L'Oeuvre Poètique de Charles Baudelaire: Les Fleurs du Mal

Part 11

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La pauvre créature, au plaisir essoufflée, A de rauques hoquets la poitrine gonflée, Et je devine, au bruit de son souffle brutal, Qu'elle a souvent mordu le pain de l'hôpital.

Ses grands yeux inquiets, durant la nuit cruelle, Croient voir deux autres yeux au fond de la ruelle, Car, ayant trop ouvert son cœur à tous venants, Elle a peur sans lumière et croit aux revenants.

Ce qui fait que, de suif, elle use plus de livres Qu'un vieux savant couché jour et nuit sur ses livres, Et redoute bien moins la faim et ses tourments Que l'apparition de ses défunts amants.

Si vous la rencontrez, bizarrement parée, Se faufilant au coin d'une rue égarée, Et la tête et l'œil bas, comme un pigeon blessé. Traînant dans les ruisseaux un talon déchaussé,

Messieurs, ne crachez pas de jurons ni d'ordure Au visage fardé de cette pauvre impure Que déesse Famine a, par un soir d'hiver, Contrainte à relever ses jupons en plein air.

Cette bohème-là, c'est mon tout, ma richesse, Ma perle, mon bijou, ma reine, ma duchesse, Celle qui m'a bercé sur son giron vainqueur, Et qui dans ses deux mains a réchauffé mon cœur.

[ÉPITAPHE POUR LUI-MÊME[30].]

Ci-gît, qui pour avoir par trop aimé les gaupes, Descendit jeune encore au royaume des taupes.

[1841-1842.]

CHANSON DU SCIEUR DE LONG[31]

Rien n'est aussi-z-aimable, Fanfru-cancru-lon-la-lahira, Rien n'est aussi-z-aimable Que les scieurs de long (_bis._)

Ia pas des gens plus aise, Fanfru-cancru-lon-la-lahira, Ia pas des gens plus aise Que les scieurs de long. (_bis._)

Tant qu'ils sont sur la bille, Fanfru-cancru-lon-la-lahira, Tant qu'ils sont sur la bille Sciant des cheverons, (_bis._)

Aussi de la membrure, Fanfru-cancru-lon-la-lahira, Aussi de la membrure De tout échantillon (_bis._)

--La maître vient les voir, Fanfru-cancru-lon-la-lahira, Le maître vient les voir: Courage, compagnons, (_bis._)

V'ià la Saint-Jean qu'arrive, Fanfru-cancru-lon-la-lahira, V'ià la Saint-Jean qu'arrive: Les écus rouleront! (_bis._)

--Nous irons voir nos femmes, Fanfru-cancru-lon-la-lahira, Nous irons voir nos femmes, Les ceux qui en auront; (_bis._)

Ia plus que le p'tit Pierre, Fanfru-cancru-lon-la-lahira, Ia plus que le p'tit Pierre, Mais nous le marierons (_bis._)

Avec la fille du maître, Fanfru-cancru-lon-la-lahira, Avec la fille du maître Qui-z-est ici présent. (_bis._)

Nous irons à la noce, Fanfru-cancru-lon-la-lahira, Nous irons à la noce, Comme tous les parents. (_bis._)

L'an d'après, sur la bille, Fanfru-cancru-lon-la-lahira, L'an d'après sur la bille, Jouerons les p'tits enfants. (_bis._)

Car rien n'est si-z-aimable, Fanfru-cancru-lon-la-lahira, Car rien n'est si-z-aimable Que les scieurs de long. (_bis._)

[A Sainte-Beuve.]

Tous imberbes alors, sur les vieux bancs de chêne[32]. Plus polis et luisants que des anneaux de chaîne, Que, jour à jour, la peau des hommes a fourbis, Nous traînions tristement nos ennuis, accroupis Et voûtés sous le ciel carré des solitudes, Où l'enfant boit, dix ans, l'âpre lait des études. C'était dans ce vieux temps, mémorable et marquant, Où, forcés d'élargir le classique carcan, Les professeurs, encor rebelles à vos rimes, Succombaient sous l'effort de nos folles escrimes Et laissaient l'écolier, triomphant et mutin, Faire à l'aise hurler Triboulet en latin.-- Qui de nous, en ces temps d'adolescences pâles, N'a connu la torpeur des fatigues claustrales, --L'œil perdu dans l'azur morne d'un ciel d'été, Ou l'éblouissement de la neige,--guetté, L'oreille avide et droite,--et bu, comme une meute, L'écho lointain d'un livre ou le cri d'une émeute?

