L'oeuvre du divin Arétin, première partie Introduction et notes par Guillaume Apollinaire
Part 7
Allusion aussi à la galante réputation des Colleoni. Dans cette famille les mâles passaient tous pour être pourvus de trois testicules. Dissertant sur le droit que l'on a ou que l'on devrait avoir de changer de nom, Casanova de Seingalt observe: _Les seuls Colleoni, de Bergame, seraient embarrassés de changer de nom, car ils seraient en même temps obligés de changer le signe de leurs armoiries, puisqu'ils ont sur l'écu de leur ancienne famille les deux glandes génératrices et de détruire par là la gloire de Bartholomeo leur aïeul._]
[Note 31: Petites fesses.]
[Note 32: Poisson, sorte de raie (_trygon pastinaca_); on le nomme _terre_ à Lorient, _terre_, _tonare_ ou _touare_ dans le Poitou, _tère_ à Arcachon, _pastenague_ à Cette, _pastenaïga_ à Nice. L'Arétin a souvent pris des poissons pour les termes de ses comparaisons.
Une locution proverbiale de l'époque, _esser comme il pastinaca_, être comme la pastenague, signifiait: être sans queue ni tête, car enveloppée par les nageoires pectorales, la tête de ce poisson ne se distingue pas bien, et on lui coupait la queue dont on disait la piqûre dangereuse.]
[Note 33: _L'inguintana_ ou _la quintana_, c'est-à-dire la _quintaine_, c'était en Italie, et surtout en Toscane, un anneau de fer suspendu en l'air et que l'on s'efforçait d'enfiler avec la lance. En France, on appelait cela «courir à la bague» et l'on sait ce que l'on y nommait une quintaine.]
[Note 34: Pénitentiels.]
[Note 35: Monstre marin très vorace. On connaît l'épigramme de François Boussuet, _de Orca_:
Orcae, Balænæ que immania corpora ponti Utraeque inter se bella cruenta movent. Se Balaenae igitur maris in secreta receptant, Nam foetis uteri est cura, timorque sui. Proedae avidae norunt Orcae id gravidasque lacessunt, Ast hae victæ uteri pondere sæpe ruunt Praepediuntur enim, spes quippe fuga omnis in una. Balaenis siquidem vis minor omnis inest. Orcae igitur miseras truculentis dentibus urgent, Et vivos foetus cum genitrice vorant.
Il s'agit de l'_épaulard_, qu'on appelle aussi l'orque, _Orca_, et qui à cause de ce nom est fort souvent cité comme un monstre infernal par confusion avec l'_orque_ qui est l'enfer même (_Orcus_).]
[Note 36: 9 heures du soir.]
[Note 37: Les mendiants.]
[Note 38: Travail avancé de fortifications; sorte de demi-lune.]
[Note 39: _Schiavina_, manteau de pèlerin: «Le prince Perse commande à un sien serviteur de leur faire tailler deux esclavines, et de recouver deux bourdons, tels que les pèlerins ont en coutume d'en porter.» (_Hist. de Flor et de Blancheflor._)]
[Note 40: Première syllabes de _culo_, _cazzo_, _potta_ et _fottere_ que l'on entend assez.]
[Note 41: Université de Rome.]
[Note 42: Allusion à Mainardi, dit l'Arletto, curé de _S. Cresci di Maciuoli_ dans l'évêché de Fiesole et réputé pour ses facéties célèbres au temps de l'Arétin. Elles ont été très souvent réimprimées surtout au XVIe siècle.
M. Rémy de Gourmont dit: «_Il piovano Arlotto_ signifie proprement le _curé arsouille_.»]
[Note 43: Issue du Trentin ou pays de Trente. On croyait que le Tyrol produisait un grand nombre de sorciers et de sorcières.]
[Note 44: Boccace.]
[Note 45: C'est-à-dire le Bachelier.]
[Note 46: Monticule au bord du Tibre, à Rome. Il a été formé par l'accumulation des tessons de pots qu'y laissaient ceux qui allant au fleuve chercher de l'eau cassaient la cruche. De là le nom de Testaccio.]
