L'Oeuvre Poètique de Charles Baudelaire: Les Fleurs du Mal

Part 6

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Gloire et louange à toi, Satan, dans les hauteurs Du Ciel, où tu régnas, et dans les profondeurs De l'Enfer, où, vaincu, tu rêves en silence! Fais que mon âme un jour, sous l'Arbre de Science, Près de toi se repose, à l'heure où sur ton front Comme un Temple nouveau ses rameaux s'épandront!

VARIANTES DE LA PREMIÈRE ÉDITION

3e _distique_, 2e _vers._

Aimable médecin des angoisses humaines,

4e _distique_, 1er _vers._

Qui mène aux parias, aux animaux maudits,

6e _distique_, 1er _vers._

Toi qui peux octroyer ce regard calme et haut

8e _distique_, 1er _vers._

Toi dont l'œil clair connaît les secrets arsenaux

10e _distique_, 1er _vers._

Toi qui frottes de baume et d'huile les vieux os

12e _distique._

Toi qui mets ton paraphe, ô complice subtil. Sur le front du banquier impitoyable et vil.

Le sous-titre PRIÈRE n'est pas dans la première édition.

3e _vers de la_ PRIÈRE.

De l'Enfer où, fécond, tu couves le silence!

[Footnote 5: Cet avertissement de Baudelaire n'a été reproduit ni dans l'édition de 1861 ni dans l'édition de 1868. Il n'est relatif qu'aux pièces réunies sous le titre collectif: _Révolte._]

LE VIN

L'ÂME DU VIN

Un soir, l'âme du vin chantait dans les bouteilles: «Homme, vers toi je pousse, ô cher déshérité, Sous ma prison de verre et mes cires vermeilles, Un chant plein de lumière et de fraternité!

«Je sais combien il faut, sur la colline en flamme, De peine, de sueur et de soleil cuisant Pour engendrer ma vie et pour me donner l'âme; Mais je ne serai point ingrat ni malfaisant,

«Car j'éprouve une joie immense quand je tombe Dans le gosier d'un homme usé par ses travaux, Et sa chaude poitrine est une douce tombe Où je me plais bien mieux que dans mes froids caveaux.

«Entends-tu retentir les refrains des dimanches Et l'espoir qui gazouille en mon sein palpitant? Les coudes sur la table et retroussant tes manches. Tu me glorifieras et tu seras content;

«J'allumerai les yeux de ta femme ravie; A ton fils je rendrai sa force et ses couleurs Et serai pour ce frêle athlète de la vie L'huile qui raffermit les muscles des lutteurs.

«En toi je tomberai, végétale ambroisie, Grain précieux jeté par l'éternel Semeur, Pour que de notre amour naisse la poésie Qui jaillira vers Dieu comme une rare fleur!»

LE VIN DES CHIFFONNIERS

Souvent, à la clarté rouge d'un réverbère Dont le vent bat la flamme et tourmente le verre, Au cœur d'un vieux faubourg, labyrinthe fangeux Où l'humanité grouille en ferments orageux,

On voit un chiffonnier qui vient, hochant la tête, Butant, et se cognant aux murs comme un poète, Et, sans prendre souci des mouchards, ses sujets, Épanche tout son cœur en glorieux projets.

Il prête des serments, dicte des lois sublimes, Terrasse les méchants, relève les victimes, Et sous le firmament comme un dais suspendu S'enivre des splendeurs de sa propre vertu.

Oui, ces gens harcelés de chagrins de ménage, Moulus par le travail et tourmentés par l'âge, Éreintés et pliant sous un tas de débris, Vomissement confus de l'énorme Paris,

Reviennent, parfumés d'une odeur de futailles, Suivis de compagnons, blanchis dans les batailles, Dont la moustache pend comme les vieux drapeaux, --Les bannières, les fleurs et les arcs triomphaux

Se dressent devant eux, solennelle magie! Et dans l'étourdissante et lumineuse orgie Des clairons, du soleil, des cris et du tambour, Ils apportent la gloire au peuple ivre d'amour!

