L'Oeuvre Poètique de Charles Baudelaire: Les Fleurs du Mal

Part 4

Chapter 43,886 wordsPublic domain

Sans remuer ils se tiendront Jusqu'à l'heure mélancolique Où, poussant le soleil oblique, Les ténèbres s'établiront.

Leur attitude au sage enseigne Qu'il faut en ce monde qu'il craigne Le tumulte et le mouvement;

L'homme ivre d'une ombre qui passe Porte toujours le châtiment D'avoir voulu changer de place.

LA CLOCHE FÊLÉE

Il est amer et doux, pendant les nuits d'hiver, D'écouter, près du feu qui palpite et qui fume, Les souvenirs lointains lentement s'élever Au bruit des carillons qui chantent dans la brume.

Bienheureuse la cloche au gosier vigoureux Qui, malgré sa vieillesse, alerte et bien portante, Jette fidèlement son cri religieux, Ainsi qu'un vieux soldat qui veille sous la tente!

Moi, mon âme est fêlée, et lorsque en ses ennuis Elle veut de ses chants peupler l'air froid des nuits, Il arrive souvent que sa voix affaiblie

Semble le râle épais d'un blessé qu'on oublie Au bord d'un lac de sang, sous un grand tas de morts, Et qui meurt, sans bouger, dans d'immenses efforts!

SPLEEN

Pluviôse, irrité contre la vie entière, De son urne à grands flots verse un froid ténébreux Aux pâles habitants du voisin cimetière Et la mortalité sur les faubourgs brumeux.

Mon chat sur le carreau cherchant une litière Agite sans repos son corps maigre et galeux; L'âme d'un vieux poète erre dans la gouttière Avec la triste voix d'un fantôme frileux.

Le bourdon se lamente, et la bûche enfumée Accompagne en fausset la pendule enrhumée, Cependant qu'en un jeu plein de sales parfums,

Héritage fatal d'une vieille hydropique, Le beau valet de cœur et la dame de pique Causent sinistrement de leurs amours défunts.

VARIANTE DE LA PREMIÈRE ÉDITION

2e _quatrain_, 3e _vers._

L'ombre d'un vieux poète erre dans la gouttière

SPLEEN

J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans.

Un gros meuble à tiroirs encombré de bilans, De vers, de billets doux, de procès, de romances, Avec de lourds cheveux roulés dans des quittances, Cache moins de secrets que mon triste cerveau. C'est une pyramide, un immense caveau, Qui contient plus de morts que la fosse commune.

--Je suis un cimetière abhorré de la lune, Où, comme des remords, se traînent de longs vers Qui s'acharnent toujours sur mes morts les plus chers. Je suis un vieux boudoir plein de roses fanées, Où gît tout un fouillis de modes surannées, Où les pastels plaintifs et les pâles Boucher, Seuls, respirent l'odeur d'un flacon débouché.

Rien n'égale en longueur les boiteuses journées, Quand sous les lourds flocons des neigeuses années L'Ennui, fruit de la morne incuriosité, Prend les proportions de l'immortalité.

--Désormais tu n'es plus, ô matière vivante! Qu'un granit entouré d'une vague épouvante, Assoupi dans le fond d'un Sahara brumeux! Un vieux sphinx ignoré du monde insoucieux, Oublié sur la carte, et dont l'humeur farouche Ne chante qu'aux rayons du soleil qui se couche!

VARIANTE DE LA PREMIÈRE ÉDITION

14e _vers._

Hument le vieux parfum d'un flacon débouché.