[Note 47: Pour _Dixit_, celui qui dit, le Seigneur. Allusion aux paroles du psaume 109: _Dixit Dominus..._]
[Note 48: Sorte de pâtisseries, de bonbons ou de pastilles sirupeuses dont la pâte demandait à être longuement travaillée avec les mains, et comme il était fatigant de la pétrir, on disait en le faisant une sorte de prière jaculatoire appelée _Manuschristi_ d'après les mots qui la commençaient, d'où le nom de la friandise, aussi bien connue en France qu'en Italie.]
[Note 49: _Domenico di Giovanni_, dit _il Burchiello_, parce qu'il écrivait ses sonnets sans se soucier d'y mettre un sens, mais selon les hasards de son inspiration verbale et de la rime, ce qui n'est pas un art poétique si médiocre. Crescembeni fait dériver _Burchiello_ de _alla Burchia_ qui, entre autres sens, signifie: à la va comme je te pousse, n'importe comment. Il faut ajouter que plusieurs bons esprits ont vu dans l'obscurité du Burchiello autre chose que de l'absurdité. A l'époque de l'Arétin, il n'avait pas mauvaise réputation; on avait tiré de son surnom un adjectif: _burchiellesco_, qui avait à peu près le sens d'énigmatique. Ce fameux poète burlesque naquit à Florence en 1404 et mourut à Rome en 1448.
Ce serait Sachetti qui aurait inauguré un genre poétique auquel Burchiello attacha son nom. Il ne faudrait pas confondre le style burchiellesque avec la poésie _fidentiane_ obscure et raffinée appelée ainsi en Italie au XVIe siècle, à cause de Fidenzio Glottoerinio Ludimagistro. Le ton des poèmes le plus souvent satiriques du Burchiello s'approche plutôt de celui des _quodlibet_ allemands, des coq-à-l'âne et des amphigouris comme on en fit tant en France au XVIIIe siècle.]
[Note 50: De _vivre_ et non de _voir_.]
[Note 51: Jean de Zapol, comte de Scépuse et voïvode de Transylvanie, élu au trône de Hongrie, vacant à la mort, en 1526, du roi Louis II, dernier des Jallegons, avait appelé les Turcs à son secours contre Ferdinand d'Autriche qui, se fondant sur les droits de sa femme, soeur unique du roi défunt, voulait s'emparer de la couronne.]
[Note 52: Le dialecte de Bergame passait pour le plus grossier de l'Italie.]
=Ci commence la deuxième Journée des capricieux Ragionamenti de l'Arétin dans laquelle la Nanna raconte à l'Antonia la vie des Femmes mariées.=
La Nanna et l'Antonia se levèrent juste au moment où Tithon, vieux cornard tombé en enfance, voulait cacher la chemise de sa Dame, de peur que le Jour, ce ruffian, ne la livrât au Soleil, son amoureux; l'Aurore s'en aperçut et, arrachant sa chemise des mains du vieux fou, qu'elle laissa brailler, accourut, plus fardée que jamais, bien résolue à se faire faire l'amour douze fois, à sa barbe, et d'appeler en témoignage Messire Cadran, notaire public.
Sitôt habillées, Antonia se mit vite à finir, avant que l'angélus n'eût sonné, toutes ces petites besognes qui donnaient à la Nanna plus de soucis que n'en donne à Saint-Pierre sa fabrique; puis, l'estomac bien garni, comme fait un particulier logé à discrétion, elles retournèrent à la vigne et s'assirent au même endroit que la veille, sous le même figuier. C'était le moment de chasser la chaleur du jour avec l'éventail des bavardages; Antonia, les mains ouvertes sur ses genoux, le visage tourné du côté de la Nanna, lui dit:
_Antonia._--Vraiment, je suis maintenant bien éclairée sur le compte des Soeurs, et, après mon premier somme, je n'ai plus jamais pu fermer l'oeil, rien que de penser aux folles mères et aux simples pères qui croient que leurs filles qu'ils font Nonnes n'auront plus de dents pour mordre, comme celles qu'ils marient. Misérable vie que la leur! Ils devraient pourtant savoir qu'elles sont de chair et d'os, elles aussi, et qu'il n'y a rien qui augmente plus le désir que la privation: quant à ce qui est de moi, je meurs de soif quand je n'ai pas de vin à la maison; d'ailleurs les proverbes ne sont pas choses dont on doive faire fi, et il faut bien croire à celui qui dit que les Soeurs sont les femmes des Frères et même du peuple tout entier. Je ne songeais pas à ce proverbe, hier, sans quoi je ne t'aurais pas laissé prendre la peine que tu t'es donnée à me conter leurs déportements.
