L'Oeuvre Poètique de Charles Baudelaire: Les Fleurs du Mal

Part 10

Chapter 103,812 wordsPublic domain

I. Bénédiction. II. L'Albatros. III. Élévation. IV. Correspondances. V. J'aime le souvenir de ces époques nues. VI Les Phares. VII. La Muse malade. VIII. La Muse vénale. IX. Le mauvais Moine. X. L'Ennemi. XI. Le Guignon. XII. La Vie antérieure. XIII. Bohémiens en voyage. XIV. L'homme et la Mer. XV. Don Juan aux enfers. XVI. A Théodore de Banville (1842). XVII. Châtiment de l'orgueil. XVIII. La Beauté. XIX. L'idéal. XX. La Géante. XXI. Le Masque. XXII. Hymne à la Beauté. XXIII. Parfum exotique. XXIV. La Chevelure. XXV. Je t'adore à l'égal de la voûte nocturne. XXVI. Tu mettrais l'univers entier dans ta ruelle. XXVII. Sed non satiata. XXVIII. Avec ses vêtements ondoyants et nacrés. XXIX. Le serpent qui danse. XXX. Une charogne. XXXI. De profundis clamavi. XXXII. Le Vampire. XXXIII. Une nuit que j'étais près d'une affreuse Juive. XXXIV. Remords posthume. XXXV. Le Chat. XXXVI. Duellum. XXXVII. Le Balcon. XXXVIII. Le Possédé. XXXIX. Un fantôme. XL. Je te donne ces vers afin que si mon nom. XLI. Semper eadem. XLII. Tout entière. XLIII. Que diras-tu ce soir, pauvre âme solitaire. XLIV. Le Flambeau vivant. XLV. Réversibilité. XLVI. Confession. XLVII. L'Aube spirituelle. XLVIII. Harmonie du soir. XLIX. Le Flacon. L. Le Poison. LI. Ciel brouillé. LU. Le Chat. LIII. Le beau Navire. LIV. L'Invitation au voyage. LV. L'Irréparable. LVI. Causerie. LVII. Chant d'automne. LVIII. A une Madone. LIX. Chanson d'après-midi. LX. Sisina. LXI. Vers pour le portrait d'Honoré Daumier. LXII. Franciscæ meæ laudes. LXIII. A une dame créole. LXIV. Mœsta et errabunda. LXV. Le Revenant. LXVI. Sonnet d'automne. LXVII. Tristesses de la lune. LXVIII. Les Chats. LXIX. Les Hiboux. LXX. La Pipe. LXXI. La Musique. LXXII. Sépulture d'un poète maudit. LXXIII. Une Gravure fantastique. LXXIV. Le Mort joyeux. LXXV. Le Tonneau de la haine. LXXVI. La Cloche fêlée. LXXVII. Spleen. LXXVIII. Spleen. LXXIX. Spleen. LXXX. Spleen. LXXXI. Obsession. LXXXII. Le Goût du néant. LXXXIII. Alchimie de la Douleur. LXXXIV. Horreur sympathique. LXXXV. Le Calumet de paix, imité de Longfellow. LXXXVI. La prière d'un païen. LXXXVII. Le Couvercle. LXXXVIII. L'Imprévu. LXXXIX. L'Examen de minuit. XC. Madrigal triste. XCI. L'Avertisseur. XCII. A une Malabaraise. XCIII. La Voix. XCIV. Hymne. XCV. Le Rebelle. XCVI. Les Yeux de Berthe. XCVII. Le Jet d'eau. XCVIII. La Rançon. XCIX. Bien loin d'ici. C. Le Coucher du soleil romantique. CI. Sur _le Tasse en prison_ d'Eugène Delacroix. CII. Le Gouffre. CIII. Les Plaintes d'un Icare. CIV. Recueillement. CV. L'Heautontimoroumenos. CVI. L'Irrémédiable. CVII. L'Horloge.

