L'Oeuvre Poètique de Charles Baudelaire: Les Fleurs du Mal

Part 1

Chapter 13,824 wordsPublic domain

L'ŒUVRE POÉTIQUE

DE

CHARLES BAUDELAIRE

LES MAITRES DE L'AMOUR

L'Œuvre poétique

de

Charles Baudelaire

Les Fleurs du Mal

TEXTE DÉFINITIF AVEC LES VARIANTES DE LA PREMIÈRE ÉDITION (1857), LES PIÈCES AJOUTÉES DANS LES ÉDITIONS DE 1861, 1866, 1868, SUIVIES DES POÈMES PUBLIÉS DU VIVANT ET APRÈS LA MORT DE L'AUTEUR

INTRODUCTION ET NOTES

PAR

Guillaume APOLLINAIRE

Ouvrage orné d'un portrait hors texte

PARIS

BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX

4, RUE DE FURSTENBERG, 4

MCMXXIV

INTRODUCTION

Exprimer avec liberté ce qui est du domaine des mœurs, on ne connaît pas de courage plus grand chez un écrivain. Choderlos de Laclos s'y appliqua avec une précision pour la première fois vraiment mathématique.

1782, c'est la date mémorable de la publication des _Liaisons dangereuses_ où, officier d'artillerie, il tenta d'appliquer aux mœurs les lois de la triangulation, qui sert aussi bien, comme on sait, aux artilleurs qu'aux astronomes.

Étonnant contraste! La vie infinie qui gravite au firmament obéit aux mêmes lois que l'artillerie destinée par les hommes à semer la mort.

* * *

Des mesures angulaires calculées par Laclos naquit l'esprit littéraire moderne; c'est là qu'en découvrit les premiers éléments Baudelaire, un explorateur raisonnable et raffiné de la vie ancienne, mais dont les vues sur la vie moderne impliquent toutes une certaine folie. C'est avec délices qu'il avait inspiré les bulles corrompues qui montent de l'étrange et riche boue littéraire de la Révolution où, près de Diderot, Laclos, fils intellectuel de Richardson et de Rousseau, eut comme continuateurs les plus remarquables: Sade, Restif, Nerciat et tous les conteurs philosophiques de la fin du XVIIIe siècle.

La plupart d'entre eux, en effet, contiennent en germe l'esprit moderne qui s'apprête à triompher, créant pour les arts et les lettres une ère nouvelle.

A cette manne nauséabonde et souvent géniale de la Révolution, Baudelaire mêla le pus spiritualiste d'un étrange Américain, Edgar Poë, qui avait composé, dans le domaine poétique, une œuvre qui est le pendant inquiétant et merveilleux de l'ouvrage de Laclos.

Baudelaire est donc le fils de Laclos et d'Edgar Poë. On démêle aisément l'influence que l'un et que l'autre ont exercée sur l'esprit prophétique et plein d'originalité de celui que, dès cette année 1917, où son œuvre tombe dans le domaine public, on peut mettre au rang non seulement des grands poètes français, mais que l'on peut encore placer à côté des plus grands poètes universels.

La preuve de l'influence des littérateurs cyniques de la Révolution sur les _Fleurs du mal_ se retrouve partout dans sa correspondance et dans ses notes. Celle d'Edgar Poë a décidé le poète à adapter au lyrisme étrangement élevé que lui avait révélé le merveilleux ivrogne de Baltimore les sentiments moraux qu'il avait tirés de ses lectures prohibées.

Dans les romanciers de la Révolution il avait découvert l'importance de la question sexuelle.

Chez les Anglo-Saxons de la même époque, comme Quincey et Poë, il avait appris qu'il existait des paradis artificiels. Leur exploration méthodique lui a permis d'atteindre, appuyé sur la Raison, déesse révolutionnaire, aux sommets lyriques vers lesquels les prédicants fous de l'Amérique avaient dirigé Edgar Poë, leur contemporain. Mais la Raison l'aveugla et l'abandonna dès qu'il eut atteint les hauteurs.

