L'Oeuvre Poètique de Charles Baudelaire: Les Fleurs du Mal
Part 5
Lesbos, où les Phrynés l'une et l'autre s'attirent, Où jamais un soupir ne resta sans écho, A l'égal de Paphos les étoiles t'admirent, Et Vénus à bon droit peut jalouser Sapho! --Lesbos, où les Phrynés l'une et l'autre s'attirent;
Lesbos, terre des nuits chaudes et langoureuses Qui font qu'à leurs miroirs, stérile volupté, Les filles aux yeux creux, de leurs corps amoureuses, Caressent les fruits mûrs de leur nubilité. Lesbos, terre des nuits chaudes et langoureuses,
Laisse du vieux Platon se froncer l'œil austère; Tu tires ton pardon de l'excès des baisers, Reine du doux empire, aimable et noble terre, Et des raffinements toujours inépuisés, Laisse du vieux Platon se froncer l'œil austère.
Tu tires ton pardon de l'éternel martyre Infligé sans relâche aux cœurs ambitieux, Qu'attire loin de nous le radieux sourire Entrevu vaguement au bord des autres deux; Tu tires ton pardon de l'éternel martyre!
Qui des dieux osera, Lesbos, être ton juge Et condamner ton front pâli dans les travaux, Si ses balances d'or n'ont pesé le déluge De larmes qu'à la mer ont versé tes ruisseaux? Qui des dieux osera, Lesbos, être ton juge?
Que nous veulent les lois du juste et de l'injuste? Vierges au cœur sublime, honneur de l'Archipel, Votre religion comme une autre est auguste Et l'amour se rira de l'enfer et du ciel... --Que nous veulent les lois du juste et de l'injuste?
Car Lesbos, entre tous, m'a choisi sur la terre Pour chanter le secret de ses vierges en fleur, Et je fus dès l'enfance admis au noir mystère Des rires effrénés mêlés au sombre pleur... Car Lesbos, entre tous, m'a choisi sur la terre,
Et, depuis lors, je veille au sommet de Leucate, Comme une sentinelle à l'œil perçant et sûr Qui guette nuit et jour brick, tartane ou frégate, Dont les formes au loin frissonnent dans l'azur. --Et, depuis lors, je veille au sommet de Leucate,
Pour savoir si la mer est indulgente et bonne, Et parmi les sanglots dont le roc retentit, Un soir ramènera vers Lesbos qui pardonne Le cadavre adoré de Sapho qui partit Pour savoir si la mer est indulgente et bonne!
De la mâle Sapho, l'amante, et le poète, Plus belle que Vénus par ses mornes pâleurs, --L'œil d'azur est vaincu par l'œil noir, que tachète Le cercle ténébreux tracé par les douleurs De la mâle Sapho, l'amante et le poète!
--Plus belle que Vénus se dressant sur le monde Et versant les trésors de sa sérénité Et le rayonnement de sa jeunesse blonde Sur le vieil Océan de sa fille enchanté Plus belle que Vénus se dressant sur le monde!
--De Sapho qui mourut le jour de son blasphème, Quand, insultant le rite et le culte inventé, Elle fit son beau corps la pâture suprême D'un brutal dont l'orgueil punit l'impiété... De Sapho qui mourut le jour de son blasphème.
Et c'est depuis ce temps que Lesbos se lamente, Et, malgré les honneurs que lui rend l'univers, S'enivre chaque nuit du cri de la tourmente Que poussent vers les cieux ses rivages déserts; Et c'est depuis ce temps que Lesbos se lamente!
VARIANTE DES _ÉPAVES_
_Avant-dernière strophe_, 1er _vers._
--De celle qui mourut le jour de son blasphème.
FEMMES DAMNÉES (_Pièce condamnée_)
A la pâle clarté des lampes languissantes, Sur de profonds coussins tout imprégnés d'odeur, Hippolyte rêvait aux caresses puissantes Qui levaient le rideau de sa jeune candeur.