_Nanna._--Tout est pour le mieux.
_Antonia._--Dès mon réveil, en attendant qu'il fît jour, je me trémoussais comme un de ces joueurs que tu sais, quand un dé, une carte vient à tomber ou la chandelle à s'éteindre, et qui enrage jusqu'à ce qu'on ait retrouvé l'un ou rallumé l'autre. Je suis bien contente d'être venue à ta vigne, dont l'entrée m'est toujours ouverte, je t'en remercie, et bien plus encore de t'avoir demandé sans façon qu'est-ce que tu avais; c'est ce qui t'a fait me répondre ce que tu m'as répondu, et maintenant j'en suis bien aise.
Après que ces maudits coups d'étrivières t'eurent dégoûtée des amours et du monastère, quel parti prit ta mère à ton égard?
_Nanna._--Elle dit partout qu'elle voulait me marier, trouvant tantôt une histoire, tantôt une autre pour expliquer pourquoi je m'étais défroquée; elle donnait à entendre à beaucoup de gens que les esprits hantaient par centaines le monastère, qu'il y en avait autant que de massepains à Sienne[53]. La chose parvint aux oreilles de certain particulier qui vivait parce qu'il mangeait. Il délibéra de m'avoir pour femme ou de mourir. Il était à son aise. Ma mère, qui, comme je te l'ai dit, portait les culottes de mon père (Dieu a voulu qu'il mourût), conclut le mariage. Pour t'en résumer mille en un mot, vint la nuit où je devais lui tenir compagnie, charnellement; le dort-au-feu attendait cette nuit-là comme le laboureur attend la récolte. Mais qu'elle fut belle l'astuce de ma douce maman! Sachant que ma virginité était restée en route, elle coupa le cou à l'un des chapons de la noce, remplit de sang une coquille d'oeuf et tout en m'enseignant comment je devais m'y prendre pour faire des manières, en me mettant au lit m'en barbouilla la bouche par laquelle est sortie ma Pippa. A peine étais-je couchée qu'il se couche, et s'allongeant pour m'embrasser, il me trouve toute en un paquet ramassée dans la ruelle; il veut me mettre la main sur l'_et cætera_, je me laisse tomber par terre; le voilà qui se jette au bas du lit pour me relever. «Je ne veux pas faire de vilaines choses, laissez-moi tranquille», lui dis-je, non sans des larmes dans la voix. Puis, comme je haussais le ton, j'entends ma mère qui entre dans la chambre, une lumière à la main. Elle me fit tant de caresses que je finis par m'accorder avec le bon pasteur qui, voulant m'ouvrir les cuisses, sua plus que celui qui bat le grain. Là-dessus, il me déchira la chemise et me dit mille injures; à la fin, plus exorcisée que n'exorcise un possédé attaché au Pilier, tout en grommelant, pleurant et maudissant, j'ouvris la boîte à violon et il se jeta dessus, tout frissonnant du désir qu'il avait de ma chair. Il voulait me mettre la sonde dans la plaie, mais je lui donnai si à propos une secousse que je le désarçonnai; lui, patient, se remit en selle sur moi et essayant de nouveau avec la sonde la poussa si bien qu'elle entra. Moi, je ne pus me retenir, en goûtant le pain beurré, de m'abandonner comme une truie qu'on gratte et je ne poussai pas un cri avant que la bête ne fût sortie de mon logis. Mais alors, oui, je criai, que les voisins accoururent se mettre aux fenêtres. Ma mère, rentrée dans la chambre, à la vue du sang de poulet qui avait taché les draps et la chemise de mon mari, fit tant qu'il consentit à ce que, pour cette nuit, j'allasse coucher avec elle. Et, le matin, tout le voisinage, réuni en conclave, célébra ma vertu; on ne parlait pas d'autre chose dans le quartier. Les épousailles terminées, je commençai de fréquenter les églises, d'aller aux fêtes, comme font les autres, et, liant connaissance avec celle-ci, avec celle-là, je devins la confidente de l'une ou de l'autre.