SPLEEN

Je suis comme le roi d'un pays pluvieux, Riche, mais impuissant, jeune et pourtant très vieux, Qui, de ses précepteurs méprisant les courbettes, S'ennuie avec ses chiens comme avec d'autres bêtes. Rien ne peut l'égayer, ni gibier, ni faucon, Ni son peuple mourant en face du balcon. Du bouffon favori la grotesque ballade Ne distrait plus le front de ce cruel malade; Son lit fleurdelisé se transforme en tombeau, Et les dames d'atour, pour qui tout prince est beau, Ne savent plus trouver d'impudique toilette Pour tirer un souris de ce jeune squelette. Le savant qui lui fait de l'or n'a jamais pu De son être extirper l'élément corrompu, Et dans ces bains de sang qui des Romains nous viennent, Et dont sur leurs vieux jours les puissants se souviennent, Il n'a su réchauffer ce cadavre hébété Où coule au lieu de sang l'eau verte du Léthé.

VARIANTE DE LA PREMIÈRE ÉDITION

_Avant-dernier vers._

Il n'a pas réchauffé ce cadavre hébété

SPLEEN

Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle Sur l'esprit gémissant en proie aux longs ennuis, Et que de l'horizon embrassant tout le cercle Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits;

Quand la terre est changée en un cachot humide, Où l'Espérance, comme une chauve-souris, S'en va battant les murs de son aile timide Et se cognant la tête à des plafonds pourris;

Quand la pluie étalant ses immenses traînées D'une vaste prison imite les barreaux, Et qu'un peuple muet d'infâmes araignées Vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux,

Des cloches tout à coup sautent avec furie Et lancent vers le ciel un affreux hurlement, Ainsi que des esprits errants et sans patrie Qui se mettent à geindre opiniâtrement.

--Et de longs corbillards, sans tambours ni musique, Défilent lentement dans mon âme; l'Espoir, Vaincu, pleure, et l'Angoisse atroce, despotique, Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir.

VARIANTES DE LA PREMIÈRE ÉDITION

1re _strophe_, 4e _vers._

Il nous fait un jour noir plus triste que les nuits;

3e _strophe_, 3e _vers._

Et qu'un peuple muet d'horribles araignées

5e _strophe_, 1er, 2e _et_ 3e _vers._

Et d'anciens corbillards, sans tambours ni musique, Défilent lentement dans mon âme; et, l'Espoir Pleurant comme un vaincu l'Angoisse despotique,

BRUMES ET PLUIES

O fins d'automne, hivers, printemps trempés de boue, Endormeuses saisons! je vous aime et vous loue D'envelopper ainsi mon cœur et mon cerveau D'un linceul vaporeux et d'un brumeux tombeau.

Dans cette grande plaine où l'autan froid se joue, Où, par les longues nuits, la girouette s'enroue, Mon âme, mieux qu'au temps du tiède renouveau, Ouvrira largement ses ailes de corbeau.

Rien n'est plus doux au cœur plein de choses funèbres, Et sur qui dès longtemps descendent les frimas, O blafardes saisons, reines de nos climats!

Que l'aspect permanent de vos pâles ténèbres, Si ce n'est par un soir sans lune, deux à deux, D'endormir la douleur sur un lit hasardeux.

VARIANTE DE LA PREMIÈRE ÉDITION

1er _quatrain_, 4e _vers._

D'un linceul vaporeux et d'un vague tombeau.

L'IRRÉMÉDIABLE

I

Une Idée, une Forme, un Être Parti de l'azur et tombé Dans un Styx bourbeux et plombé Où nul œil du Ciel ne pénètre;

Un Ange, imprudent voyageur Qu'a tenté l'amour du difforme, Au fond d'un cauchemar énorme Se débattant comme un nageur,

Et luttant, angoisses funèbres! Contre un gigantesque remous Qui va chantant comme les fous Et pirouettant dans les ténèbres;

Un malheureux ensorcelé Dans ses tâtonnements futiles, Pour fuir d'un lieu plein de reptiles, Cherchant la lumière et la clé;

Un damné descendant, sans lampe. Au bord d'un gouffre dont l'odeur Trahit l'humide profondeur, D'éternels escaliers sans rampe,

Où veillent des monstres visqueux Dont les larges yeux de phosphore Font une nuit plus noire encore Et ne rendent visibles qu'eux;

Un navire pris dans le pôle, Comme en un piège de cristal, Cherchant par quel détroit fatal Il est tombé dans cette geôle;

--Emblèmes nets, tableau parfait D'une fortune irrémédiable, Qui donne à penser que le Diable Fait toujours bien tout ce qu'il fait!