Elle cherchait d'un œil troublé par la tempête De sa naïveté le ciel déjà lointain, Ainsi qu'un voyageur qui retourne la tête Vers les horizons bleus dépassés le matin.
De ses yeux amortis, les paresseuses larmes, L'air brisé, la stupeur, la morne volupté, Ses bras vaincus, jetés comme de vaines armes, Tout servait, tout parait sa fragile beauté.
Étendue à ses pieds, calme et pleine de joie, Delphine la couvait avec des yeux ardents, Comme un animal fort qui surveille une proie Après l'avoir d'abord marquée avec les dents.
Beauté forte à genoux devant la beauté frêle, Superbe, elle humait voluptueusement Le vin de son triomphe et s'allongeait vers elle Comme pour recueillir un doux remerciement.
Elle cherchait dans l'œil de sa pâle victime Le cantique muet que chante le plaisir, Et cette gratitude infinie et sublime Qui sort de la paupière ainsi qu'un long soupir:
--«Hippolyte, cher cœur, que dis-tu de ces choses? Comprends-tu maintenant qu'il ne faut pas offrir L'holocauste sacré de tes premières roses Aux souffles violents qui pourraient les flétrir?
Mes baisers sont légers comme ces éphémères Qui caressent le soir les grands lacs transparents, Et ceux de ton amant creuseront leurs ornières Comme des chariots ou des socs déchirants;
Ils passeront sur toi comme un lourd attelage De chevaux et de bœufs aux sabots sans pitié... Hippolyte, ô ma sœur! tourne donc ton visage, Toi mon âme et mon cœur, mon tout et ma moitié,
Tourne vers moi tes yeux pleins d'azur et d'étoiles! Pour un de ces regards charmants, baume divin, Des plaisirs plus obscurs je lèverai les voiles Et je t'endormirai dans un rêve sans fin!»
Mais Hippolyte alors, levant sa jeune tête: --«Je ne suis point ingrate et ne me repens pas; Ma Delphine, je souffre et je suis inquiète Comme après un nocturne et terrible repas.
Je sens fondre sur moi de lourdes épouvantes Et de noirs bataillons de fantômes épars Qui veulent me conduire en des routes mouvantes Qu'un horizon sanglant ferme de toutes parts.
Avons-nous donc commis une action étrange? Explique si tu peux mon trouble et mon effroi: Je frissonne de peur quand tu me dis: Mon ange! Et cependant je sens ma bouche aller vers toi.
Ne me regarde pas ainsi, toi, ma pensée, Toi que j'aime à jamais, ma sœur d'élection, Quand même tu serais une embûche dressée Et le commencement de ma perdition!»
Delphine, secouant sa crinière tragique, Et comme trépignant sur le trépied de fer, L'œil fatal, répondit d'une voix despotique: --«Qui donc devant l'amour ose parler d'enfer?
Maudit soit à jamais le rêveur inutile Qui voulut le premier, dans sa stupidité, S'éprenant d'un problème insoluble et stérile, Aux choses de l'amour mêler l'honnêteté!
Celui qui veut unir dans un accord mystique L'ombre avec la chaleur, la nuit avec le jour Ne chauffera jamais son corps paralytique A ce rouge soleil que l'on nomme l'amour!
Va, si tu veux, chercher un fiancé stupide; Cours offrir un cœur vierge à ses cruels baisers; Et pleine de remords et d'horreur, et livide. Tu me rapporteras tes seins stigmatisés;
On ne peut ici-bas contenter qu'un seul maître!» Mais l'enfant, épanchant une immense douleur, Cria soudain:--«Je sens s'élargir dans mon être Un abîme béant; cet abîme est mon cœur,
Brûlant comme un volcan, profond comme le vide; Rien ne rassasiera ce monstre gémissant, Et ne rafraichira la soif de l'Euménide, Qui, la torche à la main, le brûle jusqu'au sang.