C'était surtout l'été, quand les plombs se fondaient, Que ces grands murs noircis en tristesse abondaient, Lorsque la canicule ou le fumeux automne Irradiait les cieux de son feu monotone, Et faisait sommeiller, dans les sveltes donjons, Les tiercelets criards, effroi des blancs pigeons; Saison de rêverie, où la Muse s'accroche Pendant un jour entier au battant d'une cloche; Où la Mélancolie, à midi, quand tout dort, Le menton dans la main, au fond du corridor,-- L'œil plus noir et plus bleu que la Religieuse, Dont chacun sait l'histoire obscène et douloureuse, --Traîne un pied alourdi de précoces ennuis. Et son front moite encor des longueurs[33] de ses nuits. --Et puis, venaient les soirs malsains, les nuits fiévreuses, Qui rendent de leur corps les filles amoureuses Et les font, aux miroirs,--stérile volupté,-- Contempler les fruits mûrs de leur nubilité,-- Les soirs italiens, de molle insouciance, --Qui des plaisirs menteurs révèlent la science, --Quand la sombre Vénus, du haut des balcons noirs, Verse des flots de musc de ses frais encensoirs.--

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ce fut dans ce conflit de molles circonstances, Mûri par vos sonnets, préparé par vos stances, Qu'un soir, ayant flairé le livre et son esprit, J'emportai sur mon cœur l'histoire d'Amaury. Tout abîme mystique est à deux pas du doute.-- Le breuvage infiltré lentement, goutte à goutte,-- En moi qui, dès quinze ans, vers le gouffre entraîné, Déchiffrais couramment les soupirs de René, Et que de l'inconnu la soif bizarre altère[34], --A travaillé le fond de la plus mince artère.-- J'en ai tout absorbé, les miasmes, les parfums, Le doux chuchotement des souvenirs défunts, Les longs enlacements des phrases symboliques, --Chapelets murmurants de madrigaux mystiques, --Livre voluptueux, si jamais il en fut.--

Et depuis, soit au fond d'un asile touffu, Soit que, sous les soleils des zones différentes, L'éternel bercement des houles enivrantes, Et l'aspect renaissant des horizons sans fin, Ramenassent ce cœur vers le songe divin,-- Soit dans les lourds loisirs d'un jour caniculaire Ou dans l'oisiveté frileuse de frimaire,-- Sous les flots du tabac qui masque le plafond,-- J'ai partout feuilleté le mystère profond De ce livre si cher aux âmes engourdies Que leur destin marqua des mêmes maladies, Et, devant le miroir, j'ai perfectionné L'art cruel qu'un démon, en naissant, m'a donné, --De la douleur pour faire une volupté vraie,-- D'ensanglanter son mal et de gratter sa plaie.

Poète, est-ce une injure ou bien un compliment? Car, je suis vis-à-vis de vous comme un amant, En face du fantôme, au geste plein d'amorces, Dont la main et dont l'œil ont, pour pomper les forces, Des charmes inconnus.--Tous les êtres aimés Sont des vases de fiel qu'on boit les yeux fermés, Et le cœur transpercé, que la douleur allèche, Expire chaque jour en bénissant sa flèche.

[1844.]

* * *

Noble femme au bras fort, qui durant les longs jours[35], Sans penser bien ni mal, dors ou rêves toujours Fièrement troussée à l'antique. Toi que depuis dix ans qui pour moi se font lents Ma bouche bien apprise aux baisers succulents Choya d'un amour monastique.

Prêtresse de débauche et ma sœur de plaisir, Qui toujours dédaignas de porter et nourrir Un homme en tes cavités saintes. Tant tu crains et tu fuis le stigmate alarmant Que la vertu creusa de son soc infamant An flanc des matrones enceintes.