TABLEAUX PARISIENS

CVIII. Paysage. CIX. Le Soleil. CX. Lola de Valence. CXI. La lune offensée. CXII. A une mendiante rousse. CXIII. Le Cygne. CXIV. Les sept Vieillards. CXV. Les petites Vieilles. CXVI. Les Aveugles. CXVII. A une passante. CXVIII. Le Squelette laboureur. CCIX. Le Crépuscule du soir. CXX. Le Jeu. CXXI. Danse macabre. CXXII. L'Amour du mensonge. CXXIII. Je n'ai pas oublié, voisine de la ville. CXXIV. La servante au grand cœur dont vous étiez jalouse. CXXV. Brumes et pluies. CXXVI. Rêve parisien. CXXVII. Le Crépuscule du matin.

LE VIN

CXXVIII. L'âme du vin. CXXIX. Le Vin des Chiffonniers. CXXX. Le Vin de l'assassin. CXXXI. Le Vin du solitaire. CXXXII. Le Vin des amants.

FLEURS DU MAL

CXXXIII. Épigraphe pour un livre condamné. CXXXIV. La Destruction. CXXXV. Une Martyre. CXXXVI. Femmes damnées. CXXXVII. Les deux bonnes Sœurs. CXXXVII. La Fontaine de sang. CXXXIX. Allégorie. CXL. La Béatrice. CXLI. Un Voyage à Cythère. CXLII. L'Amour et le Crâne.

RÉVOLTE

CXLIII. Le Reniement de saint Pierre. CXLIV. Abel et Caïn. CXLV. Les Litanies de Satan.

LA MORT

CVLVI. La Mort des amants. CXLVII. La Mort des pauvres. CXLVIII. La Mort des artistes. CXLIX. La Fin de la journée. CL. Le Rêve d'un curieux. CLI. Le Voyage.

PIÈCES EXTRAITES DES "ÉPAVES" (1866) et non insérées dans les "Fleurs du Mal"

_GALANTERIES_

LES PROMESSES D'UN VISAGE

J'aime, ô pâle beauté, tes sourcils surbaissés, D'où semblent couler des ténèbres; Tes yeux, quoique très noirs, m'inspirent des pensers Qui ne sont pas du tout funèbres.

Tes yeux, qui sont d'accord avec tes noirs cheveux, Avec ta crinière élastique, Tes yeux, languissamment, me disent: «Si tu veux, Amant de la muse plastique,

Suivre l'espoir qu'en toi nous avons excité, Et tous les goûts que tu professes, Tu pourras constater notre véracité Depuis le nombril jusqu'aux fesses;

Tu trouvera au bout de deux beaux seins bien lourds, Deux larges médailles de bronze, Et sous un ventre uni, doux comme du velours, Bistré comme la peau d'un bronze,

Une riche toison qui, vraiment, est la sœur De cette énorme chevelure, Souple et frisée, et qui l'égale en épaisseur, Nuit sans étoiles, Nuit obscure!»

LE MONSTRE

OU

LE PARANYMPHE D'UNE NYMPHE MACABRE

I

Tu n'es certes pas, ma très chère, Ce que Veuillot nomme un tendron. Le jeu, l'amour, la bonne chère Bouillonnent en toi, vieux chaudron! Tu n'es plus fraîche, ma très chère,

Ma vieille infante! Et cependant Tes caravanes insensées T'ont donné ce lustre abondant Des choses qui sont très usées, Mais qui séduisent cependant.

Je ne trouve pas monotone La verdeur de tes quarante ans; Je préfère tes fruits, Automne, Aux fleurs banales du Printemps! Non, tu n'es jamais monotone!

Ta carcasse a des agréments Et des grâces particulières; Je trouve d'étranges piments Dans le creux de ses deux salières; Ta carcasse a des agréments!

Nargue des amants ridicules Du melon et du giraumont! Je préfère tes clavicules A celles du roi Salomon, Et je plains ces gens ridicules!

Tes cheveux, comme un casque bleu, Ombragent ton front de guerrière, Qui ne pense et rougit que peu, Et puis se sauvent par derrière, Comme les crins d'un casque bleu.

Tes yeux qui semblent de la boue Où scintille quelque fanal, Ravivés au fard de ta joue, Lancent un éclair infernal! Tes yeux sont noirs comme la boue!

Par sa luxure et son dédain Ta lèvre amère nous provoque; Cette lèvre, c'est un Éden Qui nous attire et qui nous choque, Quelle luxure! et quel dédain!

Ta jambe musculeuse et sèche Sait gravir au haut des volcans, Et malgré la neige et la dèche Danser les plus fougueux cancans. Ta jambe est musculeuse et sèche.