Que nos rideaux fermés nous séparent du monde, Et que la lassitude amène le repos! Je veux m'anéantir dans ta gorge profonde, Et trouver sur ton sein la fraîcheur des tombeaux.»
Descendez, descendez, lamentables victimes, Descendez le chemin de l'enfer éternel; Plongez au plus profond du gouffre où tous les crimes, Flagellés par un vent qui ne vient pas du ciel,
Bouillonnent pêle-mêle avec un bruit d'orage; Ombres folles, courez au but de vos désirs; Jamais vous ne pourrez assouvir votre rage, Et votre châtiment naîtra de vos plaisirs.
Jamais un rayon frais n'éclaira vos cavernes; Par les fentes des murs des miasmes fiévreux Filent en s'enflammant ainsi que des lanternes Et pénètrent vos corps de leurs parfums affreux.
L'âpre stérilité de votre jouissance Altère votre soif et raidit votre peau, Et le vent furibond de la concupiscence Fait claquer votre chair ainsi qu'un vieux drapeau.
Loin des peuples vivants, errantes, condamnées, A travers les déserts courez comme les loups; Faites votre destin, âmes désordonnées, Et fuyez l'infini que vous portez en vous!
FEMMES DAMNÉES
Comme un bétail pensif sur le sable couchées, Elles tournent leurs yeux vers l'horizon des mers, Et leurs pieds se cherchant et leurs mains rapprochées Ont de douces langueurs et des frissons amers.
Les unes, cœurs épris des longues confidences, Dans le fond des bosquets où jasent les ruisseaux, Vont épelant l'amour des craintives enfances Et creusent le bois vert des jeunes arbrisseaux;
D'autres, comme des sœurs, marchent lentes et graves A travers les rochers pleins d'apparitions, Où saint Antoine a vu surgir comme des laves Les seins nus et pourprés de ses tentations;
Il en est, aux lueurs des résines croulantes, Qui dans le creux muet des vieux antres païens T'appellent au secours de leurs fièvres hurlantes, O Bacchus, endormeur des remords anciens!
Et d'autres, dont la gorge aime les scapulaires, Qui, recélant un fouet sous leurs longs vêtements, Mêlent, dans le bois sombre et les nuits solitaires, L'écume du plaisir aux larmes des tourments.
O vierges, ô démons, ô monstres, ô martyres, De la réalité grands esprits contempleurs, Chercheuses d'infini, dévotes et satyres, Tantôt pleines de cris, tantôt pleines de pleurs,
Vous que dans votre enfer mon âme a poursuivies, Pauvres sœurs, je vous aime autant que je vous plains, Pour vos mornes douleurs, vos soifs inassouvies, Et les urnes d'amour dont vos grands cœurs sont pleins!
LES DEUX BONNES SŒURS
La Débauche et la Mort sont deux aimables filles, Prodigues de baisers et riches de santé, Dont le flanc toujours vierge et drapé de guenilles Sous l'éternel labeur n'a jamais enfanté.
Au poète sinistre, ennemi des familles, Favori de l'enfer, courtisan mal renté, Tombeaux et lupanars montrent sous leurs charmilles Un lit que le remords n'a jamais fréquenté.
Et la bière et l'alcôve en blasphèmes fécondes Nous offrent tour à tour, comme deux bonnes sœurs, De terribles plaisirs et d'affreuses douceurs.
Quand veux-tu m'enterrer, Débauche aux bras immondes? O Mort, quand viendras-tu, sa rivale en attraits, Sur ses myrtes infects enter tes noirs cyprès?
VARIANTE DE LA PREMIÈRE ÉDITION
1er _quatrain_, 2e _vers._
Prodigues de baisers, robustes de santé.
LA FONTAINE DE SANG
Il me semble parfois que mon sang coule à flots, Ainsi qu'une fontaine aux rythmiques sanglots. Je l'entends bien qui coule avec un long murmure, Mais je me tâte en vain pour trouver la blessure.
