L'oeuvre du divin Arétin, première partie Introduction et notes par Guillaume Apollinaire
Part 8
_Nanna._--Il se trouvait au faîte d'une colline assez raide, qui portait le nom de Calvaire. Au milieu s'élevait un grand crucifix, avec trois gros clous de bois, qui faisaient peur aux pauvres bonnes femmes. Cette croix portait à la tête la couronne d'épines; des bras pendaient deux disciplines faites de cordes nouées; au pied était une tête de mort; d'un côté gisait par terre l'éponge, au bout d'un bâton, et de l'autre un fer de lance tout rouillé, au bout du manche d'une vieille pertuisane. Au bas de la colline s'étendait un jardin potager entouré d'une haie de rosiers, et dont la porte était faite de baguettes de saules entrelacées, avec la chevillette de bois; je ne sais pas si en cherchant toute une journée on y aurait trouvé un caillou, tant l'Ermite le tenait proprement. Les carrés, séparés par de petites allées, étaient pleins de toutes sortes d'herbes potagères, telles que laitues frisées et pommées, fraîche et tendre pimprenelle; d'autres étaient plantés d'aulx si serrés, qu'on aurait pu les arracher et les enlever avec un compas; d'autres, des plus beaux choux du monde. Le serpolet, la menthe, l'anis, la marjolaine, le persil avaient aussi chacun leur place dans le jardinet, et au milieu duquel faisait un peu d'ombre un amandier, de ces gros amandiers à écorce lisse. Par de petits ruisseaux courait une eau claire, jaillissant d'une source entre des roches vives, au pied de la colline; elle serpentait dans l'herbette. Tout le temps que l'Ermite dérobait aux oraisons, il le dépensait à cultiver le potager. Non loin s'élevaient la chapelle avec son clocheton et ses deux clochettes, et la cabane où il reposait, appuyée au mur de la chapelle. Dans ce petit paradis venait la Doctoresse, comme je te l'ai dit, et pour que leurs corps ne fussent pas jaloux de leurs âmes, un jour entre autres qu'ils s'étaient retirés tous les deux sous la hutte, fuyant l'incommodité du soleil, je ne sais comment, ils en arrivèrent aux mauvaises fins. Juste en ce moment un paysan (la langue de ces gens-là est mordante et pernicieuse), un paysan à la recherche de son ânon, qui avait perdu sa mère, passant par hasard près de la petite cabane, vit nos deux Saints accouplés, comme le chien s'accouple avec la chienne; il courut au village et donna l'éveil aux paroissiens en sonnant les cloches; au bruit, presque tous, quittant leur ouvrage, se rassemblèrent à l'église, tant hommes que femmes, et trouvèrent le vilain en train de conter au prêtre comment l'Ermite faisait des miracles. Le prêtre endossa son surplis, se mit l'étole au cou et, le bréviaire à la main, l'enfant de choeur devant, portant la croix, se mit en route avec plus de cinquante personnes derrière lui. Le temps d'un _Credo_, ils furent à la cabane et y trouvèrent la servante et le serviteur des serviteurs du Ciel dormant comme des laboureurs. L'Ermite, tout en ronflant, maintenait son fléau dans le bas des reins de la dévote du Cordon, ce qui, au premier aspect, rendit muette toute la foule, comme reste bouche béante une bonne femme en voyant un étalon grimper sur une jument; puis, de voir leurs moitiés détourner la tête, les hommes poussèrent un éclat de rire qui aurait réveillé des loirs: le couple ouvrit les yeux. Là-dessus le prêtre, les apercevant si bien conjoints, se mit à entonner, de sa plus belle voix de choeur: _Et incarnatus est!_
_Antonia._--Moi qui croyais qu'il était impossible de surpasser le putanisme des soeurs! J'étais dans l'erreur. Mais, dis-moi, l'Ermite et ses dévots ne furent-ils pas assommés?
