L'Oeuvre Poètique de Charles Baudelaire: Les Fleurs du Mal

Part 7

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Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule! Lui naguère si beau, qu'il est comique et laid! L'un aiguise son bec avec un brûle-gueule, L'autre mime en boitant l'infirme qui volait!

Le poète est semblable au prince des nuées, Qui hante la tempête et se rit de l'archer; Exilé sur le sol au milieu des huées, Ses ailes de géant l'empêchent de marcher.

LE MASQUE

STATUE ALLÉGORIQUE DANS LE GOUT DE LA RENAISSANCE

_A Ernest Christophe, statuaire._

Contemplons ce trésor de grâces florentines; Dans l'ondulation de ce corps musculeux L'Élégance et la Force abondent, sœurs divines. Cette femme, morceau vraiment miraculeux, Divinement robuste, adorablement mince, Est faite pour trôner sur des lits somptueux Et charmer les loisirs d'un pontife ou d'un prince.

--Aussi, vois ce souris fin et voluptueux Où la fatuité promène son extase; Ce long regard sournois, langoureux et moqueur; Ce visage mignard, tout encadré de gaze, Dont chaque trait nous dit avec un air vainqueur: «La Volupté m'appelle et l'Amour me couronne!» A cet être doué de tant de majesté Vois quel charme excitant la gentillesse donne! Approchons, et tournons autour de sa beauté.

O blasphème de l'art! ô surprise fatale! La femme au corps divin, promettant le bonheur, Par le haut se termine en monstre bicéphale! Mais non! Ce n'est qu'un masque, un décor suborneur,

Ce visage éclairé d'une exquise grimace; Et, regarde, voici, crispée atrocement, La véritable tête, et la sincère face Renversée à l'abri de la face qui ment. --Pauvre grande beauté! le magnifique fleuve De tes pleurs aboutit dans mon cœur soucieux; Ton mensonge m'enivre, et mon âme s'abreuve Aux flots que la Douleur fait jaillir de tes yeux!

--Mais pourquoi pleure-t-elle? Elle, beauté parfaite Qui mettrait à ses pieds le genre humain vaincu, Quel mal mystérieux ronge son flanc d'athlète?

--Elle pleure, insensée, parce qu'elle a vécu! Et parce qu'elle vit! Mais ce qu'elle déplore Surtout, ce qui la fait frémir jusqu'aux genoux, C'est que demain, hélas! il faudra vivre encore! Demain, après-demain et toujours!--comme nous!

HYMNE A LA BEAUTÉ

Viens-tu du ciel profond, ou sors-tu de l'abîme, O Beauté? Ton regard, infernal et divin, Verse confusément le bienfait et le crime, Et l'on peut pour cela te comparer au vin.

Tu contiens dans ton œil le couchant et l'aurore; Tu répands des parfums comme un soir orageux; Tes baisers sont un philtre et ta bouche une amphore Qui font le héros lâche et l'enfant courageux.

Sors-tu du gouffre noir, ou descends-tu des astres? Le Démon charmé suit tes jupons comme un chien; Tu sèmes au hasard la joie et les désastres, Et tu gouvernes tout et ne réponds de rien.

Tu marches sur des morts, Beauté, dont tu te moques. De tes bijoux l'Horreur n'est pas le moins charmant, Et le Meurtre, parmi tes plus chères breloques, Sur ton ventre orgueilleux danse amoureusement.

L'éphémère ébloui vole vers toi, chandelle. Crépite, flambe, et dit: «Bénissons ce flambeau!» L'amoureux pantelant incliné sur sa belle A l'air d'un moribond caressant son tombeau.

Que tu viennes du ciel ou de l'enfer, qu'importe, O Beauté! monstre énorme, effrayant, ingénu! Si ton œil, ton souris, ton pied, m'ouvrent la porte D'un Infini que j'aime et n'ai jamais connu?

De Satan ou de Dieu, qu'importe? Ange ou Sirène, Qu'importe, si tu rends,--fée aux yeux de velours, Rythme, parfum, lueur, ô mon unique reine!-- L'univers moins hideux et les instants moins lourds?