Ta peau brûlante et sans douceur, Comme celle des vieux gendarmes, Ne connaît pas plus la sueur Que ton œil ne connaît les larmes, Et pourtant elle a sa douceur!

II

Sotte, tu t'en vas droit au Diable! Volontiers j'irais avec toi, Si cette vitesse effroyable Ne me causait pas quelque émoi. Va-t'en donc, toute seule, au Diable!

Mon rein, mon poumon, mon jarret Ne me laissent plus rendre hommage A ce seigneur, comme il faudrait: «Hélas! c'est vraiment bien dommage!» Disent mon rein et mon jarret.

Oh! très sincèrement je souffre De ne pas aller aux sabbats, Pour voir, quand il pète du soufre, Comment tu lui baises son cas! Oh! très sincèrement je souffre.

Je suis diablement affligé De ne pas être ta torchère, Et de te demander congé, Flambeau d'enfer! Juge, ma chère, Combien je dois être affligé,

Puisque depuis longtemps je t'aime, Étant très logique! En effet, Voulant du Mal chercher la crème Et n'aimer qu'un monstre parfait, Vraiment oui! vieux monstre, je t'aime!

_BOUFFONNERIES_

SUR LES DÉBUTS D'AMINA BOSCHETTI _AU THÉÂTRE DE LA MONNAIE_, À BRUXELLES[15].

Amina bondit,--fuit, puis voltige et sourit; Le Welche dit: «Tout ça, pour moi, c'est du prâcrit; Je ne connais, en fait de nymphes bocagères, Que celles de _Montagne-aux-Herbes-Potagères._»

Du bout de son pied fin et de son œil qui rit, Amina verse à flots le délire et l'esprit; Le Welche dit: «Fuyez, délices mensongères! Mon épouse n'a pas ces allures légères.»

Vous ignorez, sylphide au regard triomphant, Qui voulez enseigner la walse à l'éléphant, Au hibou la gaîté, le rire à la cigogne,

Que sur la grâce en feu le Welche dit: «Haro!» Et que le doux Bacchus lui versant du bourgogne, Le monstre répondrait: «J'aime mieux le faro!»

A M. EUGÈNE FROMENTIN

A PROPOS D'UN IMPORTUN QUI SE DISAIT SON AMI

Il me dit qu'il était très riche, Mais qu'il craignait le choléra; --Que de son or il était chiche, Mais qu'il goûtait fort l'Opéra;

--Qu'il raffolait de la nature, Ayant connu monsieur Corot; --Qu'il n'avait pas encor voiture, Mais que cela viendrait bientôt;

--Qu'il aimait le marbre et la brique, Les bois noirs et les bois dorés; --Qu'il possédait dans sa fabrique Trois contre-maîtres décorés;

--Qu'il avait, sans compter le reste. Vingt mille actions sur le _Nord_; --Qu'il avait trouvé, pour un zeste. Des encadrements d'Oppenord;

--Qu'il donnerait (fût-ce à Luzarches) Dans le bric-à-brac jusqu'au cou, Et qu'au Marché des Patriarches Il avait fait plus d'un bon coup;

--Qu'il n'aimait pas beaucoup sa femme, Ni sa mère;--mais qu'il croyait A l'immortalité de l'âme Et qu'il avait lu Niboyet!

--Qu'il penchait pour l'amour physique, Et qu'à Rome, séjour d'ennui, Une femme, d'ailleurs phtisique, Était morte d'amour pour lui.

Pendant trois heures et demie, Ce bavard, venu de Tournai, M'a dégoisé toute sa vie; J'en ai le cerveau consterné.

S'il fallait décrire ma peine, Ce serait à n'en plus finir; Je me disais, domptant ma haine: «Au moins, si je pouvais dormir!»

Comme un qui n'est pas à son aise, Et qui n'ose pas s'en aller, Je frottais de mon cul ma chaise, Rêvant de me faire empaler.

Ce monstre se nomme Bastogne; Il fuyait devant le fléau. Moi, je fuirai jusqu'en Gascogne, Ou j'irai me jeter à l'eau,

Si, dans ce Paris, qu'il redoute, Quand chacun sera retourné, Je trouve encore sur ma route, Ce fléau, natif de Tournai!