_Nanna._--Assommés? Ah! La lime une fois arrachée de l'entaille, l'Ermite se redressa, tout debout, et, après s'être administré deux cinglons avec ces sarments de vigne vierge entortillés qu'il portait à la ceinture, il dit: «Signors, lisez la vie des Saints Pères, puis condamnez-moi au feu, à tout ce qu'il vous plaira. C'est le Diable qui, à ma place, sous ma propre figure, a commis le péché et non mon corps: ce serait une infamie que de lui faire du mal.» Et maintenant, veux-tu que je te dise? Le ribaud, qui avait d'abord été soldat, assassin, ruffian et de désespoir s'était fait Ermite, prêcha si bien que sauf moi, qui savais où le diable a la queue, et le prêtre, mis au fait par la confession de la bonne Dame, tout le monde le crut, parce qu'il jurait par la vigne vierge de sa ceinture, et que les esprits tentateurs des Ermites s'appellent _Succumbes_ et _Incumbes_[57]. La demi-Soeur, qui pendant tout le bavardage du Solitaire avait eu le temps de penser à la malice, commença aussitôt à se tordre, à se gonfler la gorge en retenant son vent, à rouler des yeux hagards, à hurler, à se débattre de telle sorte qu'elle faisait peur à voir. «Voici le malin esprit dans le corps de la pauvrette», s'écria l'Ermite; le syndic du village s'approchant pour l'emmener, elle se mit à mordre et à pousser des cris horribles. Enfin, solidement attachée par une dizaine de paysans et conduite à l'église, on la toucha de deux petits os, qui passaient pour être les os des Saints Innocents, renfermés dans un grossier tabernacle de cuivre dédoré, comme des reliques, et à la troisième fois qu'on l'en toucha, elle revint à elle. La nouvelle arriva aux oreilles du docteur, qui remmena la bonne sainte à la ville et en fit faire un sermon.
_Antonia._--Jamais on n'ouït plus vilaine chose.
_Nanna._--Crois-tu donc qu'il n'y en a pas bien d'autres?
_Antonia._--Vraiment, hein?
_Nanna._--Oui, Madonna! J'avais à la ville une voisine, on aurait dit une chouette dans la volière, tant d'amoureux l'ayant en vue. Toute la nuit, on n'entendait que des sérénades, et tout le jour c'étaient des chevaux qui piaffaient, des jeunes gens qui se promenaient. Quand elle allait à la messe, elle ne pouvait passer par la rue, tant il y avait de gens à lui faire cortège; et l'un disait: «Bienheureux qui possède un tel ange!» Un second: «O Dieu, qu'est-ce qui me retient de donner un baiser à ce sein, et puis de mourir!» Un autre recueillait la poussière que soulevaient ses pieds et la répandait sur son bonnet, comme on répand de la poudre de Chypre; quelques-uns la contemplaient en soupirant, sans dire un mot. Ce beau lac si vanté, où tout le monde jetait son filet, sans jamais rien prendre, s'éprit démesurément d'un de ces pédagogues enfumés qui vont enseigner dans les maisons: le plus sale, le plus laid, le plus crasseux qu'on ait jamais vu. Il portait sur le dos un manteau violet, si pelé au col qu'un pou n'aurait pu s'y accrocher, et plein de taches d'huile comme en ont les marmitons des couvents; en dessous, une souquenille de camelot si usée qu'elle semblait de toute espèce d'étoffe, sauf du camelot, et qu'on ne pouvait imaginer de quelle couleur elle avait pu être; sa ceinture était faite de deux bandes de soie nouées ensemble, et comme sa souquenille n'avait pas de manches, il se servait de celles du pourpoint, en satin de Bruges, tout troué, tout effiloché, qui depuis longtemps montrait la doublure et avait au collet une bordure de crasse si dure qu'on aurait dit de l'os. Il est vrai que les chausses faisaient la pige à la casaque; elles avaient été couleur de roses sèches, mais elles ne l'étaient plus du tout, et attachées au pourpoint avec deux bouts d'aiguillettes, sans ferrets, elles lui habillaient les jambes à la façon des caleçons des galériens; il faisait beau voir un de ses talons quitter continuellement le soulier, malgré tous les efforts d'un de ses doigts, avec lequel il le replaçait à chaque pas; ses mules, il les avait fabriquées lui-même avec une paire de vieilles bottes de son aïeul; les souliers étaient minces et montraient une grande envie de laisser voir les orteils: ils se seraient passé ce caprice si le veau des pantoufles n'eût résisté. Il portait un bonnet à un seul pli, rejeté en arrière, avec une coiffe de taffetas, sans ourlet, déchirée en trois endroits, toute raide de la crasse de sa tête (il ne se lavait jamais), elle ressemblait à la calotte d'un teigneux. Ce qu'il avait de mieux, c'était la bonne grâce de son visage, qu'il rasait deux fois par semaine.
_Antonia._--Ne te fatigue pas davantage à me le dépeindre; je le vois d'ici le bourreau.