* * *

Baudelaire est donc le fils de Laclos et d'Edgar Poë, mais leur fils aveugle et fou qui, toutefois, avant d'escalader les cimes, avait regardé avec une admirable précision les arts et la vie.

Il est vrai aussi qu'en lui s'est incarné pour la première fois l'esprit moderne. C'est à partir de Baudelaire que quelque chose est né qui n'a fait que végéter, tandis que naturalistes, parnassiens, symbolistes passaient auprès sans rien voir; tandis que les naturistes, ayant tourné la tête, n'avaient pas l'audace d'examiner la nouveauté sublime et monstrueuse.

A ceux qu'étonnerait sa naissance infime de la boue révolutionnaire et de la vérole américaine, il faudrait répondre par ce qu'enseigne la Bible touchant l'origine de l'homme issu du limon de la terre.

Il est vrai que la Nouveauté prit avant tout la face de Baudelaire, qui a été le premier à souffler l'esprit moderne en Europe, mais son cerveau prophétique n'a pas su prophétiser, et Baudelaire n'a pas pénétré cet esprit nouveau dont il était lui-même pénétré, et dont il découvrit les germes en quelques autres venus avant lui.

Et il vaudrait bien la peine qu'on l'abandonnât, comme ont été abandonnés des lyriques de grand talent tels qu'un Jean-Baptiste Rousseau dès que, ressassé par les uns et les autres et mis à la portée du vulgaire, leur lyrisme eut vieilli.

* * *

Cependant, même tombé dans le domaine public, Baudelaire n'en est pas encore là et peut toujours nous apprendre qu'une attitude élégante n'est pas du tout incompatible avec une grande franchise d'expression.

Les _Fleurs du Mal_ sont à cet égard un document de premier ordre.

La liberté qui règne dans ce recueil ne l'a pas empêché de dominer sans conteste la poésie universelle à la fin du XIXe siècle.

Son influence cesse à présent, ce n'est pas un mal.

De cette œuvre nous avons rejeté le côté moral qui nous faisait du tort en nous forçant d'envisager la vie et les choses avec un certain dilettantisme pessimiste dont nous ne sommes plus les dupes.

Baudelaire regardait la vie avec une passion dégoûtée qui visait à transformer arbres, fleurs, femmes, l'univers tout entier et l'art même, en quelque chose de pernicieux.

C'était sa marotte et non la saine réalité.

Toutefois, il ne faut point cesser d'admirer le courage qu'eut Baudelaire de ne point voiler les contours de la vie.

Aujourd'hui, ce courage serait le même.

Les préjugés vis-à-vis de l'art n'ont cessé de grandir, et ceux qui oseraient s'exprimer avec autant de liberté que le fit Baudelaire dans les _Fleurs du Mal_ trouveraient contre eux, sinon l'autorité judiciaire, du moins la désapprobation de leurs pairs et l'hypocrisie du public.

Le retour vers l'esclavage, que l'on décore de nos jours du nom de liberté, a déjà eu pour premier résultat, en ce qui touche les lettres (tout particulièrement en horreur à l'état de choses qui se décide), de supprimer l'élite indépendante, ainsi que presque toute critique digne de ce nom, et le peu qu'il en reste n'oserait pas parler aujourd'hui des _Fleurs du Mal._

S'il ne participe plus guère à cet esprit moderne qui procède de lui, Baudelaire nous sert d'exemple pour revendiquer une liberté qu'on accorde de plus en plus aux philosophes, aux savants, aux artistes de tous les arts, pour la restreindre de plus en plus en ce qui concerne les lettres et la vie sociale.

L'usage social de la liberté littéraire deviendra de plus en plus rare et précieux. Les grandes démocraties de l'avenir seront peu libérales pour les écrivains; il est bon de planter très haut des poètes drapeaux comme Baudelaire.