II

Tête-à-tête sombre et limpide Qu'un cœur devenu son miroir! Puits de vérité, clair et noir, Où tremble une étoile livide,

Un phare ironique, infernal Flambeau des grâces sataniques, Soulagement et gloire uniques. --La conscience dans le Mal!

A UNE MENDIANTE ROUSSE

Blanche fille aux cheveux roux, Dont la robe par ses trous Laisse voir la pauvreté Et la beauté,

Pour moi, poète chétif, Ton jeune corps maladif, Plein de taches de rousseur, A sa douceur.

Tu portes plus galamment Qu'une reine de roman Ses cothurnes de velours Tes sabots lourds.

Au lieu d'un haillon trop court, Qu'un superbe habit de cour Traîne à plis bruyants et longs Sur tes talons:

En place de bas troués, Que pour les yeux des roués, Sur ta jambe un poignard d'or Reluise encor;

Que des nœuds mal attachés Dévoilent pour nos péchés Tes deux beaux seins, radieux Comme tes yeux;

Que pour te déshabiller Tes bras se fassent prier Et chassent à coups mutins Les doigts lutins,

Perles de la plus belle eau, Sonnets de maître Belleau Par tes galants mis aux fers Sans cesse offerts,

Valetaille de rimeurs Te dédiant leurs primeurs Et contemplant ton soulier Sous l'escalier,

Maint page épris du hasard, Maint seigneur et maint Ronsard Épieraient pour le déduit Ton frais réduit!

Tu compterais dans tes lits Plus de baisers que de lis Et rangerais sous tes lois Plus d'un Valois!

--Cependant tu vas gueusant Quelque vieux débris gisant Au seuil de quelque Véfour De carrefour;

Tu vas lorgnant en dessous Des bijoux de vingt-neuf sous Dont je ne puis, oh! pardon! Te faire don.

Va donc, sans autre ornement, Parfum, perles, diamant, Que ta maigre nudité, O ma beauté.

VARIANTES DE LA PREMIÈRE ÉDITION

1re _strophe_, 1er _vers._

Ma blanchette aux cheveux roux

3e _strophe_, 2e _et_ 3e _vers._

Qu'une piqueuse d'amant Ses brodequins de velours.

6e _strophe_, 3e _et_ 4e _vers._

Ton sein plus blanc que du lait Tout nouvelet;

9e _strophe_, 3e _vers._

En reluquant ton soulier

10e _strophe_, 1er _vers._

Maint page ami du hasard.

LE JEU

Dans des fauteuils fanés des courtisanes vieilles, Pâles, le sourcil peint, l'œil câlin et fatal, Minaudant, et faisant de leurs pâles oreilles Tomber un cliquetis de pierre et de métal;

Autour des verts tapis des visages sans lèvre, Des lèvres sans couleur, des mâchoires sans dent, Et des doigts, convulsés d'une infernale fièvre, Fouillant la poche vide ou le sein palpitant;

Sous de sales plafonds un rang de pâles lustres Et d'énormes quinquets projetant leurs lueurs Sur des fronts ténébreux de poètes illustres Qui viennent gaspiller leurs sanglantes sueurs;

Voilà le noir tableau qu'en un rêve nocturne Je vis se dérouler sous mon œil clairvoyant. Moi-même, dans un coin de l'antre taciturne, Je me vis accoudé, froid, muet, enviant.

Enviant de ces gens la passion tenace, De ces vieilles putains la funèbre gaîté, Et tous gaillardement trafiquant à ma face, L'un de son vieil honneur, l'autre de sa beauté!

Et mon cœur s'effraya d'envier maint pauvre homme Courant avec ferveur à l'abîme béant, Et qui, soûl de son sang, préférerait en somme La douleur à la mort et l'enfer au néant.