_Nanna._--Le bourreau, c'est bien cela. Cependant elle s'en éprit avec frénésie, cette jolie femme, car, à vrai dire, nous en sommes toujours à prendre ce qu'il y a de pire. N'imaginant aucun moyen de lui parler, une belle nuit, avec son époux, elle entama une litanie longue d'un mille. «Nous sommes riches, grâce à Dieu, lui disait-elle, et sans enfants, sans espérance d'en avoir. C'est ce qui m'a fait penser à une bonne oeuvre.»--«Et à quoi as-tu pensé, ma chère femme?» demanda le bon mari.--«A ta soeur, répondit-elle; chargée comme elle est de garçons et de fillettes, je veux que nous élevions son plus jeune: outre que notre âme en bénéficiera, à qui veux-tu que nous fassions du bien, si ce n'est à notre propre chair?» Le mari approuva et remercia sa femme en disant: «Il y a bien longtemps déjà, j'ouvrais la bouche pour te le dire, mais j'hésitais dans la crainte que cela ne te déplût. Maintenant que je connais tes intentions, je vais me rendre, sitôt levé, chez la pauvre petite, pour lui annoncer la bonne nouvelle, et j'amènerai l'enfant chez toi; tout ceci est à toi, puisque c'est ta dot.»--«Autant à toi qu'à moi», répliqua-t-elle. Le jour parut; le mari se leva (c'étaient des cornes pour lui-même qu'il allait chercher); sa soeur lui céda le petit neveu avec grand plaisir, et il le conduisit à sa femme, qui lui fit excellent accueil. Deux jours après, comme elle était à table et causait avec son mari, le repas achevé, elle se mit à dire: «Je voudrais bien que nous fissions enseigner quelque chose à notre Luigetto» (ainsi se nommait l'enfant).--«Qui pourrait s'en charger?» demanda-t-il.--«Tu sais bien, fit-elle; ce Maître qui, à la façon dont je le vois tourner par la ville, doit chercher quelque place.»--«Quel Maître?»--«Celui qui porte cette souquenille qui ne lui tient pas sur les épaules.»--«Eh! serait-ce celui qui vient à la messe?...» (il allait dire à telle église).--«Oui, oui, fit-elle, celui-là même; je ne sais plus qui prétend qu'il est savant comme une chronique.»--«C'est très bien», répliqua le mari. Il sortit pour le rencontrer et le soir même introduisit le coq dans le poulailler. Le lendemain, le Maître alla chercher son bagage, contenant deux chemises, quatre mouchoirs, trois livres, avec leurs couvertures de table, et revint à la chambre que lui avait fait préparer la patronne.
_Antonia._--Quelle intrigue va sortir de tout cela?
_Nanna._--Tiens-toi tranquille et écoute. Dans la soirée, Madonna prit la main de son neveu, qui, sous prétexte d'apprendre le psautier, était destiné à servir d'entremetteur à la tante, et appela le Pédagogue. Ce soir-là, je soupais avec elle et j'entendis qu'elle lui disait: «Maître, vous n'aurez ici autre chose à faire qu'à me bien endoctriner ce garçon, qui est plus que mon fils (ce disant, elle lui appliqua deux baisers sur la bouche); puis laissez-moi faire, pour ce qui regarde vos appointements.» Le maître se mit à répondre à tort et à travers, alléguant ses raisons, qu'il comptait sur le bout de ses doigts, et entra dans toutes sortes de considérations fantastiques. Madonna se tourna vers moi en s'écriant: «C'est un véritable _Cicerchion_[58]!» Ils continuèrent ainsi à disserter du _cujus_, puis tout d'un coup, changeant de conversation: «Dites-moi, maître, fit-elle, avez-vous jamais été amoureux?» Le paillard, qui vous avait une queue sinon plus belle, du moins meilleure que celle du paon, s'écria: «Madonna, c'est l'amour qui m'a fait étudier», et exhibant tout ce qu'il savait d'antiquailles, il lui énuméra qui s'était pendu par amour, qui empoisonné, qui précipité du haut d'une tour; puis il en vint aux femmes, et il lui nomma celle que l'Amour avait conduite _a porta inferi_, le tout en termes choisis et compassés; pendant qu'il croassait, elle me poussait le flanc du coude, et après m'avoir tant poussée et repoussée: «Que te semble du Messire?» me demanda-t-elle. Moi qui lui voyais non seulement jusqu'au fond du coeur, mais jusqu'au fond de l'âme: «Il me paraît très bon à secouer le pêcher et à ébranler le poirier», lui répondis-je. Elle, avec des ah! ah! ah! me jeta les bras autour du cou, et, après avoir dit: «Allez étudier, Maître!» m'entraîna dans sa chambre. On vint lui annoncer que son mari ne reviendrait ni souper ni coucher; c'était assez sa coutume. «Ton dormeur de mari prendra patience, me dit-elle toute joyeuse. Je veux que tu restes avec moi cette nuit.» Elle envoya dire un mot à ma mère et obtint la permission. Nous fîmes à nous deux un bon petit souper composé de toutes sortes de friandises: foies, gésiers, cous et pattes de poulets, avec du persil et du poivre en salade, presque tout un chapon froid, des olives, des pommes d'api, fromage de chèvre et pâtes de coings, pour nous bien lester l'estomac, des dragées, pour nous donner bonne haleine; puis on fit apporter à manger au Maître dans sa chambre: rien que des oeufs frais et des oeufs durs. Pourquoi des oeufs durs? Imagine-le-toi!