A travers la cité, comme dans un champ clos, Il s'en va, transformant les pavés en îlots, Désaltérant la soif de chaque créature, Et partout colorant en rouge la nature.
J'ai demandé souvent à des vins capiteux D'endormir pour un jour la terreur qui me mine; De vin rend l'œil plus clair et l'oreille plus fine!
J'ai cherché dans l'amour un sommeil oublieux; Mais l'amour n'est pour moi qu'un matelas d'aiguilles Fait pour donner à boire à ces cruelles filles!
ALLÉGORIE
C'est une femme belle et de riche encolure, Qui laisse dans son vin traîner sa chevelure. Les griffes de l'amour, les poisons du tripot, Tout glisse et tout s'émousse au granit de sa peau. Elle rit à la Mort et nargue la Débauche, Ces monstres dont la main, qui toujours gratte et fauche, Dans ses jeux destructeurs a pourtant respecté De ce corps ferme et droit la rude majesté. Elle marche en déesse et repose en sultane; Elle a dans le plaisir la foi mahométane, Et dans ses bras ouverts, que remplissent ses seins, Elle appelle des yeux la race des humains. Elle croit, elle sait, cette vierge inféconde Et pourtant nécessaire à la marche du monde, Que la beauté du corps est un sublime don Qui de toute infamie arrache le pardon. Elle ignore l'Enfer comme le Purgatoire, Et quand l'heure viendra d'entrer dans la Nuit noire, Elle regardera la face de la Mort, Ainsi qu'un nouveau-né,--sans haine et sans remords.
LA BÉATRICE
Dans des terrains cendreux, calcinés, sans verdure, Comme je me plaignais un jour à la nature, Et que de ma pensée, en vaguant au hasard, J'aiguisais lentement sur mon cœur le poignard, Je vis en plein midi descendre sur ma tête Un nuage funèbre et gros d'une tempête, Qui portait un troupeau de démons vicieux, Semblables à des nains cruels et curieux. A me considérer froidement ils se mirent, Et, comme des passants sur un fou qu'ils admirent, Je les entendis rire et chuchoter entre eux, En échangeant maint signe et maint clignement d'yeux:
«Contemplons à loisir cette caricature Et cette ombre d'Hamlet imitant sa posture, Le regard indécis et les cheveux au vent. N'est-ce pas grand'pitié de voir ce bon vivant, Ce gueux, cet histrion en vacances, ce drôle, Parce qu'il sait jouer artistement son rôle, Vouloir intéresser au chant de ses douleurs Les aigles, les grillons, les ruisseaux et les fleurs, Et même à nous, auteurs de ces vieilles rubriques. Réciter en hurlant ses tirades publiques?»
J'aurais pu (mon orgueil aussi haut que les monte Domine la nuée et le cri des démons) Détourner simplement ma tête souveraine, Si je n'eusse pas vu parmi leur troupe obscène. Crime qui n'a pas fait chanceler le soleil! La reine de mon cœur au regard nonpareil, Qui riait avec eux de ma sombre détresse Et leur versait parfois quelque sale caresse.
VARIANTES DE LA PREMIÈRE ÉDITION
_Dernière strophe_, 2e _et_ 3e _vers._
Recevrait sans bouger le choc de cent démons!-- Détourner froidement ma tête souveraine,
LES MÉTAMORPHOSES DU VAMPIRE (_Pièce condamnée_)
La femme cependant de sa bouche de fraise, En se tordant ainsi qu'un serpent sur la braise, Et pétrissant ses seins sur le fer de son busc, Laissait couler ces mots tout imprégnés de musc: --«Moi j'ai la lèvre humide, et je sais la science De perdre au fond d'un lit l'antique conscience. Je sèche tous les pleurs sur mes seins triomphants Et fais rire les vieux du rire des enfants. Je remplace, pour qui me voit nue et sans voiles, La lune, le soleil, le ciel et les étoiles! Je suis, mon cher savant, si docte aux voluptés, Lorsque j'étouffe un homme en mes bras veloutés, Ou lorsque j'abandonne aux morsures mon buste, Timide et libertine et fragile et robuste, Que sur ces matelas qui se pâment d'émoi Les Anges impuissants se damneraient pour moi.»