LA CHEVELURE

O toison, moutonnant jusque sur l'encolure! O boucles! O parfum chargé de nonchaloir! Extase! Pour peupler ce soir l'alcôve obscure Des souvenirs dormant dans cette chevelure, Je la veux agiter dans l'air comme un mouchoir!

La langoureuse Asie et la brûlante Afrique, Tout un monde lointain, absent, presque défunt, Vit dans tes profondeurs, forêt aromatique! Comme d'autres esprits voguent sur la musique, Le mien, ô mon amour! nage sur ton parfum.

J'irai là-bas où l'arbre et l'homme, pleins de sève, Se pâment longuement sous l'ardeur des climats; Fortes tresses, soyez la foule qui m'enlève! Tu contiens, mer d'ébène, un éblouissant rêve De voiles, de rameurs, de flammes et de mâts:

Un port retentissant où mon âme peut boire A grands flots le parfum, le son et la couleur; Où les vaisseaux, glissant dans l'or et dans la moire, Ouvrent leurs vastes bras pour embrasser la gloire D'un ciel pur où frémit l'éternelle chaleur.

Je plongerai ma tête amoureuse d'ivresse Dans ce noir océan où l'autre est enfermé; Et mon esprit subtil que le roulis caresse Saura vous retrouver, ô féconde paresse, Infinis bercements du loisir embaumé!

Cheveux bleus, pavillon de ténèbres tendues, Vous me rendez l'azur du ciel immense et rond; Sur les bords duvetés de vos mèches tordues Je m'enivre ardemment des senteurs confondues De l'huile de coco, du musc et du goudron.

Longtemps! toujours! ma main dans ta crinière lourde Sèmera le rubis, la perle et le saphir, Afin qu'à mon désir tu ne sois jamais sourde! N'es-tu pas l'oasis où je rêve, et la gourde Où je hume à longs traits le vin du souvenir?

DUELLUM

Deux guerriers ont couru l'un sur l'autre; leurs armes Ont éclaboussé l'air de lueurs et de sang. --Ces jeux, ces cliquetis du fer sont les vacarmes D'une jeunesse en proie à l'amour vagissant.

Les glaives sont brisés! comme notre jeunesse, Ma chère! Mais les dents, les ongles acérés Vengent bientôt l'épée et la dague traîtresse. --O fureur des cœurs mûrs par l'amour ulcérés!

Dans le ravin hanté des chats-pards et des onces Nos héros, s'étreignant méchamment, ont roulé, Et leur peau fleurira l'aridité des ronces.

--Ce gouffre, c'est l'enfer, de nos amis peuplé! Roulons-y sans remords, amazone inhumaine, Afin d'éterniser l'ardeur de notre haine!

LE POSSÉDÉ

Le soleil s'est couvert d'un crêpe. Comme lui, O Lune de ma vie! emmitoufle-toi d'ombre; Dors ou fume à ton gré; sois muette, sois sombre, Et plonge tout entière au gouffre de l'Ennui;

Je t'aime ainsi! Pourtant, si tu veux aujourd'hui, Comme un astre éclipsé qui sort de la pénombre, Te pavaner aux lieux que la Folie encombre, C'est bien! Charmant poignard, jaillis de ton étui!

Allume ta prunelle à la flamme des lustres! Allume le désir dans les regards des rustres! Tout de toi m'est plaisir, morbide ou pétulant;

Sois ce que tu voudras, nuit noire, rouge aurore; Il n'est pas une fibre en tout mon corps tremblant Qui ne crie: _O mon cher Belzébuth, je t'adore!_[13]

UN FANTOME

I

LES TÉNÈBRES

Dans les caveaux d'insondable tristesse Où le Destin m'a déjà relégué; Où jamais n'entre un rayon rose et gai; Où, seul avec la Nuit, maussade hôtesse,

Je suis comme un peintre qu'un Dieu moqueur Condamne à peindre, hélas! sur les ténèbres; Où cuisinier aux appétits funèbres, Je fais bouillir et je mange mon cœur,

Par instants brille, et s'allonge, et s'étale Un spectre fait de grâce et de splendeur: A sa rêveuse allure orientale,

Quand il atteint sa totale grandeur, Je reconnais ma belle visiteuse: C'est Elle! sombre, et pourtant lumineuse.