[Élégie Refusée aux Jeux Floraux[36].]

Mes bottes, pauvres fleurs, sur leurs tiges fanées, Dans un coin, tristement, gisaient, abandonnées, Veuves des soins du décrotteur. Les jours étaient passés où mon âme ravie Les voyait recouvrer leur éclat et leur vie Sous le pinceau réparateur.

Et moi, je contemplais avec sollicitude Le spectacle émouvant de leur décrépitude! Puis, un de ces soupirs qu'on ne peut étouffer S'échappa malgré moi de ma gorge oppressée, Et mon cœur, encor plein de leur grandeur passée, Se mit à les apostropher.

O bottes! leur disais-je, ô bottes infidèles, Vous êtes, vous aussi, comme les hirondelles, Des oiseaux légers, inconstants! Vous aimez le ciel pur et les brises amies; Aussi d'un vol léger, vous vous êtes enfuies Quand est venu le mauvais temps.

Ainsi, durant les jours pluvieux de novembre, Me voilà donc contraint de rester dans ma chambre, Appelant, mais en vain, les beaux jours d'autrefois, Car la dent des pavés en grosses cicatrices A gravé sur vos fronts vos états de services, Et vous n'entendez plus ma voix.

Le ciel, dont la bonté s'étend sur la nature, Refuse ses bienfaits à la littérature. Peut-être, hélas! l'hiver entier, Traînant cette existence absurde et malheureuse, J'attendrai vainement d'une âme généreuse Un crédit chez quelque bottier.

Oh! si pareil bienfait vient à tomber des nues, Je jure de marcher au travers de nos rues Avec un légitime orgueil. Et vous, dont je n'ai plus qu'une triste mémoire, O mes bottes! rentrez au fond de cette armoire Qui va vous servir de cercueil.

[1851.]

* * *

Hélas! qui n'a gémi sur autrui, sur soi-même[37]? Et qui n'a dit à Dieu: «Pardonnez-moi, Seigneur, Si personne ne m'aime et si nul n'a mon cœur; Ils m'ont tous corrompu; personne ne vous aime!»

Alors lassé du monde et de ses vains discours, Il faut lever les yeux aux voûtes sans nuages, Et ne plus s'adresser qu'aux muettes images De ceux qui n'aiment rien consolantes amours.

Alors, alors, il faut s'entourer de mystère, Se fermer aux regards, et sans morgue et sans fiel, Sans dire à vos voisins: «Je n'aime que le ciel», Dire à Dieu: «Consolez mon âme de la terre!»

Tel, fermé par son prêtre un pieux monument, Quand sur nos sombres toits la nuit est descendue, Quand la foule a laissé le pavé de la rue, Se remplit de silence et de recueillement.

[1852.]

* * *

Quant à moi, si j'avais un beau parc planté d'ifs[38], Si, pour mettre à l'abri mon bonheur dans l'orage, J'avais, comme ce riche, un parc au vaste ombrage, Dédale s'égarant sous de sombres massifs;

Si j'avais des bosquets, ô rossignols craintifs, O cygnes, vos bassins; votre sentier sauvage, Vers luisants qui, le soir, étoilez le feuillage; Vos prés au grand soleil, petits grillons plaintifs;

Je sais qui je voudrais cacher sous mes feuillées, Avec qui secouer dans les herbes mouillées Les perles que la nuit y verse de ses doigts,

Avec qui respirer les odeurs des rivières, Ou dormir à midi dans les chaudes clairières, Et tu le sais aussi, belle aux yeux trop adroits.

AUTRE MONSELET PAILLARD[39]

Vers destinés a son Portrait

On me nomme le _petit chat_; Modernes petites-maîtresses, J'unis à vos délicatesses La force d'un jeune pacha.

La douceur de la voûte bleue Est concentrée en mon regard; Si vous voulez me voir hagard, Lectrices, mordez-moi la queue!

SONNET[40]

Lorsque de volupté s'alanguissent tes yeux, Tes yeux noirs flamboyants de panthère amoureuse, Dans ta chair potelée, et chaude, et savoureuse, J'enfonce à belles dents les baisers furieux.