On pourra les agiter de temps en temps, afin d'ameuter le petit nombre des esclaves encore frémissants.

* * *

Mais répétons l'_Hommage_ de Stéphane Mallarmé:

Le temple enseveli divulgue par la bouche Sépulcrale d'égout bavant boue et rubis Abominablement quelque idole Anubis Tout le museau flambé comme un aboi farouche

Ou que le gaz récent torde la mèche louche Essuyeuse on le sait des opprobres subis Il allume hagard un immortel pubis Dont le vol selon le réverbère découche.

Quel feuillage séché dans les cités sans soir Votif pourra bénir comme elle se rasseoir Contre le marbre vainement de Baudelaire.

Au voile qui la ceint absente avec frissons Celle son Ombre même un poison tutélaire Toujours à respirer si nous en périssons.

G. A.

_AU POÈTE IMPECCABLE_

AU PARFAIT MAGICIEN ES LETTRES[1] FRANÇAISES

A MON TRÈS CHER ET TRÈS VÉNÉRÉ

MAITRE ET AMI

_THÉOPHILE GAUTIER_

AVEC LES SENTIMENTS

DE LA PLUS PROFONDE HUMILITÉ

JE DÉDIE

CES FLEURS MALADIVES

C. B.

On dit qu'il faut couler les exécrables choses Dans le puits de l'oubli et au sépulchre encloses, Et que par les escrits le mal ressuscité Infestera les mœurs de la postérité; Mais le vice n'a point pour mère la science, Et la vertu n'est pas fille de l'ignorance.

THÉODORE AGRIPPA D'AUBIGNÉ. (_Les Tragiques_, Liv. II.)

DÉDICACE A THÉOPHILE GAUTIER

[Première version[2]]

_A mon très cher et vénéré maître et ami, Théophile Gautier._

Bien que je te prie de servir de parrain aux _Fleurs du Mal_, ne crois pas que je sois assez perdu, assez indigne du nom de poète, pour m'imaginer que ces fleurs maladives méritent ton noble patronage. Je sais que, dans les régions éthérées de la véritable POÉSIE, le MAL n'est pas, non plus que le bien, et que ce misérable dictionnaire de mélancolie et de crime peut légitimer les réactions de la morale, comme le blasphémateur confirme la religion. Mai j'ai voulu, autant qu'il était en moi, en espérant mieux peut-être, rendre un hommage profond à l'auteur d'_Albertus_, de _La Comédie de la Mort_ et d'_España_, au poète impeccable, au magicien ès langue française[3], dont je me déclare, avec autant d'orgueil que d'humilité, le plus dévoué, le plus respectueux et le plus jaloux des disciples.

[Footnote 1: Le texte de l'édition de 1857 contenait la faute _ès langue française_ que Baudelaire corrigea dans l'édition de 1861.]

[Footnote 2: _Charles Beaudelaire_, Œuvres posthumes et correspondances inédites, précédées d'une étude biographique, par Eugène Crépet (in-8, Paris, Quantin, 1887).

Poulet-Malassis, imprimeur des _Fleurs du Mal_, avait conservé épreuve de cette dédicace rejetée «_parce qu'une dédicace ne doit pas être une profession de foi_».

Cf. Charles Baudelaire, _Lettres_ (Paris, Société du Mercure de France, MCMVI), 9 mars 1867. «La _nouvelle dédicace_, discutée, convenue et consentie avec _le magicien_ qui m'a très bien expliqué qu'une dédicace ne devait pas être une profession de foi, laquelle, d'ailleurs, avait pour défaut d'attirer les gens sur le côté scabreux du volume et de le dénoncer.»]

[Footnote 3: Cette faute syntaxique se retrouve dans la dédicace de la première édition.]