VARIANTES DE LA PREMIÈRE ÉDITION

1re _strophe_, 2e, 3e _et_ 4e _vers._

--Fronts poudrés, sourcils peints sous des regards d'acier Qui s'en vont brimbalant à leurs maigres oreilles Un cruel et blessant tic tac de balancier.

Dernière _strophe_, 1er, 2e _et_ 3e _vers._

Et mon cœur s'effraya d'envier le pauvre homme Qui court avec ferveur à l'abîme béant Et, soûlé de son sang, préférerait en somme

LE CRÉPUSCULE DU SOIR

Voici le soir charmant, ami du criminel; Il vient comme un complice, à pas de loup; le ciel Se ferme lentement comme une grande alcôve, Et l'homme impatient se change en bête fauve.

O soir, aimable soir, désiré par celui Dont les bras, sans mentir, peuvent dire: «Aujourd'hui Nous avons travaillé!»--C'est le soir qui soulage Les esprits que dévore une douleur sauvage, Le savant obstiné dont le front s'alourdit, Et l'ouvrier courbé qui regagne son lit.

Cependant des démons malsains dans l'atmosphère S'éveillent lourdement, comme des gens d'affaire, Et cognent en volant les volets et l'auvent. A travers les lueurs que tourmente le vent, La Prostitution s'allume dans les rues; Comme une fourmilière elle ouvre ses issues;

Partout elle se fraye un occulte chemin, Ainsi que l'ennemi qui tente un coup de main; Elle remue au sein de la cité de fange Comme un ver qui dérobe à l'Homme ce qu'il mange. On entend çà et là les cuisines siffler, Les théâtres glapir, les orchestres ronfler;

Les tables d'hôte, dont le jeu fait les délices, S'emplissent de catins et d'escrocs, leurs complices, Et les voleurs, qui n'ont ni trêve ni merci, Vont bientôt commencer leur travail, eux aussi, Et forcer doucement les portes et les caisses Pour vivre quelques jours et vêtir leurs maîtresses.

Recueille-toi, mon âme, en ce grave moment, Et ferme ton oreille à ce rugissement. C'est l'heure où les douleurs des malades s'aigrissent! La sombre Nuit les prend à la gorge; ils finissent Leur destinée et vont vers le gouffre commun; L'hôpital se remplit de leurs soupirs.--Plus d'un Ne viendra plus chercher la soupe parfumée, Au coin du feu, le soir, auprès d'une âme aimée.

Encore la plupart n'ont-ils jamais connu La douceur du foyer, et n'ont jamais vécu!

LE CRÉPUSCULE DU MATIN

La diane chantait dans les cours des casernes, Et le vent du matin soufflait sur les lanternes.

C'était l'heure où l'essaim des rêves malfaisants Tord sur leurs oreillers les bruns adolescents; Où, comme un œil sanglant qui palpite et qui bouge, La lampe sur le jour fait une tache rouge; Où l'âme, sous le poids du corps revêche et lourd, Imite les combats de la lampe et du jour. Comme un visage en pleurs que les brises essuient, L'air est plein du frisson des choses qui s'enfuient, Et l'homme est las d'écrire et la femme d'aimer.

Les maisons çà et là commençaient à fumer. Les femmes de plaisir, la paupière livide, Bouche ouverte, dormaient de leur sommeil stupide; Les pauvresses, tramant leurs seins maigres et froids, Soufflaient sur leurs tisons et soufflaient sur leurs doigts, C'était l'heure où parmi le froid et la lésine S'aggravent les douleurs des femmes en gésine; Comme un sanglot coupé par un sang écumeux, Le chant du coq au loin déchirait l'air brumeux; Une mer de brouillards baignait les édifices, Et les agonisants dans le fond des hospices Poussaient leur dernier râle en hoquets inégaux. Les débauchés rentraient, brisés par leurs travaux. L'aurore grelottante en robe rose et verte S'avançait lentement sur la Seine déserte, Et le sombre Paris, en se frottant les yeux, Empoignait ses outils, vieillard laborieux.