II

LE PARFUM

Lecteur, as-tu quelquefois respiré Avec ivresse et lente gourmandise Ce grain d'encens qui remplit une église, Ou d'un sachet le musc invétéré?

Charme profond, magique, dont nous grise Dans le présent le passé restauré! Ainsi l'amant sur un corps adoré Du souvenir cueille la fleur exquise.

De ses cheveux élastiques et lourds, Vivant sachet, encensoir de l'alcôve, Une senteur montait, sauvage et fauve,

Et des habits, mousseline ou velours, Tout imprégnés de sa jeunesse pure, Se dégageait un parfum de fourrure.

III

LE CADRE

Comme un beau cadre ajoute à la peinture, Bien qu'elle soit d'un pinceau très vanté, Je ne sais quoi d'étrange et d'enchanté En l'isolant de l'immense nature,

Ainsi bijoux, meubles, métaux, dorure S'adaptaient juste à sa rare beauté; Rien n'offusquait sa parfaite clarté, Et tout semblait lui servir de bordure.

Même on eût dit parfois qu'elle croyait Que tout voulait l'aimer; elle noyait Dans les baisers du satin et du linge

Son beau corps nu, plein de frissonnements, Et, lente ou brusque, en tous ses mouvements Montrait la grâce enfantine du singe.

IV

LE PORTRAIT

La Maladie et la Mort font des cendres De tout le feu qui pour nous flamboya. De ces grands yeux si fervents et si tendres, De cette bouche où mon cœur se noya.

De ces baisers puissants comme un dictame, De ces transports plus vifs que des rayons, Que reste-t-il? C'est affreux, ô mon âme! Rien qu'un dessin fort pâle, aux trois crayons,

Qui, comme moi, meurt dans la solitude, Et que le Temps, injurieux vieillard, Chaque jour frotte avec son aile rude...

Noir assassin de la Vie et de l'Art, Tu ne tueras jamais dans ma mémoire Celle qui fut mon plaisir et ma gloire!

SEMPER EADEM

«D'où vous vient, disiez-vous, cette tristesse étrange, Montant comme la mer sur le roc noir et nu?» --Quand notre cœur a fait une fois sa vendange, Vivre est un mal! C'est un secret de tous connu,

Une douleur très simple et non mystérieuse, Et, comme votre joie, éclatante pour tous. Cessez donc de chercher, ô belle curieuse! Et, bien que votre voix soit douce, taisez-vous!

Taisez-vous, ignorante! âme toujours ravie! Bouche au rire enfantin! Plus encor que la Vie, La Mort nous tient souvent par des liens subtils.

Laissez, laissez mon cœur s'enivrer d'un _mensonge_, Plonger dans vos beaux yeux comme dans un beau songe, Et sommeiller longtemps à l'ombre de vos cils!

CHANT D'AUTOMNE

I

Bientôt nous plongerons dans les froides ténèbres; Adieu, vive clarté de nos étés trop courts! J'entends déjà tomber avec des chocs funèbres Le bois retentissant sur le pavé des cours.

Tout l'hiver va rentrer dans mon être: colère, Haine, frissons, horreur, labeur dur et forcé, Et, comme le soleil dans son enfer polaire, Mon cœur ne sera plus qu'un bloc rouge et glacé.

J'écoute en frémissant chaque bûche qui tombe; L'échafaud qu'on bâtit n'a pas d'écho plus sourd. Mon esprit est pareil à la tour qui succombe Sous les coups du bélier infatigable et lourd.

Il me semble, bercé par ce choc monotone, Qu'on cloue en grande hâte un cercueil quelque part... Pour qui?--C'était hier l'été; voici l'automne! Ce bruit mystérieux sonne comme un départ.