LES FLEURS DU MAL TEXTE INTÉGRAL ET DÉFINITIF AVEC LES VARIANTES

AU LECTEUR

La sottise, l'erreur, le péché, la lésine Occupent nos esprits et travaillent nos corps, Et nous alimentons nos aimables remords, Comme les mendiants nourrissent leur vermine.

Nos péchés sont têtus, nos repentirs sont lâches; Nous nous faisons payer grassement nos aveux, Et nous rentrons gaîment dans le chemin bourbeux, Croyant par de vils pleurs laver toutes nos taches.

Sur l'oreiller du mal c'est Satan Trismégiste Qui berce longuement notre esprit enchanté, Et le riche métal de notre volonté Est tout vaporisé par ce savant chimiste.

C'est le Diable qui tient les fils qui nous remuent! Aux objets répugnants nous trouvons des appas; Chaque jour vers l'Enfer nous descendons d'un pas, Sans horreur, à travers des ténèbres qui puent.

Ainsi qu'un débauché pauvre qui baise et mange Le sein martyrisé d'une antique catin, Nous volons au passage un plaisir clandestin Que nous pressons bien fort comme une vieille orange.

Serré, fourmillant, comme un million d'helminthes, Dans nos cerveaux ribote un peuple de Démons, Et, quand nous respirons, la Mort dans nos poumons Descend, fleuve invisible, avec de sourdes plaintes.

Si le viol, le poison, le poignard, l'incendie, N'ont pas encor brodé de leurs plaisants dessins Le canevas banal de nos piteux destins, C'est que notre âme, hélas! n'est pas assez hardie.

Mais parmi les chacals, les panthères, les lices, Les singes, les scorpions, les vautours, les serpents, Les monstres glapissants, hurlants, grognants, rampants Dans la ménagerie infâme de nos vices,

Il en est un plus laid, plus méchant, plus immonde! Quoiqu'il ne pousse ni grands gestes ni grands cris, Il ferait volontiers de la terre un débris, Et dans un bâillement avalerait le monde:

C'est l'Ennui!--L'œil chargé d'un pleur involontaire, Il rêve d'échafauds en fumant son houka. Tu le connais, lecteur, ce monstre délicat, Hypocrite lecteur! mon semblable, mon frère!

VARIANTES DE LA PREMIÈRE ÉDITION

6e _strophe_, 1er _et_ 2e _vers._

Dans nos cerveaux malsains, comme un million d'helminthes, Grouille, chante et ripaille un peuple de démons,

4e _vers._

S'engouffre comme un fleuve avec de sourdes plaintes.

9e _strophe_, 2e _vers._

Quoiqu'il ne fasse ni grands gestes ni grands cris,

SPLEEN ET IDÉAL

BÉNÉDICTION

Lorsque, par un décret des puissances suprêmes, Le Poète apparaît en ce monde ennuyé, Sa mère épouvantée et pleine de blasphèmes Crispe ses poings vers Dieu, qui la prend en pitié:

«Ah! que n'ai-je mis bas tout un nœud de vipères, Plutôt que de nourrir cette dérision! Maudit soit la nuit aux plaisirs éphémères Où mon ventre a conçu mon expiation!

«Puisque tu m'as choisie entre toutes les femmes Pour être le dégoût de mon triste mari, Et que je ne puis pas rejeter dans les flammes, Comme un billet d'amour, ce monstre rabougri,

«Je ferai rejaillir ta haine qui m'accable Sur l'instrument maudit de tes méchancetés, Et je tordrai si bien cet arbre misérable, Qu'il ne pourra pousser ses boutons empestés!»

Elle ravale ainsi l'écume de sa haine, Et, ne comprenant pas les desseins éternels, Elle-même prépare au fond de la Géhenne Les bûchers consacrés aux crimes maternels.

Pourtant, sous la tutelle invisible d'un Ange, L'Enfant déshérité s'enivre de soleil, Et dans tout ce qu'il boit et dans tout ce qu'il mange Retrouve l'ambroisie et le nectar vermeil.