_Antonia._--Je suis confondue de t'entendre!
_Nanna._--Je devins amie, amie, avec une bourgeoise riche, belle et femme d'un gros marchand, jeune, joli garçon, bon vivant et si amoureux d'elle qu'il rêvait la nuit ce qu'elle désirerait le lendemain matin. Un jour que je me trouvais avec elle dans sa chambre, je jetai par hasard les yeux sur un petit cabinet, et je vis je ne sais quoi passer, rapide comme un éclair, devant le trou de la serrure.
_Antonia._--Que sera-ce?
_Nanna._--En regardant attentivement au trou, je distingue un je ne sais qui.
_Antonia._--Ça va bien!
_Nanna._--L'amie s'aperçoit de mon coup d'oeil, et je m'aperçois qu'elle s'est aperçue de ce que j'observais; je la regarde, elle me regarde, et je lui dis: «Quand reviendra votre mari, qui est parti hier pour la campagne?»--«Il reviendra quand Dieu voudra, répondit elle, mais si c'était quand je voudrai, ça ne serait jamais.»--«Et pourquoi?» lui demandai-je.--«Pour le mal an et les mâles Pâques que Dieu donne à qui en a soufflé mot. Il n'est pas ce que tout le monde pense; non, par cette croix!» et elle en fit avec les doigts une, qu'elle baisa.--«Comment non? lui dis-je; tout le monde vous l'envie. D'où vient votre mécontentement? Dites-le-moi si c'est possible!»--«Veux-tu que je le dise en lettres d'apothicaire? C'est un bel homme pour la montre; mais il n'est bon qu'à me nourrir de vent; il me faut autre chose; comme dit l'Évangile en langue vulgaire: l'homme ne vit pas seulement de pain.» Moi qui vis qu'elle avait de la raison à en revendre: «Vous êtes avisée, lui dis-je; vous savez qu'il y a plus d'un jour dans la vie.»--«Pour que tu sois encore plus certaine de ma sagesse, me dit-elle, je veux te montrer mon génie[54].» Elle ouvrit la porte du cabinet, et me fit toucher de la main un quidam qu'à première vue je jugeai être de ceux qui ont plus de muscles que de pain à manger. La vérité, c'est que, devant mes yeux, elle se coucha sur lui, et mettant la maison sur la cheminée lui fit forger deux clous d'une chaude et faire deux galettes d'une haleine, en disant: «J'aime mieux qu'on me sache perverse et consolée qu'honnête et désespérée.»
_Antonia._--Paroles à écrire en lettres d'or!
_Nanna._--Elle appela sa petite servante, dépositaire de ses félicités, et fit sortir l'autre par où il était venu, non sans le parer d'une chaîne qu'elle avait au cou. Je la baisai au front, sur la bouche, sur les deux joues, et courus vite à la maison pour savoir, avant que mon mari ne rentrât, si le valet était bien fourni de linge propre. La porte était ouverte; j'envoie ma chambrière voir en haut si j'y suis, et je me dirige vers la chambrette où il logeait au rez-de-chaussée. Je marche doucement, doucement, faisant semblant d'aller lâcher de l'eau à la chaise percée, qui se trouvait par là, et j'entends parler tout bas, tout bas; je prête l'oreille et je m'aperçois que ma mère avait pensé avant moi à ses petites besognes. Je lui donne ma bénédiction, comme elle m'avait donné sa malédiction quand je feignais de ne pas me laisser faire par mon mari, et je m'en retourne. L'escalier monté, comme je me rongeais de ce que j'avais vu, voici de retour mon propre-à-rien; je passai avec lui mon caprice, pas tout à fait comme je voulais, mais du mieux que je pus.
_Antonia._--Pourquoi pas comme tu voulais?
_Nanna._--Parce que n'importe quoi vaut mieux qu'un mari. Vois, par exemple, quand on dîne hors de chez soi.
_Antonia._--Le fait est que le changement de viande augmente l'appétit. Je le crois, et l'on dit aussi: Pour un mari, n'importe quoi vaut mieux que sa femme.