* * *

La servante au grand cœur dont vous étiez jalouse, Et qui dort son sommeil sous une humble pelouse, Nous devrions pourtant lui porter quelques fleurs. Les morts, les pauvres morts, ont de grandes douleurs, Et quand Octobre souffle, émondeur des vieux arbres, Son vent mélancolique à l'entour de leurs marbres, Certes, ils doivent trouver les vivants bien ingrats De dormir, comme ils font, chaudement dans leurs draps, Tandis que, dévorés de noires songeries, Sans compagnon de lit, sans bonnes causeries, Vieux squelettes gelés travaillés par le ver, Ils sentent s'égoutter les neiges de l'hiver Et le siècle couler, sans qu'amis ni famille Remplacent les lambeaux qui pendent à leur grille.

Lorsque la bûche siffle et chante, si, le soir, Calme, dans le fauteuil, je la voyais s'asseoir, Si, par une nuit bleue et froide de décembre, Je la trouvais tapie en un coin de ma chambre, Grave et venant du fond de son lit éternel Couver l'enfant grandi de son œil maternel, Que pourrais-je répondre à cette âme pieuse, Voyant tomber des pleurs de sa paupière creuse?

VARIANTES DE LA PREMIÈRE ÉDITION

2e _et_ 3e _vers._

Dort-elle son sommeil sous une humble pelouse?-- Nous aurions déjà dû lui porter quelques fleurs.

13e _vers._

Et l'éternité fuir, sans qu'amis ni famille

16e _vers._

Calme, dans le fauteuil elle venait s'asseoir,

* * *

Je n'ai pas oublié, voisine de la ville, Notre blanche maison, petite mais tranquille, Sa Pomone de plâtre et sa vieille Vénus Dans un bosquet chétif cachant leurs membres nus, Et le soleil, le soir, ruisselant et superbe, Qui, derrière la vitre où se brisait sa gerbe, Semblait, grand œil ouvert dans le ciel curieux, Contempler nos dîners longs et silencieux, Répandant largement ses beaux reflets de cierge Sur la nappe frugale et les rideaux de serge.

VARIANTE DE LA PREMIÈRE ÉDITION

9e _vers._

Et verrait largement ses beaux reflets de cierge

LE TONNEAU DE LA HAINE

La Haine est le tonneau des pâles Danaïdes; La vengeance éperdue aux bras rouges et forts A beau précipiter dans ses ténèbres vides De grands seaux pleins de sang et des larmes des morts,

Le Démon fait des trous secrets à ces abîmes, Par où fuiraient mille ans de sueurs et d'efforts, Quand même elle saurait ranimer ses victimes, Et pour les pressurer ressusciter leurs corps.

La Haine est un ivrogne au fond d'une taverne, Qui sent toujours la soif naître de la liqueur Et se multiplier comme l'hydre de Lerne.

--Mais les buveurs heureux connaissent leur vainqueur Et la Haine est vouée à ce sort lamentable De ne pouvoir jamais s'endormir sous la table.

VARIANTE DE LA PREMIÈRE ÉDITION

2e _quatrain_, 3e _et_ 4e _vers._

Quand même elle saurait allonger ses victimes Et pour les resaigner galvaniser leurs corps.

LE REVENANT

Comme les anges à l'œil fauve, Je reviendrai dans ton alcôve Et vers toi glisserai sans bruit Avec les ombres de la nuit;

Et je te donnerai, ma brune, Des baisers froids comme la lune Et des caresses de serpent Autour d'une fosse rampant.

Quand viendra le matin livide, Tu trouveras ma place vide, Où jusqu'au soir il fera froid.

Comme d'autres par la tendresse. Sur ta vie et sur ta jeunesse Moi je veux régner par l'effroi.