Il joue avec le vent, cause avec le nuage Et s'enivre en chantant du chemin de la croix; Et l'Esprit qui le suit dans son pèlerinage Pleure de le voir gai comme un oiseau des bois.

Tous ceux qu'il veut aimer l'observent avec crainte. Ou bien, s'enhardissant de sa tranquillité, Cherchent à qui saura lui tirer une plainte, Et font sur lui l'essai de leur férocité.

Dans le pain et le vin destinés à sa bouche Ils mêlent de la cendre avec d'impurs crachats; Avec hypocrisie ils jettent ce qu'il touche, Et s'accusent d'avoir mis leurs pieds dans ses pas.

Sa femme va criant sur les places publiques: «Puisqu'il me trouve assez belle pour m'adorer, Je ferai le métier des idoles antiques, Et comme elles je veux me faire redorer;

«Et je me soûlerai de nard, d'encens, de myrrhe, De génuflexions, de viande et de vins, Pour savoir si je puis dans un cœur qui m'admire Usurper en riant les hommages divins!

«Et quand je m'ennuîrai de ces farces impies, Je poserai sur lui ma frêle et forte main; Et mes ongles, pareils aux ongles des Harpies, Sauront jusqu'à son cœur se frayer un chemin.

«Comme un tout jeune oiseau qui tremble et qui palpite, J'arracherai ce cœur tout rouge de son sein. Et, pour rassasier ma bête favorite. Je le lui jetterai par terre avec dédain!»

Vers le Ciel, où son œil voit un trône splendide, Le Poète serein lève ses bras pieux, Et les vastes éclairs de son esprit lucide Lui dérobent l'aspect des peuples furieux:

«Soyez béni, mon Dieu, qui donnez la souffrance Comme un divin remède à nos impuretés Et comme la meilleure et la plus pure essence Qui prépare les forts aux saintes voluptés!

«Je sais que vous gardez une place au Poète Dans les rangs bienheureux des saintes Légions, Et que vous l'invitez à l'éternelle fête Des Trônes, des Vertus, des Dominations.

«Je sais que la douleur est la noblesse unique Où ne mordront jamais la terre et les enfers, Et qu'il faut pour tresser ma couronne mystique Imposer tous les temps et tous les univers.

«Mais les bijoux perdus de l'antique Palmyre, Les métaux inconnus, les perles de la mer, Par votre main montés, ne pourraient pas suffire A ce beau diadème éblouissant et clair;

«Car il ne sera fait que de pure lumière, Puisée au foyer saint des rayons primitifs, Et dont les yeux mortels, dans leur splendeur entière, Ne sont que des miroirs obscurcis et plaintifs!»

VARIANTES DE LA PREMIÈRE ÉDITION

10e _strophe_, 2e _vers._

Puisqu'il me trouve belle et qu'il veut m'adorer.

4e _vers._

Que souvent il fallait repeindre et redorer.

11e _strophe_, 1er _vers._

Et je veux me soûler de nard, d'encens, de myrrhe.

18e _strophe_, 3e _vers._

Montés par votre main, ne pourraient pas suffire

LE SOLEIL

Le long du vieux faubourg où pendent aux masures Les persiennes, abri des secrètes luxures, Quand le soleil cruel frappe à coups redoublés Sur la ville et les champs, sur les toits et les blés, Je vais m'exercer seul à ma fantasque escrime, Flairant dans tous les coins les hasards de la rime, Trébuchant sur les mots comme sur les pavés, Heurtant parfois des vers depuis longtemps rêvés.

Ce père nourricier, ennemi des chloroses, Éveille dans les champs les vers comme les roses; Il fait s'évaporer les soucis vers le ciel Et remplit les cerveaux et les ruches de miel.

C'est lui qui rajeunit les porteurs de béquilles Et les rend gais et doux comme des jeunes filles, Et commande aux moissons de croître et de mûrir Dans le cœur immortel qui toujours veut fleurir!