Je suis saisi du rut sombre et mystérieux Qui jadis transportait la Grèce langoureuse, Quand elle contemplait, terre trois fois heureuse, L'accouplement sacré des Hommes et des Dieux.

Puis, sur mon sein brûlant, je crois tenir serrée Quelque idole terrible et de sang altérée, A qui les longs sanglots des moribonds sont doux,

Et j'éprouve, au milieu des spasmes frénétiques, L'atroce enivrement des vieux Fakirs hindous, Les extases sans fin des Brahmes fanatiques.

[Sur l'album de Mme Émile Chevalet.]

Au milieu de la foule, errantes, confondues, Gardant le souvenir précieux d'autrefois, Elles cherchent l'écho de leurs voix éperdues, Tristes comme le soir deux colombes perdues Et qui s'appellent dans les bois.

* * *

Je vis, et ton bouquet est de l'architecture[41]: C'est donc lui la beauté, car c'est moi la nature; Si toujours la nature embellit la beauté, Je fais valoir tes fleurs... me voilà trop flatté.

[Footnote 26: Cette pièce avait été communiquée par Louis Ménard à Charles Cousin, qui la cita dans _Charles Baudelaire, souvenirs, correspondances, biographie suivie de pièces inédites_ (Paris, chez René Pincebourde, 1872).]

[Footnote 27: Cités par M. Hignard, qui avait été le condisciple de Baudelaire au collège de Lyon. (_Le Midi hivernal_, 17 mars 1892.)]

[Footnote 28: _Le Monde illustré_, 4 novembre 1871; communication de M. Antony Bruno, auquel Baudelaire avait donné ce sonnet en 1840.]

[Footnote 29: Cette pièce a paru pour la première fois dans un numéro de _Paris à l'eau-forte_ (17 octobre 1875), — moins les vers 19 à 24, qui ont été rétablis par _la Jeune France_ (janvier-février 1884).

Une note de la rédaction de _Paris à l'eau-forte_ mentionne qu'elle figure sur l'album de M. A. Buchon. (Note du collecteur des _Œuvres posthumes_, MCMV.)]

[Footnote 30: Jacques Crépet, _Charles Baudelaire._ Lib. Varnier, A. Messein, succ., Paris, MCMVII.]

[Footnote 31: Publiée par le prince A. Ourousof dans _Le Tombeau de Charles Baudelaire_, 1890, avec cette note: «Chanson inédite de Baudelaire communiquée par M. Hoctes. Cette pièce était destinée au drame intitulé _L'Ivrogne_: «Le Chat Noir», n° 288 du 31 juillet 1886.»]

[Footnote 32: Eugène Crépet, _Charles Baudelaire, Œuvres posthumes_, etc. Cette pièce était incluse dans la première lettre de Baudelaire à Sainte-Beuve (V. _Lettres_, 1844)--signée Baudelaire-Dufays.]

[Footnote 33: C'est «longueurs» qu'on lit chez M. E. Crépet, mais le contexte exige évidemment «langueurs». Note du collecteur des _Œuvres posthumes_, MCMV.]

[Footnote 34: Dans le texte original, ce mot est orthographié _alterre._]

[Footnote 35: _La Renaissance latine_, 15 décembre 1902. Ces vers, signés B. D., et publiés par le docteur M. Laffont, sont écrits «au verso d'une feuille d'album où se trouve une poésie de Pierre Dupont, également inédite, que le grand chansonnier de Lyon dédie, le 18 octobre 1844, comme «essai de plume», à Edward Hanquet, le philosophe». (Note du collecteur des _Œuvres posthumes_, MCMV). Il s'agit sans doute de M. Henkey, riche amateur anglais.]

[Footnote 36: _La Gironde littéraire_, 15 avril 1888.]

[Footnote 37: _Le Midi hivernal_, 24 mars 1892. Remis par Baudelaire à M. Hignard.]

[Footnote 38: _Le Monde illustré_, 2 décembre 1871, sous ce titre: Sonnet inédit de Charles Baudelaire (_sic_) et la signature Charles Baudelaire. (Note du collecteur des _Œuvres posthumes_, MCMV.)]