LE MORT JOYEUX

Dans une terre grasse et pleine d'escargots Je veux creuser moi-même une fosse profonde. Où je puisse à loisir étaler mes vieux os Et dormir dans l'oubli comme un requin dans l'onde.

Je hais les testaments et je hais les tombeaux; Plutôt que d'implorer une larme du monde, Vivant, j'aimerais mieux inviter les corbeaux A saigner tous les bouts de ma carcasse immonde.

O vers! noirs compagnons sans oreille et sans yeux, Voyez venir à vous un mort libre et joyeux! Philosophes viveurs, fils de la pourriture,

A travers ma ruine allez donc sans remords, Et dites-moi s'il est encor quelque torture Pour ce vieux corps sans âme et mort parmi les morts!

SÉPULTURE

Si, par une nuit lourde et sombre, Un bon chrétien, par charité, Derrière quelque vieux décombre Enterre votre corps vanté,

A l'heure où les chastes étoiles Ferment leurs yeux appesantis, L'araignée y fera ses toiles, Et la vipère ses petits;

Vous entendrez toute l'année Sur votre tête condamnée Les cris lamentables des loups

Et des sorcières faméliques, Les ébats des vieillards lubriques Et les complots des noirs filous.

VARIANTE ERRONÉE DE L'ÉDITION DITE «DÉFINITIVE»

_Titre._

Sépulture d'un Poète Maudit

TRISTESSES DE LA LUNE

Ce soir, la lune rêve avec plus de paresse; Ainsi qu'une beauté, sur de nombreux coussins, Qui d'une main distraite et légère caresse, Avant de s'endormir, le contour de ses seins.

Sur le dos satiné des molles avalanches, Mourante, elle se livre aux longues pâmoisons Et promène ses yeux sur les visions blanches Qui montent dans l'azur comme des floraisons.

Quand parfois sur ce globe, en sa langueur oisive, Elle laisse filer une larme furtive, Un poète pieux, ennemi du sommeil,

Dans le creux de sa main prend cette larme pâle, Aux reflets irisés comme un fragment d'opale, Et la met dans son cœur loin des yeux du soleil.

LA MUSIQUE

La musique souvent me prend comme une mer! Vers ma pâle étoile, Sous un plafond de brume ou dans un vaste éther, Je mets à la voile;

La poitrine en avant et les poumons gonflés Comme de la toile, J'escalade le dos des flots amoncelés Que la nuit me voile.

Je sens vibrer en moi toutes les passions D'un vaisseau qui souffre; Le bon vent, la tempête et ses convulsions

Sur l'immense gouffre Me bercent. D'autres fois, calme plat, grand miroir De mon désespoir!

VARIANTES DE LA PREMIÈRE ÉDITION

1er _quatrain_, 1er _vers._

La musique parfois me prend comme une mer!

1er _quatrain_, 3e _vers._

Sous un plafond de brume ou dans un pur éther,

2e _quatrain._

La poitrine en avant et gonflant mes poumons De toile pesante, Je monte et je descends sur le dos des grands monts D'eau rebondissante;

2e _tercet_, 1er _et_ 2e _vers._

Sur le sombre gouffre Me bercent, et parfois le calme,--grand miroir

LA PIPE

Je suis la pipe d'un auteur; On voit, à contempler ma mine D'Abyssinienne ou de Cafrine, Que mon maître est un grand fumeur.

Quand il est comblé de douleur, Je fume comme la chaumine Où se prépare la cuisine Pour le retour du laboureur.

J'enlace et je berce son âme Dans le réseau mobile et bleu Qui monte de ma bouche en feu,

Et je roule un puissant dictame Qui charme son cœur et guérit De ses fatigues son esprit.

[Footnote 4: Pièce écrite pour «la Présidente», Mme Sabatier.]

FLEURS DU MAL

LA DESTRUCTION

Sans cesse à mes côtés s'agite le Démon, Il nage autour de moi comme un air impalpable; Je l'avale, et le sens qui brûle mon poumon Et l'emplit d'un désir éternel et coupable.