Bruxelles, 1865.

UN CABARET FOLATRE

SUR LA ROUTE DE BRUXELLES A UCCLE

Vous qui raffolez des squelettes Et des emblèmes détestés, Pour épicer les voluptés (Fût-ce de simples omelettes!)

Vieux Pharaon, ô Monselet! Devant cette enseigne imprévue. J'ai rêvé de vous: _A la vue_ _Du Cimetière, Estaminet!_

[Footnote 15: 1864 et inséré d'abord dans _La Petite Revue_, 13 mai 1865, dans la deuxième partie d'un article intitulé _M. Baudelaire, poète de circonstance._

Le texte ici conservé est celui des _Épaves._]

AUTRES POÉSIES publiées du vivant de l'auteur

* * *

N'est-ce pas qu'il est doux, maintenant que nous sommes[16] Fatigués et flétris comme les autres hommes, De chercher quelquefois à l'Orient lointain Si nous voyons encor les rougeurs du matin, Et, quand nous avançons dans la rude carrière, D'écouter les échos qui chantent en arrière Et les chuchotements de ces jeunes amours Que le Seigneur a mis au début de nos jours?...

* * *

Il aimait à la voir, avec ses jupes blanches[17], Courir tout au travers du feuillage et des branches, Gauche et pleine de grâce, alors qu'elle cachait Sa jambe, si la robe aux buissons s'accrochait...

HYMNE SENTIMENTAL[18]

C'est l'heure favorable aux baisers; la tempête, Qui blasphème le ciel et fait trembler le faîte, Invite les bons vins du fond de leur grenier A descendre en cadence au conjugal foyer. Car l'intime chaleur de l'âtre qui pétille Sert à rendre meilleurs les pères de famille, Et la foudre fera, complice de l'amour, L'épouse au cœur tremblant docile jusqu'au jour.

SONNET BURLESQUE[19]

Vacquerie A son Py-- Lade épi-- Que: «Qu'on rie

Ou qu'on crie, Notre épi Brave pi- Aillerie.

O Meuri-- Ce! il mûri-- Ra, momie.

Ce truc-là Mène à l'A-- Cadémie.»

SAPHO[20]

_FRAGMENTS LITTÉRAIRES_

«Avant que le Constitutionnel n'imprime la fameuse tragédie de Sapho dans sa _Bibliothèque choisie_, nous livrons à l'avidité de nos lecteurs quelques fragments de cette œuvre remarquable, où rayonnent l'éclat et la vigueur de l'école moderne, unies (_sic_) aux grâces coquettes et charmantes de Marivaux et de Crébillon fils.

Voici quelques vers détachés d'une scène d'amour entre Phaon et la célèbre Lesbienne:

Oui, Phaon, je vous aime; et, lorsque je vous vois, Je perds le sentiment et la force et la voix. Je souffre tout le jour le mal de votre absence, Mal qui n'égale pas l'heur de votre présence; Si bien que vous trouvant, quand vous venez le soir, La cause de ma joie et de mon désespoir, Mon âme les compense, et sous les lauriers roses Étouffe l'ellébore et les soucis moroses.

Maintenant Phaon, le timide pasteur, s'épouvante de cette passion qu'il est pourtant tout prêt à partager.

Cette belle a, parmi les genêts près d'éclore, Respiré les ardeurs de notre tiède aurore. En chatouillant l'orgueil d'un berger tel que moi. Son amour n'est pas sans me donner de l'effroi.

A part la réserve, peut-être trop romantique, de ce dernier alexandrin, on ne peut méconnaître une grande fermeté de touche et une sobriété de forme qui rappellent heureusement la facture de _Lucrèce._ Mais, continue Phaon,

Comme de ses chansons chaudement amoureuses Émane un fort parfum de riches tubéreuses, Je redoute--moi dont le cœur est neuf encor. De ne la pouvoir suivre en son sublime essor; Je baisse pavillon,--pauvre âme adolescente, Au feu de cette amour terrible et menaçante.

Maintenant, c'est au tour de Sapho d'exprimer, en traits éloquents, ses doutes et ses alarmes:

Pour aimer les bergers, faut-il être bergère? Pour avoir respiré la perfide atmosphère De tes tristes cités, corruptrice Lesbos, Faut-il donc renoncer aux faveurs d'Antéros? Et suis-je désormais une conquête indigne De ce jeune berger, doux et blanc comme un cygne?