_Nanna._--Il m'arrivait d'aller à ma campagne, où demeurait une noble et grande dame, je te dis grande..., suffit... qui faisait le désespoir de son mari à toujours vouloir rester au village; quand il lui mettait dans les yeux les magnificences de la ville, les laideurs du domaine, elle répondait: «Je me soucie peu des splendeurs, je ne veux faire pécher personne par envie: je n'apprécie ni les fêtes, ni la société, et je n'entends pas que l'on me fasse casser le cou. La messe le dimanche me suffit: je sais bien l'épargne que l'on fait en restant ici et ce que l'on dépense dans tes villes; vas-y si tu veux, sinon, reste.» Le gentilhomme, qui ne pouvait faire autrement que d'y retourner, quand même il n'aurait pas voulu, était bien forcé de la laisser seule, et des fois toute une grande quinzaine.
_Antonia._--Je crois bien deviner où aboutissait son idée.
_Nanna._--Son idée aboutissait à certain prêtre, chapelain du domaine; s'il avait eu un revenu aussi gros que le goupillon avec lequel il donna l'eau bénite au jardin de la noble dame (elle se le fit inonder, comme tu le verras), il aurait été plus à son aise qu'un Monseigneur. Oh! il vous en avait un manche, sous le ventre. Oh! il en avait un solide! Il en avait un tout bestial!
_Antonia._--Chancres!...[55].
_Nanna._--Madonna, étant à la villa, l'aperçut un jour qui pissait sous sa fenêtre, sans se gêner; c'est elle-même qui me le dit, car elle m'avoua toute l'affaire. En lui voyant long comme le bras d'une queue blanche, à la tête de corail, fendue de main de maître, avec une veine galante courant le long de son échine, queue qui n'était ni debout, ni assise, mais bandochante en forme de fève écossée, entourée d'une couronne de poils frisés, blonds comme l'or, qui se tenait entre deux sonnettes troussées, rondelettes, vivantes, plus belles que celles d'argent dont sont ornés les pieds de l'Aquilon qui est à la porte de l'Ambassadeur; en voyant, te dis-je, l'escarboucle, elle mit ses mains par terre, de peur d'en faire un enfant marqué.
_Antonia._--La bonne histoire si, devenue grosse rien qu'à le voir, elle s'était touché le nez, puis avait mis au monde une fille avec la marque des baloches sur la figure.
_Nanna._--Ah! ah! ah! Les mains par terre, elle tomba dans une telle frénésie de l'envie qu'elle avait de la queue du viédaze qu'elle s'évanouit, de sorte qu'on la mit au lit. Le mari, stupéfait d'un si singulier accident, fit aussitôt venir à franc étrier un médecin de la ville, qui lui tâta le pouls et lui demanda si elle allait du corps.
_Antonia._--Ma foi, ils ne savent plus que dire dès qu'ils apprennent que le malade fonctionne bien de l'alambic d'en dessous.
_Nanna._--Tu as raison. Elle répondit que non. Alors le médicastre ordonna un argument pointu qui, rejeté aussitôt, fit venir les larmes aux yeux du bonhomme de mari; il entendit sa femme demander le prêtre. «Je veux me confesser», disait-elle, «et puisqu'il plaît à Dieu que je meure, il faut bien que j'en prenne mon parti. Mais cela me fait bien de la peine de te quitter, mon pauvre mari!» A ces paroles, le malheureux se jeta à son cou, tout en sanglotant comme un homme roué de coups; elle le baisait en lui disant: «Patience!» puis elle poussa un grand cri, comme si elle allait rendre l'âme, et redemanda le prêtre, qu'un valet courut aussitôt chercher. Il arriva, tout bouleversé; juste en ce moment le médecin, qui tenait le bras de Madonna dans sa main et consultait le pouls, afin de savoir comment il se comportait, le sentit ressusciter à la vue du prêtre, et s'émerveilla. «Dieu vous rende la santé!» dit celui-ci en s'avançant. Elle, les yeux fixés sur la baguette qui dépassait le bord de la courte jupe de serge que le prêtre portait autour des reins, tomba en pâmoison une seconde fois. On lui baigna les tempes avec du vinaigre rosat, elle revint un peu à elle; le mari, un véritable enfarine-pastenagues, fit sortir tout le monde de la chambre et tira la porte derrière lui, pour que la confession ne fût ouïe de personne, et se mettant à raisonner de l'événement avec le médecin, il en tira une foule de balourdises. Pendant que le châtre-pourceaux discutait avec le dégoise-limaces, le curé s'assit à son aise au pied du lit, fit de sa propre main le signe de la croix à la malade, pour ne pas la fatiguer, et il allait lui demander depuis combien de temps elle n'était venue à confesse, quand celle-ci, lui enfonçant les griffes dans le cordon, devenu ferme en un éclair, se l'appliqua sur l'estomac.