Quand, ainsi qu'un poète, il descend dans les villes, Il ennoblit le sort des choses les plus viles Et s'introduit en roi, sans bruit et sans valets, Dans tous les hôpitaux et dans tous les palais.

ÉLÉVATION

Au-dessus des étangs, au-dessus des vallées, Des montagnes, des bois, des nuages, des mers, Par delà le soleil, par delà les éthers, Par delà les confins des sphères étoilées,

Mon esprit, tu te meus avec agilité, Et, comme un bon nageur qui se pâme dans l'onde, Tu sillonnes gaîment l'immensité profonde Avec une indicible et mâle volupté.

Envole-toi bien loin de ces miasmes morbides, Va te purifier dans l'air supérieur, Et bois, comme une pure et divine liqueur, Le feu clair qui remplit les espaces limpides.

Derrière les ennuis et les vastes chagrins Qui chargent de leur poids l'existence brumeuse, Heureux celui qui peut d'une aile vigoureuse S'élancer vers les champs lumineux et sereins;

Celui dont les pensers, comme des alouettes, Vers les cieux le matin prennent un libre essor, Qui plane sur la vie, et comprend sans effort Le langage des fleurs et des choses muettes!

VARIANTE DE LA PREMIÈRE ÉDITION

4e _strophe_, 1er _vers._

Derrière les ennuis et les sombres chagrins

CORRESPONDANCES

La Nature est un temple où de vivants piliers Laissent parfois sortir de confuses paroles; L'homme y passe à travers des forêts de symboles Qui l'observent avec des regards familiers.

Comme de longs échos qui de loin se confondent Dans une ténébreuse et profonde unité, Vaste comme la nuit et comme la clarté, Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

Il est des parfums frais comme des chairs d'enfants, Doux comme les hautbois, verts comme les prairies; Et d'autres, corrompus, riches et triomphants,

Ayant l'expansion des choses infinies, Comme l'ambre, le musc, le benjoin et l'encens, Qui chantent les transports de l'esprit et des sens.

* * *

J'aime le souvenir de ces époques nues Dont Phœbus se plaisait à dorer les statues. Alors l'homme et la femme en leur agilité Jouissaient sans mensonge et sans anxiété, Et, le ciel amoureux leur caressant l'échine. Exerçaient la santé de leur noble machine. Cybèle alors, fertile en produits généreux, Ne trouvait point ses fils un poids trop onéreux, Mais, louve au cœur gonflé de tendresses communes, Abreuvait l'univers à ses tétines brunes. L'homme, élégant, robuste et fort, avait le droit D'être fier des beautés qui le nommaient leur roi, Fruits purs de tout outrage et vierges de gerçures, Dont la chair lisse et ferme appelait les morsures!

Le Poète aujourd'hui, quand il veut concevoir Ces natives grandeurs, aux lieux où se font voir La nudité de l'homme et celle de la femme, Sent un froid ténébreux envelopper son âme Devant ce noir tableau plein d'épouvantement. O monstruosités pleurant leur vêtement! O ridicules troncs! torses dignes des masques! O pauvres corps tordus, maigres, ventrus ou flasques. Que le dieu de l'Utile, implacable et serein, Enfants, emmaillota dans ses langes d'airain! Et vous, femmes, hélas! pâles comme des cierges, Que ronge et que nourrit la débauche, et vous, vierges. Du vice maternel tramant l'hérédité Et toutes les hideurs de la fécondité!

Nous avons, il est vrai, nations corrompues, Aux peuples anciens des beautés inconnues: Des visages rongés par les chancres du cœur, Et comme qui dirait des beautés de langueur; Mais ces inventions de nos muses tardives N'empêcheront jamais les races maladives De rendre à la jeunesse un hommage profond, A la sainte jeunesse, à l'air simple, au doux front, A l'œil limpide et clair ainsi qu'une eau courante, Et qui va répandant sur tout, insouciante Comme l'azur du ciel, les oiseaux et les fleurs, Ses parfums, ses chansons et ses douces chaleurs!