L'auteur nous pardonnera sans doute ces courtes citations, qui ne peuvent nuire à l'intérêt qu'inspirera son œuvre, et qui sont assez piquantes pour attirer vers elle l'attention et la faveur publiques.»

CHANSON[21]

--Combien dureront nos amours? Dit la pucelle au clair de lune. L'amoureux répond:--O ma brune. Toujours! toujours!

Quand tout sommeille aux alentours, Hortense, se tortillant d'aise, Dit qu'elle veut que je la baise Toujours! toujours!

Moi, je dis:--Pour charmer mes jours Et le souvenir de mes peines: Bouteilles, que n'êtes-vous pleines Toujours! toujours!

Car le plus chaste des amours, Le galant le plus intrépide, Comme un flacon s'use et se vide Toujours! toujours!

(1848.)

ÉPILOGUE[22]

Le cœur content, je suis monté sur la montagne D'où l'on peut contempler la ville en son ampleur, Hôpital, lupanars, purgatoire, enfer, bagne,

Où toute énormité fleurit comme une fleur. Tu sais bien, ô Satan, patron de ma détresse, Que je n'allais pas là pour répandre un vain pleur;

Mais comme un vieux paillard d'une vieille maîtresse Je voulais m'enivrer de l'énorme catin Dont le charme infernal me rajeunit sans cesse.

Que tu dormes encor dans les draps du matin, Lourde obscure, enrhumée, ou que tu te pavanes Dans les voiles du soir passementés d'or fin,

Je t'aime, ô capitale infâme! Courtisanes Et bandits, tels souvent vous offrez des plaisirs Que ne comprennent pas les vulgaires profanes.

VERS LAISSÉS CHEZ UN AMI ABSENT[23]

[Sur l'enveloppe:]

Monsieur Auguste Malassis, Rue de _Mercélis_, Numéro _trente-cinq bis_, Dans le faubourg d'_Ixelles_, _Bruxelles._ (Recommandé à l'Arioste De la poste, C'est-à-dire à quelque facteur Versificateur.)

_5 heures, à l'Hermitage._

Mon cher, je suis venu chez vous Pour entendre une langue humaine, Comme un qui, parmi les Papous, Chercherait son ancienne Athène.

Puisque chez les Topinambous Dieu me fait faire quarantaine, Aux sots je préfère les fous, Dont je suis, chose, hélas! certaine.

Offrez à Mam'selle Fanny (Qui ne répondra pas: nenny, La salut n'étant pas d'un âne)

L'hommage d'un bon écrivain. Ainsi qu'à l'ami Lécrivain Et qu'à Mam'selle Jeanne.

SONNET POUR S'EXCUSER DE NE PAS ACCOMPAGNER UN AMI A NAMUR[24]

Puisque vous allez vers la ville Qui, bien qu'un fort mur l'encastrât, Défraya la verve servile Du fameux poète Castrat;

Puisque vous allez en vacances Goûter un plaisir recherché, Usez toutes vos éloquences, Mon bien cher Coco-Malperché[25],

(Comme je le ferais moi-même) A dire là-bas combien j'aime Ce tant folâtre Monsieur Rops,

Qui n'est pas un grand prix de Rome, Mais dont le talent est haut comme La pyramide de Chéops!

[Footnote 16: Vers de jeunesse, cités dans les _Débats_ du 15 octobre 1864 par M. Emile Deschanel, qui fut un condisciple de Baudelaire au lycée Louis-le-Grand.]

[Footnote 17: Cf. note précédente.]

[Footnote 18: Ce huitain, que l'auteur qualifie «Hymne sentimental de l'excellent poète latin», a paru dans le _Jeune enchanteur, Histoire tirée d'un palimpseste de Pompéia._]

[Footnote 19: Ce sonnet, qui parodie le fameux sonnet d'Auguste Vacquerie à Paul Garnier (_les Demi-teintes_), avait paru dans _la Silhouette_ du 1er juin 1845, intercalé dans la lettre suivante:

«Vous n'êtes pas, monsieur, sans ignorer que le théâtre de l'Odéon est en pleine démolition. Un antiquaire de nos amis, qui a la manie de chercher proie jusque dans les endroits les plus secrets et les moins praticables, est parvenu à arracher cette curieuse pièce à la fureur des maçons acharnés sur le monument-cadavre.