Parfois il prend, sachant mon grand amour de l'Art, La forme de la plus séduisante des femmes, Et, sous de spécieux prétextes de cafard, Accoutume ma lèvre à des philtres infâmes.

Il me conduit ainsi, loin du regard de Dieu, Haletant et brisé de fatigue, au milieu Des plaines de l'Ennui, profondes et désertes,

Et jette dans mes yeux pleins de confusion Des vêtements souillés, des blessures ouvertes, Et l'appareil sanglant de la Destruction!

UNE MARTYRE

DESSIN D'UN MAITRE INCONNU

Au milieu des flacons, des étoffes lamées Et des meubles voluptueux, Des marbres, des tableaux, des robes parfumées Qui traînent à plis somptueux,

Dans une chambre tiède où, comme en une serre, L'air est dangereux et fatal, Où des bouquets mourants dans leurs cercueils de verre Exhalent leur soupir final,

Un cadavre sans tête épanche, comme un fleuve, Sur l'oreiller désaltéré Un sang rouge et vivant, dont la toile s'abreuve Avec l'avidité d'un pré.

Semblable aux visions pâles qu'enfante l'ombre Et qui nous enchaînent les yeux, La tête, avec l'amas de sa crinière sombre Et de ses bijoux précieux,

Sur la table de nuit, comme une renoncule, Repose; et, vide de pensers, Un regard vague et blanc comme le crépuscule S'échappe des yeux révulsés.

Sur le lit, le tronc nu sans scrupules étale Dans le plus complet abandon La secrète splendeur et la beauté fatale Dont la nature lui fit don;

Un bas rosâtre, orné de coins d'or, à la jambe Comme un souvenir est resté; La jarretière, ainsi qu'un œil secret qui flambe, Darde un regard diamanté.

Le singulier aspect de cette solitude Et d'un grand portrait langoureux, Aux yeux provocateurs comme son attitude, Révèle un amour ténébreux,

Une coupable joie et des fêtes étranges Pleines de baisers infernaux, Dont se réjouissait l'essaim de mauvais anges Nageant dans les plis des rideaux;

Et cependant, à voir la maigreur élégante De l'épaule au contour heurté, La hanche un peu pointue et la taille fringante Ainsi qu'un reptile irrité,

Elle est bien jeune encor!--Son âme exaspérée Et ses sens par l'ennui mordus S'étaient-ils entr'ouverts à la meute altérée Des désirs errants et perdus?

L'homme vindicatif que tu n'as pu, vivante, Malgré tant d'amour, assouvir, Combla-t-il sur ta chair inerte et complaisante L'immensité de son désir?

Réponds, cadavre impur! et par tes tresses roides Te soulevant d'un bras fiévreux, Dis-moi, tête effrayante, a-t-il sur tes dents froides Collé les suprêmes adieux?

--Loin du monde railleur, loin de la foule impure, Loin des magistrats curieux, Dors en paix, dors en paix, étrange créature, Dans ton tombeau mystérieux;

Ton époux court le monde, et ta forme immortelle Veille près de lui quand il dort; Autant que toi sans doute il te sera fidèle, Et constant jusques à la mort.

VARIANTES DE LA PREMIÈRE ÉDITION

1re _strophe_, 4e _vers._

Qui traînent à plis paresseux

7e _strophe_, 3e _et_ 4e _vers._

La jarretière, ainsi qu'un œil vigilant, flambe Et darde un regard diamanté.

LESBOS (_Pièce condamnée_)

Mère des jeux latins et des voluptés grecques, Lesbos, où les baisers languissants ou joyeux, Chauds comme les soleils, frais comme les pastèques, Font l'ornement des nuits et des jours glorieux, Mère des jeux latins et des voluptés grecques;

Lesbos, où les baisers sont comme les cascades Qui se jettent sans peur dans les gouffres sans fonds Et courent, sanglotant et gloussant par saccades, --Orageux et secrets, fourmillants et profonds; Lesbos où les baisers sont comme les cascades!