C'est ainsi qu'à travers l'Humanité frivole Le vin roule de l'or, éblouissant Pactole; Par le gosier de l'homme il chante ses exploits Et règne par ses dons ainsi que les vrais rois.

Pour noyer la rancœur et bercer l'indolence De tous ces vieux maudits qui meurent en silence, Dieu, touché de remords, avait fait le sommeil; L'Homme ajouta le Vin, fils sacré du Soleil!

VARIANTES DE LA PREMIÈRE ÉDITION

4e _strophe_, 3e _et_ 4e _vers._

Le dos martyrisé sous de hideux débris, Trouble vomissement du fastueux Paris,

_Dernière strophe_, 3e _vers._

Dieu, saisi de remords, avait fait le sommeil;

LE VIN DE L'ASSASSIN

Ma femme est morte, je suis libre! Je puis donc boire tout mon soûl. Lorsque je rentrais sans un sou, Ses cris me déchiraient la fibre.

Autant qu'un roi je suis heureux; L'air est pur, le ciel admirable... Nous avions un été semblable Lorsque je devins amoureux!

L'horrible soif qui me déchire Aurait besoin pour s'assouvir D'autant de vin qu'en peut tenir Son tombeau;--ce n'est pas peu dire:

Je l'ai jetée au fond d'un puits, Et j'ai même poussé sur elle Tous les pavés de la margelle. --Je l'oublierai si je le puis!

Au nom des serments de tendresse, Dont rien ne peut nous délier, Et pour nous réconcilier Comme au beau temps de notre ivresse,

J'implorai d'elle un rendez-vous, Le soir, sur une route obscure. Elle y vint--folle créature! Nous sommes tous plus ou moins fous!

Elle était encore jolie, Quoique bien fatiguée! et moi, Je l'aimais trop! voilà pourquoi Je lui dis: «Sors de cette vie!»

Nul ne peut me comprendre. Un seul Parmi ces ivrognes stupides Songea-t-il dans ses nuits morbides A faire du vin un linceul?

Cette crapule invulnérable Comme les machines de fer Jamais ni l'été ni l'hiver, N'a connu l'amour véritable,

Avec ses noirs enchantements, Son cortège infernal d'alarmes, Ses fioles de poison, ses larmes, Ses bruits de chaîne et d'ossements!

--Me voilà libre et solitaire! Je serai ce soir ivre-mort; Alors, sans peur et sans remord, Je me coucherai sur la terre,

Et je dormirai comme un chien! Le chariot aux lourdes roues Chargé de pierres et de boues, Le wagon enragé peut bien

Écraser ma tête coupable Ou me couper par le milieu, Je m'en moque comme de Dieu, Du Diable ou de la Sainte Table!

VARIANTES DE LA PREMIÈRE ÉDITION

1re _strophe_, 4e _vers._

Ses pleurs me déchiraient la fibre.

8e _strophe_, 3e _vers._

Songea-t-il dans ses nuits turpides

LE VIN DU SOLITAIRE

Le regard singulier d'une femme galante Qui se glisse vers nous comme le rayon blanc Que la lune onduleuse envoie au lac tremblant, Quand elle y veut baigner sa beauté nonchalante;

Le dernier sac d'écus dans les doigts d'un joueur; Un baiser libertin de la maigre Adeline; Les sons d'une musique énervante et câline, Semblable au cri lointain de l'humaine douleur,

Tout cela ne vaut pas, ô bouteille profonde, Les baumes pénétrants que ta panse féconde Garde au cœur altéré du poète pieux;

Tu lui verses l'espoir, la jeunesse et la vie, --Et l'orgueil, ce trésor de toute gueuserie, Qui nous rend triomphants et semblables aux Dieux.