_Antonia._--Je l'ai bel et bien imaginé.
_Nanna._--Le souper fini, le couvert ôté, la maisonnée envoyée au lit et le neveu du mari aussi: «Ma soeur, me dit-elle, puisque nos maris mangeraient bien tout le long de l'année, pourvu qu'on leur servît de toutes sortes de viandes, pourquoi ne tâterions-nous pas, au moins cette nuit, de celles du maître? Si je m'en rapporte à son nez, il doit en avoir comme un Empereur. On n'en saura jamais rien, et d'ailleurs il est si laid et si niais que personne ne le croirait, quand bien même il s'en vanterait.» Je fais un haut-le-corps, comme si j'avais grand'peur, et je retiens ma réponse dans mon gosier. A la fin: «Ces affaires-là sont bien dangereuses, lui dis-je; si ton mari revenait, où en serions-nous?»--«Folle, répliqua-t-elle, à ce que tu penses, tu me crois si niaise que si mon cerveau fêlé revenait par hasard, je ne trouverais pas moyen de lui faire avaler tout?»--«Si c'est comme cela, fais à ta guise», lui répondis-je. Pendant ce temps, le Maître, plus malin que deux as, s'il s'était bien vite aperçu que l'eau venait à la bouche de la personne, quand elle lui parlait d'amour, sachant que le mari couchait dehors, se tenait aux aguets et écoutait la conversation de celle qui, pour ne pas avoir à se pendre ou à s'étrangler, comme ces pauvrettes dont il lui avait donné l'histoire en exemple, préféra se faire couvrir par le Maître. Rien que de lui voir pendre au côté une de ces gibecières de cuir moisi, depuis longtemps hors d'usage, il vous donnait plutôt envie de rendre jusqu'aux boyaux. Il avait tout entendu, et avec cette présomption des pédagogues, soulevant la portière, il entra sans autre invitation. Sa patronne, qui avait écarté jusqu'aux servantes, dès qu'elle l'aperçut, s'écria: «Maître, tenez-vous la bride sur la bouche, les mains en repos et, pour cette nuit, servez-vous seulement de votre goupillon.» L'animal, qui n'avait pas le nez fait à flairer le pistil des roses, ni des doigts à boucher les trous d'une flûte, se souciant peu de baiser ou de tâter avec la main, dégaina son pied de tabouret, à la tête fumante et tout en feu, constellée de poireaux, et lui donnant une chiquenaude, s'écria: «Il est au service de Votre Seigneurie.» Et l'ayant pris sur la paume de la main, elle disait: «Mon petit passereau, mon pigeonneau, mon petit pinson, entre dans ta volière, dans ton palais, dans tes États!» et se le fourrant sous la panse, appuyée au mur, leva une jambe en l'air et voulut manger debout la saucisse. Le vaurien lui donna une fière secouée. Pendant ce temps-là, je faisais la mine d'une guenon qui mâchonne le bon morceau avant de l'avoir dans la bouche; si je ne m'étais un peu mortifiée avec un pilon de fer que je trouvai sur une caisse et qui avait servi, je m'en aperçus à son odeur, à piler de la cannelle, pour sûr, pour sûr, je me mourais d'envie au plaisir des autres. La tête de cheval finit sa besogne, la femme, lasse, mais non rassasiée, s'assit au bord de la couchette et empoignant de nouveau le chien par la queue le tourna et retourna si bien qu'il revint sur la voie: comme elle se souciait peu de regarder la figure du Maître, elle lui tourna le dos, et, s'emparant du _salvum me fac_, furieusement se l'enfonça dans le zéro: elle l'en retira et se le mit dans le carré, et puis dans le rond et finit ainsi le second assaut