[Footnote 39: _Nouveau Parnasse satyrique du XIXe siècle_, 2e édit. (Bruxelles, 1881). Ce portrait est ainsi intitulé, dans ce recueil, parce qu'il y succède à trois autres pièces sur Monselet. (Note du collecteur des _Œuvres posthumes_, MCMV.)]

[Footnote 40: _Les frères Lionnet_, souvenirs et anecdotes, Paris, 1888.]

[Footnote 41: _Œuvres posthumes_, MCMV, et accompagné de la note suivante du collecteur: Collection Gustave Kahn. Ce quatrain est écrit de la main de Baudelaire au bas d'un billet à lui évidemment adressé, et non signé, dont voici le texte:

«Mardi 3 novembre.

«Vous m'avez envoyé des vers sans papillon, permettez-moi de vous offrir des fleurs sans vers, et pour me prouver que mon goût a su comprendre le vôtre, mettez-les ce soir à votre boutonnière,

«Car toujours la nature embellit la beauté.»]

AMŒNITATES BELGICÆ[42]

VENUS BELGE[43]

[_En faisant l'ascension de la rue Montagne de la Cour, à Bruxelles._]

Ces mollets sur ces pieds montés Qui vont sous ces cottes peu blanches Ressemblent à des troncs plantés. Dans des planches.

Les seins des moindres femmelettes Ici pèsent plusieurs quintaux Et leurs membres sont des poteaux Qui donnent le goût des squelettes.

Il ne me suffit pas qu'un sein soit gros et doux; Il le faut un peu ferme, ou je tourne casaque, Car, sacré nom de Dieu! je ne suis pas cosaque, Pour me soûler avec du suif et du saindoux.

LA PROPRETÉ DES DEMOISELLES BELGES

Elle puait comme une fleur moisie. Moi, je lui dis (mais avec courtoisie): «Vous devriez prendre un bain régulier Pour dissiper ce parfum de bélier.»

Que me répond cette jeune hébétée? «Je ne suis pas, moi, de vous dégoûtée!» --Ici pourtant on lave le trottoir Et le parquet avec du savon noir.

UNE EAU SALUTAIRE

Joseph Delorme a découvert Un ruisseau si clair et si vert Qu'il donne aux malheureux l'envie D'y terminer leur triste vie.

--Je sais un moyen de guérir De cette passion malsaine Ceux qui veulent ainsi périr: Menez-les aux bords de la Senne.

UN NOM DE BON AUGURE

Sur la porte je lus: «Lise Van Swieten.» (C'était dans un quartier qui n'est pas un Éden.) --Heureux l'époux, heureux l'amant qui la possède, Cette Ève qui contient en elle son remède! Cet homme enviable a trouvé, Ce que nul n'a jamais rêvé, Depuis le pôle nord jusqu'au pôle antarctique, Une épouse prophylactique!--

OPINION DE M. HETZEL SUR LE FARO[44]

«Buvez-vous du faro?» dis-je à monsieur Hetzel. Je vis un peu d'horreur sur sa mine barbue. «Non, jamais! le faro (je dis cela sans fiel), C'est de la bière deux fois bue.»

Hetzel parlait ainsi dans un café flamand, Par prudence sans doute, énigmatiquement. Je compris que c'était une manière fine De me dire: «_Faro, synonyme d'urine!_»

LES BELGES ET LA LUNE[45]

On n'a jamais connu de race si baroque Que ces Belges. Devant le joli, le charmant, Ils roulent de gros yeux et grognent sourdement; Tout ce qui réjouit nos cœurs mortels les choque.

Dites un mot plaisant, et leur œil devient gris Et terne comme l'œil d'un poisson qu'on fait frire; Une histoire touchante: ils éclatent de rire, Pour faire voir qu'ils ont parfaitement compris.

Comme l'esprit, ils ont en horreur les lumières; Parfois, sous la clarté calme du firmament, J'en ai vu qui, rongés d'un bizarre tourment,

Dans l'horreur de la fange et du vomissement, Et gorgés jusqu'aux dents de genièvre et de bière, Aboyaient à la lune, assis sur leur derrière!