LE VIN DES AMANTS

Aujourd'hui l'espace est splendide! Sans mors, sans éperons, sans bride, Partons à cheval sur le vin Pour un ciel féerique et divin!

Comme deux anges que torture Une implacable calenture, Dans le bleu cristal du matin Suivons le mirage lointain!

Mollement balancés sur l'aile Du tourbillon intelligent, Dans un délire parallèle,

Ma sœur, côte à côte nageant, Nous fuirons sans repos ni trêves Vers le paradis de mes rêves!

LA MORT

LA MORT DES AMANTS

Nous aurons des lits pleins d'odeurs légères, Des divans profonds comme des tombeaux, Et d'étranges fleurs sur des étagères, Écloses pour nous sous des ciels plus beaux.

Usant à l'envi leurs chaleurs dernières, Nos deux cœurs seront deux vastes flambeaux, Qui réfléchiront leurs doubles lumières Dans nos deux esprits, ces miroirs jumeaux.

Un soir fait de rose et de bleu mystique, Nous échangerons un éclair unique, Comme un long sanglot, tout chargé d'adieux;

Et plus tard un Ange, entr'-ouvrant les portes, Viendra ranimer, fidèle et joyeux, Les miroirs ternis et les flammes mortes.

VARIANTES DE LA PREMIÈRE ÉDITION

1er _tercet_, 1er _vers._

Un soir plein de rose et de bleu mystique,

2e _tercet_, 1er _vers._

Et bientôt un Ange, entrouvrant les portes,

LA MORT DES PAUVRES

C'est la Mort qui console, hélas! et qui fait vivre; C'est le but de la vie, et c'est le seul espoir Qui, comme un élixir, nous monte et nous enivre, Et nous donne le cœur de marcher jusqu'au soir;

A travers la tempête, et la neige, et le givre, C'est la clarté vibrante à notre horizon noir; C'est l'auberge fameuse inscrite sur le livre, Où l'on pourra manger, et dormir, et s'asseoir;

C'est un Ange qui tient dans ses doigts magnétiques Le sommeil et le don des rêves extatiques, Et qui refait le lit des gens pauvres et nus;

C'est la gloire des Dieux, c'est le grenier mystique, C'est la bourse du pauvre et sa patrie antique, C'est le portique ouvert sur les Cieux inconnus!

VARIANTES DE LA PREMIÈRE ÉDITION

1er _quatrain_, 1er _vers._

C'est la Mort qui console et la Mort qui fait vivre;

1er _quatrain_, 3e _vers._

Qui, divin élixir, nous monte et nous enivre,

LA MORT DES ARTISTES

Combien faut-il de fois secouer mes grelots Et baiser ton front bas, morne Caricature? Pour piquer dans le but, de mystique nature, Combien, ô mon carquois, perdre de javelots?

Nous userons notre âme en de subtils complots, Et nous démolirons mainte lourde armature, Avant de contempler la grande Créature Dont l'infernal désir nous remplit de sanglots!

Il en est qui jamais n'ont connu leur Idole, Et ces sculpteurs damnés et marqués d'un affront, Qui vont te martelant la poitrine et le front,

N'ont qu'un espoir, étrange et sombre Capitole! C'est que la Mort, planant comme un soleil nouveau, Fera s'épanouir les fleurs de leur cerveau!

VARIANTES DE LA PREMIÈRE ÉDITION

1er _quatrain_, 3e _vers._

Pour piquer dans le but, mystique quadrature,

PROJETS D'UNE PREFACE

POUR LA SECONDE ÉDITION DES «FLEURS DU MAL»[6]

[Première version.]

Ce n'est pas pour mes femmes, mes filles ou mes sœurs que ce livre a été écrit; non plus que pour les femmes, les filles ou les sœurs de mon voisin. Je laisse cette fonction à ceux qui ont intérêt à confondre les bonnes actions avec le beau langage.