Quand elle eut de mes os sucé toute la moelle, Et que languissamment je me tournai vers elle Pour lui rendre un baiser d'amour, je ne vis plus Qu'une outre aux flancs gluants toute pleine de pus! Je fermai les deux yeux dans ma froide épouvante, Et, quand je les rouvris à la clarté vivante, A mes côtés, au lieu du mannequin puissant Qui semblait avoir fait provision de sang, Tremblaient confusément des débris de squelette Qui d'eux-mêmes rendaient le cri d'une girouette Ou d'une enseigne, au bout d'une tringle de fer, Que balance le vent pendant les nuits d'hiver.
VARIANTE DES «ÉPAVES»
12e _vers._
Lorsque j'étouffe un homme en mes bras redoutés,
UN VOYAGE A CYTHÈRE
Mon cœur, comme un oiseau, voltigeait tout joyeux Et planait librement à l'entour des cordages; Le navire roulait sous un ciel sans nuages, Comme un ange enivré du soleil radieux.
Quelle est cette île triste et noire?--C'est Cythère, Nous dit-on, un pays fameux dans les chansons, Eldorado banal de tous les vieux garçons. Regardez! après tout, c'est une pauvre terre.
--Ile des doux secrets et des fêtes du cœur! De l'antique Vénus le superbe fantôme Au-dessus de tes mers plane comme un arome, Et charge les esprits d'amour et de langueur.
Belle île aux myrtes verts, pleine de fleurs écloses, Vénérée à jamais par toute nation, Où les soupirs des cœurs en adoration Roulent comme l'encens sur un jardin de roses
Ou le roucoulement éternel d'un ramier! --Cythère n'était plus qu'un terrain des plus maigres, Un désert rocailleux troublé par des cris aigres. J'entrevoyais pourtant un objet singulier!
Ce n'était pas un temple aux ombres bocagères, Où la jeune prêtresse, amoureuse des fleurs, Allait, le corps brûlé de secrètes chaleurs, Entre-bâillant sa robe aux brises passagères;
Mais voilà qu'en rasant la côte d'assez près Pour troubler les oiseaux avec nos voiles blanches, Nous vîmes que c'était un gibet à trois branches, Du ciel se détachant en noir, comme un cyprès.
De féroces oiseaux perchés sur leur pâture Détruisaient avec rage un pendu déjà mûr, Chacun plantant, comme un outil, son bec impur Dans tous les coins saignants de cette pourriture;
Les yeux étaient deux trous, et du ventre effondré Les intestins pesants lui coulaient sur les cuisses, Et ses bourreaux, gorgés de hideuses délices, L'avaient à coups de bec absolument châtré.
Sous les pieds, un troupeau de jaloux quadrupèdes, Le museau relevé, tournoyait et rôdait; Une plus grande bête au milieu s'agitait Comme un exécuteur entouré de ses aides.
Habitant de Cythère, enfant d'un ciel si beau, Silencieusement tu souffrais ces insultes En expiation de tes infâmes cultes Et des péchés qui t'ont interdit le tombeau.
Ridicule pendu, tes douleurs sont les miennes! Je sentis, à l'aspect de tes membres flottants, Comme un vomissement, remonter vers mes dents Le long fleuve de fiel des douleurs anciennes;
Devant toi, pauvre diable au souvenir si cher, J'ai senti tous les becs et toutes les mâchoires Des corbeaux lancinants et des panthères noires Qui jadis aimaient tant à triturer ma chair.
--Le ciel était charmant, la mer était unie; Pour moi tout était noir et sanglant désormais, Hélas! et j'avais, comme en un suaire épais, Le cœur enseveli dans cette allégorie.