en me disant: «Il en reste encore assez pour toi.» Moi qui allais m'évanouir comme quelqu'un qui meurt de faim et ne peut manger, je m'apprêtais à mettre quelque part mon doigt au vieux renard pour lui revivifier le sentiment (c'est un petit secret que j'avais appris du Bachelier, je ne te l'ai pas dit, faute d'y penser), quand tout à coup nous entendons heurter à la porte avec une telle assurance qu'on aurait bien pu dire à celui qui frappait: «Tu es fou, à moins que tu ne sois de la maison.» A ce bruit, la grosse tête change de figure comme un homme réputé honnête et qui est surpris à fracturer une sacristie; nous autres, qui avions le visage vitrifié, nous restons immobiles. Au second coup, elle reconnaît son mari et se met à rire aux éclats, de plus en plus fort, et elle rit tant que le mari l'entendit. Quand elle est bien sûre d'avoir été entendue: «Qui est là?» demande-t-elle. «C'est moi», répond-il. «Oh! mon mari, je descends; attends un peu. Que personne ne s'en aille», ajoute-t-elle; et elle court ouvrir. La porte ouverte, elle s'écrie: «Un Esprit me l'avait dit: Ne te couche pas; pour sûr ton mari ne restera pas dehors cette nuit. Et de peur de succomber au sommeil, j'ai fait rester avec moi notre voisine, qui en me racontant sa vie au couvent, la pauvrette, m'a toute bouleversée; si je ne m'étais pas souvenu que notre précepteur était un vrai fais-dodo et ne lui avais dit de venir pour me ragaillardir avec ses bêtises, la nuit se passait mal pour moi.» Elle conduisit à l'étage le _credo in Deum_ qui, sans rien demander de plus, se mit à rire en regardant le pédagogue; tout troublé par cette arrivée soudaine, il ressemblait à un songe interrompu. Le mari, dès qu'il m'eut aperçue, caressa en lui-même l'idée d'entrer en possession de mon petit domaine. Pour avoir l'occasion de familiariser avec moi, il entreprit le maître, et feignant de prendre grand plaisir à sa conversation, lui fit répéter l'A B C à rebours; le drôle, en le récitant tout de travers, le faisait rire si fort qu'il en tombait à la renverse. Entre temps, je m'étais bien aperçue des oeillades du mari et des signes qu'il me faisait en me marchant sur le pied. «Puisque vos servantes sont allées se coucher, dis-je, je vais me mettre au lit avec elles.»--«Non! non!» reprit le bon ami, et se tournant vers sa femme: «Conduis-la dans le cabinet, lui dit-il, elle couchera là»; ce qui fut fait. J'étais à peine couchée que je l'entends dire à sa femme, très haut, pour que je n'eusse aucun soupçon: «Ma bonne amie, il faut que je retourne à l'instant d'où je viens, envoie au lit ce dort-debout et vas-y toi-même également.» Comme une femme qui touche le ciel du doigt, elle se mit à remuer toutes les hardes d'une armoire, pour lui faire voir qu'elle voulait l'attendre jusqu'au jour. Il descendit l'escalier à grand bruit, ouvrit la porte et, resté en dedans, la referma comme s'il fût sorti, puis remontant tout doucement, à pas de loup, entra dans la chambre où je dormais sans dormir, et en catimini vint se coucher près de moi. En me sentant mettre la main sur la poitrine, j'entrai dans ce délire qu'on éprouve parfois, quand on dort la tête en bas et qu'il vous semble que quelque chose de lourd, bien lourd, vous pèse sur le coeur et ne vous laisse libre ni de parler, ni de remuer.
_Antonia._--Ça, c'est le cauchemar.