Je sais que l'amant passionné du beau style s'expose à la haine des multitudes; mais aucun respect humain, aucune fausse pudeur, aucune coalition, aucun suffrage universel ne me contraindront à parler le patois incomparable de ce siècle, ni à confondre l'encre avec la vertu.

Des poètes illustres s'étaient partagés depuis longtemps les provinces les plus fleuries du domaine poétique. Il m'a paru plaisant, et d'autant plus agréable que la tâche était plus difficile, d'extraire la _beauté_ du _Mal._ Ce livre, essentiellement inutile et absolument innocent, n'a pas été fait dans un autre but que de me divertir et d'exercer mon goût passionné de l'obstacle.

Quelques-uns m'ont dit que ces poésies pouvaient faire du mal; je ne m'en suis pas réjoui. D'autres, de bonnes âmes, qu'elles pouvaient faire du bien; et cela ne m'a pas affligé. La crainte des uns et l'espérance des autres m'ont également étonné et n'ont servi qu'à me prouver une fois de plus que ce siècle avait désappris toutes les notions classiques relatives à la littérature.

Malgré les secours que quelques cuistres célèbres ont apportés à la sottise naturelle de l'homme, je n'aurais jamais cru que notre patrie pût marcher avec une telle vélocité dans la voie du _progrès._ Ce monde a acquis une épaisseur de vulgarité qui donne au mépris de l'homme spirituel la violence d'une passion. Mais il est des carapaces heureuses que le poison lui-même n'entamerait pas.

J'avais primitivement l'intention de répondre à de nombreuses critiques, et, en même temps, d'expliquer quelques questions très simples, totalement obscurcies par la lumière moderne[7]: Qu'est-ce que la poésie? Quel est son but? De la distinction du Bien d'avec le Beau; de la Beauté dans le Mal; que le rythme et la rime répondent dans l'homme aux immortels besoins de monotonie, de symétrie et de surprise; de l'adaptation du style au sujet; de la vanité et du danger de l'inspiration, etc., etc.; mais j'ai eu l'imprudence de lire ce matin quelques feuilles publiques; soudain, une indolence, du poids de vingt atmosphères, s'est abattue sur moi, et je me suis arrêté devant l'épouvantable inutilité d'expliquer quoi que ce soit à qui que ce soit. Ceux qui savent me devinent, et pour ceux qui ne peuvent ou ne veulent pas me comprendre, j'amoncellerais sans fruit les explications.

C.B.

[Deuxième version.]

[_A fondre peut-être avec d'anciennes notes._]

S'il y a quelque gloire à n'être pas compris, ou à ne l'être que très peu, je peux dire sans vanterie que, par ce petit livre, je l'ai acquise et méritée d'un seul coup. Offert plusieurs fois de suite à divers éditeurs qui le repoussaient avec horreur, poursuivi et mutilé, en 1857, par suite d'un malentendu fort bizarre, lentement rajeuni, accru et fortifié pendant quelques années de silence, disparu de nouveau, grâce à mon insouciance, ce produit discordant de _la Muse des derniers jours_, encore avivé par quelques nouvelles touches violentes, ose affronter aujourd'hui, pour la troisième fois[8], le soleil de la sottise.

Ce n'est pas ma faute; c'est celle d'un éditeur insistant qui se croit assez fort pour braver le dégoût public. «Ce livre restera sur toute votre vie comme une tache», me prédisait, dès le commencement, un de mes amis, qui est un grand poète. En effet, toutes mes mésaventures lui ont, jusqu'à présent, donné raison. Mais j'ai un de ces heureux caractères qui tirent une jouissance de la haine et qui se glorifient dans le mépris. Mon goût diaboliquement passionné de la bêtise me fait trouver des plaisirs particuliers dans les travestissements de la calomnie. Chaste comme le papier, sobre comme l'eau, porté à la dévotion comme une communiante, inoffensif comme une victime, il ne me déplairait pas de passer pour un débauché, un ivrogne, un impie et un assassin.