Dans ton île, ô Vénus! je n'ai trouvé debout Qu'un gibet symbolique ou pendait mon image... --Ah! Seigneur! donnez-moi la force et le courage De contempler mon cœur et mon corps sans dégoût!
VARIANTE DE LA PREMIÈRE ÉDITION
1er _vers._
Mon cœur se balançait comme un ange joyeux
L'AMOUR ET LE CRANE
VIEUX-CUL-DE-LAMPE
L'Amour est assis sur le crâne De l'humanité, Et sur ce trône le profane, Au rire effronté,
Souffle gaîment des bulles rondes Qui montent dans l'air, Comme pour rejoindre les mondes Au fond de l'éther.
Le globe lumineux et frêle Prend un grand essor, Crève et crache son âme grêle Comme un songe d'or.
J'entends le crâne à chaque bulle Prier et gémir: «Ce jeu féroce et ridicule, Quand doit-il finir?
«Car ce que ta bouche cruelle Éparpille en l'air, Monstre assassin, c'est ma cervelle, Mon sang et ma chair!»
RÉVOLTE
_Parmi les morceaux suivants, le plus caractérisé a déjà paru dans un des principaux recueils littéraires de Paris, où il n'a été considère, du moins par les gens d'esprit, que pour ce qu'il est véritablement: le pastiche des raisonnements de l'ignorance et de la fureur. Fidèle à son douloureux programme, l'auteur des_ Fleurs du Mal _a dû, en parfait comédien, façonner son esprit à tous les sophismes comme à toutes les corruptions. Cette déclaration candide n'empêchera pas sans doute les critiques honnêtes de le ranger parmi les théologiens de la populace et de l'accuser d'avoir regretté pour Notre Sauveur Jésus-Christ, pour la victime éternelle et volontaire, le rôle d'un conquérant, d'un Attila égalitaire et dévastateur. Plus d'un adressera sans doute au Ciel les actions de grâces habituelles du Pharisien: «Merci, mon Dieu, qui n'avez pas permis que je fusse semblable à ce poète infâme!_»[5]
LE RENIEMENT DE SAINT-PIERRE
Qu'est-ce que Dieu fait donc de ce flot d'anathèmes Qui monte tous les jours vers ses chers Séraphins? Comme un tyran gorgé de viande et de vins, Il s'endort au doux bruit de nos affreux blasphèmes.
Les sanglots des martyrs et des suppliciés Sont une symphonie enivrante sans doute, Puisque, malgré le sang que leur volupté coûte, Les Cieux ne s'en sont point encore rassasiés!
--Ah! Jésus, souviens-toi du Jardin des Olives! Dans ta simplicité tu priais à genoux Celui qui dans son ciel riait au bruit des clous Que d'ignobles bourreaux plantaient dans tes chairs vives,
Lorsque tu vis cracher sur ta divinité La crapule du corps de garde et des cuisines, Et lorsque tu sentis s'enfoncer les épines Dans ton crâne où vivait l'immense Humanité;
Quand de ton corps brisé la pesanteur horrible Allongeait tes deux bras distendus, que ton sang Et ta sueur coulaient de ton front pâlissant, Quand tu fus devant tous posé comme une cible,
Rêvais-tu de ces jours si brillants et si beaux Où tu vins pour remplir l'éternelle promesse, Où tu foulais, monté sur une douce ânesse, Des chemins tout jonchés de fleurs et de rameaux,
Où, le cœur tout gonflé d'espoir et de vaillance, Tu fouettais tous ces vils marchands à tour de bras, Où tu fus maître enfin? Le remords n'a-t-il pas Pénétré dans ton flanc plus avant que la lance?
--Certes, je sortirai, quant à moi, satisfait D'un monde où l'action n'est pas la sœur du rêve; Puissé-je user du glaive et périr par le glaive! Saint Pierre a renié Jésus... il a bien fait!
