de la force. Désir, vieil arbre à qui le plaisir sert d'engrais, Cependant que grossit et durcit ton écorce, Tes branches veulent voir le soleil de plus près!

«Grandiras-tu toujours, grand arbre plus vivace Que le cyprès?--Pourtant nous avons, avec soin, Cueilli quelques croquis pour votre album vorace, Frères qui trouvez beau tout ce qui vient de loin!

«--Nous avons salué des idoles à trompe, Des trônes constellés de joyaux lumineux, Des palais ouvragés dont la féerique pompe Serait pour vos banquiers un rêve ruineux,

«Des costumes qui sont pour les yeux une ivresse, Des femmes dont les dents et les ongles sont teints, Et des jongleurs savants que le serpent caresse.»

V

Et puis, et puis encore?

VI

«O cerveaux enfantins!

«Pour ne pas oublier la chose capitale, Nous avons vu partout, et sans l'avoir cherché, Du haut jusques en bas de l'échelle fatale, Le spectacle ennuyeux de l'immortel péché:

«La femme, esclave vile, orgueilleuse et stupide, Sans rire s'adorant et s'aimant sans dégoût; L'homme, tyran goulu, paillard, dur et cupide, Esclave de l'esclave et ruisseau dans l'égout;

«Le bourreau qui jouit, le martyr qui sanglote; La fête qu'assaisonne et parfume le sang; Le poison du pouvoir énervant le despote, Et le peuple amoureux du fouet abrutissant;

«Plusieurs religions semblables à la nôtre, Toutes escaladant le ciel; la Sainteté, Comme en un lit de plume un délicat se vautre, Dans les clous et le crin cherchant la volupté;

«L'Humanité bavarde, ivre de son génie, Et, folle maintenant comme elle l'était jadis, Criant à Dieu, dans sa furibonde agonie: «O mon semblable, ô mon maître, je te maudis!»

«Et les moins sots, hardis amants de la Démence, Fuyant le grand troupeau parqué par le Destin, Et se réfugiant dans l'opium immense! --Tel est du globe entier l'éternel bulletin.»

VII

Amer savoir, celui qu'on tire du voyage! Le monde, monotone et petit, aujourd'hui, Hier, demain, toujours, nous fait voir notre image: Une oasis d'horreur dans un désert d'ennui!

Faut-il partir? Rester? Si tu peux rester, reste; Pars, s'il le faut. L'un court, et l'autre se tapit Pour tromper l'ennemi vigilant et funeste, Le Temps! Il est, hélas! des coureurs sans répit,

Comme le Juif errant et comme les apôtres, A qui rien ne suffit, ni wagon, ni vaisseau, Pour fuir ce rétiaire infâme; il en est d'autres Qui savent le tuer sans quitter leur berceau.

Lorsque enfin il mettra le pied sur notre échine, Nous pourrons espérer et crier: «En avant!» De même qu'autrefois nous partions pour la Chine, Les yeux fixés au large et les cheveux au vent,

Nous nous embarquerons sur la mer des Ténèbres Avec le cœur joyeux d'un jeune passager. Entendez-vous ces voix, charmantes et funèbres, Qui chantent: «Par ici! vous qui voulez manger

«Le Lotus parfumé: c'est ici qu'on vendange Les fruits miraculeux dont votre cœur a faim; Venez vous enivrer de la douceur étrange De cette après-midi qui n'a jamais de fin.»

A l'accent familier nous devinons le spectre; Nos Pylades là-bas tendent leurs bras vers nous. «Pour rafraîchir ton cœur nage vers ton Électre!» Dit celle dont jadis nous baisions les genoux.

VIII

O Mort, vieux capitaine, il est temps! levons l'ancre! Ce pays nous ennuie, ô Mort! Appareillons! Si le ciel et la mer sont noirs comme de l'encre, Nos cœurs que tu connais sont remplis de rayons!

Verse-nous ton poison pour qu'il nous réconforte! Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau, Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu'importe? Au fond de l'Inconnu pour trouver du _nouveau!_

[Footnote 13: On ne se tromperait peut-être pas en pensant que Gazotte (autant celui du _Diable amoureux_ que celui du récit de la Harpe) a été le trait d'union qui eut l'honneur de réunir dans la tête de Baudelaire l'esprit des écrivains de la Révolution et celui d'Edgar Poë.]

PIÈCES EXTRAITES DES "ÉPAVES" (_1866_)

LE COUCHER DE SOLEIL ROMANTIQUE

Que le Soleil est beau quand tout frais il se lève, Comme une explosion nous lançant son bonjour! --Bienheureux celui-là qui peut avec amour Saluer son coucher plus glorieux qu'un rêve!

Je me souviens!... J'ai vu tout, fleur, source, sillon, Se pâmer sous son œil comme un cœur qui palpite... --Courons vers l'horizon, il est tard, courons vite, Pour attraper au moins un oblique rayon!

Mais je poursuis en vain le Dieu qui se retire; L'irrésistible Nuit établit son empire, Noire, humide, funeste et pleine de frissons;

Une odeur de tombeau dans les ténèbres nage, Et mon pied peureux froisse, au bord du marécage, Des crapauds imprévus et de froids limaçons.

LE JET D'EAU

Tes beaux yeux sont las, pauvre amante! Reste longtemps sans les rouvrir, Dans cette pose nonchalante Où t'a surprise le plaisir.

Dans la cour le jet d'eau qui jase Et ne se tait ni nuit ni jour Entretient doucement l'extase Où ce soir m'a plongé l'amour.

La gerbe épanouie En mille fleurs, Où Phœbé réjouie Met ses couleurs, Tombe comme une pluie De larges pleurs.

Ainsi ton âme qu'incendie L'éclair brûlant des voluptés S'élance, rapide et hardie, Vers les vastes cieux enchantés. Puis elle s'épanche, mourante, En un flot de triste langueur, Qui par une invisible pente Descend jusqu'au fond de mon cœur.

La gerbe épanouie En mille fleurs, Où Phœbé réjouie Met ses couleurs, Tombe comme une pluie De larges pleurs.

O toi que la nuit rend si belle, Qu'il m'est doux, penché vers tes seins, D'écouter la plainte éternelle Qui sanglote dans les bassins! Lune, eau sonore, nuit bénie, Arbres qui frissonnez autour, Votre pure mélancolie Est le miroir de mon amour.

La gerbe épanouie En mille fleurs, Où Phœbé réjouie Met ses couleurs, Tombe comme une pluie De larges pleurs.

VARIANTES DE «LA PETITE REVUE» (8 juillet 1865).

_Refrain, vers_ 1, 2, 3, 4 _et_ 5.

La gerbe d'eau qui verse Ses mille fleurs, Que la lune traverse De ses lueurs Tombe comme une averse

LES YEUX DE BERTHE