II

J'aime de vos longs yeux la lumière verdâtre, Douce beauté! mais tout aujourd'hui m'est amer Et rien, ni votre amour, ni le boudoir, ni l'âtre, Ne me vaut le soleil rayonnant sur la mer.

Et pourtant aimez-moi, tendre cœur! soyez mère, Même pour un ingrat, même pour un méchant; Amante ou sœur, soyez la douceur éphémère D'un glorieux automne ou d'un soleil couchant.

Courte tâche! La tombe attend; elle est avide! Ah! laissez-moi, mon front posé sur vos genoux. Goûter, en regrettant l'été blanc et torride, De l'arrière-saison le rayon jaune et doux!

A UNE MADONE

EX-VOTO DANS LE GOUT ESPAGNOL

Je veux bâtir pour toi, Madone, ma maîtresse, Un autel souterrain au fond de ma détresse, Et creuser dans le coin le plus noir de mon cœur, Loin du désir mondain et du regard moqueur, Une niche, d'azur et d'or tout émaillée, Où tu te dresseras, Statue émerveillée. Avec mes Vers polis, treillis d'un pur métal Savamment constellé de rimes de cristal, Je ferai pour ta tête une énorme Couronne; Et dans ma Jalousie, ô mortelle Madone, Je saurai te tailler un Manteau, de façon Barbare, raide et lourd, et doublé de soupçon, Qui, comme une guérite, enfermera tes charmes; Non de Perles brodé, mais de toutes mes Larmes! Ta Robe, ce sera mon Désir, frémissant, Onduleux, mon Désir qui monte et qui descend, Aux pointes se balance, aux vallons se repose, Et revêt d'un baiser tout ton corps blanc et rose.

Je te ferai de mon Respect de beaux Souliers De satin, pour tes pieds divins humiliés, Qui, les emprisonnant dans une molle étreinte, Comme un moule fidèle en garderont l'empreinte. Si je ne puis, malgré tout mon art diligent, Pour Marchepied tailler une Lune d'argent, Je mettrai le Serpent qui me mord les entrailles Sous tes talons, afin que tu foules et railles, Reine victorieuse et féconde en rachats, Ce monstre tout gonflé de haine et de crachats. Tu verras mes Pensers, rangés comme les Cierges Devant l'autel fleuri de la Reine des Vierges, Étoilant de reflets le plafond peint en bleu, Te regarder toujours avec des yeux de feu; Et comme tout en moi te chérit et t'admire, Tout se fera Benjoin, Encens, Oliban, Myrrhe, Et sans cesse vers toi, sommet blanc et neigeux, En vapeurs montera mon Esprit orageux. Enfin, pour compléter ton rôle de Marie, Et pour mêler l'amour avec la barbarie, Volupté noire! des sept Péchés capitaux, Bourreau plein de remords, je ferai sept Couteaux Bien affilés, et, comme un jongleur insensible, Prenant le plus profond de ton amour pour cible, Je les planterai tous dans ton Cœur pantelant, Dans ton Cœur sanglotant, dans ton Cœur ruisselant!

CHANSON D'APRÈS-MIDI

Quoique tes sourcils méchants Te donnent un air étrange Qui n'est pas celui d'un ange, Sorcière aux yeux alléchants,

Je t'adore, ô ma frivole, Ma terrible passion! Avec la dévotion Du prêtre pour son idole.

Le désert et la forêt Embaument tes tresses rudes; Ta tête a les attitudes De l'énigme et du secret;

Sur ta chair le parfum rôde Comme autour d'un encensoir; Tu charmes comme le soir, Nymphe ténébreuse et chaude.

Ah! les philtres les plus forts Ne valent pas ta paresse, Et tu connais la caresse Qui fait revivre les morts!

Tes hanches sont amoureuses De ton dos et de tes seins, Et tu ravis les coussins Par tes poses langoureuses.

Quelquefois, pour apaiser Ta rage mystérieuse, Tu prodigues, sérieuse, La morsure et le baiser;

Tu me déchire, ma brune, Avec un rire moqueur, Et puis tu mets sur mon cœur Ton œil doux comme la lune.