Épitaphe pour L'atelier de M. Rops, Fabriquant de Cerceuils a Bruxelles

Je rêvais, contemplant ces bières De palissandre et d'acajou, Qu'un habile ébéniste orne de cent manières; Quel écrin, et pour quel bijou!

Les morts ici sont sans vergogne. Un jour des cadavres flamands Souilleront ces cercueils charmants. Faire de tels étuis pour de telles charognes!

L'ESPRIT CONFORME

Les Belges poussent, ma parole! L'imitation à l'excès, Et s'ils attrapent la vérole, C'est pour ressembler aux Français.

LA CIVILISATION BELGE

Le Belge est très civilisé: Il est voleur, il est rusé, Il est parfois syphilisé, Il est donc très civilisé. Il ne déchire pas sa proie Avec ses ongles; met sa joie A montrer qu'il sait employer A table fourchette et cuiller; Il néglige de s'essuyer, Mais porte paletot, culottes, Chapeau, chemise même et bottes; Fait de dégoûtantes ribotes; Dégueule aussi bien que l'Anglais; Met sur le trottoir des engrais; Rit du ciel et croit au progrès Tout comme un journaliste d'_outre_-- _Quiévrain_[46];--de plus, il peut f...., Debout, comme un singe avisé; Il est donc très civilisé.

[Footnote 42: Le recueil des _Amœnitates belgicæ_, formé par Poulet-Malassis, est passé pour la dernière fois en vente, à notre connaissance, quand fut dispersée la collection J. Noilly (1886). Composé de 23 pièces autographes, il comprenait, outre les neuf qu'on trouve ici: _La Propreté belge.--L'Amateur des Beaux-Arts en Belgique.--La Nymphe de la Senne.--Le Rêve belge.--L'Inviolabilité de la Belgique.--Épitaphe pour Léopold Ier.--Épitaphe pour la Belgique.--L'Esprit conforme_ (une autre pièce).--_Les Panégyriques du Roi.--Le Mot de Cuvier.--Au Concert de Bruxelles.--Une Béotie belge.--La Mort de Léopold Ier_ (2 pièces). Nous n'avons pu, à notre vif regret, retrouver la trace de ce recueil. (Note du collecteur des _Œuvres posthumes_, MCMV.)]

[Footnote 43: A la différence des huit qui la suivent ici, _Vénus belge_, la première des _Amoenitates belgicæ_, fut publiée du vivant de l'auteur. (_Nouveau Parnasse satyrique du XIXe siècle_, Bruxelles, 1866.) Les huit autres ont été insérées dans la 2e édition de cet ouvrage (1881), sauf la cinquième et la sixième, publiées en 1872.]

[Footnote 44: Insérée pour la première fois en 1872, dans le _Charles Baudelaire_, publié chez René Pincebourde, _op. cit._]

[Footnote 45: Ibid.]

[Footnote 46: Les gens d'_outre-Quiévrain_: c'est sous ce nom qu'en Belgique on désigne communément les Français.

(Note de Baudelaire.)]

TABLE DES MATIÈRES

Introduction

Dédicace à Théophile Gautier. [Première version]

LES FLEURS DU MAL 1857

Au lecteur

SPLEEN ET IDÉAL

Bénédiction Le Soleil Élévation Correspondances _J'aime le soutenir de ces époques nues_ Les phares La Muse malade La Muse vénale Le mauvais moine L'ennemi Le guignon La vie antérieure Bohémiens en voyage L'homme et la mer Don Juan aux Enfers Châtiment de l'orgueil La beauté L'idéal La géante Les bijoux (_Pièce condamnée_) Parfum exotique _Je t'adore à l'égal de la voûte nocturne_ _Tu mettrais l'univers entier dans ta ruelle_ Sed non satiata _Avec ses vêtements ondoyants et nacrés_ Le serpent qui danse Une charogne De profundis clamavi Le Vampire Le Léthé (_Pièce condamnée_) _Une nuit que j'étais près d'une affreuse Juive_ Remords posthume Le chat Le balcon _Je te donne ces vers afin que si mon nom_ Tout entière _Que diras-tu ce soir, pauvre âme solitaire_ Le flambeau vivant A celle qui est trop gaie (_Pièce condamnée_) Réversibilité Confession L'aube spirituelle Harmonie du soir Le flacon Le poison Ciel brouillé Le chat Le beau navire L'invitation au voyage L'irréparable Causerie L'Heautontimoroumenos Franciscæ meæ laudes A une dame créole Mœsta et errabunda Les chats Les hiboux La cloche fêlée Spleen.--_Pluviôse_ Spleen.--_J'ai plus de souvenirs_ Spleen.--_Je suis comme le roi_ Spleen.--_Quand le ciel bas et lourd_ Brumes et pluies L'irrémédiable A une mendiante rousse Le jeu Le crépuscule du soir Le crépuscule du matin _La servante au grand cœur_ _Je n'ai pas oublié_ Le tonneau de la haine Le revenant Le mort joyeux Sépulture Tristesses de la lune La musique La pipe