VARIANTE DE LA PREMIÈRE ÉDITION
2e _strophe_, 4e _vers._
Les cieux ne s'en sont point encor rassasiés!
ABEL ET CAÏN
I
Race d'Abel, dors, bois et mange; Dieu te sourit complaisamment.
Race de Caïn, dans la fange Rampe et meurs misérablement.
Race d'Abel, ton sacrifice Flatte le nez du Séraphin!
Race de Caïn, ton supplice Aura-t-il jamais une fin?
Race d'Abel, vois tes semailles Et ton bétail venir à bien;
Race de Caïn, tes entrailles Hurlent la faim comme un vieux chien.
Race d'Abel, chauffe ton ventre A ton foyer patriarcal;
Race de Caïn, dans ton antre Tremble de froid, pauvre chacal!
Race d'Abel, aime et pullule! Ton or fait aussi des petits.
Race de Caïn, cœur qui brûle, Prends garde à ces grands appétits.
Race d'Abel, tu croîs et broutes Comme les punaises des bois!
Race de Caïn, sur les routes Traîne ta famille aux abois
II
Ah! race d'Abel, ta charogne Engraissera le sol fumant!
Race de Caïn, ta besogne N'est pas faite suffisamment;
Race d'Abel, voici ta honte: Le fer est vaincu par l'épieu!
Race de Caïn, au ciel monte Et sur la terre jette Dieu!
VARIANTES DE LA PREMIÈRE ÉDITION
9e _et_ 10e _distiques._
Race d'Abel, sans peur pullule: L'argent fait aussi des petits;
Race de Caïn, ton cœur brûle, Éteins ces cruels appétits.
LES LITANIES DE SATAN
O toi, le plus savant et le plus beau des Anges, Dieu trahi par le sort et privé de louanges,
O Satan, prends pitié de ma longue misère!
O Prince de l'exil, à qui l'on a fait tort, Et qui, vaincu, toujours te redresses plus fort,
O Satan, prends pitié de ma longue misère!
Toi qui sais tout, grand roi des choses souterraines, Guérisseur familier des angoisses humaines,
O Satan, prends pitié de ma longue misère!
Toi qui, même aux lépreux, aux parias maudits, Enseignes par l'amour le goût du Paradis,
O Satan, prends pitié de ma longue misère!
O toi qui de la Mort, ta vieille et forte amante, Engendras l'Espérance,--une folle charmante!
O Satan, prends pitié de ma longue misère!
Toi qui fais au proscrit ce regard calme et haut Qui damne tout un peuple autour d'un échafaud,
O Satan, prends pitié de ma longue misère!
Toi qui sais en quels coins des terres envieuses Le Dieu jaloux cacha les pierres précieuses,
O Satan, prends pitié de ma longue misère!
Toi dont l'œil clair connaît les profonds arsenaux Où dort enseveli le peuple des métaux,
O Satan, prends pitié de ma longue misère!
Toi dont la large main cache les précipices Au somnambule errant au bord des édifices,
O Satan, prends pitié de ma longue misère!
Toi qui, magiquement, assouplis les vieux os De l'ivrogne attardé foulé par les chevaux,
O Satan, prends pitié de ma longue misère!
Toi qui, pour consoler l'homme frêle qui souffre. Nous appris à mêler le salpêtre et le soufre,
O Satan, prends pitié de ma longue misère!
Toi qui poses ta marque, ô complice subtil, Sur le front du Crésus impitoyable et vil,
O Satan, prends pitié de ma longue misère!
Toi qui mets dans les yeux et dans le cœur des filles Le culte de la plaie et l'amour des guenilles,
O Satan, prends pitié de ma longue misère!
Bâton des exilés, lampe des inventeurs, Confesseur des pendus et des conspirateurs,
O Satan, prends pitié de ma longue misère!
Père adoptif de ceux qu'en sa noire colère Du Paradis terrestre a chassés Dieu le Père,
O Satan, prends pitié de ma longue misère!
PRIÈRE