Mon éditeur prétend qu'il y aurait quelque utilité pour moi, comme pour lui, à expliquer pourquoi et comment j'ai fait ce livre, quels ont été mon but et mes moyens, mon dessein et ma méthode. Un tel travail de critique aurait sans doute quelques chances d'amuser les esprits amoureux de la rhétorique profonde. Pour ceux-là peut-être, l'écrirai-je plus tard et le ferai-je tirer à une dizaine d'exemplaires. Mais, à un meilleur examen, ne paraît-il pas évident que ce serait là une besogne tout à fait superflue, pour les uns comme pour les autres, puisque les uns savent ou devinent, et que les autres ne comprendront jamais? Pour insuffler au peuple l'intelligence d'un objet d'art, j'ai une trop grande peur du ridicule, et je craindrais, en cette matière, d'égaler ces utopistes qui veulent, par un décret, rendre tous les Français riches et vertueux d'un seul coup. Et puis, ma meilleure raison, ma suprême, est que cela m'ennuie et me déplaît. Mène-t-on la foule dans les ateliers de l'habilleuse et du décorateur, dans la loge de la comédienne? Montre-t-on au public affolé aujourd'hui, indifférent demain, le mécanisme des trucs? Lui explique-t-on les retouches et les variantes improvisées aux répétitions, et jusqu'à quelle dose l'instinct et la sincérité sont mêlés aux rubriques et au charlatanisme indispensable dans l'amalgame de l'œuvre? Lui révèle-t-on toutes les loques, les fards, les poulies, les chaînes, les repentirs, les épreuves barbouillées, bref toutes les horreurs qui composent le sanctuaire de l'art?

D'ailleurs, telle n'est pas aujourd'hui mon humeur. Je n'ai le désir ni de démontrer, ni d'étonner, ni d'amuser, ni de persuader. J'ai mes nerfs, mes vapeurs. J'aspire à un repos absolu et à une nuit continue. Chantre des voluptés folles du vin et de l'opium, je n'ai soif que d'une liqueur inconnue sur la terre, et que la pharmaceutique céleste elle-même ne pourrait pas m'offrir; d'une liqueur qui ne contiendrait ni la vitalité, ni la mort, ni l'excitation, ni le néant. Ne rien savoir, ne rien enseigner, ne rien vouloir ne rien sentir, dormir et encore dormir, tel est aujourd'hui mon unique vœu. Vœu infâme et dégoûtant, mais sincère.

Toutefois, comme un goût supérieur nous apprend à ne pas craindre de nous contredire un peu nous-mêmes, j'ai rassemblé, à la fin de ce livre abominable, le témoignage de sympathie de quelques-uns des hommes que je prise le plus[9], pour qu'un lecteur impartial en puisse inférer que je ne suis pas absolument digne d'excommunication et qu'ayant su me faire aimer de quelques-uns, mon cœur, quoi qu'en ai dit, je ne sais plus quel torchon imprimé, n'a peut-être pas « l'épouvantable laideur de mon visage».

Enfin, par une générosité peu commune, dont MM. les critiques...

Comme l'ignorance va croissant...

Je dénonce moi-même les imitations...

[Troisième version.]

DÉDICACE

Pour connaître le bonheur, il faut avoir le courage de l'avaler[10]. Le bonheur vomitif. Oreste et Électre. Angoisses. De l'utilité de la douleur. La femme naturelle. La volupté artificielle. Je désire que cette dédicace soit inintelligible.

PRÉFACE

La France traverse une phase de vulgarité, Paris, centre et rayonnement de bêtise universelle. Malgré Molière et Béranger, on n'aurait jamais cru que la France irait si grand train dans la voie du progrès.--Questions d'art, _terrœ ignotæ._

Le grand homme est bête.

Mon livre a pu faire du bien. Je ne m'en afflige pas. Il a pu faire du mal. Je ne m'en réjouis pas.