Sous tes souliers de satin, Sous tes charmants pieds de soie, Moi, je mets ma grande joie, Mon génie et mon destin,

Mon âme par toi guérie, Par toi, lumière et couleur! Explosion de chaleur, Dans ma noire Sibérie!

SISINA

Imaginez Diane en galant équipage, Parcourant les forêts ou battant les halliers, Cheveux et gorge au vent, s'enivrant de tapage. Superbe et défiant les meilleurs cavaliers!

Avez-vous vu Théroigne, amante du carnage, Excitant à l'assaut un peuple sans souliers, La joue et l'œil en feu, jouant son personnage Et montant, sabre au poing, les royaux escaliers?

Telle la Sisina! Mais la douce guerrière A l'âme charitable autant que meurtrière; Son courage, affolé de poudre et de tambours,

Devant les suppliants sait mettre bas les armes. Et son cœur, ravagé par la flamme, a toujours, Pour qui s'en montre digne, un réservoir de larmes.

SONNET D'AUTOMNE

Ils me disent, tes yeux clairs comme le cristal: «Pour toi, bizarre amant, quel est donc mon mérite?» --Sois charmante et tais-toi! Mon cœur, que tout irrite, Excepté la candeur de l'antique animal,

Ne veut pas te montrer son secret infernal, Berceuse dont la main aux longs sommeils m'invite, Ni sa noire légende avec la flamme écrite. Je hais la passion, et l'esprit me fait mal!

Aimons-nous doucement. L'Amour dans sa guérite, Ténébreux, embusqué, bande son arc fatal. Je connais les engins de son vieil arsenal:

Crime, horreur et folie!--O pâle marguerite! Comme moi n'es-tu pas un soleil automnal, O ma si blanche, ô ma si froide Marguerite?

UNE GRAVURE FANTASTIQUE

Ce spectre singulier n'a pour toute toilette, Grotesquement campé sur son front de squelette, Qu'un diadème affreux sentant le carnaval. Sans éperons, sans fouet, il essouffle un cheval, Fantôme comme lui, rosse apocalyptique, Qui bave des naseaux comme un épileptique. Au travers de l'espace ils s'enfoncent tous deux, Et foulent l'infini d'un sabot hasardeux. Le cavalier promène un sabre qui flamboie Sur les foules sans nom que sa monture broie, Et parcourt, comme un prince inspectant sa maison, Le cimetière immense et froid, sans horizon, Où gisent, aux lueurs d'un soleil blanc et terne, Les peuples de l'histoire ancienne et moderne.

OBSESSION

Grands bois, vous m'effrayez comme des cathédrales, Vous hurlez comme l'orgue, et dans nos cœurs maudits, Chambres d'éternel deuil où vibrent de vieux râles. Répondent les échos de vos _De profundis._

Je te hais, Océan! tes bonds et tes tumultes, Mon esprit les retrouve en lui! Ce rire amer De l'homme vaincu, plein de sanglots et d'insultes, Je l'entends dans le rire énorme de la mer.

Comme tu me plairais, ô Nuit! sans ces étoiles Dont la lumière parle un langage connu! Car je cherche le vide, et le noir, et le nu!

Mais les ténèbres sont-elles mêmes des toiles Où vivent, jaillissant de mon œil par milliers, Des êtres disparus aux regards familiers!

LE GOUT DU NÉANT

Morne esprit, autrefois amoureux de la lutte, L'Espoir, dont l'éperon attisait ton ardeur, Ne veut plus t'enfourcher! Couche-toi sans pudeur, Vieux cheval dont le pied à chaque obstacle butte.

Résigne-toi, mon cœur; dors ton sommeil de brute!

Esprit vaincu, fourbu! pour toi, vieux maraudeur, L'amour n'a plus de goût, non plus que la dispute; Adieu donc, chants du cuivre et soupirs de la flûte! Plaisirs, ne tentez plus un cœur sombre et boudeur!

Le Printemps adorable a perdu son odeur!