_Nanna._--Oui, le cauchemar. Lui me disait: «Si tu te tais, bonne affaire pour toi!» et tout en me parlant ainsi, il me caressait mignardement les joues avec la main. «Qui est là?» disais-je. «Je suis qui je suis», répondait l'Esprit invisible. Comme il s'efforçait de m'écarter les cuisses, que je tenais plus serrées qu'un avare ne tient serrées ses mains, croyant dire tout bas: «Madonna, ô madonna», je le dis assez haut pour qu'elle m'entendît. Le mari, qui était aux prises avec moi, se jeta au bas du lit et courut à la salle, en même temps que sa femme, la chandelle au poing, arrivait voir ce que j'avais. Entrant dans la chambre qu'elle venait de quitter, il aperçut cet animal de Pédagogue couché sur le lit en train de se frotter la javelle, en attendant de s'en servir à faire chanter l'alouette; et juste comme la bonne planteuse de cornes me disait: «Qu'est-ce que tu as donc?» un holà! plus semblable au braiement de l'âne qu'à la voix de l'homme me coupa ma réponse sur les lèvres. Le mari, avec la pelle à feu, cognait brutalement le précepteur, et si la femme, accourue à son secours, ne la lui eût arrachée des pattes, il filait un mauvais coton.
_Antonia._--Il avait raison de lui casser tout.
_Nanna._--Il l'avait, sans l'avoir.
_Antonia._--Comment non, que diable?
_Nanna._--Il y aurait là-dessus beaucoup à dire. Quand elle vit le sang sortir du nez de l'imbécile, elle se campa les poings sur les hanches et, se tournant vers son mari, à qui la patience venait d'échapper en voyant ce gros butor où il l'avait vu, s'écria, avec de fiers hochements de tête: «Et que te semble-t-il donc que je sois, hein? Qui suis-je donc, hein? Elle me le disait bien, ma nourrice, que tu ne me traiterais pas autrement que si tu m'avais ramassée en guenilles, comme je t'y ai ramassé, toi. Ses prévisions sont accomplies; elle qui me disait toujours: Ne le prends pas, ne le prends pas, tu en seras maltraitée. Est-il possible de croire qu'une femme comme moi s'abaisse à vouloir de ce morceau de viande à deux yeux? Dis-moi, pourquoi l'as-tu frappé? Pourquoi? Que lui as-tu vu faire? Notre lit est-il un autel sacré, qu'un sot ne puisse le regarder? Comme si tu ne savais pas que les hommes de cette espèce, une fois ôté de leurs livres, ne savent plus dans quel monde ils sont! Mais c'est bien; tu l'as voulu, tu l'auras. Dès demain je veux que le notaire fasse mon testament, pour ne pas laisser jouir plus longtemps de mon bien un ennemi, un homme qui traite sa femme en putain sans savoir pourquoi.» Puis, haussant la voix, elle poursuivit, en sanglotant: «Ah! malheureuse! Suis-je une femme à cela?» et elle s'arrachait les cheveux; on eût dit que son père venait d'être assassiné, là, devant elle. Je me rhabillai à la hâte et accourant au bruit: «En voilà assez, lui dis-je, taisez-vous, de grâce. Voulez-vous faire jaser tout le quartier? Ne pleurez pas, Madonna.»
_Antonia._--Et que répondait le bravache?
_Nanna._--Il avait perdu la parole à cette menace de testament; il savait bien que qui n'a rien, aujourd'hui, est plus malheureux qu'un courtisan sans crédit, sans faveur et sans pension.
_Antonia._--Ce n'est pas de la blague.
_Nanna._--Je ne pus m'empêcher de rire en voyant le pauvre homme en chemise, tapi dans un coin, tout tremblant.
_Antonia._--Il devait ressembler à un renard pris au filet et qui voit fondre sur lui une volée de coups de trique.
_Nanna._--Ah! ah! ah! tu l'as dit. En somme, le mari, qui ne voulait pas perdre la litière, parce que l'âne lui en avait pris une lippée, ni perdre sa pâture, verte pour lui toute l'année, s'agenouilla à ses pieds, et il en fit tant, il en dit tant, qu'à la fin elle lui pardonna. Mais moi je mangeais mon pain sec en pénitence, pour avoir voulu faire la je-ne-veux-pas. Le précepteur alla se mettre au lit, avec sa bonne douzaine de coups de pelle; eux, ils se couchèrent bien rapatriés, et moi de même. L'heure de se lever venue, voici ma mère: elle me ramena à la maison où, après avoir fait ma toilette, je restai toute la journée la tête lourde de la mauvaise nuit que j'avais passée.
_Antonia._--Le Pédagogue fut-il mis à la porte?
_Nanna._--Comment? à la porte? Au bout de huit jours je l'aperçus vêtu comme un prince.