Le but de la poésie. Ce livre n'est pas fait pour mes femmes, mes filles ou mes soeurs.

On m'a attribué tous les crimes que je racontais.

Divertissement de la haine et du mépris. Les élégiaques sont des canailles. _Et verbum caro factum est._ Or, le poète n'est d'aucun parti. Autrement, il serait un simple mortel.

Le Diable. Le péché originel. Homme bon. Si vous vouliez, vous seriez le favori du Tyran; il est plus difficile d'aimer Dieu que de croire en lui. Au contraire, il est plus difficile pour les gens de ce siècle de croire au Diable que de l'aimer. Tout le monde le sent et personne n'y croit. Sublime subtilité du Diable.

Une âme de mon choix. Le Décor.--Ainsi la nouveauté.--L'Épigraphe.--D'Aurevilly.--La Renaissance.--Gérard de Nerval--Nous sommes tous pendus ou pendables.

J'avais mis quelques ordures pour plaire à MM. les journalistes. Ils se sont montrés ingrats.

[Notes.]

Comment, par une série d'efforts déterminée, l'artiste peut s'élever à une originalité proportionnelle;

Comment la poésie touche à la musique par une prosodie dont les racines plongent plus avant dans l'âme humaine que ne l'indique aucune théorie classique;

Que la poésie française possède une prosodie mystérieuse et méconnue, comme les langues latine et anglaise;

Pourquoi tout poète, qui ne sait pas au juste combien chaque mot comporte de rimes, est incapable d'exprimer une idée quelconque;

Que la phrase poétique peut imiter (et par là elle touche à l'art musical et à la science mathématique) la ligne horizontale, la ligne droite ascendante, la ligne droite descendante; qu'elle peut monter à pic vers le ciel, sans essoufflement, ou descendre perpendiculairement vers l'enfer avec la vélocité de toute pesanteur; qu'elle peut suivre la spirale, décrire la parabole, ou le zigzag figurant une série d'angles superposés;

Que la poésie se rattache aux arts de la peinture, de la cuisine et du cosmétique par la possibilité d'exprimer toute sensation de suavité ou d'amertume, de béatitude ou d'horreur, par l'accouplement de tel substantif avec tel adjectif, analogue ou contraire;

Comment, appuyé sur mes principes et disposant de la science que je me charge de lui enseigner en vingt leçons, tout homme devient capable de composer une tragédie qui ne sera pas plus sifflée qu'une autre, ou d'aligner un poème de la longueur nécessaire pour être aussi ennuyeux que tout poème épique connu.

Tâche difficile que de s'élever vers cette insensibilité divine! Car moi-même, malgré les plus louables efforts je n'ai su résister au désir de plaire à mes contemporains, comme l'attestent en quelques endroits, apposées comme un fard, certaines basses flatteries adressées à la démocratie, et même quelques ordures destinées à me faire pardonner la tristesse de mon sujet. Mais MM. les journalistes s'étant montrés ingrats envers les caresses de ce genre, j'en ai supprimé la trace, autant qu'il m'a été possible, dans cette nouvelle édition.

Je me propose, pour vérifier de nouveau l'excellence de ma méthode, de l'appliquer prochainement à la célébration des jouissances de la dévotion et des ivresses de la gloire militaire, bien que je ne les aie jamais connues.

Note sur les plagiats[11]. — Thomas Gray. Edgar Poë (2 passages). Longfellow (2 passages). Stace. Virgile (tout le morceau d'_Andromaque_). Eschyle. Victor Hugo.