«P.-S.--Nous espérons, monsieur, que vous voudrez bien, dans l'intérêt du jeune auteur des _Demi-Teintes_ en particulier et de la littérature académique en général, donner connaissance de ce fragment aux nombreux abonnés de votre spirituelle feuille.

«Agréez, etc., etc.

«ANTONIUS PINGOUIN,

«Attaché aux dépouillements et embaumements.» (Jardin du Roi. Section des Volatiles.)

Retrouvé par la _Petite Revue_ (24 juin 1865), il fut par elle attribué à Charles Baudelaire, et les bibliographes baudelairiens ont généralement admis pour exacte cette attribution. Cependant, M. Auguste Vitu en a contesté le bien-fondé dans une lettre citée par M. Jacques Crépet _op. cit._, p. 304. Selon lui, cette parodie serait de Théodore de Banville. (Note du collecteur des _Œuvres posthumes_, Mercure de France, MCMV.)]

[Footnote 20: _Charles Baudelaire_, par MM. A. de la Fizelière et Georges Decaux (Paris, à la librairie de l'Académie des Bibliophiles, 1868); «Sapho, tragédie attribuée à Arsène Houssaye pour Rachel. Mystification littéraire, organisée par Aug. Vitu. Un fait-théâtre de _l'Époque_ lance la nouvelle. _L'Entr'acte_ la reproduit, et _le Corsaire-Satan_ du 25 novembre 1845 donne un fragment de cette tragédie composée en commun par Baudelaire, Banville, P. Dupont et Vitu.»

Pour compléter cette note de MM. de la Fizelière et Decaux, ajoutons que le Corsaire-Satan, plusieurs mois après en avoir publié un fragment, continuait à entretenir ses lecteurs de cette fameuse tragédie. C'est ainsi que nous y lisons, en date du 17 janvier 1846: «Lundi prochain, M. Arsène Houssaye lira sa tragédie de _Sapho_ au comité de lecture du second théâtre français. M. Bocage est, dit-on, enchanté de cet ouvrage, et se réserve le rôle de Phaon.»

Et encore: «Plusieurs parties de la tragédie de _Sapho_ sont exécutées selon les lois de l'épopée panthéiste. C'est ainsi que le Saut de Leucate est personnifié et prend une certaine part à l'action. On cite avec éloge un dialogue entre le Saut et la célèbre Lesbienne.» (Note du collecteur des _Œuvres posthumes_, Mercure de France, MCMV.)]

[Footnote 21: Chanson insérée dans _la Closerie des Lilas_, de Privât d'Anglemont (Paris, in-32, 1848), avec la variante erronée au troisième vers de la deuxième strophe: _que je lui plaise._ Le texte authentique se trouve dans _le Nouveau Parnasse satyrique du XIXe siècle_, Bruxelles, 1846, t. I, p. 239, avec l'indication du plagiat de Privât d'Anglemont et l'indication qu'il s'agit d'Élise Sergent, dite Pomaré.]

[Footnote 22: A la fin des _Petits Poèmes en prose._]

[Footnote 23: Lettre et enveloppe communiquées à l'éditeur du _Tombeau, de Charles Baudelaire_, Paris, Bibliothèque artistique et littéraire, 1896, par M. Deman.

Les deux premières strophes de cette fantaisie rimée avaient été publiées par la _Petite Revue_ du 29 avril 1865, avec des commentaires, dans l'article intitulé _Baudelaire, poète de circonstance._]

[Footnote 24: _La Petite Revue_, 29 avril 1865. (Cf. note précédente.)]

[Footnote 25: Surnom transparent et fameux de l'éditeur Poulet-Malassis.]

POÉSIES publiées après la mort de l'auteur

INCOMPATIBILITÉ[26]

Tout là-haut, tout là-haut, loin de la route sûre, Des fermes, des vallons, par delà les coteaux, Par delà les forêts, les tapis de verdure, Loin des derniers gazons foulés par les troupeaux.