_Antonia._--Le beau geste!
_Nanna._--Et que dis-tu du curé qui la guérit de ses étourdissements en deux tours de reins?
_Antonia._--Je dis qu'il mérite les plus grands éloges pour n'avoir pas été un de ces chie-en-marchant qui n'ont pas seulement la force de pisser au lit et de dire: «Nous sommes tout en sueur!»
_Nanna._--La confession achevée, le prêtre retourna s'asseoir. Il lui posait la main sur la tête quand le mari vint mettre le bout du nez, un tout petit bout, dans la chambre, et, voyant qu'on en était à l'absolution, s'approcha de sa femme. Il lui trouva une mine tout éclaircie et s'écria: «Vraiment, il n'y a pas de meilleur médecin que Messire le Seigneur Dieu! ma foi non; te voilà tout à fait revenue et il n'y a pas une heure que je croyais te perdre.» Elle se tourna de son côté: «Je me sens mieux», dit-elle en soupirant; puis mâchonnant le _Confiteor_, les mains jointes, elle fit semblant de dire sa pénitence. Quand on congédia le prêtre, elle lui fit mettre dans la main un ducat et deux jules, en lui disant: «Les jules sont pour l'aumône de la confession; le ducat pour que vous disiez à mon intention les messes de Saint Grégoire.»
_Antonia._--Laisse-toi prendre à cette autre!
_Nanna._--Écoute cette histoire qui mérite d'être mise au-dessus de celle du Curé. Une matrone d'une quarantaine d'années, qui possédait dans le pays un domaine d'une grande valeur, fille d'une très honorable famille, femme d'un Docteur qui faisait des merveilles avec sa littérature, dont il remplissait de gros livres, cette matrone que je te dis s'en allait toujours vêtue de brun, et si le matin elle n'avait pas entendu cinq ou six messes, elle n'aurait pas pu tenir en place de la journée; c'était une enfilade d'_Ave Maria_, une grippe-saints, une balaye-églises; elle jeûnait les vendredis de tous les mois et non pas seulement ceux du mois de mars, faisait les répons, à la messe, comme l'enfant de choeur, et chantait vêpres sur le ton des moines; on disait qu'elle portait jusqu'à une ceinture de fer sur les chairs.
_Antonia._--J'en compisse Sainte Verdiana.
_Nanna._--Va, ses abstinences étaient cent fois plus nombreuses que celles de cette Sainte! Elle ne portait jamais que des socques et aux vigiles de Saint François de la Vernia et de celui des Ascèses[56], elle ne mangeait de pain que ce qui aurait pu tenir dans son poing, ne buvait que de l'eau claire, une seule fois, et restait jusqu'à minuit en oraison; le peu qu'elle dormait, c'était sur un paquet d'orties.
_Antonia._--Sans chemise?
_Nanna._--Je ne saurais te le dire. Il lui arriva qu'un Solitaire marmotte-pénitences, qui vivait dans un petit ermitage à un mille du bourg, peut-être à deux, venait presque chaque jour par chez nous se procurer de quoi vivre; il ne retournait jamais les mains vides en son désert, parce que le sac dont il se couvrait, sa longue face maigre, sa barbe pendant jusqu'à la ceinture, sa chevelure ébouriffée et je ne sais quelle pierre qu'il portait à la main, à la façon de Saint Jérôme, excitaient la pitié de tout le monde.
Sur ce vénérable Ermite jeta son dévolu la femme du Docteur, qui se trouvait alors à la ville, en train de plaider de nombreux procès; elle lui faisait d'abondantes aumônes, allait souvent à son ermitage, certainement dévot et agréable, d'où elle rapportait quelques salades amères: car elle se faisait conscience d'en goûter de la douce.
_Antonia._--Comment était fait l'ermitage?