Et le Temps m'engloutit minute par minute, Comme la neige immense un corps pris de roideur; Je contemple d'en haut le globe en sa rondeur, Et je n'y cherche plus l'abri d'une cahute!

Avalanche, veux-tu m'emporter dans ta chute?

ALCHIMIE DE LA DOULEUR

L'un t'éclaire avec son ardeur, L'autre en toi met son deuil, Nature! Ce qui dit à l'un: «Sépulture!» Dit à l'autre: «Vie et splendeur!»

Hermès inconnu qui m'assistes Et qui toujours m'intimidas, Tu me rends l'égal de Midas, Le plus triste des alchimistes:

Par toi je change l'or en fer Et le paradis en enfer; Dans le suaire des nuages

Je découvre un cadavre cher, Et sur les célestes rivages Je bâtis de grands sarcophages.

HORREUR SYMPATHIQUE

De ce ciel bizarre et livide. Tourmenté comme ton destin, Quels pensers dans ton âme vide Descendent?--Réponds, libertin.

--Insatiablement avide De l'obscur et de l'incertain, Je ne geindrai pas comme Ovide Chassé du paradis latin.

Cieux déchirés comme des grèves En vous se mire mon orgueil! Vos vastes nuages en deuil

Sont les corbillards de mes rêves, Et vos lueurs sont le reflet De l'Enfer où mon cœur se plaît!

L'HORLOGE

Horloge! dieu sinistre, effrayant, impassible. Dont le doigt nous menace et nous dit: _Souviens-toi!_ Les vibrantes Douleurs dans ton cœur plein d'effroi Se planteront bientôt comme dans une cible;

Le Plaisir vaporeux fuira vers l'horizon Ainsi qu'une sylphide au fond de la coulisse; Chaque instant te dévore un morceau du délice A chaque homme accordé pour toute sa saison.

Trois mille six cents fois par heure, la Seconde Chuchote: _Souviens-toi!_--Rapide avec sa voix D'insecte, Maintenant dit: «Je suis Autrefois, Et j'ai pompé ta vie avec ma trompe immonde!»

_Remember! Souviens-toi!_ prodigue! _Esto memor!_ (Mon gosier de métal parle toutes les langues.) Les minutes, mortel folâtre, sont des gangues Qu'il ne faut pas lâcher sans en extraire l'or!

_Souviens-toi_ que le Temps est un joueur avide Qui gagne sans tricher, à tout coup! c'est la loi. Le jour décroît; la nuit augmente; _souviens-toi!_ Le gouffre a toujours soif; la clepsydre se vide.

Tantôt sonnera l'heure où le divin Hasard, Où l'auguste Vertu, ton épouse encor vierge, Où le repentir même (oh! la dernière auberge!), Où tout te dira: «Meurs, vieux lâche! il est trop tard!»

PAYSAGE

Je veux, pour composer chastement mes églogues, Coucher auprès du ciel, comme les astrologues, Et, voisin des clochers, écouter en rêvant Leurs hymnes solennels emportés par le vent. Les deux mains au menton, du haut de ma mansarde Je verrai l'atelier qui chante et qui bavarde, Les tuyaux, les clochers, ces mâts de la cité, Et les grands ciels qui font rêver d'éternité.

Il est doux, à travers les brumes, de voir naître L'étoile dans l'azur, la lampe à la fenêtre, Les fleuves de charbon monter au firmament Et la lune verser son pâle enchantement. Je verrai les printemps, les étés, les automnes, Et quand viendra l'hiver aux neiges monotones, Je fermerai partout portières et volets Pour bâtir dans la nuit mes féeriques palais.

Alors je rêverai des horizons bleuâtres, Des jardins, des jets d'eau pleurant dans les albâtres, Des baisers, des oiseaux chantant soir et matin, Et tout ce que l'Idylle a de plus enfantin. L'Émeute, tempêtant vainement à ma vitre, Ne fera pas lever mon front de mon pupitre; Car je serai plongé dans cette volupté D'évoquer le Printemps avec ma volonté, De tirer un soleil de mon cœur et de faire De mes pensers brûlants une tiède atmosphère.