* * *

Tranquille comme un sage et doux comme un maudit[12]. J'ai dit: Je t'aime, ô ma très belle, ô ma charmante... Que de fois... Tes débauches sans soif et tes amours sans âme, Ton goût de l'infini Qui partout, dans le mal lui-même, se proclame,

Tes bombes, tes poignards, tes victoires, tes fêtes, Tes faubourgs mélancoliques, Tes hôtels garnis, Tes jardins pleins de soupirs et d'intrigues, Tes temples vomissant la prière en musique, Tes désespoirs d'enfant, tes jeux de vieille folle, Tes découragements;

Et tes feux d'artifice, éruptions de joie, Qui font rire le Ciel, muet et ténébreux.

Ton vice vénérable étalé dans la soie,

Et ta vertu risible, au regard malheureux, Douce, s'extasiant au luxe qu'il déploie.

Tes principes sauvés et tes lois conspuées, Tes monuments hautains où s'accrochent les brumes, Tes dômes de métal qu'enflamme le soleil, Tes reines de théâtre aux voix enchanteresses, Tes tocsins, tes canons, orchestre assourdissant, Tes magiques pavés dressés en forteresses,

Tes petits orateurs, aux enflures baroques, Prêchant l'amour, et puis tes égouts pleins de sang, S'engouffrant dans l'Enfer comme des Orénoques,

Tes anges, tes bouffons neufs aux vieilles défroques. Anges revêtus d'or, de pourpre et d'hyacinthe, O vous, soyez témoins que j'ai fait mon devoir Comme un parfait chimiste et comme une âme sainte.

Car j'ai de chaque chose extrait la quintessence,

Tu m'as donné ta boue et j'en ai fait de l'or.

[Footnote 6: Eugène Crépet, _Œuvres posthumes_, etc.]

[Footnote 7: Rapprocher ce paragraphe des _Notes_ qui suivent la _Troisième version._ (Note de l'éditeur des _Œuvres posthumes._ Mercure de France, 1908.)]

[Footnote 8: Ce passage donnerait à' penser que cette «deuxième version» était destinée à préfacer non la 2e édition des _Fleurs_, mais une troisième dont, après la mort du poète, on trouva le projet arrêté dans ses notes. (Note du collecteur des _Œuvres posthumes_, Mercure de France, MCMXV.)]

[Footnote 9: Il s'agit ici évidemment des pièces qui composent l'_Appendice_ de l'édition définitive. (Note du collecteur des _Œuvres posthumes_, Mercure de France, MCMXV.)]

[Footnote 10: Rapprocher de cette phrase celle-ci, qui se trouve au début de la préface des _Paradis artificiels_: «Pour digérer le bonheur naturel comme l'artificiel, il faut avoir le courage de l'avaler, et ceux qui mériteraient peut-être le bonheur sont justement ceux-là à qui la félicité, telle que la conçoivent les mortels, a toujours fait l'effet d'un vomitif.» (Note de M. Eugène Crépet.)]

[Footnote 11: Cette phrase semble se rapporter à la dernière ligne de la seconde préface. C'est une liste des imitations que Baudelaire a faites des poètes dont il cite les noms. (_Note de M. Eugène Crépet._)]

[Footnote 12: Cette pièce, restée à l'état d'ébauche, devait faire partie de la 2e édition des _Fleurs._ (V. _Lettres_, juillet ou août 1860.) L'idée première en a été reprise dans le sonnet _Épilogue_ qui termine les _Petits Poèmes en prose_ (Œuvres complètes, t. IV.)--Cf. _Lettres_, lettre à Poulet-Malassis, juillet ou août 1860.]

(Note du collecteur des _Œuvres posthumes_, Mercure de France, MCMXV. Le sonnet _Épilogue_ est en réalité une tierce-rime.)]

PIÈCES AJOUTÉES DANS LA SECONDE ÉDITION (1861)

L'ALBATROS

Souvent pour s'amuser, les hommes d'équipage Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers, Qui suivent, indolents compagnons de voyage, Le navire glissant sur les gouffres amers.

A peine les ont-ils déposés sur les planches Que ces rois de l'azur, maladroits et honteux, Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches Comme des avirons traîner à côté d'eux.