VARIANTES DE LA PREMIÈRE ÉDITION

1re _strophe_, 2e _vers._

Dont le soleil se plaît à dorer les statues

12e _vers._

D'être fier des beautés dont il était le roi

2e _strophe_, 5e, 6e, 7e _et_ 8e _vers._

A l'aspect du tableau plein d'épouvantement Des monstruosités que voile un vêtement; Des visages manqués et plus laids que des masques, De tous ces pauvres corps, maigres, ventrus ou flasques,

11e _et_ 12e vers.

De ces femmes, hélas! pâles comme des cierges, Que ronge et que nourrit la honte, et de ces vierges

LES PHARES

Rubens, fleuve d'oubli, jardin de la paresse, Oreiller de chair fraîche où l'on ne peut aimer, Mais où la vie afflue et s'agite sans cesse, Comme l'air dans le ciel et la mer dans la mer;

Léonard de Vinci, miroir profond et sombre, Où des anges charmants, avec un doux souris Tout chargé de mystère, apparaissent à l'ombre Des glaciers et des pins qui ferment leur pays;

Rembrandt, triste hôpital tout rempli de murmures Et d'un grand crucifix décoré seulement, Où la prière en pleurs s'exhale des ordures, Et d'un rayon d'hiver traversé brusquement;

Michel-Ange, lieu vague où l'on voit des Hercules Se mêler à des Christs, et se lever tout droits Des fantômes puissants qui dans les crépuscules Déchirent leur suaire en étirant leurs doigts;

Colères de boxeurs, impudences de faune, Toi qui sus ramasser la beauté des goujats, Grand cœur gonflé d'orgueil, homme débile et jaune, Puget, mélancolique empereur des forçats;

Watteau, ce carnaval où bien des cœurs illustres, Comme des papillons, errent en flamboyant, Décors frais et légers éclairés par des lustres Qui versent la folie à ce bal tournoyant;

Goya, cauchemar plein de choses inconnues, De fœtus qu'on fait cuire au milieu des sabbats, De vieilles au miroir, et d'enfants toutes nues Pour tenter les démons ajustant bien leurs bas;

Delacroix, lac de sang hanté des mauvais anges, Ombragé par un bois de sapins toujours vert, Où, sous un ciel chagrin, des fanfares étranges Passent, comme un soupir étouffé de Weber;

Ces malédictions, ces blasphèmes, ces plaintes, Ces extases, ces cris, ces pleurs, ces _Te Deum_, Sont un écho redit par mille labyrinthes; C'est pour les cœurs mortels un divin opium!

C'est un cri répété par mille sentinelles, Un ordre renvoyé par mille porte-voix; C'est un phare allumé sur mille citadelles, Un appel de chasseurs perdus dans les grands bois!

Car c'est vraiment, Seigneur, le meilleur témoignage Que nous puissions donner de notre dignité Que cet ardent sanglot qui roule d'âge en âge Et vient mourir au bord de votre éternité!

VARIANTE DE LA PREMIÈRE ÉDITION

_Dernière strophe_, 3e _vers._

Que ce long hurlement qui roule d'âge en âge

LA MUSE MALADE

Ma pauvre Muse, hélas! qu'as-tu donc ce matin? Tes yeux creux sont peuplés de visions nocturnes, Et je vois tour à tour s'étaler sur ton teint La folie et l'horreur, froides et taciturnes.

Le succube verdâtre et le rose lutin T'ont-ils versé la peur et l'amour de leurs urnes? Le cauchemar, d'un poing despotique et mutin, T'a-t-il noyée au fond d'un fabuleux Minturnes?

Je voudrais qu'exhalant l'odeur de la santé Ton sein de pensers forts fût toujours fréquenté, Et que ton sang chrétien coulât à flots rythmiques