LE CYGNE

A Victor Hugo

I

Andromaque, je pense à vous!--Ce petit fleuve, Pauvre et triste miroir où jadis resplendit L'immense majesté de vos douleurs de veuve, Ce Simoïs menteur qui par vos pleurs grandit,

A fécondé soudain ma mémoire fertile, Comme je traversais le nouveau Carrousel. --Le vieux Paris n'est plus (la forme d'une ville Change plus vite, hélas! que le cœur d'un mortel);

Je ne vois qu'en esprit tout ce camp de baraques, Ces tas de chapiteaux ébauchés et de fûts, Les herbes, les gros blocs verdis par l'eau des flasques Et, brillant aux carreaux, le bric-à-brac confus.

Là s'étalait jadis une ménagerie; Là je vis un matin, à l'heure où sous les cieux Clairs et froids le Travail s'éveille, où la voirie Pousse un sombre ouragan dans l'air silencieux,

Un cygne qui s'était évadé de sa cage, Et, de ses pieds palmés frottant le pavé sec, Sur le sol raboteux traînait son blanc plumage. Près d'un ruisseau sans eau la bête ouvrant le bec

Baignait nerveusement ses ailes dans la poudre? Et disait, le cœur plein de son beau lac natal: «Eau, quand donc pleuvra-tu? quand tonneras-tu, foudre?» Je vois ce malheureux, mythe étrange et fatal,

Vers le ciel quelquefois, comme l'homme d'Ovide, Vers le ciel ironique et cruellement bleu, Sur son cou convulsif tendant sa tête avide, Comme s'il adressait des reproches à Dieu!

II

Paris change, mais rien dans ma mélancolie N'a bougé! palais neufs, échafaudages, blocs, Vieux faubourgs, tout pour moi devient allégorie, Et mes chers souvenirs sont plus lourds que des rocs.

Aussi devant ce Louvre une image m'opprime: Je pense à mon grand cygne, avec ses gestes fous, Comme les exilés, ridicule et sublime, Et rongé d'un désir sans trêve! et puis à vous,

Andromaque, des bras d'un grand époux tombée, Vil bétail, sous la main du superbe Pyrrhus, Auprès d'un tombeau vide en extase courbée; Veuve d'Hector, hélas! et femme d'Hélénus!

Je pense à la négresse, amaigrie et phtisique, Piétinant dans la boue, et cherchant, l'œil hagard, Les cocotiers absents de la superbe Afrique Derrière la muraille immense du brouillard:

A quiconque a perdu ce qui ne se retrouve Jamais! jamais! à ceux qui s'abreuvent de pleurs Et tettent la Douleur comme une bonne louve! Aux maigres orphelins séchant comme des fleurs!

Ainsi dans la forêt où mon esprit s'exile Un vieux Souvenir sonne à plein souffle du cor! Je pense aux matelots oubliés dans une île,

Aux captifs, aux vaincus!... à bien d'autres encor!

LES SEPT VIEILLARDS

A Victor Hugo

Fourmillante cité, cité pleine de rêves, Où le spectre en plein jour raccroche le passant! Les mystères partout coulent comme des sèves Dans les canaux étroits du colosse puissant.

Un matin, cependant que dans la triste rue Les maisons, dont la brume allongeait la hauteur, Simulaient les deux quais d'une rivière accrue, Et que, décor semblable à l'âme de l'acteur.

Un brouillard sale et jaune inondait tout l'espace, Je suivais, roidissant mes nerfs comme un héros Et discutant avec mon âme déjà lasse, Le faubourg secoué par les lourds tombereaux.

Tout à coup, un vieillard dont les guenilles jaunes Imitaient la couleur de ce ciel pluvieux, Et dont l'aspect aurait fait pleuvoir les aumônes, Sans la méchanceté qui brillait dans ses yeux,

M'apparut. On eût dit sa prunelle trempée Dans le fiel; son regard aiguisait les frimas, Et sa barbe à longs poils, roide comme une épée, Se projetait, pareille à celle de Judas.