On rencontre un lac sombre encaissé dans l'abîme Que forment quelques pics désolés et neigeux; L'eau, nuit et jour, y dort dans un repos sublime Et n'interrompt jamais son silence orageux.

Dans ce morne désert, à l'oreille incertaine Arrivent par moments des bruits faibles et longs Et des échos plus morts que la cloche lointaine D'une vache qui paît aux penchants des vallons.

Sur ces monts où le vent efface tout vestige, Ces glaciers pailletés qu'allume le soleil, Sur ces rochers altiers où guette le vertige, Dans ce lac où le soir mire son teint vermeil,

Sous mes pieds, sur ma tête et partout le silence, Le silence qui fait qu'on voudrait se sauver, Le silence éternel et la montagne immense, Car l'air est immobile et tout semble rêver.

On dirait que le ciel, en cette solitude, Se contemple dans l'onde, et que ces monts, là-bas, Écoutent, recueillis, dans leur grave attitude, Un mystère divin que l'homme n'entends pas.

Et lorsque par hasard une nuée errante Assombrit dans son vol le lac silencieux, On croirait voir la robe ou l'ombre transparente D'un esprit qui voyage et passe dans les cieux.

[1837-1838.]

[A M. H. HIGNARD[27].]

Tout à l'heure, je viens d'entendre Dehors résonner doucement Un air monotone et si tendre Qu'il bruit en moi vaguement,

Une de ces vielles plaintives, Muses des pauvres Auvergnats, Qui jadis aux heures oisives Nous charmaient si souvent, hélas!

Et, son espérance détruite, Le pauvre s'en fut tristement; Et moi, je pensai tout de suite A mon ami que j'aime tant,

Qui me disait en promenade Que pour lui c'était un plaisir Qu'une semblable sérénade Dans un long et morne loisir.

Nous aimions cette humble musique Si douce à nos esprits lassés Quand elle vint, mélancolique, Répondre à de tristes pensers.

--Et j'ai laissé les vitres closes, Ingrat, pour qui m'a fait ainsi Rêver de si charmantes choses Et penser à mon cher Henri!

[1839.]

[A M. ANTONY BRUNO[28].]

Vous avez, compagnon, dont le cœur est poète, Passé dans quelque bourg tout paré, tout vermeil, Quand le ciel et la terre ont un bel air de fête, Un dimanche éclairé par un joyeux soleil;

Quand le clocher s'agite et qu'il chante à tue-tête, Et tient dès le matin le village en éveil, Quand tous pour entonner l'office qui s'apprête, S'en vont, jeunes et vieux, en pimpant appareil;

Lors, s'élevant au fond de votre âme mondaine, Des tons d'orgue mourant et de cloche lointaine Vous ont-ils pas tiré malgré vous un soupir?

Cette dévotion des champs, joyeuse et franche, Ne vous a-t-elle pas, triste et doux souvenir, Rappelé qu'autrefois vous aimiez le dimanche?

[1840.]

* * *

Je n'ai pas pour maîtresse une lionne illustre[29]. La gueuse, de mon âme, emprunte tout son lustre Insensible aux regards de l'univers moqueur, Sa beauté ne fleurit que dans mon triste cœur.

Pour avoir des souliers elle a vendu son âme, Mais le bon Dieu rirait si, près de cette infâme, Je tranchais du tartufe et singeais la hauteur, Moi qui vends ma pensée et qui veux être auteur.

Vice beaucoup plus grave, elle porte perruque. Tous ses beaux cheveux noirs ont fui sa blanche nuque, Ce qui n'empêche pas les baisers amoureux De pleuvoir sur son front plus pelé qu'un lépreux.

Elle louche, et l'effet de ce regard étrange, Qu'ombragent des cils noirs plus longs que ceux d'un ange, Est tel que tous les yeux pour qui l'on s'est damné Ne valent pas pour moi son œil juif et cerné.

Elle n'a que vingt ans; la gorge déjà basse, Pend de chaque côté, comme une calebasse, Et pourtant, me traînant chaque nuit sur son corps, Ainsi qu'un nouveau-né, je la tette et la mords.

Et bien qu'elle n'ait pas souvent même une obole Pour se frotter la chair et pour s'oindre l'épaule, Je la lèche en silence, avec plus de ferveur Que Madeleine en feu les deux: pieds du Sauveur.