FLEURS DU MAL

La destruction Une martyre Lesbos (_Pièce condamnée_) Femmes damnées.--_A la pâle clarté_ (_Pièce condamnée_) Femmes damnées.--_Comme un bétail pensif_ Les deux bonnes sœurs La fontaine de sang Allégorie La Béatrice Les métamorphoses du vampire (_Pièce condamnée_) Un voyage à Cythère L'amour et le crâne

RÉVOLTE

[Avertissement] Parmi les morceaux suivants Le reniement de saint Pierre Abel et Caïn Les litanies de Satan Prière

LE VIN

L'âme du vin Le vin des chiffonniers Le vin de l'assassin Le vin du solitaire Le vin des amants

LA MORT

La mort des amants La mort des pauvres La mort des artistes

PROJETS D'UNE PRÉFACE POUR LA SECONDE ÉDITION DES «FLEURS DU MAL»

Première version Deuxième version Troisième version _Tranquille comme un sage_

PIECES AJOUTÉES DANS LA SECONDE ÉDITION 1861

L'albatros Le masque Hymne à la beauté La chevelure Duellum Le possédé Un fantôme.--I. Les ténèbres Un fantôme.--II. Le parfum Un fantôme.--III. Le cadre Un fantôme.--IV. Le portrait Semper eadem Chant d'automne A une Madone Chanson d'après-midi Sisina Sonnet d'automne Une gravure fantastique Obsession Le gout du néant Alchimie de la douleur Horreur sympathique L'horloge Paysage Le cygne Les sept vieillards Les petites vieilles Les aveugles A une passante Le squelette laboureur Danse macabre L'amour du mensonge Rêve parisien La fin de la journée Le rêve d'un curieux Voyage

PIÈCES EXTRAITES DES «ÉPAVES» 1866

Le coucher de soleil romantique Le jet d'eau Les yeux de Berthe Hymne Vers pour le portrait de M. Honoré Daumier Lola de Valence Sur le _Tasse en prison_ La voix L'imprévu La rançon A une Malabaraise

PIÈCES EXTRAITES DE L'ÉDITION POSTHUME DITE «DÉFINITIVE» 1868

A Théodore de Banville Le calumet de paix La prière d'un païen Le couvercle L'examen de minuit Madrigal triste L'avertisseur Le rebelle Bien loin d'ici Le gouffre Les plaintes d'un Icare Recueillement La lune offensée Épigraphe pour un livre condamné Ordre de l'édition définitive

ORDRE DE L'ÉDITION DÉFINITIVE

PIÈCES EXTRAITES DES «ÉPAVES» (1866) ET NON INSÉRÉES DANS LES «FLEURS DU MAL»

GALANTERIES

Les promesses d'un visage Le monstre ou le paranymphe d'une nymphe macabre

BOUFFONNERIES

Sur les débuts d'Amina Boschetti A M. Eugène Fromentin Un cabaret folâtre

AUTRES POÉSIES PUBLIÉES DU VIVANT DE L'AUTEUR

_N'est-ce pas qu'il est doux_ _Il aimait à la voir_ Hymne sentimental Sonnet burlesque Sapho Chanson Épilogue Vers laissés chez un ami absent Sonnet pour s'excuser de ne pas accompagner un ami à Namur

POÉSIES PUBLIÉES APRÈS LA MORT DE L'AUTEUR